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Full text of "La Mère de Dieu et la mère des hommes : d'après les pères et la théologie"

DUQUESNE UNIVERSITY LIBRARY 



I SCi'i'OUSTfCATE 



^OAU. COJ^ 



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(kfix'^.'ïi; 



LA MÈRE DE DIEU 

ET 

LA MÈRE DES HOMMES 

D'APRÈS LES PÈRES ET LA THÉOLOGIE 



DEUXIEME PARTIE 



LA MERE DES HOMMES 



Relatione habita examinatoram ad ici deputatorum^ 



Imprimatur : 

Parisiis, die 8 Februarii jqo2. 
-i- Fr. Gard. RICHARD, 

Arch, Parisiensis. 



L'auteur et l'éditeur réservent tous droits de traduction et de repro- 
duction du présent ouvrage. 

Cet ouvrage a été déposé, conformément aux lois, en mai 1902. 



LA MÈRE DE DIEU 



LA MËRE DES HOMMES 



D'APRÈS LES PÈRES ET LA THEOLOGIE 



Par le p. J.-B. TERRIEN, s. j. 



DEUXIEME PARTIE 



LA MÈRE DES HOMMES 



TOME PREMIER 





PARIS 

P. LETHIELLEUX, LÏBRAIRE-ÉDITEUR 

10, RUE CASSETTE, 10 



LIVRE PREMIER 



LA MERE DES HOMMES. I. — I 



%■ 



LA MÈRE DES HOMMES 



LIVRE PREMIER 



Le fait et les raisons providentielles de la maternité spiri- 
tuelle de Marie. 



CHAPITRE PREMIER 

Plan de revanche divine. — La première et la seconde Eve; 
l'une mère des morts, et l'autre, mère des vivants. — Doc- 
trine des plus anciens Pères, universelle dans l'Eçlise, altes- 
taul d'une manière authentique, par cette antithèse entre les 
deux mères, la maternité spirilaelle de Marie. 



I. — S'il est une chose manifeste dans le plan de 
la réparation du inonde, c'est le caractère de revan- 
che, imprimé providentiellement à cette œavre. La 
rédemption est la contre-partie de la chute. Le Créa- 
teur, par une émulation divine, a voulu que l'homme 
pût remonter à la lumière par les degrés qui l'avaient 
précipité dans les ténèbres, et que cela même servît à 
le délivrer que le diable avait fait concourir à le per- 
dre. Nous avons déjà signalé cette admirable antithèse, 
dans la première partie de cet ouvrag-e (i). Il faut y 

(i) La Mère de Dieu, 1. i, c. 4. 



'v>0 / 



4 L. I. MATERNITE SPIRITUELLE. FAIT ET RAISONS 

revenir, tant cette idée capitale est propre à mettre en 
évidence le rôle de Mère des hommes que nous reven- 
diquons pour la Mère de Dieu. 

Bossuet, en maint endroit de ses discours pour les 
fêtes de la Vierge, a proposé cette doctrine sur l'au- 
torité des Pères, et nous verrons tout à l'heure, en 
parlant d'Eve et de Marie, combien elle est solidement 
fondée. Prenons un passag-e entre plusieurs autres : 

« TertuUien, dit le grand orateur, explique fort 
excellemment le dessein de notre Sauveur dans la 
rédemption de notre nature, lorsqu'il parle de lui en 
ces termes : Le diable s'étant emparé de l'homme qui 
était l'image de Dieu, Dieu, dit-il, a regagné son 
image par un dessein d'émulation : Deus imaginem 
siiam a diabolo captam aemiila operatione reciipera- 
vit (i). Entendons quelle est cette émulation, et nous 
verrons que cette parole enferme une belle théologie. 
C'est que le diable, se déclarant le rival de Dieu, a 
voulu s'assujettir son image; et Dieu aussi, devenu 
jaloux, se déclarant le rival du diable, a voulu rega- 
gner son image; et voilà jalousie contre jalousie, 
émulation contre émulation. Or, le principal effet de 
l'émulation, c'est de nous inspirer un certain désir de 
l'emporter sur notre adversaire dans les choses où il 
fait son fort, et où il croit avoir plus d'avantage. C'est 
ainsi que nous lui faisons sentir sa faiblesse, et c'est le 
dessein que s'est proposé la miséricordieuse émulation 
du Réparateur de notre nature. 

« Pour confondre l'audace de notre ennemi, il fait 
tourner à notre salut tout ce que le diable a employé 
à notre ruine; il renverse tous ses desseins sur sa 



(i) Tertull., De carne Chrisli, c. 17. P. L, 11, 782. 



CH. I. — PLAN DE REVANCHE DIVINE O 

tète, il l'accable de ses propres machines, et il im- 
prime la marque de sa victoire partout où il voit quel- 
que caractère de son rival impuissant. Et d'où vient 
cela? C'est qu'il est jaloux et poussé d'une charitable 
émulation. C'est pourquoi, la foi nous enseigne que si 
un homme nous perd, un homme nous sauve; la mort 
règ-ne dans la race d'Adam, c'est de la race d'Adam 
que la vie est née; Dieu fait servir de remède à notre 
péché la mort qui en était la punition; l'arbre nous 
tue, l'arbre nous guérit; et, pour accomplir toutes 
choses, nous voyons dans l'Eucharistie qu'un manger 
salutaire répare le mal qu'un manger téméraire avait 
fait. L'émulation de Dieu a fait cet ouvrage. 

« Et si vous me demandez, chrétiens, d'où lui vient 
cette émulation contre sa créature impuissante,je vous 
répondrai, en un mot, qu'elle vient d'un amour ex- 
trême pour le genre humain. Pour relever notre cou- 
rage abattu, il se plaît de nous faire voir toutes les 
forces de notre tyran renversées; et, voulant nous 
faire sentir que nous sommes véritablement rétablis, 
il nous montre tous les instruments de notre malheur 
miséricordieusement employés au ministère de notre 
salut : telle est l'émulation du Dieu des armées. 

« Et de là vient que nos anciens Pères, voyant, par 
une induction si universelle, que Dieus'estrésolument 
attaché d'opérer notre bonheur par les mêmes choses 
qui ont été le principe de notre perte, ils en ont tiré 
cette conséquence : si tel est le dessein de Dieu, que 
tout ce quia eu part à notre ruine doive coopérera 
notre salut, puisque les deux sexes sont intervenus 
dans la désolation de notre nature, il fallait qu'ils se 
trouvassent en sa délivrance ; et parce que le genre 
humain est précipité à la damnation éternelle par un 



6 L. I. MATERNITÉ SPIRITUELLE. FAIT ET RAISONS 

homme et par une femme, il était certainement con- 
venable que Dieu prédestinât une nouvelle Eve aussi 
bien qu'un nouvel Adam, afin de donner à la terre, 
au lieu de la race humaine qui avait été condamnée, 
une nouvelle postérité qui fût sanctifiée par la 
grâce » (i). 

Du reste, comme nous le verrons bientôt, c'est là 
un point de doctrine qui a toute la force et l'étendue 
d'un axiome, en Orient non moins qu'en Occident. 
Le voici, d'abord, expressément formulé par saint 
Pierre Chrysologue, au début d'un sermon sur l'An- 
nonciation de la bienheureuse Mère de Dieu : « Vous 
venez d'entendre, mes frères bien-aimés, l'Ange trai- 
ter avec la femme de la réparation de l'homme, et 
vous avez compris qu'il s'agissait de ramener l'homme 
à la vie par les mêmes voies par où il s'était abîmé 
dans la mort » (2). A quelques années de distance, 
Basile de Séleucie, l'un des plus grands adversaires 
de Nestorius, le rappelait dans des termes équiva- 
lents : (( Le Fils unique de Dieu, dit ce Père, a, par 
des remèdes diamétralement opposés, contrariis me- 
dicamentis, guéri les blessures du genre humain » (3). 
Le voici de nouveau dans une lettre écrite par Eusèbe 
d'Alexandrie, vers la fin du sixième siècle : « Ainsi 
donc, ces mêmes armes par lesquelles le diable porta 
le coup de mort aux premiers hommes dans le paradis, 
Dieu les a retournées contre le diable pour le terras- 
ser » (4). 

(i) Yiossnti, 4^ serm. pour la fête de l'Annonc. (à Metz, i655), l'î^point. 
— Œuvres orat., Lebarcq, t. 11, p. 3, suiv. 

{2} Audistis ag-i ut homo cursibus iisdem guibus dilapsus fuerat 
in mortem, rediret ad vitarn. Serin. i4a de Annunc. B. M. V. P. 
L. Lii, 579. 

(3) Basil. Seleuc, orat. 3, n. 4. P, G. lxxxv, 61. 

(4) Euseb. Alex., P. G. lxxxvj, 339. 



PLAN DE REVANCHE DIVINE 



Ce qu'ont enseigné les Pères, la sainte Liturgie le 
chante dans ses hymnes. « Il est juste et salutaire de 
vous rendre grâces, ô Dieu tout-puissant; vous qui 
avez attaché le salut du genre humain au bois de la 
croix; afin que la vie ressuscitât d'où naissait la mort, 
et que celui qui triomphait par le bois fût aussi 
vaincu par le bois » (i). 

On a reconnu les paroles de la Préface pour le 
temps de la Passion. A la même époque de l'année, 
l'Eglise chante encore dans l'hymne Pange lingua : 
« Le Créateur, dans sa compassion pour le premier 
homme qui, trompé par le diable, s'était précipité 
dans la mort, en mordant au fruit empoisonné, mar- 
qua dès lors l'arbre comme le remède aux maux cau- 
sés par l'arbre. Ainsi le demandait l'ordre de notre 
salut : afin que l'art divin trompât l'art diabolique, 
et que la guérison sortît de l'arme d'où était venue la 
blessure » (2). 

Donc, rien de plus solidement établi que ce plan de 
la divine providence. 

Donc aussi, puisque la femme a eu tant de part à 
notre ruine, nous devons nous attendre à la voir de- 
venir, à côté du Rédempteur, l'instrument de la répa- 

(i) Oui salntem hnmani generis in ligno constitiiisti ; ut unde mors 
oriebatur. inde vita resurgeret, et qui in ligno vincebat, in ligno quo- 
qae vinceretur. Préface de la Passion. 

(2) De parent i s protoplasti 
Fraude Factor condolens, 
Quando ponii noœialis 
In neceni inorsu ruit ; 
Ipse lignum tune notavit. 
Damna ligni ut solveret. 

Hoc opus nostrœ salutis 
Ordo depoposcerat ; 
Multiforniis proditoris 
Ars ut arleni falleret. 
Et niedelam ferret inde 
Hostis unde laeserat. 



8 L. I. MATERNITÉ SPIRITUELLE. FAIT ET RAISONS 

ration commune. Sicile faisait défaut dans cette œuvre, 
il y aurait une lacune à l'économie divine. Ne craignons 
pas qu'il en soit des conseils de Dieu comme il en est 
de ceux des hommes. Là, tout se tient, tout s'enchaîne, 
tout s'harmonise. Comme il y a le nouvel Adam pour 
réparer surabondamment les désastres occasionnés 
par le premier, il y aura aussi l'Eve nouvelle, et ce 
sera Marie la Vierg-e-Mère. 

C'est ce que Bossuet amis en pleine lumière, quand 
il poursuit le texte que nous venons de transcrire : 

(( Certainement, chrétiens, cette doctrine si sainte et 
si ancienne n'est pas une invention de l'esprit humain, 
mais un secret découvert par l'Esprit de Dieu. Et afin 
que nous en demeurions convaincus, conférons exac- 
tement Eve avec Marie dans le mystère que nous 
honorons aujourd'hui, et considérons en nous-mêmes 
cette merveilleuse émulation du Dieu des armées, et 
les conseils impénétrables de sa providence dans la 
réparation de notre nature. 

«L'ouvrage de notre corruption commence par Eve, 
l'ouvrage de la réparation par Marie; la parole de 
mort est portée à Eve, la parole de vie à la Sainte 
Vierge; Eve était vierge encore, et Marie est vierge; 
Eve encore vierge avait encore son époux, et Marie la 
Vierge des vierges avait son époux ; la malédiction 
est donnée à Eve, la bénédiction à Marie : Vous êtes 
bénie entre toutes les femmes! Un ange de ténèbres 
s'adresse à Eve, un ange de lumière parle à Marie ; 
l'ange de ténèbres veut élever Eve à une fausse gran- 
deur, en lui faisant affecter la divinité : Vous serez, 
lui dit-il, comme des dieux (i). L'ange de lumière éta- 

(i) Gen., III, 5. 



CH. I. PLAN DE REVANCHE DIVINE (J 

blit Marie dans la véritable grandeur par une sainte 
société avec Dieu : Le Seigneur est avec vous, lui dit 
Gabriel. L'ange de ténèbres parlant à Eve lui inspire 
un dessein de rébellion : Pourquoi est-ce que Dieu 
vous a commandé de ne point manger de ce fruit si 
beau (i)? L'ange de lumière parlant à Marie lui per- 
suade l'obéissance : Ne craignez point, Marie, lui dit- 
il, rien n'est impossible au Seigneur. Eve croit au 
serpent et Marie à l'ange. De cette sorte, dit Tertullien, 
une foi pieuse efface la faute d'une téméraire crédu- 
lité, et Marie répare en croyant à Dieu ce qu'Eve 
avait ruiné en croyant au diable: Quod illa credendo 
deliqiiit, haec credendo delevit (2). Et pour achever 
le mystère, Eve, séduite par le démon, est contrainte 
de fuir devant la face de Dieu, et Marie, instruite par 
l'ange, est rendue digne de porter Dieu, afin, dit saint 
Irénée (écoutez les paroles de ce grand martyre)^ afin 
que la Vierge Marie fut l'avocate de la vierge Eve (3). 
« Après un rapport si exact, qui pourrait douter 
que Marie fût l'Eve de la nouvelle alliance et la mère 
du nouveau peuple? Non, certainement, chrétiens, ce 
ne sont point les hommes qui nous persuadent une 
vérité si constante. C'est Dieu même qui nous con- 
vainc par l'ordre de ses conseils très profonds, par 
la merveilleuse économie de ses desseins, par la con- 
venance des choses si évidemment déclarées, par le 
rapport nécessaire de tous les mystères » (4). 

IL — Assurément, ces analogies et ces rapproche- 



(i) Gen., ui, 2. 

(2) Tertul., De carne Christi, c. 17, P. L. 11, 783. 

(3) S. Iren., c. Haeres. L. v, c. 19. n. i. P. G. vu, 1175. 

(4) Bossuet. Lebarq, 1. c, t. ]I, p. 5, 6. Voir aussi le > serm. pour 
l'Annonc, i'"" p. ; serm. pour la fête du Rosaire, exorde ; sermon pour le 
jour du scapulaire, i'' point; Elevât, sur les mystères, 8" sem., 5« élevât. 



10 L. 1. MATERNITE SPIRITUELLE. FAIT ET RAISONS 

ments sont admirables, et l'on ne voit pas de quelle 
source ils procéderaient, si Dieu n'en était pas la cause. 
Toutefois, pour attribuer à Marie le rôle de nouvelle 
Eve auprès du nouvel Adam, nous avons d'autres 
preuves que des inductions et des rapprochements, si 
manifestes qu'ils puissent être. Bossuet,dans les textes 
que nous venons de transcrire, a fait presque cons- 
tamment appel aux Pères. En effet, le témoignage des 
Pères est de telle autorité dans cette matière qu'il 
suffit à produire une absolue certitude; et cela, parce 
qu'il est évidemment l'écho de la révélation divine, 
et qu'il a son principe dans l'enseignement aposto- 
lique. C'est ce que nous allons démontrer en étudiant 
avec quelque détail les plus vénérables monuments de 
la tradition (i). 

Ne considérons d'abord que trois témoignages : 
celui de saint Justin qui écrivait en Orient; celui de 
Tertullien qui écrivit en Occident, et celui de saint 
Irénée qui relie, pour ainsi dire, les deux Eglises, 
puisque, après avoir appartenu de très près à l'école 
de saint Jean en Asie Mineure, il vint féconder de sa 
doctrine et de son sang l'Eglise des Gaules. 

Témoignage de saint Justin : « Nous savons qu'a- 
vant toute créature II (le Verbe) procédait de la puis- 
sance et de la volonté du Père... et que par le minis- 
tère de la Vierge il devint homme, afin que la déso- 
béissance, qui avait eu le serpent pour moteur, Jînit de 
la même manière qu'elle avait commencé. Eve, lors- 
qu'elle était vierge et sans tache, écouta la parole du 
serpent et enfanta la désobéissance et la mort. Mais la 



(i) Le Gard. Newman, dans sa lettre au Z)"" Piisey sur le culte de la 
S. F/eriye.a maçistraiemcnt traité ce point de doctrine; aussi lui avons- 
nous fait plus d'un emprunt. 



eu. I. PLAN DE REVANCHE DIVINE II 

Vierge Marie tressaillit de foi et d'allégresse en re- 
cevant de la bouche de l'Ange la bonne nouvelle que 
l'Esprit de Dieu descendrait dans son sein, que la 
Vertu du Très-Haut la couvrirait de son ombre, et 
que, en conséquence, le Saint qui naîtrait d'elle se- 
rait le Fils de Dieu. Sa réponse fut un fuit. C'est pour- 
quoi d'elle est né celui que tant d'Écritures ont prédit, 
comme nous l'avons déjà montré; celui par qui Dieu 
écrase le serpent avec les anges et les hommes dégra- 
dés à son image, et délivre de la mort les pécheurs 
qui, croyantenlui, font pénitence de leurs crimes » (i). 
Témoignage de TertuUien : « Dieu a regagné par 
un dessein d'émulation son image et sa ressemblance 
dont s'était emparé le démon. En Eve encore vierge 
s'était insinuée la parole qui créa la mort; c'est aussi 
dans une vierge que devait descendre le Verbe de 
Dieu qui créa la vie; afin que l'humanité perdue par 
ce sexe recouvrât le salut par le même sexe. Eve avait 
cru le serpent, Marie crut Gabriel ; la faute commise 
par la crédulité de l'une, l'autre l'a effacée par sa 
foi » (2). 

Témoignage de saint Irénée : « Par un rapport 
frappant, on trouve la Vierge Marie obéissante lors- 
qu'elle dit : Voici votre servante, ô Seigneur, qu'il me 
soit fait selon votre parole. Eve, au contraire, fut dé- 
sobéissante, lorsqu'elle était encore vierge. Eve, ayant 
Adam pour époux, mais vierge encore..., devint, par 
sa désobéissance, une cause de mort pour elle-même 
et pour le genre humain tout entier; de même Marie, 
demeurée vierge aussi près d'un époux prédestiné. 



(1) s. Justin., Dial. cum Tryph. P. G,, vi, 709. 

(2) TtvlxxW., De carne Christi, c. 17. P. L., 11, 782. 



12 L. I. MATERNITE SPIRITUELLE. FAIT ET RAISONS 

devint par son obéissance une cause de salut pour , 
elle-même et pour toute la race humaine. 

« C'est pourquoi Notre Seigneur a dit que les pre- 
miers seraient les derniers, et que les derniers seraient 
les premiers... Le Seigneur donc a reçu dans son 
sein les anciens pères, et les a régénérés dans la vie 
de Dieu, en devenant lui-même le premier des vivants, 
parce qu'Adam était devenu le premier des morts. 
C'est pour cela cjue saint Luc commence la liste des 
générations à partir de Notre Seigneur et la fait re- 
monter jusqu'à Adam, voulant exprimer par là que 
ce ne furent pas les générations précédentes qui lui 
donnèrent la vie, mais Lui qui les fit renaître par 
l'Evangile de vie. Et c'est ainsi que l'obéissance de 
Marie brisa les chaînes forgées par la désobéissance 
d'Eve. Ce que, vierge encore, Eve avait lié par l'incré- 
dulité, la Vierge Marie l'a délié par la foi » (r). Et 
encore : « Eve fut séduite par la voix d'un ange au 
point de fuir Dieu, et de trangresser son commande- 
ment; Marie accueillit avec pleine obéissance la voix 
de l'Ange qui lui annonçait qu'elle allait porter Dieu 
en elle. La première s'était montrée désobéissante à 
Dieu ; l'autre, au contraire, docile à l'inspiration di- 
vine, lui obéit si parfaitement que la Vierge Marie put 
devenir l'avocate de la vierge Eve. De même donc que 
le genre humain a été voué à la mort par une vierge, 
il a été sauvé par une vierge ; l'obéissance d'une vierge 
faisant équilibre à la désobéissance d'une vierge » {2). 

Il nous reste à montrer l'origine apostolique de ce 
triple témoignage. Nous pouvons, à coup sûr, regarder 
le sentiment de ces trois Pères touchant la Vierge 

(1) s. Iren., adv. Haeres., 1. m, c. 32, n. 4- P- G., vu, gBS, sq. 
(3) Id., c. 19, n. I. Ibid., 1175. 



CH. I. — PLAN DE REVANCHE DIVINE l3 

Mère de Dieu, comme Texpresssion de la doctrine 
reçue communément à leur époque et dans leurs pays 
respectifs : car les écrivains, après tout, sont les té- 
moins des faits et des croyances. En outre, la coïnci- 
dence des idées et l'entière similitude des antithèses 
prouvent qu'ils n'ont pas créé leur doctrine. Aussi 
bien, ne la donnent-ils nullement comme un produit de 
leurs méditations particulières. Or, si cette doctrine 
n'est pas d'eux, d'où l'ont-ils reçue? Car il faut 
qu'elle soit venue d'une source quelconque; et cette 
source doit être commune. Pouvons-nous assigner à 
la source commune de ces traditions locales une 
date plus récente que celle des Apôtres? Assurément 
non. Avant le milieu du troisième siècle, nous trouvons 
cette doctrine en Afrique et à Rome avec Tertullien, 
et dès la fin du second, en Palestine et en Asie avec 
saint Justin, et dans les Gaules avec saint Irénée ; 
c'est-à-dire dans tout le monde chrétien. Quelle source 
commune d'une si vaste diffusion, si ce n'est la pré- 
dication des Apôtres? De plus, n'oublions pas que 
saint Jean n'est mort qu'environ trente ou quarante 
ans avant la conversion de saint Justin et la naissance 
de Tertullien; et que saint Irénée, étant disciple de 
saint Polycarpe (i), puisa, par conséquent, sa doctrine 
aux sources primitives de l'enseignement apostolique. 

III. — Pour révoquer en doute l'apostolicité d'une 
doctrine si universelle, il faudrait la trouver contredite 
ou mise en question par quelque témoignage opposé. 
Or, loin de la rejeter, l'Église par la plume et par la 



(i) C'est ce qu'il affirme lui-même dans une lettre à Florinus, dont 
Eusèbe nous a conservé un fragment. Cf. Euseb., H. E., 1. v, c. 20. P. 
G., XX, 485. 



l4 L. I. MATERNITÉ SPIRITUELLE. FAIT ET RAISONS 

bouche de ses Docteurs, l'a toujours enseignée depuis 
le iii*^ siècle, et l'on signalerait difficilement un point 
de croyance si constamment et si explicitement reçu- 
C'est là une vérité de telle importance pour notre su- 
jet qu'il ne faut pas craindre de multiplier les témoi- 
gnages. Nous avons présenté ceux des premiers siècles 
de l'ère chrétienne. En voici d'autres non moins illus- 
tres empruntés aux âges suivants, et de tous les pays 
renfermés dans le sein de l'Eglise. 

Au quatrième siècle, nous avons en Orient saint Cy- 
rille pour Jérusalem, saint Ephrem pour la Syrie, saint 
Épiphane pour Chypre, l'Egypte et la Palestine, saint 
Jean Chrysoslome pour Antioche et Constantinople. 

« Comme la mort, dit le premier, était venue par 
Eve encore vierge, il convenait que la vie revînt par 
une vierge, ou plutôt d'une vierge ; et parce que le ser- 
pent avait trompé l'une, il convenait aussi que Gabriel 
pût annoncer la bonne nouvelle à l'autre » (1). « Au 
commencement, par le péché de nos premiers ancêtres, 
la mort étendit son empire sur tous les hommes; au- 
jourd'hui, par la Vierge Mère nous passons de la mort 
à la vie. Au commencement, le serpent s'empara des 
oreilles d'Eve, et de là le venin se répandit dans tout 
le corps. Aujourd'hui, Marie reçoit par l'ouïe Celui 
qui nous assure l'éternelle féhcité : ce qui fut un ins- 
trument de mort est devenu instrument de vie » (2). 
Ainsi parle saint Ephrem. Un ancien orateur sacré, 
dont les œuvres furent jadis attribuées à saint Atha- 
nase, ne se contente pas d'opposer entre elles Eve et 



(i) s. Cyrill. Hierosol. (3i5-386), Caicch., xii, n. i5. P. G., xxxiii, 
7^1. 

(2) S. Ephrem, Serm. 3 de Diversis. Opp.,t.JII (syr.-lat.), p. 607. Ct. 
Serin, exe'j., i, t. II (syr.-lat.), p. 3i8, Sig. 



CH. 1. PLAN DE REVANCHE DIVINE l5 

Marie. Il donne expressément à celle-ci le titre de nou- 
velle Eve : « nova Ëva, mater vitae mincupata » (i). 

Plus remarquable encore, s'il était possible, est le 
témoignage de saint Epiphane : « C'est Marie saluée 
pleine de grâce qu'Eve représentait, quand, sous le 
voile d'une figure, elle reçut le nom de Mère des vivants. 
En effet, Eve fut appelée la mère des vivants, après 
qu'elle eut entendu la sentence : Tu es terre et tu re- 
tourneras à la terre (2) ; c'est-à-dire, après son péché. 
Ce n'est donc pas un léger sujet d'étonncment de lui 
voir attribuer un pareil nom, à la suite de sa déchéance. 
A regarder l'ordre extérieur et sensible, c'est de cette 
Eve qu'est issue toute la race humaine sur la terre ; 
mais, en réalité, c'est par Marie que la Vie même a 
été introduite dans le monde. Ayant porté dans son 
sein le Vivant par excellence, elle est devenue la Mère 
des vivants. Donc c'est à Marie, sous la figure d'Eve, 
que s'applique ce nom de mère... 

« Il y a encore une autre chose, une chose vraiment 
admirable, à remarquer sur ces deux femmes; je veux 
dire sur Eve et sur Marie. Eve est devenue pour 
l'homme une cause de mort, et c'est par elle que la 
mort est entrée dans le monde; Marie fut un principe 
de vie, puisque c'est par elle que la vie nous est ad- 
venue. Le Fils de Dieu est descendu dans le monde, 
afin que là où le péché avait abondé surabondât la 
grâce {?>). Donc, d'où était venue la mort, nous est 



(1) Pseudo-Athan., serm. de Annanc. Deip., n. 14. P. G.xviii, çjSy. 
Ce qui démontre que ce sermon n'est pas du grand patriarche d'Alexan- 
drie, ce n'est pas seulement qu'où y trouve l'Assomption corporelle 
de Marie affirmée et décrite, mais plus encore que l'auteur réfute ejc 
professa l'hérésie de Neslorius et celle d'Eutychès. 11 se tait sur le 
mouolhélisme, preuve que l'œuvre est antérieure à cette 'hérésie. 

(a) Gea., m, 19. 

(3) Rom., V, 20. 



10 L. I. MATERNITE SPIRITUELLE. FAIT ET RAISONS 

arrivée la vie, afin que la vie remplaçât la mort, et 
que la mort apportée par la femme fût chassée par 
celui qui naquit de la femme pour être notre vie » (i). 

Voici maintenant saint Jean Chrysostome. C'est 
dans la fête de Pâques qu'il célèbre la revanche divine 
et propose l'antithèse ordinaire entre Eve et Marie. 
« Tous réjouissons-nous et tressaillons d'allégresse. 
Car si la victoire d'aujourd'hui est le triomphe du 
Seigneur, la joie pourtant doit être commune. Le 
Christ n'a-t-il pas fait tout pour notre salut? Ces ar- 
mes avec lesquelles le diable nous avait écrasés, c'est 
par elles qu'il l'a renversé. Comment cela, me direz- 
vous ? Écoutez. Une vierge^ un bois et la mort repré- 
sentent notre défaite. Voyez maintenant comment ces 
trois choses sont devenues pour nous un principe de 
victoire. Pour Eve, voici Marie; pour l'arbre de la 
science du bien et du mal, voici le bois de la croix ; 
pour la mort d'Adam, voici la mort du Seigneur. 
Voyez-vous le démon terrassé par les mêmes armes 
qui l'avaient fait victorieux » (2) ? 

J'ajouterais à ces autorités orientales le témoignage 
de saint Grégoire le Thaumaturge, si la première ho- 
mélie sur l'Annonciation, publiée sous son nom, était 
certainement de lui. En tous cas, voici ce qu'on peut 
y lire : « C'est dans la Sainte Vierge seulement que la 
chute d'Eve est réparée » (3). 

Comme l'Église orientale, l'Église d'Occident a ses 
témoins pour le quatrième siècle, moins nombreux peut- 
être, mais non moins affirmatifs, ni moins illustres. A 

fi) s. Epiphan., adv. Haeres.,Haer., 78, n. 18. P. G.,xLn, 727, sq., 
(2)8. Joan. Chrysost., hom. in S. Pascha, n. 2. P. G.l,!i, 7*58. 
(3) S. Greg. Thaum , hom. i in Annunc. P. G. x, 1148. Cf., S. Ta- 
ras. Constant., in SS. Deip. Praesentat., n. 11. P. G., xcviii, \!\<^^, 

sqq. 



cil. I. PLAN DE REVANCHE DIVINE I7 

leur tête marche saint Jérôme (33 1-420). On peut dire 
de lui qu'il représente le monde entier, sauf peut-être 
l'Afrique : car il fut l'ami du pape Damase à Rome, le 
disciple de saint Grégoire de Nazianze à Constanti- 
nople et du célèbre Didyme à Alexandrie. Né chez les 
Dalmates, il habita tour à tour, aux différentes épo- 
ques de sa carrière, l'Italie, la Gaule, la Palestine, la 
Syrie. Or, dans une de ses lettres, il énonce non pas 
comme une opinion particulière, non pas comme une 
chose douteuse, mais comme un axiome rigoureux et 
manifeste, cette courte sentence qui comprend tout : 
« La mort par Eve; la vie par Marie » (i). 

Comme Jérôme, saint Augustin (354-4^o) peut être 
compté pour un Père du quatrième siècle, encore qu'il 
ait vécu trente ans dans le cinquième. Lui aussi pro- 
mulgue le grand principe : « La mort par une femme, 
et par une femme la vie » (2). On peut relire, en guise 
de commentaires, les beaux développements donnés 
par lui-même à ce principe dans le chapitre où nous 
parlions des convenances de la maternité divine (3). 

(i) s. Hieron.. ep. 22 ad Eustochluin, n. 21. P. L., xxn, 4o8. 

(2) Hue acce.dit magnum sacramentum ut. quoniam per feminain 
mors nobis acciderat, vita nobis per feminam nascerelur. S. Augusl., 
de Agone Chrisli, c. 22. P. L., xl, 3o3. 

(3) La Mère de Dieu,\. i, c. t^, pp. 71, suiv. Parmi les sermons 
douteux pour le moins du saint docteur, il en est plusieurs où la même 
doctrine est fortement inculquée. On les trouve dans le 39° volume de la 

. Patrologie de Migne, en appendice, à la suite des sermons authentiques. 
Ce sont les pensées de saint Augustin ; mais on a trop de peine à recon- 
naître sa manière et son stjle. Voici quelques exli'aits qui nous prou- 
veront combien l'antithèse entre Eve et Marie était chose familière dans 
les temps reculés. 

« Si le monde fut, dès l'origine, horriblement souillé par le vice, si 
le paradis même l'a vu captif, la cause en est à la femme. Car il est 
écrit : Par la femme le péché a été introduit dans le monde, et par elle 
nous sommes tous voués à la mort (Eccli., xxv, 33). Et encore: 
L'homme n'a pas été séduit ; mais c'est la femme qui, séduite, tomba 
dans la prévarication (I Tim., 11, i4). Par elle donc le monde dégradé 
courba la tète sous le joug du diable : car on est l'esclave de celui par 
qui l'on a été vaincu (Il Petr., 11, 19). 

« L'harmonieux accord des éléments une fois rompu, le déluge dé- 

LA MÈRE DES HOMMES. — I. — 2 



l8 L. 1. MATERNITÉ SPIRITUELLE. FAIT ET RAISONS 

Nul doute que saint Augustin n'ait appris celte doc- 
trine auprès de son maître Ambroise, avant de la creu- 
ser lui-même pour ses propres méditations. 

Les écrits absolument authentiques du grand évê- 
que de Milan ne paraissent pas avoir touché ce point 
de notre croyance. Mais, parmi les ouvrages publiés 
sous son nom, il en est un pour le moins qui le déve- 
loppe avec insistance. « Ecoutez, mes bien-aimés, 
quel est le mystère de la loi... Par le premier homme, 
c'est la vie perdue; par le second, la vie recouvrée. 
Le premier a perdu la grâce qu'il avait reçue de 
Dieu; le second nous la rend avec la vie. Le premier, 



truisit l'homme, sans pouvoir toutefois effacer le ptché. Isaac, lils 
d'une mère stérile, a mérité de porler la figure delà croix; mais il ne 
fut pas digne d'être victime pour les péchés du monde. JMoise, expose 
sur les eaux, Moïse, l'envoyé de Dieu, arrache le peuple juif à la servi- 
tude, mais lui, non plus, n'en délivre pas le monde; il extermine l'E- 
f^yplieii, non le péché; il fait périr le Pharaon dans les ^outlres de la 
mer. il n'expulse ni le diable ni ses légions. David se déclare lui-même 
né dans l'iniquité; ce n'est donc pas à lui qu'il était réserve de purger 
la terre de ses crimes. 

«.Cependant, le char du monde roulait, emporté dansla révolution des 
temps, sans que personne apportât la délivrance; toujours plus alourdi 
partie nouveaux crimes, et disloqué par d'etlroyables secousses, il me- 
naçait de s'en aller en pièces, et nulle part il ne trouvait de secours. 
Alors la cause est renvoyée à la femme, et l'origine est tranchée par 
l'origine. Ad feminani causa vevertltar, et orif/o per ori(jinein dctruii- 
catur ; l'origine du péché par la Mère du Christ; la lignée de l'impiété 
par la lignée de la piété ; la racine de la mort par la racine de la vie » . 
berm. 120, inNat. Doni. 4. P. L., xxxix, 1894, sq. 

Mêmes pensées dans un autre sermon, où l'on trouve des traits et des 
termes analogues à ceux du précèdent. « Bénie soyez-vous entre les 
femmes, vous qui avez enfanté la vie pour elles et pour les hommes. La 
mère de notre race a fait entrer la peine dans le monde, et la Mère de 
Notre Seigneur, le salut. Eve fut l'auteur du péché, Marie, du mérite; 
Eve nous a donné la mort, et Marie, la vie... L'obéissance de l'une a 
répare la desobéissance de l'autre, et la foi de celle-là, la perfidie de 
celle-ci. C'est pourquoi Marie enfante Jésus dans l'allégresse ; elle l'em- 
brasse avec transport, heureuse de porter ce fils qui la porte u. Serm. 
194, de Annunc. Dom.2, n. 2. Ibidem, c. 2io5. On peut lire encore dans 
vui autre sermon très certainement apocryphe: u Quia primus auctor 
culpaedejeclus est per feminam, ideo auctorem graliae sine masculo 
coiicepit et peperit hodie femina Maria Virgo.Haec femina lolins mundi 
mater et Domina. . » Ex serm. ad FF. in eremo, serm. 20, de Nativ. 
Domini. P. L., xl, 1268. 



CH. I. PLAN DE REVANCHE DIVINE IQ 

à l'insligatioii d'une vierg'e, est tombé; le second, 
par la naissance d'une vierg-e, a relevé ce qui était 
tombé... Donc, le mal par la femme, ou plutôt le bien 
par la femme; précipités à terre par Eve, nous som- 
mes redressés par Marie; esclaves par Eve et délivrés 
par Marie. Eve nous a ravi la longévité, Marie nous a 
rendu l'immortalité. Eve nous a fait condamner par 
le fruit de l'arbre, et Marie nous obtient notre grâce 
par le don de l'arbre : car le Christ, son fds, a été sus- 
pendu comme un fruit à la croix » (i). 

Il serait inutile de pousser indéfiniment nos cita- 
tions. D'ailleurs, les témoignages, à partir du cin- 
quième siècle, s'offriraient avec une telle abondance 
qu'un volume entier ne suffirait pas à les contenir. 
Contentons-nous de fermer la série par quelques 
textes cueillis, les uns dans l'Occident, les autres en 
Orient. Voici d'abord saint Pierre Chrysologue (4oo- 
45o), cet évêque de Ravenne dont la lettre dogma- 
tique, écrite à l'hérésiarque Entichés, atteste le savoir 
et la grande autorité. Dans le Christ, dit ce Père, 
« la femme, qui jadis avait été l'occasion de notre 
perte, est devenue l'instrument de notre salut; et 
celle qui, de par le diable, fut si longtemps la mère 
des morts, a été faite par Dieu la mère des vivants... 
tant il est vrai que sans Marie ni la mort ne pouvait 
être expulsée, ni la vie réparée » (2). 

Après saint Pierre Chrysologue, voici que saint 
Bernard, au nom d'une infinité d'autres, va nous 
retracer le même plan divin : 



(i) In app. opp. S. Ambros., serm. 45, de i° Adam et 2°, n. 2. P. 
L., XVII, 692. 

(2) S. Petr. Chrysol., serm. 64. P. L.,lxiv, 38o; cf. serm. Qfj.Ibid., 
479- 



20 L. I. MATERNITE SPIRITUELLE. FAIT ET RAISONS 

« Oui, mes bien-aimés frères, un homme et une 
femme nous ont grandement nui, mais, grâces à Dieu, 
tout est merveilleusement réparé par un homme et 
par une femme, et même avec usure. Car il n'en est 
pas du don comme du péché : la grandeur de la 
ruine le cède à l'immensité du bienfait. Ainsi le 
très sage et très clément ouvrier de l'homme, loin de 
briser ce qui était si fortement ébranlé, l'a plus avan- 
tageusement rétabli, formant pour nous le nouvel 

Adam de l'ancien, et transfusant Eve en Marie 

Elle fut une cruelle médiatrice, cette Eve par qui l'an- 
tique serpent infecta l'homme lui-même de son venin 
pestilentiel; mais combien fidèle Marie, qui a préparé 
pour l'un et l'autre sexe l'antidote du salut. Celle-là 
fut un aide pour la séduction, celle-ci pour la propi- 
tiation ; celle-là suggéra la prévarication, celle-ci 
nous apporta la rédemption. Illa enim ministra se- 
ductionis ; Jiaec, propitiationis ; illa siiggessit prae- 
varicationem^ haec ingessit redemptionem » (i). 

La vérité, tant de fois enseignée par ses Pères et 
ses Docteurs, l'Église latine la chante dans ses hymnes. 
« la plus glorieuse des vierges.... Ce que la mal- 
heureuse Eve nous avait enlevé, vous nous le rendez 
par votre vivifiant rejeton; et pour que nous, misé- 
rables, nous montions parmi les astres, vous ouvrez 
les portes du ciel w (2). 



(i) s. Bernard., Serm. de xii Praerogat. n. 2. P. L.,CLXxxin, 429, 
43o. Cf., hom. 2 in Missus est, n. 3. JbicL, G2. 
(;)) O gloriosa Virginum... 
Quod Eva fristis absiulit. 
Tu reddis alino gennine, etc. 
A qui désirerait entendre encore une mullilude d'autres témoins, je 
conseillerais de lire le P. Passaglia,rfe Immaculato Deiparae conceptu, 
sect. 5, c. i,du n. 902 au n. 978. Il y verrait les églises latine, grec- 
que, syrienne, arménienne et copte s'unir par leurs docteurs et par 
leurs écrivains les plus célèbres, en même temps que par leurs monu- 



CH. I. PLAN DE REVANCHE DIVINE 2 1 

Entendons maintenant quelques Pères de l'Eg^lise 
grecque, appartenant à des époques relativement plus 
modernes que ceux dont nous citions plus haut les 
témoignag-es. Voici d'abord saint Jean Damascène. 
Dans une brillante apostrophe, où sont résumés tous 
les privilèges et toutes les gloires de la bienheureuse 
Vierge, « ô Fille de Dieu, s'écrie-t-il, vous êtes 
l'ornement de la nature humaine, et la réparation 
d'Eve notre première mère. Tombée par son crime, 
elle s'est relevée par votre enfantement. O fille sainte 
<et sacrée, la gloire des femmes ! La première Eve, 
devenue prévaricatrice, a fait entrer la mort dans le 
monde, en favorisant les ruses du serpent infernal 
contre notre premier père, mais, par son obéissance à 
la volonté divine, Marie a trompé le serpent trompeur, 
et rendu le monde à l'immortalité » (i). 

Un autre écrivain grec, chez qui le principe et son 
application sont encore plus vigoureusement accen- 
tués, est Jean, métropolite d'Eubée : « Tressaillez 



ments liturgiques de tout genre, dans une commune affirmation, sans 
qu'il se rencontre nulle part aucune voix discordante, aucune ombre 
d'hésitation. Et puisque la séparation pour plusieurs de ces églises 
remonte jusqu'au v« siècle, il faut bien conclure que la doctrine admise 
par toutes était le patrimoine de toutes avant le schisme qui les a divi- 
sées. 

Les poètes même ne restent pas étrangers à cet unanime concert. 
Sedulius chante le Fils, né de la Vierge : 

Guipa dédit mortem, ut pietas daret inde salutem. 

Et velut in spinis mollis rosa surgit acutis, 

Nil quod laedat habens, matremque obscurci honore; 

Sic Evae de stirpe, sacra veniente Maria, 

Virginis antiquae facinus nova virgo piaret. 
Sedul., Car m. Pasch.,u, P. L.. xix, 696. 
Arator lui fait écho dans son Histoire Apostolique : 

Porta Maria, Dei genitrix intacta Creantis, 

A nato formata suo ; mala criminis Evae 

Virgo secunda fugat; nulla est injuria sexus, 

Restituit quod prima tulit. De Act. Apost., I. 1. F. L., lvhi, 
96. 97- 

(i) S. Jean. Damasc, hom. i in Nativit. B. V. M. n. 7. P. G.,xcvi, 
67a. 



22 L. I. MATERNITE SPIRITUELLE. FAIT ET RAISONS 

d'allégresse, ô Adam, à cause de Marie, la Mère de 
Dieu. Parce que le serpent vous a trompé par une 
femme, c'est par une femme que vous foulerez sous 
vos pieds le serpent. Elle est arrivée l'heure où les 
flèches du Tout-Puissant vont partir de la nature 
même à laquelle l'ennemi, pour nous perdre, avait 
emprunté ses armes. 

« Au paradis, le bois et la femme furent la première 
cause de votre exil ; aujourd'hui, le bois et la femme 
vont être le principe de votre délivrance. La femme, 
façonnée de la main de Dieu, vous a malheureusement 
séduit; et voici qu'une femme, née de Joachim et 
d'Anne, donne virçinalement au monde le vainqueur 
de la mort et le triomphateur de notre tyran... Et 
vous aussi, Eve, réjouissez-vous : car vos fds, désor- 
mais, ne naîtront plus pour la corruption. Leur par- 
tage devient une éternelle incorruptibilité » (j). 

Plus d'une fois, j'ai nommé Jean le Géomètre. On 
croit assez généralement qu'il était devenu prêtre et 
peut-être évêque, après avoir professé la vie religieuse. 
Il fut poète à son heure, et s'acquit une grande répu- 
tation d'orateur sacré, vers le milieu du xi^ siècle. 
Quelque jugement que l'on porte sur son talent poé- 
tique, il est certain que les sermons que nous avons 
de lui méritent d'être lus, au point de vue de la doc- 
trine. Voici ce qu'il dit sur le sujet que nous traitons 
ici. 

Après avoir expliqué la fin de rincarnation du 
Verbe, il poursuit en ces termes : 

« Parce qu'il faut que les remèdes répondent à la 
maladie, le céleste médecin en prépara de parfaite- 

(i) Joaa. Eubœens., serni. in Concept. SS. Deip. n. 21. P. G.,xcvi, 
1496. 



CH. i. PL,VN HE UEVANCIIE DIVINE 1Ô 

ment adaptés à notre mal. C'est pourquoi un an^e 
est envoyé pour un ange, un ange de lumière pour un 
ange de ténèbres, un prince du ciel pour un domina- 
teur de ce monde, un messager ailé pour un être 
rampant sur la terre. Et pour une femme on élit une 
femme; pour une vierge séduite et trompée, une 
vierge pure sur qui le ravisseur ne porta jamais la 
main; pour celle qui fut expulsée de l'Eden, celle qui 
fut ofTerte au temple; pour celle qui fut prise par 
l'amorce du plaisir, celle qui ne fut jamais souillée 
même par la pensée ; pour celle enfin qui conversa 
malheureusement avec le démon, celle qui s'entretenait 
continuellement avec Dieu, et méditait jour et nuit les 
divins oracles. 

« Or, cette fille de Dieu n'avait d'amour que pour 
ia beauté du Roi, et le Roi, de son côté, s'était épris 
de la beauté de cette fille;... et celle-ci passa de la 
condition de servante à l'état d'épouse, et l'épouse 
devint la mère. 

(( Au lieu de la malédiction d'Eve, elle reçut la 
joie ; au lieu de la parole trompeuse, le Verbe lui- 
même. Elle ne toucha pas à l'arbre, c'est l'arbre qui 
la toucha, l'arbre de vie au lieu de l'arbre de la 
science » (i). 

IV, — Nous avions donc raison de l'affirmer, l'univer- 
salité de cette doctrine, à travers les différents âges et 
les différents pays, démontre avec évidence qu'elle nous 
vient des sources mêmes de la révélation. Les Apôtres, 



(i) Joan. Geometra, serm. in SS. Di'ip. anniinciat., n. 9. P. G., cvi, 
817. Cf. Chrysipp. hierosol.. De laiidibiis Deigen. M. Bibliolh. PP. 
t. XII, p. 67a. 



^4 L. I. MATERNITÉ SPIRITUELLE. FAIT ET RAISONS 

après l'avoir reçue du Saint-Esprit, nous l'ont transmise. 
Impossible d'assigner une autre cause à une si admi- 
rable et si constante diffusion. Du reste, il faudrait 
ig-norer à quelles marques se reconnaît une tradition 
divine pour ne pas voir, dans la vérité qui nous occupe, 
le caractère des doctrines déposées par Dieu lui-même 
dans le trésor de l'Eg-lise. 

Admirons encore une fois les merveilleuses harmo- 
nies du plan divin. La chute et la réparation ne seront 
pas deux faits isolés, l^a rédemption, dans les des- 
seins de Dieu, est une revanche. L'homme avait été 
vaincu; c'est par l'homme que Dieu prétend vaincre. 
De là, ce mystère de l'Incarnation du Verbe prenant 
notre nature pour combattre et pour vaincre dans 
notre nature. De là, cette sollicitude divine à faire ser- 
vir tous les instruments de notre malheur au minis- 
tère de notre salut. Or, parce que la femme avait eu 
sa grande part dans la déchéance de l'humanité cou- 
pable, il fallait que Dieu prédestinât une nouvelle Eve 
aussi bien qu'un nouvel Adam. Faute de cela, la revan- 
che divine n'aurait pas été parfaite, et ses desseins 
auraient manqué deleur meilleur complément. Et cette 
Eve nouvelle devait occuper dans l'ordre de la déli- 
vrance une place analogue à celle que tint l'ancienne 
dans l'ordre de la déchéance. Donc, parce que ce fut 
Eve désobéissante et vierge qui nous donna, pour ainsi 
dire, l'auteur de notre perte, en faisant du premier 
homme le prévaricateur et le violateur de l'alliance 
divine, il était souverainement convenable que le répa- 
rateur, c'est-à-dire le Dieu fait homme, nous fût donné 
par une femme obéissante et vierge. Donc, pour con- 
clure puisque « c'est par la femme que le péché a 
commencé », puisque c'est par elle que nous tous nous 



CH. I. — PLAN DE REVANCHE DIVINE 25 

mourons (i), il fallait que dans l'œuvre du relèvement 
ce fût aussi la femme par qui commençât le salut, la 
femme par qui tous nous vivions. 

Donc, et ce sera le couronnement de l'antithèse, si 
la première Eve est, en toute vérité, la mère des morts 
en Adam, la seconde, c'est-à-dire, la divine Marie, 
doit être en Jésus-Christ la mère des vivants : car 
c'est le rôle propre à la mère de communiquer la vie. 
Cette idée nous l'expliquerons plus amplement dans la 
suite. Il nous suffit, pour le moment, d'avoir constaté 
que l'harmonie du plan divin réclame cette maternité 
spirituelle, et que la tradition ne l'a pas seulement pro- 
posée comme une convenance, mais qu'elle l'a, de plus, 
expressément affirmée comme un fait. Et c'est là ce 
que nous allons voir, au chapitre suivant, révélé dans 
l'histoire même de notre chute, dès les premiers chapi- 
tres de l'histoire humaine. 



(i) Eccli. XXV, 33. 



CHAPITRE II 



La maternité de grâce dans la Mère de Dieu, basée sur son rôle 
de nouvelle Eve. — Le Protévangile (Gen. un, i4, sqq.). — 
Cominent Jésus-Christ le Réparateur et ses membres y sont 
prédits comme étant Lui selon la chair, eux selon l'esprit, la 
descendance de la Femme^ c'est-à-dire de la Vierge Marie. 



La Tradition, dans le chapitre précédent, nous a 
fait contempler en Marie la nouvelle Eve eng-endrant 
à la vie, par Jésus-Christ, le nouvel Adam, ceux que 
l'Eve antique enfante à la mort avec l'ancien. Et cette 
antithèse entre les deux femmes se rattache comme 
une partie substantielle au plan de revanche inventé 
par l'éternelle miséricorde et l'éternelle sagesse. Est-il 
permis de remonter plus haut que la tradition chré- 
tienne, et pouvons-nous trouver avant elle la source 
d'une si universelle doctrine ? Les Pères, qui nous 
l'ont fidèlement transmise, n'hésitent pas à l'affirmer. 
Ils nous la montrent consignée par Dieu lui-même aux 
premières pages de la Genèse. C'est là que nous allons 
maintenant Tétudier. 

On connaît le passage mémorable où Dieu, frappant 
les coupables, relève pourtant l'homme par l'annonce 
de sa future délivrance : « Et Dieu dit au serpent : 
Parce que tu as fait cela, maudit sois-tu au-dessus de 
tous les animaux et de toutes les bêtes des champs. 
Tu ramperas sur le ventre et tu mangeras de la pous- 
sière, tous les jours de ta vie. Et je mettrai des inimi- 
tiés entre toi et la femme, entre ta race et sa race. 



CH. II. PROTEVANGILE ET NOUVELLE EVE 27 

Elle te brisera la tête, et tu tâcheras de la mordre au 
talon )> (i). 

Telle est la prophétie qu'on est g-énéralement con- 
venu d'appeler du nom de Protévanr/ile, parce qu'elle 
contientla première promesse du Messie Rédempteur, 
enchâssée dans la sentence portée contre le serpent. 
Pour mieux comprendre la signification de l'oracle, 
et comment il confirme à la fois la double maternité de 
Marie, celle qui la fait mère du Sauveur selon la chair 
et celle qui la fait notre mère suivant l'esprit, il faut, 
avant tout, définir et préciser les personnages qui sont 
en scène : d'une part, le serpent et sa race; de l'autre, 
la femme et la race de la femme. 

I. — Quel estce serpent, tentateur et séducteur d'Eve, 
objet maintenant delà malédiction divine? Le serpent 
est, sans conteste, le démon; mais le démon voilé sous 
la figure sensible du serpent dont il a fait son organe. 
C'est donc le démon qu'atteint la malédiction de Dieu, 
à travers le serpent qui le symbolise. Les saintes Ecri- 
tures n'ont qu'une voix pour attester cette identifica- 
tion de l'esprit du mal avec le serpent, séducteur de la 
première femme. « Et il se fit sous le ciel un grand 
combat : Michel et ses anges combattaient contre le 
draffon; et le dragon et ses anges luttaient contre 
lui... Et il fut précipité du ciel, ce grand dragon, cet 
antique serpent qixv s'appelle le diable et satan... » (2). 
Ainsi parle saint Jean dans son Apocalypse. Le témoi- 
gnage de Notre Seigneur n'est ni moins clair ni moins 



(i) Gen., m, i4, i5. La traduction du dernier verset répond au texte 
de la Vulgate ; elle serait selon l'hébreu : Celle-ci (la race de la femme) 
te brisera la tète et tu la blesseras au talon. 

(2) Apoc, XII, 9; XXII, 2, 9. 



28 L. I. MATERNITÉ SPIRITUELLE. FAIT ET RAISONS 

formel, quand il dit aux Juifs : « Le père dont vous 
êtes nés est le démon, et vous voulez accomplir les 
désirs de votre père. Il fut homicide dés le commen- 
cement... » (i). Allusion manifeste à la déchéance 
originelle causée dans l'humanité par jes suggestions 
du serpent infernal. Saint Paul ne parle-t-il pas aussi 
du démon, quand il écrit aux fidèles de Corinthe : « Je 
crains que comme Eve fut séduite par l'astuce du ser- 
pent, vos sentiments de même ne se corrompent » (2). 

Il est facile encore de reconnaître le serpent de la 
Genèse et le démon dans ces paroles du Sauveur : 
« Voici que je vous ai donné la puissance de marcher 
sur les serpents et les scorpions et sur toute la puis- 
sance de l'ennemi » (3) : car le second membre explique 
le premier, vu que l'ennemi par excellence est le dia- 
ble (4). Enfin, pour nous appuyer aussi sur l'autorité 
de l'Ancien Testament, la Sagesse nous avertit que «la 
mort a fait son entrée dans le monde par l'envie du 
diable » (5). Texte inintelligible, si le diable et le ser- 
pent ne sont pas identifiés comme la cause et l'ins- 
trument ou le symbole. Si donc satan n'est pas expres- 
sément nommé dans la Genèse, c'est que la matière 
et la croyance générale rendaient une désignation plus 
précise absolument superflue. La lettre est transparente 
et, sous la figure, impossible de ne pas voir la réalité. 

Une remarque qui n'est pas sans importance, c'est 
que l'Écriture, parlant du serpent séducteur, ne dit 
pas un serpent, mais le serpent. Elle veut nous ap- 
prendre, par là, que le serpent du paradis terrestre 



(i) Joan., VIII, 44. 

(2) II Cor., XI, 3. 

(3) Luc, X, 19. 

(4) Matth., XIII, 39. 

(5) Sap., Il, 24. 



cil. II. PHOTEVANGILE ET NOUVELLE EVE 29 

n'est pas un serpent quelconque, mais celui que l'An- 
cien et le Nouveau Testament appellent le -.S'rt/a/i(i) par 
opposition à satan (sans article) qui signifie simple- 
ment un ennemi, un adversaire. Donc le serpent fou- 
droyé par la sentence divine est, avant tout, le grand 
rebelle, Lucifer, l'Esprit mauvais. S'il y a eu un ser- 
pent proprement dit, celui-ci n'était que le vêtement 
visible et l'organe du serpent infernal. C'est pourquoi 
tout ce qui dans la malédiction de Dieu peut convenir 
au premier, exprime figurément et typiquement la 
peine dont le démon lui-même est frappé, soit en lui- 
même soit dans sa race. 

Qu'entendre par la race du serpent? Si le serpent 
est le symbole du démon, il faut bien voir dans la 
race du serpent la race même du démon. Mais cette 
race elle-même quelle est-elle ? L'Écriture ne nous le 
laisse pas ignorer. Quiconque en a lu les pages in- 
spirées sait bien qu'elle établit des rapports de filia- 
tion et de paternité, non seulement dans le cas d'une 
génération physique et naturelle, mais aussi dans le 
cas d'une génération spirituelle et morale (2). C'est 
ainsi que, dans la Genèse, les descendants de Setli, 
pour être restés fidèles au culte du vrai Dieu, sont 
appelés « fils de Dieu », et les coupables descendants 
de Caïn « fils des hommes » (3). 

Plus d'une fois, le Nouveau Testament désigne les 
pervers par le nom de fils du diable et de satan . « O 



(i) Job, 1, 6. 

(2) Autre est pourtant la génération spirituelle des enfants de Dieu, 
autre celle qui fait les fils du diable. La première transforme intérieu- 
rement l'homme par le don de la grâce et l'habitation spéciale du 
S. Esprit ; la seconde la dépouille et fait succéder les vices à la vertu, 
tellement que par l'une l'âme est à l'image de Dieu, et que par l'autre 
elle prend quelque chose des traits de satan, le père du ma). 

(3) Gen., vi, i, a. 



3o L. I. MATERNITE SPIRITUELLE. FAIT ET RAISONS 

homme, rempli de ruse et d'astuce, fds du diable, 
ennemi de toute justice », dit Paul au mage Elymas, 
dans le livre des Actes (i). « Celui qui fait le mal, dit 
à son tour saint Jean, est du diable, lequel a menti dès 
ïe commencement» (2). Jésus-Christ, dans l'Évang-ile, 
traite les Sadducéens et les Pharisiens comme « une 
race de vipères et de serpents » (3) : dénomination 
qu'on trouve aussi dans la bouche de saint Jean-Bap- 
tiste au Jourdain (4). Et, pour lever tous les doutes, 
Notre Seigneur a dit aux mêmes Juifs incrédules : 
« Vous avez pour pèrele diable, et vous voulez accom- 
plir les désirs de votre père. Il fut homicide dès le 
commencement, et il n'est point demeuré dans la vé- 
rité )> (5). Donc la race du serpent, signalée dans la 
sentence de Dieu, ce sont les hommes que le démon, 
par ses suggestions perfides et par sa néfaste influence, 
a faits à son image et rendus complices de sa révolte. 
Race du serpent, ceux quicommettent le péché par 
leurs actes personnels; race du serpent, ceux qui, 
comme tout enfant des hommes, naissent souillés du 
péché ; race du serpent surtout, ceux qui continuent 
sur la terre l'œuvre du démon, se perdant eux-mêmes 
et travaillant à perdre les autres. 

II. — Nous connaissons, à n'en pas douter, ce qu'est 
le premier groupe, je veux dire, le serpent et la race 
du serpent. Reste à considérer le second groupe, la 
femme et la race ou la postérité de la femme. Cher- 
chons d'abord à déterminer la postérité de la femme; 



(i) Act., xin, 10. 
(a) Joan,, m, lo. 

(3) Matth., XII, 34; xxin, 33. 

(4) Matth., m, 7. 

(5) Joann., viii, 44- 



cil. II. — PROTÉVANGILE ET NOUVELLE EVE 3l 

il sera plus facile de voir ensuite de quelle femme il 
est ici question. Or, s'il est une chose indubitable, 
c'est que la postérité de la femme est, au moins dans 
la signification première et principale, le Sauveur et le 
Rédempteur des hommes. Supprimez cette interpré- 
tation, et du même coup vous anéantissez \e premier 
Evangile^ vous enlevez au genre humain, tombé et 
désespéré dans la personne de ses premiers auteurs, 
la promesse qui le console, l'espérance qui le re- 
lève. Cette magnifique chaîne de prophéties, qui vont 
se prolongeant et se précisant à travers les siècles, a 
perdu son premier et fondamental anneau. La figure 
du Messie n'est plus esquissée dès l'origine du monde, 
et le démon, bien que chargé de la malédiction divine, 
peut jouir en paix de son triomphe, sans se douter 
qu'il doit perdre un jour sa proie. 

Indépendamment des témoignages apportés dans 
la suite des âges, le texte nous dit assez haut par lui- 
même que la postérité delà femme est, en premier lieu, 
le Messie Réparateur et Sauveur. En effet, d'après 
l'hébreu et la plupart des versions orientales, ce n'est 
pas directement la femme promise, mais sa postérité, 
son fils, qui doit écraser la tête du serpent; c'est au 
talon du même fils que s'attaquera le serpent pour le 
mordre. Et telle paraît bien être la forme originale 
du texte. Cela ne va pas à dire que la Vulgate et que 
la plupart des Pères latins en lisant « Elle (\ix fem- 
me) t'écrasera la tête », c'est-à-dire en attribuant la 
victoire à la femme, nous induisent en erreur. Comme 
nous le verrons bientôt, la pensée est vraie; mais, 
certainement aussi, l'écrasement du serpent infernal 
est, avant tout, le fait et le triomphe propre à la pos- 
térité de la femme. 



32 L. I. MATERNITÉ SPIRITUELLE. FAIT ET RAISONS 

Sans entrer dans les études grammaticales et phi- 
lologiques par où l'on a voulu prouver que la leçon 
du texte hébreu mérite la préférence, qu'il nous suf- 
fise de remarquer ici que l'événement éclaire la pro- 
messe. Or, c'est au Fils que l'Esprit Saint attribue 
perpétuellement la victoire sur le serpent et la des- 
truction de l'empire du diable; c'est principalement 
le Fils que le serpent et sa race poursuivent de leur 
haine à travers les siècles. « Comme les enfants, dit 
l'Apôtre, ont participé à la chair et au sang, Lui pa- 
reillement s'y est uni, afin de détruire par la mort 
celui qui avait l'empire de la mort, c'est-à-dire, le 
diable » (i). Et saint Jean : « Celui qui pèche est du 
diable, parce que le diable pèche dès le commen- 
cement. Et c'est pour cela que le Fils de Dieu a paru, 
pour détruire les œuvres du diable » (2). 

Ainsi le fils de la femme écrase la tête du serpent. 
Mais aussi quelle rage du serpent contre lui ! A peine 
est-il né que le diable, s'emparantd'Hérode, lui dresse 
des embûches. Plus tard, il ira le poursuivre au dé- 
sert. Rebuté et rejeté, il aura son heure, celle dont 
Notre Seigneur disait aux Juifs qui venaient l'arrêter 
dans le jardin des Oliviers : « C'est là votre heure, et 
la puissance des ténèbres » (3). Alors, il entrera dans 
Judas pour lui faire livrer son maître, dans les prin- 
ces des prêtres et dans les anciens du peuple pour 
le juger et le condamner, dans les bourreaux pour le 
crucifier. Donc la postérité de la femme est le Rédemp- 
teur promis dès l'origine du monde et venu au milieu 
des temps, Jésus-Christ, Notre Seigneur. 



(i) Hebr., ii, i4. 
(2) I Joan., m, 8. 
(3j Luc, XXII, 53. 



cil. II. PROTÉVANGILE ET NOUVELLE ÈVE 33 

A cette première considération s'en ajoute une au- 
tre non moins décisive. C'est que le fils de la femme 
dont il est écrit : « Il t'écrasera la tête, » c'est-à-dire, 
il anéantira la puissance de l'infernal oppresseur, ne 
peut être difterent de la semence, promise plus tard 
aux patriarches, en qui seront bénies toutes les famil- 
les et toutes les nations de la terre (i). En effet, de 
même que la calamité suprême dans les Ecritures est 
la servitude du diable, ainsi la bénédiction par excel- 
lence est l'affranchissement de la même servitude. Il 
suit de là que le descendant, semen, promis au monde 
dans la personne d'Abraham, ce fils en qui sera bénie 
toute nation, est une seule et même personne avec 
la postérité de la femme, qui doit écraser la tête du 
diable sous son pied vainqueur. Or, l'Apôtre dans 
l'interprétation authentique qu'il a donnée des pro- 
messes faites au père des croyants, le remarque avec 
insistance : « Les promesses ont été faites à Abraham 
et à Celui qui devait naître de lui, semini ejua. L'Ecri 
ture ne dit pas : Et à ceux qui naîtront, comme s'il y 
en avait plusieurs, et seminibus quasi in multis ; mais 
comme parlant d'un seul :. Et à Celui qui naîtra de 
toi, et semini iiio, qui est le Christ w (2). 

Donc, si tel est le fils, telle la postérité delà femme, 
que sera la femme elle-même, sinon la Mère du Christ, 
la bienheureuse Vierge Marie? 

La postérité prédestinée de la femme est le futur 
Messie, le Dieu fait homme. Nous venons de le dé- 
montrer. Mais, parce que la race du serpent est né- 
cessairement un nom collectif, il paraît nécessaire 
aussi que la postérité de la femme ne signifie pas 



(i) Gen., xxii, i8 ; xxvi, 4i etc. 
(2) Gai., 111, 16. 



LA. MERE DES HOilMES. — I. 



34 L. I- MATERNITÉ SPIRITUELLE. FAIT ET RAISONS 

seulement la personne particulière qui sera le Christ 
et le Messie. Le parallélisme des mots exige une 
signification plus étendue. Voilà pourquoi nous avons 
dit de cette postérité qu'elle signifiait premièrement 
et principalement le Christ, fils de la femme. Mais 
secondairement elle comprend aussi la multitude des 
hommes qui, dans la suite des siècles, se rangeront 
sous l'étendard de Dieu pour combattre l'éternel en- 
nemi de Dieu. Pourquoi? Parce qu'ils appartiennent 
à Jésus-Christ comme des membres à leur chef ; 
parce qu'ils font partie de sa plénitude; parce que, 
s'ils n'entrent pas dans sa personne physique, ils sont 
compris dans sa personne mystique; en un mot, parce 
qu'ils sont, eux aussi, dans la mesure de leur sainteté, 
le Christ, victorieux adversaire du serpent. Donc, la 
semence ou la postérité de la femme exprime vrai- 
ment une collection, mais une collection qui sort de 
l'unité et revient à l'unité. Voilà donc ces deux cités 
que saint Augustin a si éloquemment décrites : Jéru- 
salem et Babylone : la cité de l'amour divin et la cité 
de l'amour de soi-même ; la cité de Dieu et la cité 
du diable ; cités divisées l'une de l'autre par une 
opposition invincible de pensées, de sentiments et 
d'actions ; cités en guerre perpétuelle et implacable, 
parce que la haine réciproque des deux chefs ne s'é- 
teindra jamais. 

Et voyez comme tout se tient, cette interprétation 
du texte une fois admise. La race du diable est 
multitude, et pourtant elle est une, puisque le 
diable en est la tête et le centre ; la postérité de la 
femme est collection aussi, mais plus encore que celle 
du diable elle est une, parce que les justes sont plus 
identifiés avec Jésus-Christ que les pécheurs avec le 



CH. II. PROTEVANGILE ET NOUVELLE ÈVE 35 

démoli. Et c'est là, sans doute, qu'il faut chercher 
l'interprétation de ces paroles de l'Apocalypse qui 
nous montrent en acte ce que la Genèse avait prédit : 
« Et le drai^on s'irrita contre la femme, et il s'en alla 
combattre contre les autres de sa race, reliqiiis de 
semitie ejus, c'est-à-dire, contre ceux qui gardent les 
commandements de Dieu, et qui ont le témoignage 
de Jésus-Christ » (i). 

C'est là encore ce qui explique pleinement les au- 
tres mots de la sentence : « Tu tâcheras de le mordre 
au talon. » Sans doute, ils s'appliquent tout particu- 
lièrement à la personne individuelle et physique de 
Notre Seigneur. Mais avec quelle fureur aussi l'anti- 
que serpent ne poursuit-il pas ceux qui forment ou 
sont appelés à former son corps mystique? Apprenez- 
le par cet avertissement du prince des Apôtres : 
« Soyez sobres et veillez : car votre adversaire, le 
démon, comme un lion rugissant, rôde, cherchant qui 
dévorer » (2) . Pierre se souvenait d'avoir entendu le 
Seigneur lui dire : a Simon, Simon, voilà que salan 
vous a demandé pour vous cribler comme le fro- 
ment » (3). Participant aux attaques, les justes parti- 
cipent en Jésus-Christ à la victoire. De là ce vœu de 
saint Paul écrivant aux Romains : « Que le Dieu de la 
paix se hâte d'écraser satan sous vos pieds » (4). 

Encore une fois^ la descendance de la femme étant 
le Dieu sauveur, c'est la bienheureuse Vierge Marie 
qu'il faut saluer dans la femme. La conséquence est ma- 
nifeste. Elle deviendra plus claire encore, lorsque nous 



(1) Apoc, XII, 17. 

(2) I Pelr., V, 8. 

(3) Luc, xxu, 3i. 

(4) Rom,, XVI, 20. 



36 L. I. MATERNITÉ SPIRITUELLE. FAIT ET RAISONS 

aurons fait disparaître une difficulté. On a dit pour 
infirmer notre interprétation : Dans toute l'histoire 
de la tentation et de la chute, le iQTixiç. femme désigne 
Eve seule ; donc, il doit retenir la même signification 
dans le prononcé de la sentence contre le serpent, et 
s'appliquer également à la première femme. Réponse : 
Distinguons le récit de la séduction et de la faute et 
le prononcé de la triple sentence qui vient après lui. 
D'accord, le mot femme dans le récit désigne tou- 
jours Eve et seulement Eve. Mais il faut bien avouer 
que dans la fulmination de la sentence, si le mot ne 
change pas de signification, il change de sujet (i). 
Est-ce pour Eve seule que Dieu parlait, quand il dit 
à Xdi femme : « Je multiplierai tes maux et tes grosses- 
ses... » (?.). Si donc le même mot, après avoir repré- 
senté une personne unique, s'étend à la généralité des 
femmes ; pourquoi ne pourrait-il pas se dire aussi 
d'une femme individuelle, autre qu'Eve, d'une femme 
qui serait la mère du Sauveur futur ? 

Si j'ouvre l'histoire d'Eve, j'y cherche en vain ces 
inimitiés mortelles entre le diable et la femme; inimi- 
tiés qui n'ont de comparable que l'opposition entre 
la race de l'un et la postérité de l'autre. Ou'est-elle et 
comment nous apparaît-elle dans le texte de la Genè- 
se? Comme la complice d'abord et puis comme la vic- 
time du serpent, comme celle dont la témérité, la dé- 
sobéissance et l'orgueil ont concouru, pour unegrande 
part, à faire de la race humaine la race du serpent. 
L'inimitié de la femme pour le démon est manifeste- 

(i) La signification reste la même, le suppôt varie, comme disent les 
théologiens. Ainsi dans cette phrase : Le Verbe est Dieu de Dieu, le mot 
Dieu garde le même sens. IMais autre est lu supposition du {premier 
terme, autre celle du second. 

(2) Gen., 11:, 16. 



en. II. PROTÉVANGILE ET NOUVELLE EVE '6'] 

ment connexe avec l'écrasement de la tête du serpent 
par où finit la sentence. Qu'a donc fait Eve, qu'a-t- 
elle souffert, qu'a-t-elle mérité pour être si funeste au 
diable? J'ai dit que l'inimitié de la femme est connexe 
avec l'écrasement du serpent infernal. J'en ai pour 
garant la traduction de la Vulg-ate, trop ancienne et 
trop universellement acceptée dans l'Eglise pour ex- 
primer une erreur. Oui, la femme, elle aussi, doit 
broyer la tête du serpent, mais dans sa descendance 
et par sa descendance. Est-ce là, je le demande, la 
note caractéristique sous laquelle Eve est ici représen- 
tée? Ne la voyons-nous pas, au contraire, enfanter non 
point le vainqueur du démon, mais ses esclaves ; car 
quiconque descend du premier couple, est de droit 
pécheur et soumis par le fait même à l'empire du 
serpent (r) . 

Ira-t-on prétendre que, si la femme n'est pas Eve 
en particulier, c'est du moins la femme en général? 
A qui ferait une semblable difficulté, je répondrais 
en retournant contre la généralité des femmes ce que 
je disais tout à l'heure d'Eve en particulier. Si l'on 
voulait à tout prix entendre le mot femme suivant la 
signification générique, je n'y répugnerais pas absolu- 
ment, mais à la condition toutefois qu'on l'interprétât 
comme font les Pères, quand ils écrivent en parlant 
du Christ: L'homme vaincu par le diable a vaincu son 
propre vainqueur; ou bien quand ils disent, les yeux 



(i) Plusieurs interprètes catholiques ont voulu que \a femme fut à la 
fois Eve et Marie : Eve au sens littéral, Marie au sens spirituel. Eve 
serait le type de Marie; son horreur et celle de sa race pour le serpent 
signiderait l'inimitié de la B. Vierge et de son Fils pour le démon. Et, 
par conséquent, le Protévangile conserverait toute sa valeur prophéti- 
que, de même que la loi de l'Exode (xii, 46) : « Vous ne lui briserez pas 
les os », se rapporte à Jésus-Glirist sur la croix, mais h travers l'agneau 
pascal littéralement signifié dans le texte (Joan., xix, 36). 



38 L. I. MATERNITÉ SPIRITUELLE. FAIT ET RAISONS 

fixés sur Marie: La femme a réparé les maux causés 
par la femme. De même, en effet, que dans ces propo- 
sitions Vhomme eilâ femme désignent sous leur géné- 
ralité Jésus et sa Mère, ainsi dans la malédiction por- 
tée contre le serpent la femme serait encore Marie (i). 

Telle est l'interprétation du second couple qui, seu- 
lement ébauchée dans la Synagogue, se révèle avec 
éclat dès les premiers jours du Christianisme. Elle 
était manifestement dans la pensée des Pères, quand 
ils établissaient entre Eve et Marie l'antithèse que 
nous avons décrite au précédent chapitre (2). Du reste, 
les textes qui proposent explicitement Marie comme 
étant la femme désignée dans la Genèse, ne font pas 
défaut. Sans parler des Pères qui, suivant la leçon 
de la Vulgate, ont interprété de la femme le membre 
de phrase : Elle te brisera la tête, combien d'autres, 
et parmi les plus anciens, voient Jésus-Christ dans la 
postérité de la femme et Marie dans la femme. Saint 
Epiphane fait observer expressément que l'oracle di- 
vin « ne saurait s'ajuster ni pleinement ni parfaite- 
ment à la première femme : il ne s'accomplit réelle- 
ment et totalement que dans le très saint et très excel- 
lent rejeton, issu de la seule Vierge Marie, sans le 
concours de l'homme » (3). 

Telle fut aussi la pensée de saint Irénée dans plu- 
sieurs endroits de son grand [ouvrage contre les Hé- 



(i) Semblablement, dire avec saint Pierre Chrysologue que la femme, 
après avoir été par le diable la mère des mourants, est devenue par le 
Christ la mère des vivants, n'est-ce pas désigner sous le nom général de 
i'emme Eve et IMarie ? Serm. \l\o. P. L.,lii, 676. 

(2) S'il était simplement question de prouver le caractère messianique 
de la prophétie génésiaque, tous les Pères viendraient lui rendre témoi- 
gnage, ici, nous voulons seulement établir qu'il s'agit de la B. Vierge^ 
mère du Réparateur. 

(3) S. Epiphan., c. Haeres., haer. 78, n. 18, 19. P. G., xlii, 729. 



CH. 11. PROTÉVANGILE ET NOUVELLE ÈVE 3g 

résies. Mais c'est dans le cinquième livre surtout que 
le saint, donnant le vrai commentaire de toute la pro- 
phétie, dépeint le démon, la bienheureuse Vierg-e et 
Jésus-Christ avec les couleurs et le rôle qui leur con- 
viennent. « Le Christ réparateur a tout renouvelé en lui , 
lorsque déclarant la guerre à notre ennemi... il a foulé 
sous son pied victorieux la tête du démon, suivant la 
prédiction faite au serpent dans la Genèse: J'établirai 
des inimitiés entre toi et la femme, entre sa race et la 
tienne; elle (sa race) surveillera ta tête, et tu observe- 
ras son talon (i). C'était Y annonce prophétique de 
Celui qui devait naître de la Vierge,... de Celui que 
désigne l'Apôtre lorsque, parlant, dans l'épître aux 
Galates, du descendant d'Abraham, il dit de la loi 
qu'elle a été établie jusqu'à ce que vienne la semence 
pour qui sont les promesses (2). Ce qu'il exprime en- 
core plus clairement dans la même lettre, disant: 
Lorsque fut arrivée la plénitude des temps, Dieu en- 
voya son Fils, fait de la femme (3). Car l'ennemi n'au- 
rait pas été justement vaincu, s'il n'avait eu pour 
vainqueur un homme né de la femme (4) ». Ailleurs, 
à propos du même texte, il dit expressément du « Fils 
de Marie qu'il est le rejeton prédestiné à marcher 
sur la tête du serpent » (5). 

Au quatrième siècle, saint Jean Chrysostome dont 
on sait l'attachement pour le sens littéral des Ecritu- 
res, commentait en ces termes la prophétie génésia- 
que : « Je mettrai une inimitié entre toi et la femme. 



(i) Observabit, observabis, suivant les Septante, 

(2) Gai., III, 19. 

(3) Ga!., IV, 4. 

(4) S. Iran., advers. Haeres., I. v, c. 21, n. i. P. G., vu, 1179. 
(J)) Id., Ibid., 1. m, c. 23, n. 7. 964. 



4o L. I. MATERNITÉ SPIRITUELLE. FAIT ET RAISONS 

entre sa race et ta race. Il ne me suffira pas que tu 
rampes sur la terre; je te ferai une femme pour enne- 
mie, une femme qui ne connaîtra pas d'alliance avec 
toi; plus encore, je ferai de sa descendance l'adver- 
saire perpétuel de la tienne » (i). Peut-on signifier 
plus clairement la bienheureuse Vierge et son fils, 
Notre Seigneur? 

Voilà pourtant quelque chose de plus explicite. Je 
l'emprunte au commentaire de saint Maxime de Turin 
sur le même texte. « Ne voyez-vous pas, dit ce Père, 
que Dieu le menaçait alors dans le Christ? Car je ne 
sais pas un autre rejeton de la femme que celui dont 
l'Apôtre a dit: Fait de la femme et de la chair; celui 
qui, d'après l'Evangile, passait pour le fils de Joseph 
et ne l'était pas; c'est-à-dire le Verbe fait homme... 
Donc, c'est la Mère de Notre Seigneur Jésus-Christ 
qui était promise en cette femme. C'est à elle que vont 
les inimitiés du serpent. Je mettrai, dit Dieu, des ini- 
mitiés entre toi et la femme. Il ne dit pas : je mets, 
de peur qu'on ne l'entende d'Eve. La promesse se 
rapporte au futur : je mettrai des inimitiés entre toi 
et la femme ; la femme qui doit enfanter le Sauveur, 
et non pas la mère du fratricide » (2). 

Saint Isidore de Péluse n'est pas moins affirmatif. 
Non seulement il voit dans la femme de la Genèse la 
Vierge Marie, mais il trouve même dans la significa- 
tion du terme biblique « postérité de la femme, se- 
men millier is », un argument en faveur de son inter- 
prétation. « Cette postérité de la femme que Dieu lui- 

(i) s. Joan. Chrysost., Comm. in Gènes., hom. 17,11. 7. P. G., lui, 
143. 

(2) Ep. de Viro perfecto. publiée d'abord sous le nom de S. Jérôme, 
cl placée depuis en appendice parmi les œuvres de S.Maxime de Turin. 
P. L. , Lvii, 989, sq. 



GH. II. PROTEVANGILE ET NOUVELLE EVE 4l 

même a faite l'irréconciliable ennemie du serpent, est 
le Seigneur Jésus : car, lui seul, il est tellement le 
rejeton de la femme qu'il est né sans le concours de 
l'homme et sans aucun préjudice pour la virginité de 
sa mère » (i). Comprenons bien la pensée du saint 
docteur. L'expression, postérité, rejeton delà femme, 
semen mulieris, ou, ce qui revient au même, né de la 
femme, n'apparaît que trois fois dans les saintes Écri- 
tures, c'est-à-dire au troisième chapitre de la Genèse, 
dans l'épitre aux Galates et dans l'Apocalypse (2). Or, 
saint Paul parle manifestement de Marie; et l'Apo- 
calypse, de l'Eglise ou de Marie, plus probablement 
même de l'une et de l'autre; et tous les deux expri- 
ment une maternité qui échappe aux lois ordinaires, 
une maternité virginale. Donc aussi, la même expres- 
sion dans la Genèse emporte le même sens; et, par 
conséquent, la victoire sur le serpent infernal doit être 
remportée par le rejeton d'une mère vierge; et cette 
mère quelle serait-elle, si ce n'était pas Marie? 

Ou je me trompe fort, ou c'est aussi la pensée de 
saint Léon le Grand, quand il écrit : « Dieu tout-puis- 
sant et éternel, Dieu dont la nature est bonté, dont 
la volonté est puissance, et l'opération, miséricorde, 
aussitôt que la malice diabolique nous eut infectés de 
son mortel venin, annonça, dès l'origine du monde, 
les remèdes préparés par sa piété pour renouveler les 
mortels. C'est là que tendait la signification, faite au 
serpent, d'un fruit de la femme dont la vertu briserait 
un jour sa tête orgueilleuse et coupable; et ce fruit 
prédit si longtemps à l'avance est le Christ, Dieu et 



(i) s. Isidor. Pelusiot., Epp. L. i, ep. 426. P. G., lxxvii, 417» 
(2) Galat., IV, 4; Apoc, xn, 17. 



42 L. 1. MATERNITÉ SPIRITUELLE. FAIT ET RAISONS 

homme, le Christ qui, venant dans la chair, et né de 
la Yierg-e, devait ruiner par sa naissance très pure le 
corrupteur de la race humaine » (i). 

Je rappelle enfin deux documents contemporains 
dont on reconnaîtra facilement l'importance. Le der- 
nier en date est tiré de l'une des encycliques con- 
sacrées par Léon XIII à la glorification du Rosaire : 
« A l'origine des siècles, dit notre Pontife, la bienheu- 
reuse Vierge fut présentée par Dieu lui-même aux au- 
teurs du genre humain tombés dans la révolte, et à 
tous leurs descendants infectés de la même tache ori- 
ginelle, comme le gage du salut et du relèvement fu- 
tur » (2). Pouvait-il dire plus clairement que l'oracle 
de la Genèse doit s'interpréter de Marie? 

L'autre document n'est pas moins explicite. C'est la 
bulle de Pie IX proclamant la Conception immaculée 
de la bienheureuse Vierge. On y lit que « les Pères et 
les écrivains ecclésiastiques n'eurent rien plus à cœur 
dans les livres écrits par eux soit pour expliquer les 
divines Ecritures^ soit pour défendre nos dogmes, 
soit pour instruire les fidèles, que de prêcher à l'envi 
de mille manières également admirables... la victoire 
éclatante remportée par la Vierge sur le détestable 
ennemi du genre humain » : allusion manifeste au 
Protévangile; mais allusion qui va se préciser jusqu'à 
l'évidence dans les lignes qui suivent: « C'est pourquoi, 
développant les paroles par lesquelles, à l'origine 
même du monde. Dieu prédit les remèdes préparés 



(i) s. Léo M., serm. 22, de Nativitate Doniini 2, c. i. P. L.. uv, 
194. « Ipse (Ghrislus) solus, dit aussi Rupert, ita semen mulieris est, 
ut non etiam viri semen sil ». In Gènes., 1. in, c. 19. P. L., cLxxvn, 
3o4. 

(2) Léo xin, Encyd. Augustissimae {12 sept. 1897). 



CH. II. PROTÉVANGILE ET NOUVELLE ÈVE 43 

dans sa bonté miséricordieuse pour le renouvellement 
des mortels, rabattit l'audace du serpent, notre séduc- 
teur, et releva merveilleusement les espérances de 
notre race, quand il dit : J'établirai des inimitiés entre 
toi et la femme, entre ta descendance et sa descen- 
dance, les Pères et les écrivains de l'Eglise enseignè- 
rent de ce divin oracle qu'il montrait clairement et 
manifestement le miséricordieux Rédempteur , Fils 
unique de Dieu, le Christ Jésus, désignait la Vierge 
Marie sa mère, et tout à la fois exprimait d'une 
manière insigne les inimitiés de l'un et de l'autre avec 
le diable » (r). 

III. — Maintenant que nous connaissons les person- 
nages, reprenons le texte afin d'en saisir toute la pro- 
fondeur et toute la vérité. « Et le Seigneur Dieu dit au 
serpent : Parce qiietu as fait cela. » Qu'avait-il fait^ le 
serpent, ou mieux, le démon par l'organe du serpent? 
Il avait séduit la femme par une bienveillance simulée; 
il s'était servi d'elle comme d'une médiatrice pour 
tromper l'homme, faire de l'homme un rebelle, et 
perdre en lui et par lui toute la race humaine. Voilà 
ce qu'avait fait satan, ses artifices, sa malice et son 
œuvre. « Parce que tu as fait cela, tu seras maudit 
entre tous les animaux et toutes les bêtes de la terre; 
tu ramperas sur le ventre et tu mangeras la poussière 
tous les jours de ta vie. \^ Le serpent est directement 
maudit, parce qu'il avait servi d'organe au démon; 
mais l'arrêt divin vise principalement ce dernier. Du 
reste, la malédiction portée contre le serpent symbo- 
lise la dégradation du diable et de ses futurs com- 



(i) Bulla Ineffabilis Pii papae IX, (a. i854). 



44 L. I. — MATERNITÉ SPIRITUELLE. FAIT ET RAISONS 

plices, comme il avait lui-même représenté sensible- 
ment le tentateur de la femme. 

« Jemettrai une inimitié entre toi et lafemme, entre 
sa race et la tienne. » C'est comme si Dieu disait: 
« Parce que tu as fait cela ; parce que tu as feint une 
amitié trompeuse pour Eve; parce que, l'associant à 
ta malice, tu as remporté par là le triomphe inique où 
tu prétendais; moi, je susciterai une autre femme, la 
femme par excellence, et j'établirai entre elle et toi 
une inimitié véritable, absolue, perpétuelle, afin qu'elle 
te soit contraire et funeste, autant que la première t'a 
été favorable et propice ». 

Parce que tu as fait cela ; c'est-à-dire, parce que 
tu t'es créé par l'intermédiaire d'Eve une lignée sem- 
blable à toi dans l'Adam prévaricateur; moi, par cette 
autre femme, je ferai naître un fils, ton ennemi comme 
elle et plus qu'elle, l'ennemi de ta race ; et ce fils de la 
femme te brisera la tête, et détruira ton règne, en 
dépit des attaques que ta malice dirigera contre lui. 

« Il n'importe que dans une ancienne version cette 
victoire sur le serpent soit attribuée à la femme, et que 
ce soit elle qui en doive écraser la tête, ipsa conteret. 
Car il faut entendre que la femme remportera cette 
victoire, parce qu'elle mettra au monde le vainqueur. 
On concilie par ce moyeu les deux leçons : celle qu'on 
trouve à présent dans l'original, qui attribue la victoire 
au fils de la femme, et celle de notre version, qui l'at- 
tribue à la femme même. Et en quelque manière qu'on 
l'entende, on voit sortir de la femme un fruit qui écra- 
sera la tête du serpent et en détruira l'empire » (•!). 



(i) Bossuet, Elevât, sur les mystères, 8« sera., i" élevât. 



GH. II. PnOTÉVANGlLE ET NOUVELLE ÈVE ^^ 

Telle est donc la sig-nification de ce mémorable 
oracle. 

Avant d'aller plus loin, il nous faut résoudre deux 
difficultés par lesquelles on a voulu renverser, ou du 
moins affaiblir l'interprétation messianique de notre 
prophétie. On a dit, en premier lieu, que, ni Adam ni 
Eve ne pouvant y voir les mystères profonds que les 
interprètes ont découverts, ces mystères ne sauraient 
être exprimés dans le texte: car Dieu parle pour être 
compris. En tout cas, si cet oracle a quelque force 
pour établir les prérogatives de Marie, ce n'est pas à 
son contenu, mais uniquement aux commentaires des 
Pères et des Docteurs qu'il en est redevable. 

Posons d'abord quelques principes, avant de ré- 
pondre directement aux objections. La révélation di- 
vine admet un double progrès: l'un objectif, l'autre 
subjectif. Progrès du côté de l'objet, aussi longtemps 
du moins que le Saint-Esprit ne l'eut pas complétée 
par les dernières manifestations de la vérité qu'il fit 
aux Apôtres. Progrès du côté de l'intelligence, et celui- 
ci n'aura son dernier terme que dans la pleine vision 
de la patrie. Nous voyons l'un et l'autre dans les 
prophéties qui concernent le Sauveur. Que de traits 
sont venus préciser le vague des premières promesses 
et déterminer la figure du Messie, ses fonctions, ses 
attributs, depuis Abraham jusqu'au jour de son appa- 
rition dans notre chair ! Et le progrès n'est pas moins 
sensible au point de vue de l'intelligence. Les Juifs, 
au temps de Notre Seigneur, comprenaient-ils les 
antiques prophéties avec la clarté que nous a donnée 
le christianisme; et, dans le christianisme lui-même, 
la doctrine du Verbe incarné n'a-t-elle pas été plus 
explicitement comprise et plus nettement exprimée, à 



46 L. 1. MATERNITÉ SPIRITUELLE. FAIT ET RAISONS 

mesure que les hérésies forçaient les maîtres de la 
science à l'étudier d'avantag-e, et les maîtres de la foi 
à en définir plus explicitement le contenu? Pourtant, 
ni l'un ni l'autre développement ne nous autorise àdire 
que les premières notions furent absolument vides de 
sens pour ceux qui les reçurent, ou que le dogme du 
Verbe incarné est uniquement connu par les com- 
mentaires des Docteurs et les définitions de l'Eg-lise. 

Faisons maintenant l'application de ces principes 
au Protévangile de la Genèse. Je l'accorde, si nous en 
avons aujourd'hui la complète intellig-ence; si nous 
nous rendons compte de chacune des expressionsqu'il 
renferme; nous le devons aux prophéties postérieures, 
aux interprétations des Pères, à la lumière qu'a pro- 
jetée sur lui l'histoire du Christianisme. Les fidèles 
de l'Ancien Testament, à plus forte raison, Adam et 
Eve qui les premiers entendirent la promesse, ne pou- 
vaient en avoir une intelligence égale à la nôtre. Mais 
de là à dire que la doctrine du nouvel Adam et de la 
nouvelle Eve, contenue dans l'arrêt porté contre le 
serpent, ne leur apprit qu'une chose, l'inimitié réci- 
proque qui serait toujours entre le serpent visible et 
la femme, et que le reste dut être pour eux une 
énigme indéchiffrable, il y a loin. Précipités comme 
ils étaient des hauteurs de la grâce dans un abîme de 
dégradation et de misère, et comprenant que par 
eux-mêmes ils ne pouvaient se relever de leur dé- 
chéance, comment n'auraient-ils pas soupiré après un 
secours providentiel qui les arracherait à leur mal- 
heur; et dans cette disposition d'âme, comment n'au- 
raient-ils pas avidement saisi la moindre allusion à 
une délivrance future ? 

On a dit, en second lieu, que si l'oracle de la Ge- 



GH. II. PROTÉVANGILE ET NOUVELLE EVE 4? 

nèse contenait vraiment ce que nous croyons y décou- 
vrir, Jésus-Christ, Notre Seigneur, et ses Apôtres en 
auraient usé pour établir auprès des Juifs la mission 
du divin Sauveur ; ce que pourtant ils n'ont jamais 
fait. A cette nouvelle difficulté la réponse est aisée. 
Jésus-Christ et ses disciples avaient d'autres prophé- 
ties plus claires, plus complètes et plus explicites, 
mieux connues de leurs auditeurs. Est-il étonnant 
qu'ils en aient préféré l'emploi? Au reste, nous avons 
vu que l'Evang-ile et les écrits apostoliques contien- 
nent trop d'allusions aux scènes de la Genèse pour 
que l'interprétation traditionnelle n'y trouve pas sa 
confirmation. 

IV. — Jusqu'ici nous avons préparé les conclu- 
sions que nous avions à tirer du texte g'énésiaque. Et 
d'abord, la revanche divine s'y révèle d'une manière 
incontestable. L'ensemble de l'arrêt divin, comme le 
détail de ses dispositions, accorde à la femme dans 
l'ordre du relèvement la même part qu'elle avait eue 
dans celui de la chute. D'un côté, la femme séduite par 
le serpent fait de l'homme un révolté, et l'homme et 
la femme avec leur race deviennent la proie du mons- 
tre infernal. De l'autre, la femme, mais la femme 
ennemie du serpent, donne au monde le vainqueur 
du diable, en qui doit être affranchi le genre humain 
tout entier. Impossible de méconnaître le caractère 
de revanche divine, tant de fois signalé par les Pères. 
Et Dieu, comme s'il eût craint que le récit et les faits 
ne nous l'aient pas fait connaître assez manifestement, 
a voulu l'accentuer lui-même : « Parce que tu as fait 
cela, quia fecisti hoc », dit-il au démon dans ce pre- 
mier Evangile, et le reste que nous méditions tout à 



48 L. I. MATERNITÉ SPIRITUELLE. FAIT ET RAISONS 

l'heure. Ouvrez maintenant l'Evangile de saint Luc, 
et lisez dans le premier chapitre le simple récit de 
l'Annonciation : vous y trouverez le vivant commen- 
taire de la promesse, et vous comprendrez à quel point 
sont fondées les relations établies par les Pères entre 
la première femme et la Sainte Vierge, entre l'ancienne 
Eve et Marie, la nouvelle. 

La maternité de Marie n'apparaît pas avec une 
moindre certitude que le plan de revanche. Sa mater- 
nité divine n'a plus besoin d'être prouvée, du moment 
qu'on reconnaît Marie dans la femme et Jésus dans 
son fruit. Mère du Réparateur de notre race, elle est 
Mère de Dieu, puisque ce Réparateur est le Fils uni- 
que de Dieu. 

J'ose dire que la maternité qui nous fait, nous les 
rachetés, ses enfants selon la grâce, n'est pas moins 
clairement exprimée. Pourquoi"? D'abord, parce que 
nous donner le vainqueur du serpent, c'est nous don- 
ner en lui la vie de la grâce. L'amitié d'Eve pour le 
serpent a fait d'elle la mère des morts ; il faut donc 
aussi que l'inimitié de Marie fasse d'elle la mère des 
vivants. C'est là ce que nous avons plus d'une fois 
entendu de la bouche desDocleurs et Pères. Mais le 
texte nous fournit un argument plus direct encore et 
plus frappant. Le fruit, le descendant, la race de la 
femme, semen mulirris, ce n'est pas uniquement la 
personne physique du Sauveur. La signification du mot 
emporte quelque chose de collectif. Ceux-là même qui 
ne veulent reconnaître dans ce texte aucun rapport 
avec la rédemption sont unanimes à le confesser; ils 
s'en font même une arme pour combattre l'interpré- 
tation traditionnelle. Avec eux nous en convenons; 
et nous avons montré plus haut que cette expression 



CH. II. PUOïÉVANGlLE ET NOUVELLE ÈVE 4') 

désignait, en effet, toute la classe des hommes pieux 
et justes qui, en union avec Jésus-Çhrist, travaille- 
ront à détruire le règ-ne du mal et l'empire du diable 
en eux-mêmes et dans les autres. Pourtant, ajoutions- 
nous, le semeii désigne principalement Jésus-Christ : 
car c'est lui surtout qui terrasse satan ; et si d'autres 
que lui participent à sa victoire, c'est qu'ils marchent 
sur ses traces ; mieux encore, c'est qu'ils sont deve- 
nus ses membres, qu'ils appartiennent à sa personne 
mystique, et que, dans la mesure de leur grâce, ils 
sont, eux aussi, le Christ. 

Donc, puisque le semeii du troisième chapitre de la 
Genèse est la descendance de la femme, et que par 
cette descendance on doit entendre avec Jésus-Christ, 
leur Chef, toute la race des hommes justes, puisque 
cette femme est Marie , le texte, au sens immédiat et 
littéral, affirme la double maternité de la bienheureuse 
Vierg-e, sa maternité selon la nature, et sa maternité 
selon la grâce. Il importe assez peu, je le répète, que 
les premiers hommes n'aient pas sondé toute la pro- 
fondeur de cette prophétie. Le Nouveau Testament 
nous a procuré la clef qui l'ouvre pour y faire entrer 
la lumière. Grâce à ces nouvelles clartés Marie se 
montre à nous dans les faits, à l'orig-ine des temps, 
ce qu'elle fut dans les conseils de Dieu, avant tous 
les temps, la Mère du Dieu fait chair, et la Mère des 
hommes (i). 



(i) Voir sur cet oracle Ms"' Meignan, les Prophéties messianique r . 
Prophéties du Pentateuque. Le Proto-E vangelium . Item, M='' Malou, 
L'Immaculée Concept, de la B. V. M., t.I, c. 8., pp. 248, suiv. 



LA. MÈRE DES HOMMES. I. 4 



CHAPITRE III 



Convenances delà maternité spirituelle de Marie: — convenances 
du côté des trois personnes de la Trinité; — convenances 
aussi du côté des hommes à racheter et à sanctifier. 



Dans la première Partie de cet ouvrage, nous avons 
étudié les convenances admirables que révèle la mater- 
nité de la Sainte Vierge dans son rapport avec le Fils 
de Dieu fait homme. L'étude de la maternité de grâce 
n'offre ni de moins nombreuses ni de moins éton- 
nantes harmonies. Tout à l'heure, l'histoire de la chute 
et la promesse de la réhabilitation future qui suivit 
de près cette chute de l'humanité nous présentaient 
une de ces convenances mystérieuses que Dieu seul 
peut inventer dans sa miséricordieuse sagesse : une 
libératrice à côté du Libérateur, semence et fruit de la 
femme; c'est-à-dire une mère du Rédempteur qui doit 
être tout à la fois mère des rachetés, nouvelle Eve au- 
près du nouvel Adam. Mais il est d'autres harmonies, 
fondées en quelque sorte sur la nature même des cho- 
ses, qu'il importe de contempler à loisir, afin de met- 
tre de plus en plus en lumière le grand fait de la 
maternité de Marie. Or, les multiples convenances, si- 
gnalées en tête du présent chapitre, peuvent se rame- 
ner à deux chefs : les unes se présentent du côté de 
Dieu, les autres, du côté de l'homme. 

I. — Convenances du côté de Dieu. Première conve- 



cil. III. CONVENANCES DE CETTE MATERNITÉ 5l 

nance. — Je la trouve dans la considération du Père. 
Dieu n'a qu'un Fils par nature; et ce Fils il l'a donné 
à Marie, quand elle a conçu dans la chair le même 
Verbe qu'il eng-endre éternellement au sein de la divi- 
nité. Mais le Père a d'autres enfants, qu'il engendre 
selon la grâce et qu'il adopte par charité. N'est-il pas 
juste qu'après avoir fait participer la très heureuse 
Vierg-e à sa fécondité naturelle, pour qu'elle soit avec 
lui mère de son Unique, il achève son ouvrag-e et lui 
communique la fécondité de son amour, pour qu'elle 
devienne aussi mère des adoptifs ? D'autant plus 
juste que, si le Père a ces nouveaux fils suivant la 
g-râce, c'est à Marie qu'il le doit : car, pour qu'ils 
naissent de lui, il faut l'incarnation du Verbe, c'est-à- 
dire, en termes équivalents, l'acte par lequel la Vierg-e 
enfante comme homme celui que le Père eng-endie 
comme Dieu. C'est l'Apôtre qui le dit : « Dieu a en- 
voyé son Fils, né de la femme, pour que nous reçus- 
sions l'adoption des enfants » (i). D'autant plus juste 
aussi que si Marie, associée à la fécondité de nature du 
Père, était exclue de la fécondité de g"râce, il y aurait 
je ne sais quelle anomalie dans la famille de Dieu : 
des fils ayant un seul et même père, et l'un d'eux seu- 
lement, le Premier-né, reposant sur le cœur d'une 
mère . 

Seconde convenance . — Le Verbe de Dieu s'est fait 
homme pour nous provoquer à l'amour. C'est à cette 
fm qu'il a voulu devenir comme nous petit enfant, 
prendre sur lui toutes nos misères, converser familiè- 
rement avec nous ; en un mot, être l'un de nous, 
comme un frère aîné parmi ses frères. Oui ne voit 



(i) Galat., IV, 4> 5. 



52 L. I. MATERNITÉ SPIUITUELLE. FAIT ET RAISONS 

que ce dessein de miséricorde ei d'amour demandait 
qu'après nous avoir donné son père il nous donnât 
e ncore sa mère? Ainsi nous apparaît-il vraiment comme 
un frère ; ainsi notre confiance est-elle relevée ; ainsi 
pouvons-ilous aller à lui sans crainte, puisque le môme 
sein maternel qui l'a porté dans sa chair est celui-là 
même d'où nous sortons suivant l'esprit. 

Rappelons-nous aussi que la grâce qui nous fait 
enfants de Dieu, et frères de Jésus-Christ, nous incor- 
pore mystiquement au même Sauveur. Par elle, nous 
sommes ses membres, et comme des parties de lui- 
même. Jésus-Christ veut nous comprendre dans l'in- 
tégrité de sa personne ; tellement que tout fidèle soit 
non seulement au Christ, mais le Christ. 

Ailleurs, j'ai développé longuement cette idée si 
belle et si fondamentale dans le dogme catholique (i). 
Les Apôtres, les évangélistes, les pasteurs et les doc- 
teurs, les sacrements de l'Eglise ; en un mot, toutes 
les institutions du Sauveur des hommes n'ont qu'un 
but : « Travailler à la perfection des saints... à l'édi- 
fication du corps de Jésus-Christ » (2). Le corps natu- 
rel du Christ a dès longtemps son développement 
complet. Pour lui, plus de changement, plus de crois- 
sance, plus de perfectionnement possible, depuis qu'il 
est sorti vivant et glorieux du tombeau. Mais cet autre 
corps que le Fils unique se façonne dans le sein de 
l'Église; ce corps en vue duquel il a daigné se revêtir 
du premier, doit être l'œuvre des siècles. Le Christ se 
forme et croît en nous ; baptisés, c'est-à-dire nés dans 
le Christ, nous croissons dans le Christ (3), et l'on 



(i) La Grâce et la Gloire. L. v, c. 4- 

(3) Epil., IV, II, 12. 

(3, Gai., m, 27; I Pelr., i, 2. 



eu. in. CONVENANCES DE CETTE MATERNITÉ 53 

peut dire en un sens véritable de la croissance sur- 
naturelle qui s'opère dans l'union des membres avec 
la tète, qu'elle est comme un accroissement de Dieu, 
du Dieu incarné, incrementum Dei (i). 

Sublime et consolant mystère que saint Aug"ustin 
exposait avec amour aux fidèles, quand il leur disait : 
(( Répandons-nous en actions de g-râces : nous som- 
mes devenus non seulement chrétiens, mais le Christ. 
Comprenez-vous, mes frères, la grâce de Dieu sur 
vous ? Admirons, tressaillons d'allégresse : nous som- 
mes devenus le Christ. Lui, la tête; nous, les mem- 
bres ; l'homme total. Lui et nous... La plénitude du 
Christ c'est donc la tête et les membres. Qu'est-ce que 
la tête et quels sont les membres? Le Christ et l'E- 
glise )) (2). 

Que suit-il de là? Que la Mère de Jésus-Christ doit 
être aussi la nôtre. Autrement, Jésus-Christ ne serait 
pas tout entier le fils de Marie : il le serait pour sa per- 
sonne physique; il ne le serait pas dans sa personne 
mystique. Mère de celui qui est la tête, Marie ne serait 
pas la mère de ses membres. Nouvelle anomalie qui 
briserait en quelque sorte les divines proportions du 
mystère. De même donc que le corps mystique du 
Christ est la plénitude et le complément de son corps 
naturel (3), ainsi faut-il que la maternité de Marie vis- 
à-vis des membres soit le prolongement et la consom- 
mation de sa maternité divine. Et voilà pourquoi cette 
Vierge étant Mère de Dieu doit être en conséquence 



(i) Col., II, 19. 

(2) S. August. Tract., xxi, in Joan., n. 8. P. L. xxxv, i568. Sicut 
inillo homiiie quem gessit, ita (Dei Filius)ia nostris mentibus çradus 
f[uosclam corporeae aetatis exequitur : nascitur, crescit, roboratur. S. 
Paulin., ep. 23a. P. L.,lxi, 257. 

(3) Eph., I, 23. 



54 L. 1. — MATERNITÉ SPIRITUELLE. FAIT ET RAISONS 

la Mère des hommes, puisque les hommes sont, de fait 
ou par destination, le corps du Christ. 

Une belle pensée de saint Léon va donner encore 
plus de relief à cette convenance. C'est dans l'un de ses 
discours sur la Nativité du Seigneur que nous la pren- 
drons. (( Cette enfance que la majesté du Fils de Dieu 
n'a pas dédaignée, dit le grand pape, est devenue, 
grâce au cours des ans, la maturité de l'homme par- 
fait; et le triomphe de la mort et de la résurrection 
une fois consommé, tousles actes ont cessé qui tenaient 
à la bassesse dont le Christ s'était revêtu pour nous. 
Cependant la fête d'aujourd'hui renouvelle à nos yeux 
l'origine de Jésus, né de la Vierge Marie; et voilà qu'en 
honorant la naissance de notre Sauveur nous célé- 
brons du même coup notre propre principe. Car la 
génération du Christ est l'origine du peuple chrétien, 
et la naissance du Chef est la naissance da corps (i). 
Les fils de l'Eglise, il est vrai, appelés chacun dans 
leur ordre, se distinguent dans la succession des temps ; 
toutefois, quelle que soit leur multitude, ces croyants, 
nés dans les eaux du baptême, furent engendrés avec 
le Christ, comme ils ont été crucifiés avec lui dans 
sa passion, vivifiés avec lui dans sa résurrection, 
placés à la droite du Père avec lui dans sa glorieuse 
ascension » (2). Si cette doctrine est vraie, comme on 
n'en peut pas douter; si les chrétiens sont nés en 
principe, in>/Mé'//emp/«^, pour employer une expression 
de la théologie, quand la bienheureuse Vierge donna 
le jour au Verbe incarné leur chef, comment ne de- 
vrait-elle pas être aussi leur mère? 



(i) Generatio enim Christi est origo populi christiani, etnatalis capi- 
tis est natalis corporis. 

(3) S. Léo M., Serm. 26, inNativ. Dom. 6, c. 2. P. L., uv, 2i3. 



CH. III. — CONVENANCES DE CETTE MATERNITÉ 55 

Ne voyez-vous pas enfin qu'il y aurait une lacune 
inexplicable dans les biens que nous avons reçus de 
Jésus-Christ, s'il ne nous avait lég-ué sa mère pour 
qu'elle fût [aussi la nôtre? Considérons, en effet, avec 
quelle inexprimable largesse il s'est appliqué à nous 
faire part de tout ce qu'il possède. Son Père, il a voulu 
nous le donner pour père : car, après lui, nous pou- 
vons dire en toute vérité : Notre père qui êtes aux 
cieux. Il a un corps, et ce corps est vraiment nôtre : 
nôtre, parce qu'il Fa sacrifié pour nous sur le Cal- 
vaire; nôtre, parce qu'il nous le sert à manger dans 
l'Eucharistie, 'pour que nous soyons un avec lui; nôtre, 
parce qu'il est la tête dont nous sommes les membres. 
Et son divin Esprit, Esprit qui est la vérité et l'amour, 
est-ce qu'il ne nous le donne pas pour le posséder 
au-dedans de nous, comme notre hôte, notre docteur, 
notre moteur? 

Ses mystères il les a faits nôtres. S'il est ressuscité 
d'entre les morts ; s'il est monté au ciel ; s'il a remporté 
la victoire sur l'enfer et siège éternellement sur le 
trône de sa gloire, il nous appelle au partage de ces 
divines prérogatives (i). Rien de plus intime à l'homme 
que son sang, sa vie et son cœur. Jésus-Christ nous 
a donné son sang, puisqu'il l'a répandu tout entier 
pour notre rachat. Jésus-Christ nous a donné sa vie. 
« Je vis, dit l'Apôtre, ou plutôt c'est Jésus-Christ qui 
vit en moi » (2); et nous pouvons tous aspirer au 
même bonheur. Jésus-Christ nous a donné son cœur, 
et ce cœur est vraiment nôtre, notre cœur : car ce 
qu'il disait jadis à sainte Catherine de Sienne : « Ma 



(i) Eph , II, 6; Apoc, m, 12. 
(2) Gai. II, 20. 



56 L. I. — MATERNITÉ SPIRITUELLE. FAIT ET RAISONS 

chère fille, je te pris l'autre jour ton cœur; mais voilà 
que jetedonne en échang^elemien,aveclequeltu vivras 
désormais », il est prêt à le dire pratiquement à cha- 
cun de nous, si nous voulons nous prêter aux invita- 
tions de son amour. Quoi plus? Les hommes, ses frè- 
res, il veut qu'ils soient aussi nos frères. Son nom, 
qui est au-dessus de tout nom, il le partage avec ses 
élus (i), et pour que rien ne manque à la communi- 
cation de ses biens, il nous fait ses cohéritiers pour 
l'éternité, « haeredes quidem Dei, cohaeredes autem 
Christi ;> (2). 

Supposez que sa mère n'entre pas dans cette uni- 
verselle et si raag-nifique donation, nous aurions quel- 
que droit de l'arrêter, quand il va prononcer son con- 
summatiim est, au Calvaire. Non, Seigneur, tout n'est 
pas consommé. Voyez au pied de votre croix cette 
mère en pleurs qui est la vôtre. Vous l'avez oubliée 
dans votre testament, c'est de tous vos biens le seul 
qui ne nous soit pas légué. Oui, il y aurait là une 
omission dont rien ne peut rendre compte. On ne 
saurait invoquer ni l'oubli, puisque rien n'échappe à la 
science du Christ; ni la condition de Marie s'opposant 
à ce qu'elle fût ainsi donnée, puisque Jean, au pied 
de la croix, l'a reçue de Jésus en qualité de mère. 
Donc une conclusion s'impose : Jésus-Christ, qui vou- 
lait si manifestement nous admettre à la participa- 
tion de tous ses biens, a dû faire de nous les fils d'a- 
doption de la Vierge, et faire de la Vierge la mère de 
ses enfants adoptifs. 

Ainsi, le divin Sauveur pourra nous dire, toute 



(i) Apoc, XIV, I ; xxii, 
(aj Kom., VIII, 17. 



CH. m. CONVENANCES DE CETTE MATEBNITÉ 67 

proportion gardée, les paroles qu'il adressait à son 
Père : « Tout ce qui est à moi est à vous et tout ce qui 
est à vous est à moi » (i). Tout ce qui est à moi est à 
vous : Vous venez de l'entendre, je n'ai rien ni en moi, 
ni hors de moi que je n'aie fait votre. Et tout ce qui 
est à vous est à moi, puisque je me suis revêtu de 
votre nature, de vos facultés, de vos misères; et, dans 
un certain sens, de vos péchés même pour les expier. 
Troisième convenance fondée sur le rôle du Saint- 
Esprit. — La foi nous lemontre produisant avec Marie 
et en Marie le Dieu fait homme. « L'Esprit Saint sur- 
viendra en vous... et c'est pourquoi le Saint qui naî- 
tra de vous sera nommé le Fils de Dieu » (2). Or, le 
même Esprit donne à Dieu d'antres enfants; ceux 
qui, suivant la parole du Seigneur, renaissent de 
l'eau et du Saint-Esprit; et cette génération des fils 
adoptifs du Père est à l'image de la génération tem- 
porelle du Fils par nature. C'est la doctrine des Pè- 
res, et plus d'une fois déjà nous avons eu l'occasion 
de le constater (3). Mieux encore, et nous venons de 
le voir, la génération des fils adoptifs est le prolon- 
gement et le complément de la génération du Verbe 
fait homme, puisque ces nouveaux enfants appartien- 
nent à la plénitude du Christ. Donc il y a, de ce chef 
encore, une suprême convenance à ce que Marie con- 
coure avec l'Esprit Saint au mystère de notre renais- 
sance, et qu'elle soit la mère de ceux dont ce divin 
Esprit est l'auteur. Les dons de Dieu sont sans repen- 
tance, à moins que notre infidélité ne l'oblige à nous 
en dépouiller. Oui dira jamais de Marie qu'elle a 



(i) Joan., XVII. 10. 

(2) Luc, 1, 35. 

(3) Cf. La Grâce et la Gloire. L. vi, c. 3. 



58 L. I. MATERNITÉ SPIRITUELLE. FAIT ET RAISONS 

mérité de voir l'Esprit de Dieu se retirer d'elle, au 
point de ne plus l'associer à la production des mem- 
bres, après l'avoir rendue si divinement féconde dans 
a production du Chef? 

Ainsi, quelque personne de la Trinité que l'on en- 
visag-e, la maternité humaine de Marie, s'il est permis 
d'employer ce terme, apparaît comme le couronne- 
ment oblig-é de sa maternité divine. 

II. — La même maternité nous offrira des har- 
monies et des convenances encore plus saisissantes, 
envisag"ée du côté des hommes (i). 

La g-râce ne détruit point la nature, pas plus que la 
foi ne contredit la raison, puisque l'une et l'autre cou- 
lent de la même source, de Dieu; tout au contraire, 
elle l'ennoblit et la perfectionne. La grâce fait plus 
encore : elle prend à la nature ce qu'elle a de noble, 
de droit, de légitime, pour l'employer à sa fin, qui est 
la g-loire de Dieu et le salut de l'homme. 

C'est chose merveilleuse de voir comment Dieu, 
voulant tirer l'homme de sa bassesse native et l'élever 
jusqu'à la participation de lui-même, a fait entrer 
cette nature dans la réalisation de ses desseins de 
miséricorde. Donnons-en quelques exemples entre 
mille. Certes, il pouvait, s'il l'eût voulu, nous com- 
muniquer ses dons, et faire de nous autant de dieux 
déifiés, sans s'abaisser lui-même jusqu'à notre néant. 
Mais parce que nous étions hommes par nature, il 
a été décidé que le Fils éternel de Dieu serait homme 



(i) On peut lire sur ces dernières convenances de riches et beaux 
développements dans le P. Ventura : La Mère de Dieu et des hommes, 
1* part., c. 3; et dans Aug. Nicolas : La Vierge Marie et le plan divin, 
1. m, c. 3; La Vierge Marie vivant dans l'Eglise, 1. iv, c. 3 et 3. 



CH. m. CONVENANCES DE CETTE MATERNITÉ 69 

comme nous, afin que ce fut d'un homme que sortît 
notre grandeur. Ainsi la nature est avec la grâce à la 
base de nos destinées surnaturelles. 

Dieu ne s'en est pas tenu là. Partout et toujours 
il consulte notre nature humaine, et la prend pour 
l'auxiliaire de sa grâce. L'homme par sa nature est né 
pour vivre en société ; c'est dans la société et par la 
société qu'il atteint son développement physique, in- 
tellectuel et moral. Dieu n'oubhera pas cette condi- 
tion naturelle de l'homme, quand il établira l'écono- 
mie du salut. De là, l'institution d'une société plus 
parfaite, l'Eglise avec sa hiérarchie ; des pasteurs qui 
commandent au nom de Dieu ; des fidèles qui, voyant 
dans leurs pasteurs les représentants de Dieu, leur 
obéissent en vue de Dieu. 

L'homme, composé de corps et d'âme, esprit et 
matière, part des choses sensibles pour monter aux 
réalités invisibles. S'il perçoit les vérités immatériel- 
les, il faut qu'il les dégage en quelque sorte de l'en- 
veloppe matérielle qui s'offre la première à sa con- 
naissance. Encore ici. Dieu moule l'économie surna- 
turelle sur l'ordre de la nature. Toute la divine théo- 
rie des sacrements a pour but de répondre à ce besoin 
de l'être humain. 

On connaît le beau texte de saint Jean Chrysostôme: 
(( Si vous étiez incorporels, il vous eût fait des dons 
incorporels comme vous et dégagés de toute matière; 
mais parce que votre âme est incarnée dans un corps, 
il vous donne les biens intelligibles voilés sous des 
apparences sensibles » (i). C'est le fondement du 
culte des images et de la dévotion du Sacré Cœur de 



(i) s. J. Chrysost., in Matth., hom. 82, n. 4. P- G., lviii, 743. 



6o 



MATERNITE SPIRITUELLE. FAIT ET RAISONS 



Jésus; c'est le principe générateur de toute la Liturg-ie 
catholique, et ce qui la fait si belle, si touchante, si 
harmonieuse à notre nature et, par conséquent, si 
divine. Ainsi plaît-il à Dieu de montrer qu'il est bien 
l'auteur de la grâce, comme il l'est de la nature, en 
les fondant pour ainsi dire l'une et l'autre dans l'unité, 
sans confusion toutefois et chacune à son rang', de telle 
sorte que la religion du Christ avec ses sacrements et 
ses rites soit quelque image du Christ lui-même. 

Il serait facile de poursuivre cette induction; nous 
verrions la nourriture répondant à la nourriture, le 
bain régénérateur du baptême aux ablutions qui puri- 
fient les corps, la solennité des fêtes chrétiennes aux 
délassements que la nature réclame. 

Voilà pourquoi Dieu s'est mis en rapport avec nous 
par toutes les affections de la nature humaine, pour 
nous gagner par elles et pour les surnaturaliser. Il 
veut qu'en lui parlant nous lui donnions le doux nom 
de père, et que nous prenions celui d'enfants. Son 
Unique il nous l'a donné ^ovlt frère, et ce /reVe lui- 
même aime à s'appeler l'époux des âmes. Comment 
dans un ordre où Dieu s'est manifestement proposé 
de réparer la nature par des moyens tirés de la nature, 
ou calqués sur la nature, aurait-il négligé de faire en- 
trer la relation la plus intime et la plus douce au cœur 
de l'homme, celle de la maternité ? Je sais bien que 
dans l'Ecriture il compare quelquefois son affectueuse 
sollicitude pour nous à l'amour d'une mère (i). Mais 
nulle part il ne nous invite à l'invoquer lui-même sous 
ce nom; et jamais, non plus, la sainte Eglise dont 
le langage est la règle du nôtre, ne lui donne ce titre. 



(i) Isa., Lxvi, i3; xli.x, i5. 



CH. III. CONVENANCES DE CETTE MATEHNlTli Gl 

Je sais bien aussi que l'Eglise, épouse immaculée du 
Christ, est ma mère dans l'ordre surnaturel. Mais cette 
Eglise elle-même, qui n'est autre que la société des 
enfants de Dieu, réclame une mère. Le dirai-je, si 
mère qu'elle soit pour chacun des fidèles, elle n'est 
pas la mère qui puisse satisfaire par elle seule toutes 
mes aspirations : ce n'est pas une femme individuelle, 
une personne physiquement une, ayant un cœur de 
femme, telle enfin que la nature la prépare à tout 
homme venant en ce monde. Par conséquent, cette 
grande famille de Dieu, qui est l'humanité régénérée, 
manquerait de son complément le plus attrayant et le 
plus convenable, si, avec le Père qui est aux cieux, 
avec le Fils devenu, dans rincarnation, notre semblable 
et notre frère par nature, il n'y avait pas une mère 
véritablement femme et véritablement mère. 

Et cette mère doit être la propre mère du Christ- 
Dieu. Supposez-la toute autre, elle n'aura plus, dans 
l'ordre de la grâce, une place analogue à celle qu'a la 
mère dans l'ordre naturel. Le fils aîné de la famille, 
celui qui en est la tête et le cœur, ne serait plus d'elle ; 
et, par conséquent, nous ne serions pas nous-mêmes 
pour lui des frères, nés d'une môme mère que lui, 
sortis du même sein maternel. On ne comprend pas 
même à quel titre cette femme pourrait être appelée 
du nom de mère, au sens le plus élevé du mot, si le 
Fils de Dieu, le Sauveur des hommes, n'était pas son 
{ils ; encore moins, quelles fonctions véritablement 
maternelles elle pourrait exercer en notre faveur. 

Mais si Dieu nous donne une mère, et si la mère à 
qui Dieu nous donne est la mère de son Fils incarné, 
comme tout s'harmonise entre les deux ordres de la 
nature et de la grâce! Dans l'un et dans l'autre. 



02 L. I. MATERNITÉ SPIRITUELLE. FAIT ET RAISONS 

l'homme recevra la vie de l'homme et de la femme ; 
ici la vie de la nature, là celle delà grâce. Dans l'un 
comme dans l'autre il y aura place pour le rôle si né- 
cessaire et si délicat de la mère au foyer domestique. 

Nous avons déjà médité combien il importe à la nais- 
sance et à l'expansion de notre amour pour Dieu, que 
ce Dieu nous apparaisse entre les bras et sur le cœur 
d'une mère (i). Mais quel surcroît de force et de dou- 
ceur auront ces attraits d'amour, si cette mère de mon 
Dieu est aussi ma mère. Je l'aimerai, et l'amour que 
je concevrai pour elle me portera comme naturelle- 
ment à l'amour de son Fils premier-né, le Verbe de 
Dieu fait homme; et, par laj prolongation du même 
mouvement, à l'amour de Dieu lui-même. Je n'oublie 
pas que, suivant l'expression de l'Apôtre, je ne suis 
encore qu'un petit enfant (2); l'homme parfait n'étant 
pas de la terre, mais du ciel. Or, où l'enfant puise-t- 
il mieux l'amour de son père et de ses frères que sur 
le cœur maternel? 

Si j'ai des faveurs à demander à Jésus-Christ, la 
source de toute grâce; si, devenu pécheur et rebelle, 
il me faut solliciter un pardon bien immérité; quelle 
heureuse intermédiaireserapourmoi la commune mère 
du fils pauvre et du fils riche de tous les biens du ciel, 
de l'offenseur et de l'offensé! Je n'oserais aller direc- 
tement à Jésus-Christ pour solliciter ses grâces et l'ou- 
bli de mes crimes; ou^ du moins, je n'irais qu^en trem- 
blant : car s'il est mon frère, il est aussi mon Maître, 
un maître plein de majesté, un maître trop souvent 
désobéi par moi. Certes, il est bon, je le sais; il est la 



(i) !'■'= Partie, 1. i, c. 5, t. I, pp. 94, suivv. 
(2) I Pet., II; 2; Ephes., iv, 12-14. 



CH. III. CONVENANCES DE CETTE MATERNITÉ 63 

miséricorde même; mais, je ne l'ignore pas non plus, 
il est comme Dieu la justice même, et le jour viendra 
où, dans sa nature humaine, il descendra la foudre 
en main pour écraser ses ennemis. Qu'une mère com- 
mune s'interpose entre lui et moi, sa mère et la mienne, 
et je renais à la confiance. En elle, en effet, je trouve 
la médiatrice qu'il me fallait auprès du grand Média- 
teur; médiatrice capable de dissiper en moi les derniers 
restes de crainte, et de faire descendre de lui sur moi 
les bienfaits que je mendie, le pardon que mon repen- 
tir implore. Telle est la place que l'économie de la 
Rédemption réservait à la mère, et que ma nature 
réclamait, sans avoir toutefois le droit de l'exiger. 

C'est ce que saint Bernard a merveilleusement ex- 
pliqué dans un texte célèbre que je transcrirais dès 
maintenant, si l'occasion ne devait pas s'offrir plus 
tard de le rapporter dan s un endroit plus favorable (i). 
Bossuet a dit en moins de mots, mais avec une élo- 
quence égale, ce rôle d'intermédiaire que fait remplir 
à Marie sa double qualité de Mère des hommes et de 
Mère de Dieu : « Pour pouvoir nous être secourable, 
il fallait deux conditions : que sa grandeur l'approche 
de Dieu, que sa bonté l'approche de nous. La gran- 
deur est la main qui puise, la bonté, la main qui 
répand; et il faut ces deux qualités pour faire une par- 
faite communication. Marie, étant la mère de notre 
Sauveur, sa qualité l'élève bien haut auprès du Père 
éternel; et la même Marie, étant notre mère, son af- 
fection la rabaisse jusqu'à compatir à notre faiblesse, 
jusqu'à l'intéresser à notre bonheur » (2). 

(1) Ile Part., 1. v,c. I, n. I. S. Bern., de Aquaeductu. P. L., clxxxiii, 
441. 

{2) Bossuet. Exorde du 2">« serm. pour la fête de la Nativité de la 
S. V. 



64 L. 1. — MATERNITÉ SPIRITUELLE. FAIT ET RAISONS 

Ne me dites pas qu'il y a de l'exag-ération dans ces 
réflexions du grand orateur et du grand saint : car 
Dieu par lui-même est le Père des miséricordes qui 
s'incline amoureusement vers notre misère; car Jésus- 
Christ, surtout depuis qu'il a pris un cœur semblable 
aux nôtres, et qu'il nous l'a révélé tout brûlant d'amour 
pour les hommes, suffit à nous gagner à la confiance. 
Je ne nie pas la miséricorde infinie du Père; elle est 
le plus ferme fondement de mes espérances. Mais il 
appartenait à cette miséricorde de me procurer un 
guide aimé pour me conduire jusqu'à son trône, et ce 
n'est pas le moindre bienfait que nous ait accordé cette 
même miséricorde, de nous l'avoir donné dans une 
mère qui est la Fille du Père et la Mère de son Fils. 
A Dieu ne plaise aussi que je doute du cœur de mon 
Sauveur; mais le don par excellence qu'il m'a fait, 
n'est-ce pas le cœur de sa mère; et bien qu'il ait une 
force ineffable pour attirer les cœurs et les gagner à 
l'amour, n'est-il pas vrai que je me jette avec plus de 
confiance dans ce divin cœur, quand je pense qu'il a 
été formé du cœur de ma mère, et qu'elle est toujours 
là pour m'en ouvrir l'entrée ? 

Pénétrons encore plus avant dans ces providentiel- 
les convenances. Dieu, quand il eut créé le premier 
homme, se dit à lui-même : « Il n'est pas bon que 
l'homme soit seul. Faisons-lui une aide semblable à 
lui « (i). Et il lui envoya un sommeil mystérieux et, 
prenant une de ses côtes, il en façonna la première 
femme qui devint avec lui et par lui la mère de la race 
humaine. Certes, le Créateur avait assez de puissance 
pour multiplier et conserver les hommes indépendam- 

(i) Gen., H, 18. 



GH. III. — CONVENANCES DE CETTE MATERNITÉ 65 

ment de la femme. Mais, clans cet autre ordre de pro- 
vidence, la mère aurait disparu, et avec la mère tout 
ce qu'il y a de tendresse, de douceurs, d'amabilité, 
de dévouement et de charme dans ce nom, ou plutôt 
dans la chose signifiée par ce nom. Voilà pourquoi, 
dans la connaissance qu'il avait du cœur de l'homme, 
il voulut que l'homme eût une compagne, et que 
de l'homme et de sa compagne naquît la famille 
humaine. 

Si nous voulons savoir quelle salutaire et profonde 
influence est celle de la mère, regardons ce foyer d'où 
la mort l'a fait disparaître, et dans lequel aucune 
autre femme, véritablement mère par une sollici- 
tude et une affection toutes maternelles, ne l'a rem- 
placée ; ou, si nous l'aimons mieux, considérons ces 
enfants privés, dès l'âge le plus tendre, des cares- 
ses et des soins d'une mère. Est-il rare de trouver 
qu'il manque en eux ce je ne sais quoi d'épanouisse- 
ment joyeux, de dilatation, de sensibilité délicate, 
qui s'acquiert au contact maternel? Oui n'a pas eu 
roccasion d'en faire ou d'en entendre faire la remar- 
que, et de constater ainsi par analogie la nécessité 
qu'il y ait pour les hommes une mère dans l'ordre de 
la grâce aussi bien que dans l'ordre de la nature? La 
mère naturelle, même la plus aimante et la plus chré- 
tienne, ne suffirait pas à combler cette lacune. Lors- 
que l'homme entre dans l'ordre surnaturel, cette 
mère ne l'y suit pas avec son rôle de mère, je veux 
dire que ce n'est pas d'elle que nous vient cette vie su- 
périeure. A des hommes nouveaux il faut une nouvelle 
naissance, une mère nouvelle. Des enfants de Dieu, 
des frères de l'Homme-Dieu réclament pour mère la 
propre mère de cet Homme-Dieu. 

LA MÈRE DES HOMMES. I. — 5 



66 L. 1. - — MATERNITÉ SPIRITUELLE. FAIT ET RAISONS 

Presque au début de cet ouvrag-e (i), je signalais un . 
fait très g'rave : c'est que, dans la mesure où le culte 
de la Mère de Dieu est abandonné, la croyance à la 
divinité de son Fils va déclinant et s'effaçant ; et j'en 
apportais comme exemple les contrées où règne en 
maître le protestantisme. Un autre fait non moins 
frappant, c'est que le même protestantisme, là même 
où l'ig-norance et la bonne foi sont pour ses ad- 
hérents une légitime excuse devant Dieu, n'a dans 
ses rapports avec Jésus-Christ ni l'onction de la 
piété, ni le sentiment tendre et filial, ni cette fami- 
liarité joyeuse et sainte qui se reflète, même sur les 
visages, chez les populations catholiques. On pourrait 
sans doute en donner plus d'une raison . Mais la 
principale, celle qui se rapporte plus directement à 
notre sujet, c'est que le protestantisme a chassé de la 
religion du Christ le culte de la Mère du Christ et de la 
nôtre. Qu'il garde encore quelque simulacre de la fa- 
mille de Dieu, je ne le lui disputerai pas. Mais c'est 
pour le moins une famille, où la mère est négligée, 
méconnue, bannie. Vous étonnez-vous, après cela, de 
ne plus trouver chez les enfants l'allégresse, l'abandon, 
l'épanouissement de cœur qui caractérisent les vrais 
catholiques, ce peuple élu pourqui la Vierge Mère est 
non seulement une gloire, mais la plus pure des 
joies (2) ? 

Là où il n'y a pas de femme, dit l'Ecriture, le pau- 
vre gémit (3). Entendez par cette femme la mère com- 



(i) Première partie, 1. i, c. 3, t. I, pp. 48, siiiv. 

(3) Tu laetilia Israël, tu honorificealia populi ûostri. Judith, xv, 10. 

(3) Eccli., XXXVI, 27. 

Louis Veuillot dans ses Nattes (Paris, Waille, i844, pp- 29701 siiiv ) 
écrivait d'un grave personnage qui fut longtemps ministre plénipolen- 
tiaire en Allemagne ; « il m'a cent fois raconté qu'il y a connu des 



CH. m CONVENANCES DE CETTE MATERNITE 67 

mune du Seig-neur et des hommes ses frères, et vous 
verrez le texte biblique merveilleusement réalisé dans 
le domaine de la religion. Oui, partout où cette femme 
est absente, je veux dire partout où elle n'est ni con- 
nue, ni honorée, ni aimée, le pauvre, c'est-à-dire, 
tout homme si vertueux qu'il puisse être, porte dans 
sa vie religieuse je ne sais quel poids de tristesse dont 
elle seule pourrait le soulager. A l'exemple du Pro- 
testantisme, ajoutez celui des Jansénistes. Eux encore, 
s'ils ne bannirent pas totalement la mère, lui firent la 
place aussi étroite que possible dans le culte des chré- 
tiens. On sait aussi quelle place leur piété rigide et 
sombre laissait à la dilatation du cœur, à l'amour 
affectueux, confiant et tendre qui est le propre des 
enfants (i). 



hommes, des femmes surtout, d'ua haut mcrile d'une haute vertu, 
d'une piété véritable, qui prient, fout du bien, Usent et goûtent nos meil- 
leurs ascétiques, se nourrissent de l'Imitation, des Lettres spirituelles 
(le Fénelon. des écrits de Louis de Blois, et qui néanmoins restent dans 
l'hérésie. Mais, aioulait-il, leur foi a toujours (juclque chose de tendu 
et de riijide ». J'ai moi-même entendu raconter sur ce chapitre une 
anecdote assez curieuse. En 187 1, alors que l'armée française était 
refoulée du Mans sur les confins de la Bretagne, une noble châtelaine 
recevait à sa table trois officiers français. « Madame, lui dit l'un d'eux, 
vous n'aurez pas souvent des convives si différents entre eux par la 
croyance; car vous avez devant vous trois religions différentes; l'un 
de nous est protestant, l'autre Israélite et le troisième catholique. — Je 
vous crois, répondit-elle, et je peux même compléter votre confidence. 
Vous, vous êtes le catholique, voici l'officier d'origine judaïque et 
monsieur est le protestant. » Elle ne se trompait pas; et comme on lui 
demandait d'après quels indices elle avait pu porter un jugement si 
exact, sur des personnes inconnues d'elle jusqu'à cette heure : «Rien de 
plus sim[»le, reprit la châtelaine. Vous êtes le plus épanoui des trois; 
donc vous êtes le catholique. Monsieur paraît extérieurement le plus 
triste; il n'est donc pas chrétien; et comme le troisième de mes hôtes 
ne m'a semblé ni si joyeux, ni si triste, j'ai jugé qu'il devait être le pro- 
testant ». 

(i) Voici un autre fait que je donnerai sous toutes réserves, quoique 
les écrivains catholiques s'accordent généralement à le signaler. Les 
catholiques anglais, au commencement du dix-neuvième siècle tout 
comme au dix-huitième, considérés dans leur ensemble, n'avaient ni cet 
entrain dans la piété, ni cette dilatation de cœur, ([ui faisaient une note 
caractéristique de leur race, avant l'invasion du schisme et de 1 héré- 



68 L. 1. MATERNITÉ SPIRITUELLE. FAIT ET RAISONS 

Donc, pour conclure, si Dieu voulait de nous un 
culte d'amoureux abandon, « qui nous fît aller avec 
confiance au trône de la grâce » (i);s'il était de son 
dessein « de nous attacher à lui parles liens d'Adam (îî), 
par une chaîne d'amour, injuniculis Adam, in viii- 
culis charitatis, rien ne pouvait lui servir comme le 
don qu'il nous a fait de sa Mère. 



sic. Les écrivains en assignent différentes causes, et le joug insup- 
portable sous lequel ils furent si longtemps courbés, ne serait pas la 
moindre. Mais ne pourrait-on pas avouer aussi que cela provenait, 
comme je crois l'avoir lu, du délaissement relatif dans lequel le culte 
familier de Notre-Dame était tombé parmi eux. La peur des persécu- 
tions et plus encore peut-être le contact et les perpétuelles diatribes des 
hérétiques en avaient comprimé l'élan. De là ce quelque chose de dur, 
de resserré, dont la Vierge, pleinement rentrée dans ses droits de mère, 
les a dépouillés pour refaire une nouvelle Britannia mariana. 

(i) Hebr,, iv, i6. 

(2) C'est-à-dire, par des liens et des attraits assortis à notre nature 
humaine. Os., xi, 4. 



CHAPITRE IV 



De l'usage du nom de mère donné par les chrétiens à Marie. — 
Comment ce nom, connu dès la plus haute antiquité, se ren- 
contre en tous genres de monuments, — y compris les Actes 
des SS. PP. elles prières liturgiques. — Combien profonde 
en est la signification ; combien essentielle à l'existence même 
de la bienheureuse Vierge. 



I . — N'eussions-nous pas d'autres preuves pour 
affirmer de Marie la maternité qui nous fait ses en- 
fants suivant la grâce, que celles qui résultent des 
précédents chapitres, cette maternité pourrait déjà 
nous apparaître comme un fait incontestable. Bientôt, 
recherchant ex professa les raisons fondamentales 
que nous avons d'appeler la Mère de Dieu notre mère, 
nous verrons comment elle mérite en toute vérité de 
porter ce titre. Contentons-nous pour le moment de 
montrer combien ce nom de mère, dont nous honorons 
la bienheureuse Vierg-e, est d'un usage ancien et gé- 
néral dans l'Eg-lise. 

S'il n'était question que de la chose signifiée par le 
mot, c'est à l'origine des siècles qu'il faudrait remon- 
ter pour en trouver la première apparition, puisque, 
dès lors, la nouvelle Eve est prophétisée comme la 
mère d'une postérité qui comprend le Réparateur et 
ses membres. Il s'agit ici du nom lui-même. Les chré- 
tiens des premiers âges disaient-ils à Marie ces mots 
que nous avons si souvent dans le cœur et sur les le- 



70 L. I. — MATERNITE SPIRITUELLE. FAIT ET RAISONS 

vres : ma mère, notre mère? Encore que ma piété me 
porte à le croire, je ne saurais le démontrer par des 
textes exprès. Les trop rares monuments qui nous 
restent de l'époque sont muets sur ce point, comme 
sur une foule d'autres que nous serions heureux de 
savoir. Du reste, on ne saurait rien induire de leur 
silence; et cela, pour les mêmes raisons que nous 
invoquerons plus tard, quand viendra la question du 
culte de la Yierg-e, à ce premier âge de l'Église. C'est, 
d'une part, que les livres arrivés jusqu'à nous ne sont 
pas seulement très peu nombreux, mais qu'ils traitent 
de questions étrangères au mode de louer et d'invo- 
quer Marie ; c'est, d'autre part, que la circonstance 
des temps s'opposait à ce qu'on lui donnât publi- 
quement ces noms si chers, de peur de fournir aux 
païens un prétexte de calomnies contre la foi chré- 
tienne. 

Mais, dès le quatrième siècle, c'est-à-dire, dès l'é- 
poque où la littérature chrétienne peut s'épanouir en 
liberté, Marie commence à se révéler dans les écrits 
des Pères, sous le nom de Mère des chrétiens. 
« Ayant porté dans son sein le Vivant par essence 
elle est devenue la Mère des vivants », dit saint Epi- 
phane dans l'antithèse qu'il établit, ou plutôt qu'il 
rappelle entre l'Eve ancienne et l'Eve nouvelle (i). 

Oui ne connaît le passage de saint Augustin dans 
son livre delà Sainte Virginité? n Marie, seule enire 
les femmes, est mère et vierge, non seulement selon 
l'esprit, mais encore suivant la chair. Selon l'esprit, 
elle n'est pas mère de notre chef,' le Sauveur Jésus, 
dont elle-même est plutôt née spirituellement..., 



(i) Voir ci-dessus p. i5. 



eu. IV. — LE NOM DE MEUE DES HOMMES 7I 

mais elle est mère de ses membres que nous sommes: 
car elle a coopéré par sa charité à la naissance des 
fidèles dans l'Eg-lise, des fidèles membres de ce Chef" 
Suivant le corps, c'estde lui seul qu'elle est mère))(i). 
Si la lettre ou le sermon sur V Assomption de la bien- 
heureuse Vierge Marie était plus authentique, j'ajou- 
terais le témoig-nag^e de saint Jérôme à celui d'Augus- 
tin: car la Très Sainte Vierg-ey porte le nom de mère 
des nations, mater gentiiim (2). Du reste, le célèbre 
docteur a quelque chose d'équivalent dans des œuvres 
incontestablement siennes. Voici comment il fait parler 
lavierg-e Blésille, dont Paula, samère, pleurait amère- 
ment la perte : « Pensez-vous que maintenant je sois 
seule; à votre place j'ai Marie, la Mère du Seigneur. 
Habeo pro te Mariam,Matrem Dominir, (3) ; c'est-à- 
dire, je vous ai quittée, vous, ma mère mortelle ; mais 
j'ai trouvé près de Dieu mon autre mère, la Mère 
même de Dieu. 

Peu de temps après, saint Pierre Chrysologue oppo- 
sait devant son peuple Eve à Marie: « Celle-ci, mère de 
ceux qui vivent parla grâce, celle-là, mère de ceux qui 
meurent suivant la nature » (4). Ailleurs, jouant avec 
plus ou moins de bonheur sur le mot Maria, « Marie, 
dit-il, est appelée Mère ; et quand n'a-t-elle pas été 
mère? Au témoignage de l'Ecriture Dieu nomma mers. 
(maria) la masse des eaux réunies (5). La Vierge 
n'a-t-elle pas conçu de son sein le peuple sortant de 
l'Egypte, pour le faire renaître créature nouvelle et 



(i) s. August., de S. Virîjin , a. 6. P. L. xl, .'^99. 

(2) S. Hieron., 0pp. Mantissa, £73. 10, n. 3. P. L. xxx, i44- 

(3) S. Hieron., ep. 3g ad Paulam, n. 6. P. L. xxii, 472. 

(4) S. Petr. Ghrysol., serm. i4o, de Annanc. B. M. V. ui, 5/6. 

(5) Gen., i, 10. 



72 L. I. MATERNITE SPIRITUELLE. FAITS ET RAISONS 

toute céleste, suivant cette parole de l'Apôtre : Nos 
pères furent tous sous la nuée; tous passèrent à tra- 
vers la mer, et tous en Moïse furent baptisés dans la 
nue et dans la mer w (i) ? L'application de ces textes 
paraîtra bien subtile ; mais elle n'en révèle pas moins 
clairement la pensée du pieux docteur. Saint Ephrem, 
dans l'une de ces longues séries d'Aoe que nous ren- 
controns si souvent chez les Orientaux, avait déjà 
salué Marie « comme la Mère universelle : Aoe om- 
nium parens » (2). 

On pourrait encore, pour ces temps reculés, citer 
le témoignage de saint Ambroise. Dans son traité de 
V Institution des Vierges (3), le saint docteur applique 
à Marie ces paroles de l'époux à l'épouse, au livre des 
Cantiques : « Votre sein est comme un monceau de 
froment, entouré de lys » (4). Les lys sont la virginité 
de cette heureuse mère. Le froment, c'est Jésus-Christ 
disant de lui-même : « Si le grain de froment ne tombe 
dansla terre et n'y meurt, il reste seul; maiss'ilmeurt, 
il apporte un fruit abondant » (5j. C'est de vous, ô 
Marie, qu'il est né ce froment desélus. 11 est mort sur la 
croix, et nous sommes ses fruits. En le portant dans vos 
entrailles virginales vous nous y portiez avec lui, puis- 
qu'il nous contenait déjà dans sa vertu féconde. Vous 
êtes donc non seulement sa mère, mais encore eu lui 
et par lui la nôtre. 

Qu'on n'aille pas croire, parce quenous n'avons cité 
qu'un seul Père appartenr.iil aux Grecs, que ceux ci 



(i) Idem, serin. i^G. Ibid.. og'^. 

(2 S. Ephraem. serm. de SS. Del Genit. V. M. laudibus. 0pp. 
t. III (graece et lat.), p 676. 

(3) S. Ambros., delnslil. Virg.. c. i4- P. L. -xvr, 826, sq. 

(4) Cant., vil, 2 
(.5) Joan., XII, ■>[i. 



CH, IV. LE NOM UE MERE DES HOMMES 78 

différaient en cela des Latins. L'un d'eux, Pierre de 
Sicile, évêque d'Arg-os, affirme en termes exprès « de 
la Très Sainte Mère de Dieu qu'elle est notre mère à 
tous » (i). Saint Jean Damascène met dans la bouche 
de Marie mourante ces touchantes et maternelles 
paroles qu'elle adresse à son Fils pour ses Apôtres, 
et dans leur personne pour tous les fidèles : c mon 
Fils, je remets mon âme entre vos mains... Recevez 
cette âme qui vous est chère, cette âme préservée par 
vous de toute souillure... Consolez, je vous prie, mes 
très chers enfants, que vous avez daigné vous-même 
appeler vos frères (2) ». La faire parler ainsi, n'est ce 
pas lui donner manifestement le titre de mère? 

Ce même titre, je le lui trouve encore plus expres- 
sément attribué parle patriarche Germain de Constan- 
tinople. Le saint, après avoir célébré la glorieuse en- 
trée de la Mère de Dieu dans le royaume de son Fils, 
et le bonheur des élus recevant au milieu d'eux la mère 
de la Vie, se souvient des fidèles de la terre qu'elle a 
quittés pour monter au ciel, et voilà de quelle manière 
il les console et se console avec eux. « Il est vrai, cette 
divine mère n'estplus corporellementavec nous ; mais 
tout commerce n'est pas rompu entre elle et les exi- 
lés de la terre. Oui, Vierge toute sainte, vous habi- 
tez sp'rituellement parmi nous ; et l'incessante et 
grande protection dont vous nous entourez est la 
preuve de cette communauté de vie. Tous nous enten- 
dons votre voix ; et nos voix à tous arrivent jusqu'à 
vos oreilles. Vous nous connaissez pour nous proté- 



(i) Panagia Deipara. noslrum omnium mater. Petr. SicuL, Hist. 
Jfanich., n. 29 P. G., civ, 1284 

(2) S. Joan. Damasc, or. 2 in Dormit. B. V. 31., n 10. P. G xcvi, 
7^6. 



74 L. I. MATERNITÉ SPIRITUELLE. FAIT ET RAISONS 

léger, el nous, à notre tour, nous vous reconnaissons 
aux secours qui nous viennent de votre main. Non, la 
mort n'a pas interrompu les relations entre vous et 
vos serviteurs. Ceux dont vous avez été le salut, vous 
ne vous les avez pas abandonnés : car votre âme est 
toujours vivante, et voire chair n'a pas subi la cor- 
ruption du sépulcre. Vous veillez sur chacun de nous, 
ô Mère de Dieu ; personne n'échappe à vos regards 
compatissanls. Nos yeux, il est vrai, sont empêchés 
de vous voir, ô Vierge très sainte; mais vous n'en de- 
meurez pas moins au milieu de nous, vous manifestant 
de différentes manières à ceux que vous en jugez 
dignes... Et pourtant, votre Fils vous a appelée, libre 
de toute corruption dans son éternel repos. Il a voulu, 
si je peux m'exprimer ainsi, vous avoir cqllée à ses 
lèvres, sur son cœur. El voilà pourquoi, tout ce que 
vous lui demandez pour vos mallieiireux fils, il vous 
l'accorde ; tout ce que vous souhaitez de lui, il l'ac- 
complit de sa vertu divine » (i). 

Il serait inutile de parcourir la suite des siècles jus- 
qu'à nos jours, pour y chercher si ce litre de Mèi^e des 
hommes a continué d'être universellement et constam- 
ment attribué par les Pères, les écrivains ecclésiasti- 
ques, les Saints el les fidèles à la bienheureuse Vierge 
Marie. Tous les âges et toutes les plages retentissent 
de ce nom béni. L'enfant apprend à le prononcer sur 
les genoux de sa mère, el le docteur l'invoque et le cé- 
lèbre comme l'enfant; s'il est une différence, c'est que 
les simples en goûtent souvent mieux la signification, 
tandis que le théologien définit avec plus de précision 
les raisons sur lesquelles il s'appuie. Mais lous^ igno- 

(i) s. German. Const., deDonnit. Deip. V., serm. i. P. G. xcvni, 
344,345, 348. 



CH. IV. LE NOM DE MERE DES HOMMES ^5 

ranls et savants, répètent de cœur et de l)ouclie avec le 
g"rand saint Anselme : « ma souveraine, Dieu vous 
a faite sa mrrr, afin que vous deveniez la mère de tous 
ceux qui croient en Lui... Reconnaissez donc, ô Vierg-e 
bénie, pour enfants ceux que votre Fils uniquement 
aimé n'a pas roug-i d'appeler ses frères... » (i). 

II. — On a dit que le titre de Mère des hommes, 
ou tout autre également ex])licile, ne s'était jamais 
rencontré jusqu'à ces derniers temps ni dans les 
textes liturgiques, ni dans les monuments de l'Église 
universelle. Ce n'est pas une objection contre la ma- 
ternité spirituelle de Marie: car on avoue très volon- 
tiers que la sainte Eg-lise n'aurait pas toléré l'usage 
si fréquent d'un semblable nom, s'il ne répondait pas 
à sa croyance. Et comment aurait-elle pu le désap- 
prouver, quand mille et mille fois elle atteste expres- 
sément les vérités dont il est la simple et manifeste 
expression? Toujours est-il qu'on ne pourrait plus 
désormais arguer du silence de l'Eglise, si toutefois on 
est en droit dédire qu'elle s'est tue, quand lesSaints 
et les Docteurs, ayant mission pour enseigner les fidèles, 
ont si clairement appelé Marie de ce nom. 

Léon XIII, dans ses encycliques sur le Rosaire, se 
plaît à nous présenter Marie comme « la Mère de Dieu 
et des hommes, la mère de l'Eglise, notre mère ». 



(i) s. Anselm., oral. 4? et 49- P. L- olviii, ç)45, 9^7- Le B. Ca- 
nisius, après avoir enseigné que Marie, par ses douleurs endurées au 
pied de la croix, mérita d'être la mère selon l'esprit de Jean l'Evangé- 
liste et de tous les croyants, ajoute : t Et pour que nos adversaires ne 
lui refusent pas ce nom, qu'ils sachent que Luther lui-même le lui concé- 
dait, et qu'il regardait comme un grand bonheur et une singulière con- 
solation pour le chrétien de tenir Marie pour sa vraie mère, comme il 
tient le Christ pour frère et Dieu pour père; Tout cela, dit-il (Postilla in 
Evanj. de Natali Doniini), est vrai, tout cela est réel, si toutefois nous 
croyons » B. Canis., de Maria V. Deip., 1. iv, c. s6. 



76 L. I. — MATERNITÉ SPIRITUELLE. FAIT ET RAISONS 

C'est sous ce titre qu'il exhorte pasteurs et fidèles à 
l'invoquer de concert. Bien plus, il veut que, par ces 
paroles si connues de la Liturgie : « Montrez que vous 
êtes Mère, monstra te esseMatrem w, nous entendions 
non seulement « la Mère de Dieu, mais la nôtre » (i). 
Du reste, pour le remarquer en passant, cette inter- 
prétation n'est pas nouvelle, comme l'ont imaginé 
quelques-uns. Tout à l'heure nous la trouverons dans 
les chants sacrés du moyen âge. Elle était aussi dans 
les livres, à la même époque. C'est ainsi que le pieux 
abbé Gerhohe, après avoir montré la bienheureuse 
Vierge nous enfantant sur le Calvaire, et Jésus-Christ 
promulguant sa douloureuse maternité, conclut par 
ces mots : « Ce n'est donc pas une vaine espérance 
qui nous porte à lui dire : Salut, étoile de la mer, 
auguste Mère de Dieu; moins encore à crier vers elle: 
Montrez que vous êtes mère. N'a-t-elle pas une double 
maternité » (2)? « Chaque jour, reprend Ernest, le 
saint évêque de Prague, nous crions à Marie: Montrez 
que vous êtes mère, et cette bienheureuse Vierge, 
cette vierge royale..., nous traite en filsadoptifs » (3). 
Avant Léon XIII, Pie IX, de sainte et glorieuse 
mémoire, aimait à rappeler que l'immaculée Vierge 
est à la fois la Mère de Dieu et la nôtre, Mater Dei et 
nostra; notre mère très aimante à tous, omnium nos- 
trum amantissima mater; et cela, dans ses Allocu- 



(1) Eam publiée et privatim, lande, prece, votis, compellere concor- 
des non desinant et obsecrare Matrem Dei et nostrain : Monslra te esse 
matrem. Encycl. Laetitiae Sanctae (8 sept. 1898). Cf. Encycl. Su- 
premi Apostolatus ()«"'sept. i883). 

(2) Gerhoh., Can. reg. S. August., De gloria et honore Jîlii hominis, 
c. 10. n. 2. P. L. cxciv, iio5. 

(3) S. Ernest, in Mariali, c. 122 (apud Veiasquez, Maria advocata, 
p. a55). 



cil. IV. LE NOM DE MEKE DES HOMMES 77 

lions et dans des Actes encore plus solennels, comme 
sontles Encycliques à l'univers entier (i). 

Le même titre de Mère des hommes reparaît dans 
des Offices récemment approuvés par l'Eglise. C'est 
d'abord celui de la B. Vierge Marie du Bon Conseil 
(26 avril), où l'oraison liturgique commence par ces 
mots : « Dieu qui nous avez donné pour mère la 
Mère de votre Filsbien-aimé «.C'est encore l'Office c/e 
la Manifestation de la Vierge immaculée (27 nov). : 
car on y chante à l'hymne des Matines : « Jésus qui, 
à votre mort, avez donné votre Mère aux serviteurs, 
daignez, par l'intercession de la Mère, accorder aux 
fils les joies du ciel » (2). 

Mais est-il bien vrai que, jusqu'à ces derniers jours» 
l'Eglise n'ait jamais appelé Marie du nom de mère 
des hommes, ni dans ses chants liturgiques, ni dans 
les actes plus spécialement émanés d'elle, c'est-à-dire 
de ses Pontifes ou de ses Conciles ? Ce qui donnerait 
un démenti formel à cette prétention, ce serait une 
lettre adressée par le pape Grégoire II au patriarche 
saint Germain de Constantinople, et lue dans le sep- 
tième Concile œcuménique, second de Nicée (3). On 
y verrait, en effet, que « la Sainte Vierge, Mère de 
Dieu, est appelée notre mère, parce qu'elle a singuliè- 
rement concouru à notre naissance » selon l'esprit. 
Malheureusement, si la lettre est authentique, il n'en 
va pas ainsi du passage en question. Qu'on lise et 



(i) Allocution. Quitus quantisque malorum (20 april. 1849). Item, 
20 dcc. 1867; Encycl. Quanta cura (8 dec. i864). 
(a) Jesu, tuarn qui finiens 
Matrem dedisti servulis, 
Precante Matre, filiis 
Larg^ire caeli gaudia. 
(:J) Ep. Gregor. papae II ad Germ. Const. Conc, vu, Acl 4- 



■j8 L. I. — MATERNITÉ SPIRITUELLE. FIAIT ET RAISOM 

relise le document pontifical, ces expressions ne s'y 
rencontrent nulle part. C'est un texte forgé comme 
tant d'autres (i); une de ces pièces fausses, glissées 
par ignorance ou par inadvertance dans le trésor de 
la Vierg-e, et dont son incomparable richesse n'a pas 
besoin. 

A défaut de Grégoire H, nous avons le savant pape 
qui fut Benoît XIV. Dans la Bulle d'Or, ({u'il publia 
pour confirmer et recommander la Congrégation de 
la Vierge appelée Pi-ima Priinaria, le Pontife dit 
expressément « que l'Eglise catholique, formée à 
l'école du Saint Esprit, a toujours professé la dévo- 
tion la plus filiale envers Marie, comme envers la 
mère très aimante qui lui fut léguée de la bouche de 
son Jésus expirant ». 

Laissant à d'autres le soin de parcourir les œuvres 
des Souverains Pontifes pour y chercher ce doux titre 
de Mère des hommes, j'en viens aux livres de la 
sainte Liturgie. Un savant et laborieux archiviste alle- 
mand a recueilli les hymnes latines du moyen âge, et 
l'un de ses volumes ne contient que des chants de tout 
rythme en l'honneur de la bienheureuse Vierge Ma- 
rie (2;. Or, rien de plus fréquent que d'y voir donner 
à Marie le nom de mère des hommes. 

Tout à l'heure, Léon XIII comprenait ce nom dans 
l'interprétation de l'invocation si douce et si connue : 
Monstra te esse matrem; montrez que vous êtes 
mère. Le moyen âge l'avait devancé : car on lit dans 
une dévote oraison dont la trame est VAue maris 
Stella : « Montrez-vous l'avocate et la mère des cou- 



(i) Voir notre Introdudion, t. 1. 

(2) Franc. Jos. Mone, fLjinni latini medii Aevi. ¥vib. Herder, i854. 



cil. IV. LE NOM UE MERE DES HOMME.S 7g 

pables » (i). Ailleurs, dans une paraphrase riniée 
(lu Salue, Rer/iria, ou lit encore : « Vers vous, mère, 
nous crions — exilés et iils d'Eve » (2). Et dans une 
autre: « Salut, notre pieuse mère »(3). Et plus loin : 
« Salut, mère des abandonnés » ; « Vierge mère de 
l'Eglise ; Vierge clémente, mère pieuse et débonnaire », 
« secourez vos serviteurs ; ils sont vos fils et vous 
êtes leur mère ». Oui « c'est ajuste titre que nous vous 
appelons du nom de mère, vous dont l'assistance nous 
fait espérer le pardon »; « écoutez les cris dolents de 
vos fils, source de miséricorde » ; « ô notre Mère et 
notre Dame, toute notre espérance est dans vos dons ; 
accordez- nous donc par la grâce les biens de l'une et 
l'autre vie : car vous le pouvez » (4). Voilà ce que 
chantaient nos pères ; et je ne connais rien de plus ten- 
dre, de plus naïf, de plus riche en souvenirs bibliques, 
et surtout de plus rempli de foi, de confiance et 
d'amour envers la douce Mère du Christ et de ses 
fidèles, justes et pécheurs, que ces hymnes des an- 
ciens jours. C'est l'écho des prières adressées à Marie 
par les saints dans le secret de leur cœur. 

On pourrait dire, je le sais, que ce ne sont pas là 
des chants strictement liturgiques, pas plus que les 
cantiques d'aujourd'hui, lors même qu'ils sont chantés 



(r) Monslra te causidicam — Mairemque reorum. 
Op. cit., a. 499>t.ll, p. 226. 
[■2) Ibid., 11. 41^9. P- 209. 

(3) Salve, mater iiostra pia. Ib., n. 488, p. 200. 

(4) Ibid., nii. 4y2, 494, 5i6, 54i, 548, 583, pp. 212, 214, 3oo,333,343, 
3(j8. Voici un autre exemple tiré d'un théologien du moyen âge. « Après 
avoir enseigné que Notre Seigneur, da haut de la croix, voulut confier 
tous les fidèles à sa mère en qualité de fils adoptifs », il ajoute : « C'est 
pourquoi toute l'Eglise universellement chante à la B. Vierge : Montrez 
que vous êtes notre mère; qu il rei^oive par vous nos prières Celui qui, 
né pour nous, a daigné se faire vôtre » . Pelbart. de Themeswar, in 
Steilario Garone benedicte Virgiuis Mirie... Coloniae, i5oG, 1. ix, a. 3, 
ad I (juaest. 



8o L. I. MATERNITÉ SPIRITUELLE. FAIT ET RAISONS 

dans une église, n'appartiennent officiellement à la 
Liturgie. Soit! mais, au moins, ces hymnes représen- 
taient la croyance des fidèles, et d'autant mieux peut- 
être qu'elles étaient plus populaires. En tout cas, les 
leçons du Bréviaire appartiennent certainement à la 
Liturgie; or, l'Eglise fait réciter à ses prêtres, dans 
l'Octave de la Nativité de la bienheureuse Vierge, le 
texte où saint Epiphane, comparant Eve avec Marie, 
nomme expressément et plusieurs fois celle-ci la mère 
des vivants y^i). Elle dit encore aux fidèles, dans l'of- 
fice de Notre Dame des Sept-Douleurs : N'oubliez 
jamais dans votre cœur les gémissements de votre 
mère (2) : allusion manifeste aux angoisses de la bien- 
heureuse Vierge nous enfantant sur le Calvaire. La 
fête de la Compassion nous parlera plus tard du tes- 
tament où Jésus-Christ, mourant sur la croix, nous 
lègue en la personne de Jean sa Mère pour mère (3); 
et dans celle de Notre-Dame de Bon Conseil, le même 
don est expressément affirmé (4). 

IIL — Ainsi la foi des chrétiens vénère en Marie 
deux maternités, comme elle adore une double pater- 
nité dans la première des personnes divines. C'est en 
premier lieu la paternité et la maternité de nature. 
Pour Marie comme pour le Père Jésus-Christ est l'Uni- 
que ; car lui seul reçoit de l'un la nature qui le fait 
Dieu, de l'autre la nature qui le fait substantiellement 
homme. Mais pour l'un comme pour l'autre, Jésus- 
Christ est encore un premier-né, puisque tous deux 

(i) Lect. 4, die i3 sept. 

(2) In loto corde tuo gemitus matris tuae ne obliviscaris. 

(3) II» part., 1. IV, CI. 

^4) Deus qui Genitricem Filii tui matrem nobis dedisti. Oraf. Offîc. 
(36 april.j. 



CH. IV. LE NOM DE MERE DES HOMMES 8l 

lui donnent des frères en enfantant des fils selon la 
grâce : ce qui n'est plus la paternité ni la maternité de 
nature, mais celle d'adoption. Adoption toutefois qui 
surpasse à l'infini celle qui se voit parmi les hom- 
mes, puisqu'elle va jusqu'à transformer la nature elle- 
même des adoptés par une participation réelle et sou- 
verainement intime delà nature de Dieu (i). 

Certes, dans cette génération des fils adoptifs, le 
rôle de Marie n'égale pas celui du Père. Dieu est la 
source, elle n'est que l'humble ruisseau ; Dieu agit 
en cause principale, et Marie comme un simple ins- 
trument. Chose merveilleuse pourtant, si, pour Marie 
comme pour le Père, la génération qui fait les adop- 
tifs dépend de la génération du Fils suivant la na- 
ture, et la suppose comme son nécessaire fondement, 
on peut dire que la maternité naturelle dans Marie va 
plus nécessairement et plus directement à donner des 
frères à Jésus, le Fils unique, que la paternité même de 
Dieu. Je m'explique. On peut très bien concevoir 
Dieu le Père engendrant de toute éternité son Fils 
suivant la nature, sans l'existence des fils d'adoption. 
S'il avait plu à Dieu de ne pas donner l'être à la 
créature raisonnable ou de ne pas l'élever jusqu'à 
la participation de sa nature, il n'en serait ni moins 
Dieu, ni moins Père. Pour qu'il fût l'un et l'autre, 
aucun être en dehors de lui n'était nécessaire : car il 
trouvait essentiellement en lui-même sa paternité 
comme il y trouvait sa divinité. Ainsi tous les mon- 
des, tous les esprits angéliques et tous les hommes 
n'ajoutent rien ni à sa béatitude, ni à ses richesses, 
ni à ses perfections infinies. 



(i) Cf. La Grâce et la Gloire, 1. i, c. 3. 

LA MÈRE DES HOMMES. — 1. — 6 



82 L. I. MATERNITÉ SPIRITUELLE. FAIT ET RAISONS 

Telle o'esL pas la condition de l'immaculée mère des 
hommes. Otez-lui l'honneur et le bonheur de cette 
maternité, vous lui enlevez par contre coup sa mater- 
nité divine et son existence même. 

En effet, nous l'avons vu dans la première Partie de 
cet ouvrage (i), la maternité divine est la raison déter- 
minante de l'existence de Marie. Elle n'a été femme 
que pour être Mère de Dieu. Mais cette gloire de la 
maternité divine, à son tour, Marie ne l'a reçue que 
pour être mère des hommes; tout comme Jésus-Christ 
n'a existé dans la chair que pour être leur Sauveur. 
C'est ce qui donnait aux Saints tant de confiance en 
Marie. « Dieu, comme nous en avons l'assurance, a 
fait de vous sa mère, afin que vous soyez la mère de 
tous ceux qui croient en lui, c'est-à-dire de ceux dont 
il veut lui-même être appelé le père. Et quoi de plus 
glorieux pour vous que d'être la mère de ceux dont 
le Christ daigne être le père et le frère... Où donc est 
mon espérance, si ce n'est en Dieu et en vous... (2) » ? 
C'est exprimer la même idée que de dire de Marie 
qu'elle est Mère de Dieu pour être mère de miséricorde, 
comme l'a fait saint Anselme dans la touchante et 
dévote oraison, dont je citais un fragment au second 
livre de notre première Partie (3). 

Même onction et même pensée dans cette autre 
prière du même saint à Marie : « Notre Dame, de 
même que Dieu le Père a engendré celui dans lequel 
tout a la vie; ainsi vous, douce fleur de la virginité, 
vous avezdonnéle jour à celui par qui les morts mêmes 



(i) V" Partie, 1. II, c. i. 

(2) S. Anselm., Oration., or. 47- P. L. clviii, 94^. 

(3) 1«P., 1. II, c. I, 1. 1, p. 129. 



CH. IV. LE NOM DE MERE DES HOMMES 83 

redeviennent vivants... Il n'y a pas de réconciliation en 
dehors de celui que vous avez chastement conçu ; pas 
de justificalion, hormis celle que vous, toute pure, avez 
portée dans vos entrailles; point de salut, excepté 
celui que vous avez enfanté, sans cesser d'être vierge. 
Ainsi donc, ô ma Souveraine, vous êtes la mère de la 
justification et des justifiés ; la mère de la réconcilia- 
lion et des réconciliés ; la mère du salut et des sau- 
vés. bienheureuse confiance, ô refuge assuré ! La 
Mère de Dieu est notre mère! La mère de celui qui 
seul est l'objet de nos espérances et de nos craintes, 
est notre mère ; oui, la mère de celui qui seul nous 
sauve, de celui qui seul peut nous condamner, est 
notre mère » (i) 1 

Transcrivons, pour couronner ce chapitre, un frag- 
ment considérable d'un discours où ^Irède, un pieux 
abbé du xii^ siècle, donne non seulement à Marie le 
doux nom de mère, mais encore explique les raisons 
qui lui ont valu ce titre, et les devoirs que le même 
titre impose à ses enfants. « Nous devons à Marie, 
honneur, service, amour et louange. Nous lui devons 
l'honneur, parce qu'elle est la Mère de notre Dieu. 
Ne pas honorer la mère, c'est dédaigner le fils. L'Écri- 
ture a dit: Honorez voti^e père et votre mère (2). Mes 
frères, que dirons-nous? N'est-elle pas notre mère ? 
Elle l'est, sans aucun doute. Par elle, nous sommes 
nés, par elle nous sommes nourris,/)are//e nous avons 
la croissance. Par elle, dis-je, nous sommes nés, non 
pas au monde, mais à Dieu; par elle nous sommes 
nourris, non du lait de la chair, mais de ce lait dont 



(i) s. Anselm., ibid., or, 52, 956-957. 
(a) Exod., XX, 12. 



84 L I. — MATERNITÉ SPIRITUELLE. FAIT ET RAISONS 

l'Apôtre écrit : Je vous ai donné pour aliment du lait- 
et non des viandes solides (i). D'elle nous recevons la 
croissance, non pas quant aux dimensions corporelles, 
mais quant à la vertu de l'âme. 

« Voyons maintenant quelle est cette naissance, 
quel est cet allaitement, quelle est cette croissance. 
Tous, vous le savez," nous avons été dans la mort, 
dans la vétusté, dans les ténèbres. Dans la mort, 
parce que nous étions séparés du Seigneur; dans la 
vétusté, parce que nous étions voués à la corruption ; 
dans les ténèbres, parce que nous étions privés des 
lumières de la sagesse. Ainsi notre perle était com- 
plète. Mais par la bienheureuse Marie nous avons été 
régénérés plus heureusement que nous n'étions nés 
par Eve; et cela, parce que Christ est né d'elle A la 
vétusté succède la nouveauté ; à la corruption, l'incor- 
ruption ; aux ténèbres, la lumière. Elle est notre mère, 
la mère de notre vie, la mère de notre incorruption, 
la mère de notre lumière. L'Apôtre a dit du Seigneur 
qu'il nous a été fait de Dieu sagesse et justice et sanc- 
tification et rédemption (2). 

(( Étant donc la mère du Christ, la Vierge est à ce 
titre la mère de notre sagesse, la mère de notre jus- 
tice, la mère de notre sainteté, la mère de notre rédemp- 
tion. Et pour cela même elle nous est plus mère que 
celle qui nous engendra dans la chair. D'elle nous 
tenons une meilleure naissance, parce que d'elle est 
notre sainteté, notre justice, notre sagesse, notre sanc- 
tification, notre rédemption. Célébrons donc avec 
allégresse la Nativité de celle à qui nous sommes 
redevables d'une si excellente naissance. 



(i) I Cor., m. 2. 
{2) I Cor., i^ 3o. 



CH. IV. — LE NOM DE MÈRE DES HOMMES 85 

« Voyons maintenant le lait dont elle nous a nour- 
ris. Le Verbe de Dieu, Fils de Dieu, Sagesse de Dieu, est 
un pain substantiel. C'est pourquoi il appartenait aux 
seules créatures grandes et vigoureuses, c'est-à-dire 
aux Anges, de le manger. Nous qui étions petits, nous 
n'étions pas aptes à prendre une nourriture si solide; 
rampant sur la terre nous ne pouvions atteindre à ce 
pain qui était au ciel. Ou'est-il arrivé ? Ce pain est 
descendu lui-même au sein de la Vierge ; et là il s'est 
transformé en lait, en un lait, dis je, que nous pour- 
rions sucer. Regardez maintenant le Fils de Dieu sur 
le giron de la Vierge, entre les bras de la Vierge, 
suspendu aux mamelles de la Vierge : tout entier c'est 
un lait; suce et bois. 

« Considérez encore sa chasteté, sa charité, son 
abaissement volontaire, et sur son exemple croissez 
en pureté, croissez en dilection, croissez en humilité et 
de la sorte suivez votre mère... Voilà comment elle 
est notre mère, et pourquoi nous lui devons l'honneur. 
C'est là ce que veut de nous le commandement du 
Seigneur: « Honorez votre père et votre mère. » 

L'auteur parle ensuite du service que nous devons 
à Marie comme à notre Dame, à notre Souveraine, à 
la Reine du ciel et de la terre. La servir, c'est glorifier 
son Fils (i). 



(i) Aelred., abbas Rievallens., in Anglia (j (65). Serm. 20 in Nativit. 
B. M. V. P. L. rxcv, SaS, sqq. Voici la conclusion du discours. « Sta- 
tim ubi homo offendit Filium, ibi sine dubio offendit et matrem... Si 
voce laudamus, moribus non vituperemus. Falso ille laiidat qui quod 
laudat, quantum potest non vult imilari. Ille vero laudat humilitatem 
sanctae Mariae, qui quantum potest studet esse humilis... ». 



LIVRE II 



LIVRE II 

Les bases de la maternité spirituelle. 
CHAPITRE PREMIER 



Du principe fondamental de la maternité spirituelle de Marie. — 
Ce qui l'a faite Mère des hommes, c'est qu'elle est pour eux, 
après Jésus-Christ el par Jésus-Çhrist, la source de la vie sur- 
naturelle ; — en d'autres termes, c'est qu'elle nous a donné 
le Verbe fait chair, notre salut et noire vie. 



I. — Le fait de la malernité spirituelle de la Sainte 
Vierg-e est hors de conteste. Quoique, plus d'une fois, 
nous ayons, du moins au passage, indiqué la nature et 
les raisons de cette maternité, il s'agit maintenant d'en 
faire une étude plus large et plus approfondie; par là 
Marie nous apparaîtra plus évidemment encore comme 
la mère universelle des hommes dans l'ordre de la 
grâce et suivant l'esprit. 

C'est d'abord une vérité toujours professée dans le 
Christianisme que par elle nous avons reçu la vie de 
la grâce, et tout ce qui se rapporte soit à la production, 
soit à la conservation, soit au perfectionnement de 
cette vie divine. Or, cela même qu'est-ce autre chose 
pour Marie que nous avoir enfantés à cette vie supé- 
rieure, et, par conséquent, être pour nous une mère? 



go L. II. BASES DE LA MATERNITE SPIRITUELLE 

Le nom de mère a plusieurs significalions : c'est le 
titre mérité par une femme auprès de ceux qu'elle a 
sauvés par son courag-e et par son dévouement. « Les 
forts, lisons -nous dans léchant triomphal de Débora 
et de Barac, les forts défaillirent en Israël, leur cou- 
rage était sans ressort, jusqu'à ce que Débora se levât, 
jusqu'à ce qu'une mère se levât en Israël » (i). C'est 
un nom donné comme témoignag-e de vénération res- 
pectueuse et de sainte affection :« Saluez, dit l'Apôtre, 
Rufus, l'élu du Seigneur, et sa mère, la mienne 
aussi » (2). Venance Fortunat, parlant de sainte Ra- 
degonde et de saint Germain de Paris, qui l'un et 
l'autre se disputaient sa présence : « D'un côté, dit-il, 
une mère me retient, mais de l'autre un père me ré- 
clame » (3). C'est encore un nom qui convient aux per- 
sonnes respectables par leur âg-e et par la profession 
spéciale qu'elles ont faite de la vie relig-ieuse. Il serait 
oiseux d'apporter ici des exemples. Mais toutes ces 
sig-nificalions et d'autres du même genre s'effacent de- 
vant une signification, la première et la plus commune: 
la mère est celle dont nous avons reçu l'être et la vie. 
Telle est par excellence la mère. 

Or, au point de vue surnaturel, c'est, après Deu, 
de Marie que nous tenons la vie des enfants de 
Dieu. Sans elle nous serions dans la mort. Voilà 
ce que nous disent son titre de nouvelle Eve et les 
témoignages infinis qui le lui assurent (4). Voilà ce 



(i) Judic, V, 7. 

(a) Rom., XVI, i3. 

(3) Me vocat iade Pater radians Germanus in orbe, 

Hinc relinet Miter, me vocat inde Pater. 
Venant. Fortun., Miscellan. 1. viu, c. 2. P. L.lxxxviii, 263. 
(4i II" p. I. I, c. I. 



CH. I. PUI.NCIPE FOiVDAMENTAL Ç) l 

qu'ont unanimement enseigné tous les Pères, depuis 
les premiers temps du Christianisme, et ce que les 
maîtres de la doctrine ont prêché constamment après 
eux. Et puisqu'à l'heure même où j'écris ces lig'ues, 
l'Eg-lise fait réciter à ses prêtres une homélie de saint 
Cyrille d'Alexandrie, où celte vérité est hautement 
proclamée, prêtons l'oreille à cet illustre docteur ; mais 
en l'écoutant, n'oublions pas ce qu'il est, et devant 
quel auditoire il parlait. Cyrille fut, avec le pape Céles- 
lin, qui fit de lui son légat à Ephèse, le plus grand 
défenseur de la maternité divine deMarie, assertorem 
inuictum, comme l'appellent Léon XIII et l'Eg-lise dans 
l'oraison de son office liturg-ique. Il parlait devant 
les Pères réunis en Concile œcuménique pour veng-er la 
Vierg-e des impiétés que les Nestoriens avaient vomies 
contre elle; et du sein de l'aug-uste assemblée pas 
une voix ne s'éleva pour protester contre sa parole. 
Ce que sa bouche prêchait, tous, sauf les hérétiques, 
le pensaient dans leurs cœurs. 

C'est donc avec une autorité sans égale qu'il a pu 
chanter à Marie cet hymne de triomphe : 

« Salut à vous, Mère de Dieu, Vierge Mère, vase 
sans tache. Salut, Vierge Marie, mère et servante... 
Salut à vous, Mère de Dieu, de laquelle est sortie 1 inef- 
fable grâce dont l'Apôtre a dit: Elle est apparue à tous 
les hommes la grâce du Dieu Sauveur (i)... Salut à 
vous. Mère de Dieu, par qui la lumière s'est levée sur 
les misérables assis dans les ténèbres et l'ombre de 
la mort (2)... Salut à vous, Mère de Dieu, par qui... les 
églises orthodoxes se sont multipliées dans les cités, 



(1) Tit., 11, I I. 
(a) Isa., IX, 2. 



g2 L. 11. BASES DE LA MATERNITE SPIRITUELLE 

dans les bourgs et dans les îles. Salut à vous, Mère de 
Dieu, par qui nous est venu le vainqueur de la mort, 
et l'exterminateur de l'enfer... Salut à vous. Mère 
de Dieu, par qui toute âme fidèle est sauvée... (i) ». 

Du reste, saint Cyrille n'a rien dit ici que d'autres 
Pères, avant lui et après lui, n'aient exprimé dans des 
termes ég-alement glorieux pour notre céleste mère. 

« Vous êtes vraiment bénie parmi les femmes , 
puisque vous avez changé la malédiction d'Eve en 
bénédiction; parce que Adam, qui gisait frappé d'exé- 
cration, a été, grâce à vous, relevé et béni. Vous êtes 
vraiment bénie parmi les femmes, puisque la béné- 
diction du Père s'est levée par vous sur les hommes, 
et les a délivrés de l'antique réprobation. Vous êtes 
vraiment bénie parmi les femmes, puisque vos ancê- 
tres trouvent par vous le salut : car vous enfante- 
rez le Sauveur qui leur procurera le salut divin... 
Vous êtes vraiment bénie parmi les femmes, puisque, 
tout en étant une simple femme par votre condition 
naturelle, vous deviendrez en toute vérité la Mère de 
Dieu » (2). Ce texte est de saint Sophrone. 

En voici un autre tout semblable qui vient encore 
de l'Eglise grecque. Après avoir magnifiquement 
décrit « les incompréhensibles et redoutables préro- 
gatives » de la Mère de Dieu, l'auteur continue : « Les 
Anges accusaient Eve; et maintenant ils glorifient 
Marie qui l'a relevée de sa chute, et a fait monter 
dans les cieux Adam chassé du paradis... Par vous, 
en effet, ô Vierge sainte, le mur de séparation a été 
renversé; /)ar vous, la paix du ciel a été départie au 



(1) s. Gyril. Alex., Encom. in S. M. Deip. P. G. lxxvii, io33. 

(2) S. Sophron., Serm. 10, in B. V . Annunciat . a . a . P. G. lxxxvu, 
3241. 



CH. I. — PRINCIPE FONDAMENTAL 98 

monde; par vous, les hommes sont devenus des an- 
ges...; par vous, la croix a resplendi dans toute la 
terre, cette croix où fut suspendu votre Fils, le Christ, 
notre Dieu ; par vous, la mort est détruite et l'enfer, 
dépouillé; par vous, sont tombées les idoles, et la 
céleste doctrine a conquis le monde; par vous, nous 
avons connu le Fils unique de Dieu, que vous avez 
enfanté, Vierge Sainte, Notre Seigneur Jésus-Christ, 
adoré des anges et des hommes; par vous enfin, nous 
professons le Père sans commencement, et nous glo- 
rifions l'indivisible et consubstantielle Trinité, aux 
siècles des siècles» (i). Quoique l'homélie d'où j'ai 
tiré ce morceau ne paraisse pas appartenir à saint 
Epiphane, auquel on l'a très longtemps attribuée, il 
n'est pas douteux qu'elle exprime ses idées et celle 
des autres Pères grecs. 

Témoin saint Jean Damascène, dans son homélie 
sur l'Annonciation de la bienheureuse Vierge. Le dis- 
cours tout entier n'est guère qu'une longue série de 
salutations à la Mère de Dieu. Tous ses titres, tous 
ses privilèges, toutes ses gloires, toutes les images et 
tous les symboles qui la représentent à la piété des 
fidèles y sont éloquemment rappelés. « Salut, ô vous, 
par qui la Trinité, créatrice du monde, principe de 
toute vie, nous a été manifestée. Salut à vous, par qui 
nous sommes le peuple chrétien, portant le nom de 
votre Fils, notre Dieu. Salut à vous, par qui nous 
sommes enrôlés dans l'Eglise une, sainte, catholique, 
apostolique. Salut à vous, par qui nous rendons nos 
hommages à l'adorable et très salutaire croix. Salut 



(i) Homil. 5 in Laudes S. M. Deip., inler 0pp. S. Epiphanii, P. G., 
XLIII, 5oi . 



g4 L. II. — BASES DE LA MATERNITE SPIRITUELLE 

à VOUS, par qui nous possédons la foi qui éclaire et 
qui sauve les âmes. Salut à vous, par qui nous par- 
ticipons à la pure et redoutable chair du Dieu fait 
homme, et goûtons le vrai pain de Timmortalilé. Sa- 
lut à vous,/)t7r qui, retirés des portes de l'enfer, nous 
sommes élevés jusqu'au ciel. Salut à vous, par qui, 
rachetés de la malédiction, nous sommes inondés 
d'une inexplicable joie... Salut à \ous, par qui nous 
foulons aux pieds les idoles et les images sacrilèges 
des démons. Salut à vous, par qui nous résistons à 
l'ancien et superbe ennemi de la famille humai- 
ne »... (i). 

Impossiblede tout citer. Contentons-nous d'ajouter 
encore quelques paroles détachées de longs discours. 
« O sainte Mère de Dieu, par votre enfantement au- 
dessus de la nature, vous avez réparé la ruine de notre 
liberté... /*«r yoM5, le genre humain est revenu de l'exil 
à la patrie ; par vous, nous avons recouvré l'immor- 
telle joie du paradis... ;par vous, nous avons reçu les 
gages de la résurrection glorieuse; par vous, nous 
espérons obtenir le royaume des cieux (2) ». « O Reine 
de tous les hommes, vousavez porté dans vosentrailles 
la Sagesse et le Verbe substantiel du Père.... c'est 
pourquoi vous êtes la vie des vivants, la cause de notre 
vie » (3). « Vierge, Mère de Dieu, l'homme est 
devenu spirituel, lorsque l'Esprit Saint est survenu 
en vous comme dans son temple. Aussi personne, ô 
Très-Sainte, n'est rempli de la connaissance de Dieu 



(i) s. Joan. Damasc, hom. in Annunc. B. M. V. P. G, xcvi, 656, 
667. 

(2) Georg. Nicom , Orat. 6 in SS. Deip. ingressum. P. G. c, i437, 
sqq. 

^3) S. Andr. Crel., Bom. in Dormit. S. M., 3. P. G. xcvii, iio8. 



GII, I. PIVINCIPE FONDAMENTAL QO 

que par vous ; personne, ô Mère de Dieu, n'est sauvé 
que par vous ; personne, ô Vierg-e Mère, n'échappe à 
la mort que par vous; personne, ô Mère, n'est racheté 
que par vous; personne ne reçoit le bienfait de la 
miséricorde (jue par vous; par vous, qui avez mérité 
de renfermer Dieu môme en vous w (i). 

Voilà ce que pense et ce que dit l'Eg-lise grecque par 
la bouche de ses représentants les plus illustres et les 
plus saints. Les. autres églises d'Orient n'ont pas une 
autre foi. J'en appelle à saint Ephrem, cette gloire 
des chrétiens de rite syriaque. Il salue Marie comme 
« l'unique espérance des chrétiens, la gloire des pro- 
phètes, la prédication des apôtres, l'honneur des 
martyrs, la joie de tous les saints, le concert de toutes 
les hiérarchies... Car, ajoute-t-il, c'est par vous que 
nous avons été réconciliés (2) au Christ, notre Dieu et 
votre très doux Fils » (3). Direz-vous que ce discours 
sur les Louanges de la bienheureuse Vierge n'est 
pas certainement de saint Ephrem, voici des paroles 
d'une authenticité non douteuse : « Il se trompe, mes 
bien-aimés, celui qui croit pouvoir comparer le jour 
de la réparation à celui de la création première. Au 
commencement. Dieu produisit la terre, il la renouvelle 
aujourd'hui. Au commencement, le crime d'Adam la 
lit maudire; aujourd'hui \a paix et la sécurité lui sont 
rendues. Au commencement, la mort, par la prévari- 
cation du premier père, passa dans tous les hommes ; 
aujourd'hui, par Marie, nous sommes transférés de 



(i) s. German. Gonst., Hom. in Dormit. M. Deip. 2. P. G. xcviii, 

(2) N'oublions pas que la réconciliation du pécheur ne va pas sans la 
grâce. Etre réconcilié, c'est passer de la mort à la vie. Point de milieu, 
dans l'économie surnaturelle du salut. 

(3) S. Ephraem Syr. ,0pp., t. III (graece-lat.), 575. 



gÔ L. II. BASES DE LA MATERNITÉ SPIRITUELLE 

la mort à la vie. Au commencement, le démon, s'empa- 
rantde l'oreille d'Eve, y glissa le poison qui de là s'é- 
pancha dans le corps entier; aujourd' hui Mane, prê- 
tant l'oreille de la foi à la parole de Dieu, a introduit 
par là dans notre humaine nature l'auteur de l'élernelle 
félicité. Ainsi, ce qui fut autrefois l'instrument de la 
mort est devenu la cause de la vie » (i). 

Après avoir écouté cet universel concert des Orien- 
taux, parcourez les œuvres de leurs frères d'Occident, 
plus rapprochés de l'Eglise mère et maîtresse de toutes 
les églises, ce sera toujours et partout la même foi, 
la même profession de l'influence universelle de Marie 
sur le salut du monde ; et, par conséquent, sur le pri- 
vilège et la cause de sa maternité de grâce. Ce qui le 
prouve, indépendamment de tout autre texte extrait 
de leurs écrits, c'est que l'Eglise romaine a fait entrer 
dans sa Liturgie la plupart des témoignages que nous 
rapportions tout à l'heure; c'estqu'elle-même, en cent 
endroits, en a consigné d'équivalents, par exemple 
quand, au grand scandale des hérétiques, elle nomme 
[e sacrée Vierge « notre vie, notre douceur, notre 
espérance (2), et voit dans sa naissance bienheureuse 
(( le commencement de notre salut » (3). Ce qui le prouve 
encore, ce sont les textes où les Pères latins, opposant 
Eve à Marie, proposent universellement celle-ci comme 
le principe de la vie surnaturelle et divine (4). 

Voulez-vous d'autres témoignages non moins expli- 
cites, relisez presque au hasard les prières que saint 
Anselme adresse à la Mère de Dieu. « Que dirai je 



(i) Serra. 4". i8 serm. de diversis. 0pp., t. III (syr. et lat.), 607. 

(2) Salve Regina, vita, dulcedo el spes nostra. 

(3) B. V. parlas extitit salutis exordiam. Orat. pro /est. Nativ. 
B. V. M. 

(4) II' p., 1. I, c. I. 



cil. 1. — PRINCIPE FONDAMENTAL Q^ 

qui soil di^nie de la Mère de mon Créateur et de mon 
Sauveur; de celle qui, par sa sainteté, me purifie de 
mes fautes, par son intégrité me donne l'incorrupti- 
bilité, par sa virg-inité me fait aimer de son Seii^neur 
et fiance mon âme à mon Dieu? Quelles dignes actions 
de grâce rendrai-je à la Mère de mon Seigneur et de 
mon Dieu : captif, elle m'a racheté par sa fécondité 
toute pure; voué à la mort éternelle, elle m'a délivré 
par son enfantement; perdu, j'ai été relevé par le fruit 
béni de ses entrailles et rappelé du plus misérable 
exil dans la bienheureuse patrie? Oh! la bénie parmi 
les femmes, tout cela m"est venu par votre Fils dans 
son baptême, soit en espérance, soit en réalité... Par 
votre fécondité, ô Notre Dame, le monde pécheur est 
justifié; le mondeperdu, sauvé; le monde exilé, ramené 
dans sa vraie patrie. Oui, votre enfantement a racheté 
le monde captif, g'uéri le monde malade, ressuscité 
le monde mort . 

« Le ciel, les astres, la terre, les fleuves, le jour, la 
nuit, en un mot, tout ce qui est soumis au pouvoir de 
l'homme ou fait pour son utilité, tout cela se félicite 
d'avoir été rappelé par vous à son antique beauté, 
paré par vous d'une nouvelle et ineffable g-râce... Car 
tous ces bienfaits nous sont venus de votre fruit béni, 
ô Vierge bénie. 

« Mais pourquoi dire seulement que le monde est 
plein de vos bienfaits? Ils pénètrent jusqu'aux enfers, 
ils vont au delà des cieux. Par la plénitude de votre 
grâce, ce qui était dans les enfers (i) se réjouit 
d'avoir été délivré par vous; ce qui était au-dessus du 
monde, d'avoir été restauré. Par le même glorieux Fils 



(i) G eit-à-dire les limbes. 

LA MÈRE DES HOMMES. 1. 7 



gS L. II. — BASES DE LA. MATERNITE SPIRITUELLE 

de votre glorieuse virginité, tous les justes, morts avant 
son vivifiant trépas, tressaillent d'allégresse en voyant 
leurs chaînes brisées ; et les Anges se félicitent à la vue 
du rétablissement de leur cité à demi renversée...» (i). 
Afin de mettre encore plus en évidence la part de 
choix qui revient à Marie dans l'œuvre de notre salut, 
comparons ce que la tradition catholique a proclamé 
d'elle avec ce que les Ecritures nous enseignent du 
Sauveur lui-même . Or, d'après nos saintes Lettres 
Jésus-Christ est le Réparateur de notre nature, l'au- 
teur de la vie (2), l'auteur de la foi sans laquelle il n'y 
a point de vie surnaturelle (3), l'auteur du salut (4). 
Et Marie qu'est-elle? Si vous la considérez dans son 
rapport avec Jésus, le Sauveur universel, elle est, au 
témoignage des Pères et des monuments liturgiques, 
les prémices du salul, primitiae salutis.primitiae nos- 
trae salutis (5), parce qu'il lui appartient singulière- 
ment d'avoir été sauvée d'une manière plus sublime; 
parce qu'elle est la première dans l'ordre des rache- 
tés. Mais si vous l'envisagez dans son rapport avec la 
race humaine dégradée et réparée, vous la verrez tou- 
jours et partout saluée comme le principe et la cause de 
notre salât : capiit salutis nostrae, salutis un'wersalis 
causani (6j ; comme la mère du salut pour tous, 
comme le salut des fidèles, le salut du monde, niatrem 
salutis, salutem gêner is christiani , saluatricem 
mundi {']). 



(i) s. Anselm., Oral. 52, ad B. V. M. P. L. clvui, g5Z, sqq. 

(2) Act., m, i5. 

(3) Hebr., xu, 2. 

(4) Hebr., 11, 12. 

(5) Passag-lia de Immaculalo Deip. semper virginis conceptu. S. 6, 
n. 1374. 

(6) Passaorl., ibid., n. 1374. 

(7) Id.jibid., an. 1376, 1376. 



i 



CH. I. PRINCIPE FONDAMENTAL QC) 

Il ne suffit pas aux Pères d'avoir fait de la 
Vierg-e après son Fils la cause du salut; ils lui attri- 
buent encore tout ce que l'idée de salut renferme de 
biens pour la nature rachetée. Marie est après Jésus la 
rédemption d'Adam et d'Eve, la rédemption des mor- 
tels, le prix même de la rédemption du monde (i). 
Par elle, nous avons été délivrés; par elle, le démon 
notre tyran a été vaincu, sa puissance renversée, ses 
captifs arrachés à la servitude; par elle, s'est apaisée 
la colère du juste juge, et la malédiction primitive a 
été retirée (2). Enfin, pour que cette bienheureuse 
Vierge ait sa part dans toutes les grâces qui nous sont 
venues de son Fils, notre Sauveur et Rédempteur^ 
c'est elle qui a régénéré les hommes conçus dans la 
honte, turpiter conceptos generastî; elle qui unit les 
fidèles à Dieu ; elle qui nous a fait passer des ténèbres 
à la lumière, de la mort à la vie; elle enfin qui est la 
cause de toute rénovation spirituelle, de toute béati- 
tude et de toute perfection (3). 

II. — Mais d'oii lui vient cette participation générale à 
la communication qui nous est faite en Jésus-Christ des 
biens surnaturels, par où nous sommes relevés, rache- 
tés, libérés, vivifiés? De sa maternité divine. C'est là 
que les Pères nous ramènent constamment, quand ils 
veulent nous montrer la source de l'influence univer- 
selle exercée par Marie dans l'œuvre de la rédemption 
du monde et de notre sanctification (4). 

(i) Passaçl., ièic?., nn. 13.S7. 

(2) Id., ibid., nn i;i83, i388, sq. 

(3i Id., ibid , nn i38i, sq , iSSg, etc. 

(4) Id., ibid., n. i434-i4^8. Ne l'oublions pas, a Dieu ne s'est pas- 
seulement incarné ni livré à la mort pour prendre sur lui notre peine 
et nous délivrer du poids de nos fautes; mais pour imprimer en nous 
la participation de sa nature et l'image de la divinité » ( Joan. Geometra, 



100 L. II. BASES DE LA MATERNITE SPIRITUELLE 

C'est assez, pour en être convaincu, de se reporter 
aux textes qui précèdent. Tous se résument plus ou 
moins explicitement dans cet axiome de saint Epipha- 
ne : Marie, la nouvelle Eve, est mère des vivants, 
source en eux de la vie divine, parce que le Vivant 
par essence nous a été donné par elle. Aussi bien l'E- 
glise chanle-t-elle dans ses hymnes : <( Ce que la triste 
Eve nous a ravi, vous nous le rendez par votre 
germe fécond » (i). « noire Dame, tout ce que 
nous pouvons penser, concevoir ou dire est comme 
néant, comparé aux biens qui nous sont venus par 
vous... Le genre humain, dépouillé de la gloire de 
l'éternité, vous l'avez rétabli dans son premier état 
par le fruit virginal de votre admirable fécondité. 
Les lois de l'enfer vous les avez annulées par la vic- 
toire de votre Fils sur le prince de la mort... C'est par 
vous, ô notre Souverains, que nous avons recouvré 
dans votre Fils uniqa". notre vie perdue ; c'est par 
vous que nous avons ce qu'il j a en nous d'être, de 
pouvoir et débouté; par vous que nous espérons arri- 
ver à l'éternelle gloire » (2). 

On me saura gré, j'en suis sûr, d'avoir proposé ces 
vérités dans une belle page du pieux et savant ami de 
saint Bernard qui fut l'abbé Guerric. Après une vé- 
hémente apostrophe contre Heîvidius, qui prétendait 
sacrilègem^nt que Jésus n'était pas l'Unique de la 
Vierge e:i terre, comme il est l'Unique de son Père 



in SS. Ddip. Aananc. n. 7. P. G. cvi, 817) : car cela seul produit en 
nous un être nouveau, l'êlre surnaturel et divin, la vie des enfants de 
Dieu. C'est pourq loi Marie concourant à procurer aux hommes avec 
Jisus-Christ les fruits de la Rédemption fait vraiment l'oftice d'une 
mère. 

(i) Quod Eva Irlstis absluUi, 
Ta reddis alnio yerminà. 
(2) Auctor Tract, de Cmcept B. M. P. L. clix, 3i5. 



en. 1. PRINCIPE FONDAMENTAL 101 

dans le ciel, Guerric poursuit en ces termes : « Et 
pourtant, cette unique Vierg-e Mère, qui se glorifie 
justement d'avoir enfanté l'Unique du Père, embrasse 
ce même Fils unique dans tous ses membres, et 
ne refuse pas d'être appelée du nom de mère par 
tous ceux dans lesquels elle voit se former son Jésus- 
Christ. Cette ancienne Eve, plus marâtre que mère, 
Eve, qui soumet ses enfants à la sentence de mort 
avant de les produire à la lumière, a été nommée la 
mère des vivants, bien qu'en réalité elle soit plutôt 
la meurtrière des vivants et la mère des mourants : 
car ce qu'elle engendre, elle l'engendre à la mort. 

« Et parce qu'Eve n'a pas su vérifier fidèlement la 
signification de son nom, c'est Marie qui, comme 
l'Eglise dont elle est le type et la forme, est en vérité 
la mère de quiconque renaît à la vie. N'est-elle pas, 
en effet, la Mère de la Vie, qui nous fait tous vivre ; 
etn'a-t-elle pas, en V engendrant de sa substance, en- 
gendré d'une certaine manière tous ceux qui doivent 
vivre de cette Vie? Elle engendrait son Unique, et 
nous-mêmes nous étions tous régénérés, parce que, 
suivant la loi de la régénération, nous étions dès lors 
tous contenus en lui. Demême, en effet, qu'à l'origine 
de l'humanité nous étions tous en Adam, à raison 
du principe séminal qui préside à la génération sui- 
vant la chair, ainsi par la semence de la régénération 
suivant l'esprit étions-nous dans le Christ Sauveur, 
même avant le commencement » (i). 

Il faudrait s'arrêter ici, car cela seul touche immé- 
diatement à la question présente. Mais ce qui suit est 
si remarquable, qu'il est utilede le transcrire; d'autant 

(ij Guerric. abbat., 5ermo i'n Assumpt. B.M. i, n. a.P. L. clxxxv. 



I02 L. II. BASES DE LA MATERNITÉ SPIRITUELLE 

plus qu'il servira de préparation aux matières à trai- 
ter plus tard. « Or, continue Guerric, celle Mère du 
Christ, parce qu'elle se reconnaît comme mère des 
chrétiens en vertu du mystère, se démontre aussi leur 
mère par une sollicitude et par une affection plus que 
maternelle. Elle n'est point dure pour ses fils, comme 
s'ils n'étaient pas siens, elle dont les entrailles une fois 
seulement fécondées, mais jamais stériles, ne cessent 
d'enfanter le fruit de la piété... C'est, ô Vierge bénie, 
que, né de vous une seule fois, Jésus demeure toujours 
en vous, comme dans le jardin fermé de la chasteté 
virginale, pour y remplir surabondamment la source 
de la charité ; source intarissable qui, bien que scel- 
lée, coule à l'extérieur et déverse en nous ses eaux 
vivifiantes... Si le serviteur du Christ ne cesse d'en- 
fanter ses pelits enfants, filiolos, avec un soin et un 
amour admirables, jusqu'à ce que le Christ soit formé 
en eux (i), combien plus la propre Mère du Christ. 
Paul les engendrait en leur prêchant le Verbe de vérité 
qui les régénérait ; J/ar/e les engendra d'une manière 
incomparablement plus divine et plus sainte, en en- 
fantant le Verbe lui-même. Certes, je loue dans Pau 
le mystère de la prédication ; mais combien plus j'ad- 
mire et je vénère en Marie le mystère de la généra- 
tion. 

« Et voyez si les fils eux-mêmes ne paraissent pas 
reconnaître en elle leur mère; poussés, comme par un 
instinct naturel de piété filiale que leur inspire la foi, 
leur premier et principal recours en toutes leurs 
nécessités et leurs périls ils le cherchent dans l'invoca- 
tion de son nom ; ce sont des fils qui se réfugient sur 

(i) Galal., IV, 19. 



PRINCIPE FONDAMENTAL 



io3 



le sein de leur mère » (i). On peut voir ces deux tex- 
tes de l'abbé Guerric insérés presque mot pour mot 
dans le traité de Richard de Saint-Laurent sur les 
Louanges delà Bienheureuse Vierr/e Marie (2). 

Pourtant, ce dernier auteur ajoute une idée, disons 
mieux, une comparaison qui. bien comprise, n'est pas 
sans utilité. « Quoique Marie, dit-il, n'ait engendré 
corporellement qu'un fils, elle est toutefois devenue 
spirituellement en lui mère d'une multitude immense 
d'enfants. Ce n'est donc pas sans raison qu'il est écrit 
d'elle en saint Luc : Elle mit au monde son premier 
né... De même qu'Eve a été nommée « la mère de 
tous les vivants » selon la nature (3), ainsi la bien- 
heureuse Vierg-e est la mère de tous ceux qui vivent 
de la vie de la grâce... C'est pourquoi elle est figurée 
par Sara qui, tout en ayant donné seulement un 
fils au père des croyants, Abraham, est pourtant ap- 
pelée par l'Ecriture la mère de tout le peuple d'Israël. 
Ne lit-on pas, en effet, dans Isaïe : Rappelez-vous 
Abraham, votre père, etSara qui vous aenfantés ))(4)' 
Marie, comme Sara, n'eut jamais qu'un fils selon la 
chair, le véritable Isaac, notre ris et notre joie; mais, 
suivant l'esprit, c'est la mère universelle du peuple de 
Dieu... Car la vie divine que nous avions originelle- 
ment reçue, cette vie dont nous fûmes privés par Eve, 
Marie nous l'a rendue » (5). 

Telle est donc la raison dernière et fondamentale 



(i) Idem., ibid. n. 3 et 4 ; 188, sq. 

(2) Je rappelle que ce dernier ouvrage est celui-là même qu'on trouve 
parmi les œuvres d'Albert le Grand {t. XX de l'édition de Lyon, i55i), 
et qu'on a coutume de citer sous le titre de Mariale Alberti Magni. 

^3) Gen.,n, 20. 

(4) Isa , Li, 2. 

(5) Ricard a S. Laur.,o/). cit. 1. vi, c. i. 0pp. Albert. M., t. XX, 
p. 187. 



104 L. II. BASES DE LA MATERNITE SPIRITUELLE 

fie la maternité spirituelle de Marie : nous tenons d'elle 
et par elle tous les principes de la vie qui nous range 
au nombre des enfants de Dieu. Aucun d'eux, si hum- 
ble ou si élevé qu'il soit, dont nous n'ayons àlui rendre 
grâce. Et c'est parce qu'elle a enfanté le Dieu fait 
homme, le Christ Sauveur, cause de toute grâce et 
de toute vie surnaturelle, qu'elle nous a fait ces dons; 
en d'autres termes, elle est notre mère selon l'esprit 
et la grâce, parce qu'elle est la Mère du Dieu Sauveur 
selon la nature et la chair. 

Voilà ce que ne se lassent pas de répéter les anciens 
panégyristes de Marie. Quoiqu'il n'y ait pas grande 
nécessité d'en donner d'autres exemples, je citerai 
pourtant quelques nouveaux témoignages, ne fût-ce que 
pour familiariser mes lecteurs avec des écrivains ecclé- 
siastiques qui mériteraient d'être plus généralement 
connus. Ecoutons d'abord Guillaume le Petit (i). 



(i) Que! était, au juste, ce Guillaume le Petit? On pense plus com- 
munément qu'il était abbé du Bec, quoique ce ne soit guère qu'une 
hypothèse. Jl aurait vécu vers la fin du xn« siècle et le commencement 
du xni». Le P. Cornélius, a Lapide, commentant le Cantique, et surtout 
le P. Martin Dcl'Rio dans l'interprétation qu'il nous a laissée sur le 
même Livre, donnent de longs fragments de l'œuvre de Guillaume, alors 
inédite. « Dabo ex illo praecipua ex Mss . CoUegii Societ. J. Lova- 
niensis », dit le second, c. 5, p. i3, dans l'Introduction de son Com- 
mentau'e. Du reste, il ne se lasse pas de louer la doctrine, et surfout la 
piété et l'onction du vieil auteur. « Acutus, docfiis, plus fuit ». (1. c). 
« Audite denique suavem susurrum dulciloqui Gulhietmi, cujiis 
agnomen, aetas, patria nobis içjnola, nota coelesiibus » fp. 258). Del'- 
Rio l'appelle encore mellilegnlum, melliloqiium, etc. Et ce n'est pas 
une flatterie. S. Bernard lui-même n'a certainement pas plus que lui 
mérité ces titres, comme en sera persuadé quiconque aura parcouru ce 
comment aire Au milieu de ses éloges, le panégj'riste a cru pourtant 
qu'il devait glisser quelques réserves : « Flactenus (lie, dit-il à propos 
d'une interprétation trop fantaisiste, acco/72/«of/o//us ad pie medilandum 
et conlemplandum, quani ad explicandam in scholis aul pulpitis ger- 
manam loci interprelationem et seriem Cantici canticoruni » (In Cant. 
IX, i3). C'est dans ce qu'il appelle « mixta interprétât io quae est de B. 
Virgine », que Del'Rio donne pour chaque section de chapitre des pas- 
sages empruntés aux manuscrits de l'abbé Guillaume. On y trouve par- 
fois des choses d'une délicatesse, d'une grandeur et d'une simplicité 
vraiment ravissantes, où se peint tout l'amour filial du pieux abbé pour 
la Mère de Dieu. 



CH. 1. — PRINCIPE FONDAMENTAL I o5 

(( Le fruit de la Vierge est unique, ce fruit qui porte 
le nom de Jésus, parce qu'il est la cause efficiente 
du salut des hommes; mais dans ce fruit unique 
quelle multitude de fruits I Dans son Jésus, le Sau- 
veur universel, Marie a enfanté de nombreux fils à 
la g-râce; engendrant la Vie, elle nous a engendrés 
nous-mêmes à la vie... Par cela même qu'elle est la 
mère du Chef, elle est la mère d'une infinité de mem- 
bres. Oui, la Mère du Christ est la mère des membres 
du Christ, parce que la tête et les membres forment 
un seul Christ : enfanter corporellemenl le Chef, c'est 
enfanter spirituellement les membres. Aussi, tous lui 
donnent-ils à bon droit le doux nom de mère, et lui 
rendent-ils le culte de filiale vénération réclamé par 
ce titre » (i). 

Un autre auteur, à peu près du même temps que 
Guillaume le Petit, prêche la même vérité dans des 
termes presque identiques. C'est l'illustre Geoffroy, 
abbé de Vendôme. Après avoir, dans une prière ryth- 
mée (2), chanté Marie comme la réparatrice de la vie. 



(i) Gulhiflm. P. In Canf. IV, i3. A noter encore !e connmentaire du 
même abbé Guillaume sur ces mots du Cantique : Duo ubera tua sicut 
duo hinnuli gemelli capreae (VII, 3). Par ces deux hinnuli gemelll il 
entend assez arbitrairement les fidèles de l'un et l'autre sexe. Ilis (hin- 
nulis) Mariae viscera Salvalorem nutrierunt. Nam sicut magnus ille 
Parvulus nalus est nobis, id est, ad salutem rostram, ita etiam nutritus 
est nobis. Pariebat nobis Virgo salutem, atque eo ipso pariebat nos ad 
salutem; sacro lacté suo nutriebat nobis vitam, atque eo ipso nutriebat 
nos ad vitam, Piis cajiut nostrum brachiis suspendebat ad ubera sua, 
et nos ad eadem in illo suspendebat. Nec sibi ille nasccbalur, sed no- 
bis; atque ideo nos, nos in illo nascebamur, nos in illo pascebamur. 
(2) Maria gloriosa, 

Jesse proies generosa, 

Per quam fuit mors damnata, 

Atque vila reparala. 

Virgo semper speciosa 

Stella maris, coeli porta, 

Ex qua mundo lux est orta. 



Mundi salus, mors peccati. 



I06 L. II. BASES DE LA MATERNITÉ SPIRITUELLE 

l'exterminatrice de la mort et le salut du monde; 
comme la porte céleste par où s'est levée sur nous 
l'éternelle lumière; comme le refuge des pécheurs et 
notre très puissante protectrice auprès de Dieu, Geof- 
froy nous parle de sa douce matemité : « En vérité, 
s'écrie-t-il, la très bonne Marie a enfanté le Christ, 
et dans le Christ tous les chrétiens. Donc, la Mère du 
Christ est aussi la mère des chrétiens. Or, si la Mère 
du Christ l'est aussi des chrétiens, il est manifeste que 
les chrétiens et le Christ sont frères » (i). 

Un siècle plus tard, l'auteur an Miroir de la Vierge 
écrivait à son tour : « Marie n'est pas seulement la 
Mère du Christ pris individuellement ; mais la mère 
universelle de tous les fidèles. Aussi, le bienheureux 
Ambroise a-t-il dit : « Si le Christ est le père des 
croyants, pourquoi celle qui a engendré le Christ ne 
serait-elle pas leur mère » (2)? Donc, mesbien-aimés, 
réjouissons-nous et répétons dans notre allégresse : 
Béni soit le frère par qui Marie est notre mère; et 
bénie soit la mère par qui nous avons le Christ pour 
frère » (3). 

Disons enfin que, dans le même siècle, le bien- 
heureux Albert le Grand, au nom de la théologie, pro- 
clamait hautement la maternité spirituelle de la Mère 
de Dieu, et la faisait reposer sur les mêmes titres. 
L'extrait de ses œuvres qui va suivre est d'autant 



Surnmi facta parens nati... 

. . . . Godefrid. Vindob. F". L. clvm, 234, sq. 

(i) Serin, de Purif. S. M. Ibid , 2o5, 356. Dans la suite nous revien- 
drons sur ce sermon et sur le suivant : car ils décrivent avec une sin- 
gulière onction ce que Marie fait pour nous et ce que nous devons être 
pour elle. 

(•-)) Ce texte ne se trouve nulle part, quanta la lettre, dans les œu- 
vres de S. Ambroise. 

!3) Spéculum B. M. V., lect. lo. 0pp. S. Bonaventurae, t. XIV, 
p. 260, sq. (éd. Vives). 



CH. I. — PRINCIPE FONDAMENTAL IO7 

plus remarquable qu'il présente, en résumé, toute la 
doctrine contenue dans ce chapitre et dans les sui- 
vants. 

« Ça été, dit-il, la volonté de Dieu que Marie eût 
sa part dans l'œuvre de la récréation de notre nature, 
et cela, suivant les quatre g-enres de cause. 

« Elle a été, après Dieu, avec Dieu et sous Dieu la 
cause efficiente de notre régénération, parce qu'elle a 
engendré notre régénérateur, et que, par ses vertus, 
elle a mérité d'un mérite de congruité cet incompa- 
rable honneur. Elle en a été la cause matérielle, 
parce que le Saint-Esprit, par l'intermédiaire de son 
consentement, consensn msdiante, a pris de sa chair 
et de son sang très purs la chair dont il a fat le 
corps immolé pour la rédemption du monde. Elle en 
a été la cause fiaale : car le grand ouvrage de la 
rédemption, ordonné principalement à la gloire de 
Dieu, doit aller secondairement à l'honneur de cette 
Vierge. Elle en est, enfin, la cause formelle ; car, 
par la lumière de sa vie très déiforme, elle est l'exem- 
plaire universel qui nous montre et la voie pour sortir 
de nos ténèbres el la direction pour arriver à la vision 
de l'éternelle lumière » (i). Ce qui démontre de quel 
droit le même docteur avait, dans sa question précé- 
dente, affirmé de Marie qu'elle est notre mère, selon 
toutes les propriétés renfermées dans la signification 
de ce titre (2). 



(i) Albert ^l., Oaaest. super Miss us est , q. i46. 0pp. t. XX, p. loo, 
(3) Id., ibld., q. i45, p. 98. 



CHAPITRE II 

Trois raisons pour lesquelles la bienheureuse Vierge nous en- 
fanta par sa maternité divine à la vie delà grâce. — Première 
raison fondée sur le mérite de cette maternité ; seconde raison 
tirée de son consentement à l'Incarnation ; troisième raison 
venant de sa coopération prochaine à l'immolation de la vic- 
time au Calvaire. — Le mérite de la maternité divine; mérite 
non pas de condignité, mais de suprême convenance ou de 
congriiité. 

I. — Nous venons de le méditer, les Pères, les Doc- 
leurs et les Saints, parlant de la maternité spirituelle 
de Marie, la célèbrent comme la conséquence, le cou- 
ronnement et la fin de sa maternité divine; et saint 
Epiphane ne faisait autre chose que d'exprimer leur 
foi commune, quand il écrivait : « Par la vierge Ma- 
rie la vie même est entrée dans le monde, afin qu'en- 
fantant le Vivant cette Vierge devînt par là même 
mère des vivants » (i). 

Mais voici que l'hérésie se dresse à l'encontre. Elle 
n'admet pas que le titre de Mère de Dieu suffise à 
justifier ce que nous croyons, soit de l'incomparable 
dig-nité de Marie, soit du concours à la rédemption qai 
la sacra mère des hommes dans l'ordre de la grâce. Un 
protestant, des moins éloignés pourtant de la croyance 
catholique, le docteur Pusey, crut devoir appuyer 
de son autorité ces attaques contre la nouvelle Eve. 
Nous avons déjà surabondamment réfuté cette erreur 



(i) s. Epiph., Haeres jS, n. i8., p. L. xlii, 739. 



cil. II. MERITE DE LA. MATERNITE I OQ 

en ce qui concerne les privilèges et l'incommensurable 
grandeur de la maternité divine. C'est assez de nous 
en tenir à la seconde partie de l'objection, et de mon- 
trer combien elle est vaine et combien solide est la 
doctrine traditionnelle. Marie, disent-ils, ne fut autre 
chose, en sa qualité de Mère de Dieu, qu'un simple 
instrument physique de l'Incarnation, comme David 
et Juda, ses ancêtres et ceux du Christ; tout son pri- 
vilèg'e est d'avoir concouru plus immédiatement q\i' eux 
à la naissance du Sauveur. Le Rédempteur est maté- 
riellement d'elle ; mais ce n'est pas d'elle que nous 
avons en aucune manière reçu la rédemption, avec 
les b"ens de la vie qu'elle nous apporte; pas plus que 
nous neladevojis médiatement aux ancêtres du Christ. 
Qu'une femme ait donné le jour soit à quelque per- 
sonnage supérieur par l'éclat de ses mérites et de ses 
vertus, soit à quelque grand criminel, est-ce que nous 
devons à la mère du premier la louange et la recon- 
naissance dont son fils est digne, à la mère du second 
l'horreur que ses forfaits ont appelée sur lui, /*ar ce^ 
unique motif qu elles ont été leurs mères? Sans doute, 
on est en droit de les louer ou de les blâmer à raison 
de l'éducation qu'elles donnèrent à leurs fils; mais, en- 
core une fois, ni cette louange ni ce blâme ne peut leur 
appartenir en vertu de l'acte qui les a rendues mères. 
Elles ont matériellement enfanté, celle-ci un fléau, 
celle-là, un bienfaiteur de l'humanité; ni l'une ni 
l'autre n'a, du seul fait de sa maternité, la responsa- 
bilité formelle des œuvres et de la destinée de son en- 
fant. Telle est l'objection, et c'est ainsi qu'on prétend 
infirmer tous les textes des Pères et réduire à néant la 
maternité spirituelle de la Très Sainte Vierge Marie. 
Que faut-il pour renverser ce fragile échafaudage? 



BASES DE LA MATERNITE SPIRITUELLE 



Retourner au texte évangélique et relire les Pères. 
Trois choses établissent une différence essentielle en- 
tre la Mère du Sauveur et les mères communes dont 
il est parlé dans l'objection; ou, si vous le voulez, en- 
tre la Vierge Mère et les ancêtres du Christ. C'est, 
en premier lieu, qu'elle doit à ses propres mérites la 
divine fécondité qui l'a faite Mère de Dieu. En second 
lieu, c'est que l'Incarnation du même Sauveur a dé- 
pendu de son hbre assentiment ; c'est enfin qu'elle a 
coopéré conjointement avec son Fils à Toblation san- 
glante qui nous apportait le pardon et la vie. Trois 
points d'une importance souveraine qu'il nous faut 
développer avec étendue ; car ils sont indispensables 
pour la pleine intelligence de la maternité spirituelle 
de Marie. 

En effet, je l'accorde volontiers, si la bienheureuse 
Vierge était purement et simplement la Mère du Dieu 
Sauveur; en d'autres termes, si le Fils de Dieu, vou- 
lant sauver la nature humaine, eût pris chair en elle, 
sans qu'elle ait concouru par sa volonté libre et par 
ses libres vertus à l'accomplissement du mystère de 
salut, depuis l'Incarnation du Verbe jusqu'à l'immo- 
lation sanglante de la croix, cette maternité, si glo- 
rieuse qu'elle puisse être, ne suffirait pas à la faire en 
toute vérité la Mère des hommes, notre mère. Marie 
ne serait plus à ce titre la véritable coopératiice de 
la Rédemption; nous n'aurions pas à lui faire hon- 
neur de notre renaissance spirituelle, si ce n'est de la 
manière et dans la mesure qui conviennent à l'instru- 
ment aveugle d'un bienfait. Je comparerais son in- 
fluence vivifiante à celle d'une mère commune dans 
l'ordre de la transmission du péché d'origine. Toute 
femme qui enfante concourt par là même à faire un 



CH. II. — MERITE DE LA MATERNITE I I l 

homme pécheur. Mais si cet homme est conçu dans la 
mort, la responsabilité n'en retombe pas sur ses géné- 
ruteurs immédiats. Leur opération n'est pas la cause, 
mais uniquement la condition requise pour que la mort 
et le péché passent dans le nouvel être, issu de leur 
union. Donc, on ne peut concevoir la maternité spi- 
rituelle de Marie comme un écoulement lég-itime et 
très véritable de sa maternité divàne, sans tenir compte 
des trois vérités que j'indiquais tout à l'heure; et c'est 
pour les avoir ignorées et méconnues que Pusey et ses 
disciples ont si malheureusement ignoré et méconnu 
la Mère des hommes. 

Mais il faut préciser encore notre pensée : car 
l'intelligence exacte de la maternité de grâce est étroi- 
tement attachée à ces notions. Il s'agit de savoir si la 
bienheureuse Vierge est vraiment la Mère des hom- 
mes, parce qu'elle est Mère du Dieu Sauveur; en 
d'autres termes, si par sa maternité divine elle a con- 
couru pour sa part et sa grande part à nous procurer 
cette grâce qui constitue pour nous le principe d'une 
nouvelle vie, la vie surnaturelle, propre aux enfants 
de Dieu. Elle l'a fait, répondons-nous; non pas seule- 
ment parce qu'elle a fourni de sa chair la chair du 
Sauveur, mais parce qu'elle a mérité cette divine fé- 
condité, mais parce que l'Incarnation du Sauveur en 
elle a dépendu de son libre vouloir, mais parce qu'elle 
a coopéré en qualité de mère et par ses actes de mère 
à l'immolation qui nous apportait la vie. Voilà dans 
quel sens la maternité de grâce sort de la maternité 
de nature, et comment la bienheureuse Vierge étant la 
Mère de Dieu devient notre mère à tous (i). Donc, 



(i) Jésus-Christ est notre frère, non pas seulement parce qu'il est né 



112 L. II. BASES DE LA MATERNITE SPIRITUELLE 

expliquer le comment delà maternilé de grâce, c'est 
mettre ces différents points en lumière, et montrer qu'ils 
sont vraiment inséparables de la maternité divine telle 
que les Saints, les Pères et l'Eglise elle-même nous 
l'ont toujours représentée. 

•II. — Disons tout d'abord que, si Marie n'est pas 
la mère d'un homme vulgaire, mais de l'Homme- 
Dieu, Sauveur et Rédempteur de la famille humaine, 
elle le doit, après la munificence divine, à ses propres 
mérites. Que la sainte Vierge ait dans un sens très 
juste mérité d'être choisie pour être Mère de Dieu, 
c'est une vérité trop commanémant reçue parmi les 
théologiens et les Pères pour qu'on puisse raisonna- 
blement la révoquer en doute. 

Voulez-vous des preuves de cet accord, lisez ces 
quelques témoig-nag'es entre mille : « C'est à bon droit, 
écrit saint Ambroise, que Marie seule est saluée pleine 
de grâce : car elle seule a obtenu du ciel une grâce 
que personne autre n'a mérilée, celle d'être remplie 
de l'Auteur de la g-râce w (i). A la même époque, 
saint Jérôme aurait écrit dans le même sens à la vierge 
Eustochium : « Ayez toujours Marie devant les yeux; 
Marie, dont la pureté fut si grande qu'elle mérita 
d'être la Mère du Seig-neur » (2). Même affirmation 



comme nous d'une femme, et que celte femme est devenue par son 
très spécial concours à notre sanctificalioa la mère de nos âmes: mais 
encore parce que nous sommes nés du Père dans l'ordre de la grâce, de 
ce Père, dont il est, Lui, le Premier-né. Le titre de frère de Jcsus, con- 
sidéré seulement à ce dernier point de vue, ne nous autoriserait pas à 
réclamer, sinon d'une façon très impropre, Marie pour mère. Une femme 
ne devient pas au sens vrai la mère des fils ncs d'une autre femme, 
par cela seul que le père de son propre fils est aussi leur père. 

(i) S. Ambros.. Eocpos. in Luc, L ii, n. g. P. L. xv. i556. 

(2) J'avoue n'avoir pu co.itrôler ce texte. 



CH. XI. — MERITE DE LA MATERNITE Il3 

de la part du grand Augustin : « Cette Vierge, qui 
mérita par son amour et par sa foi que le plus saint 
des g-ermes fût formé en elle, le Fils l'a créée pour 
l'élire; il l'a choisie pour en être créé » (i). Et saint 
Pierre Chrysologue, commentant les paroles de l'Ange : 
« Vous êtes bénie entre toutes les femmes; w « oui, 
s'écrie-t-il, elle est véritablement bénie cette Vierge 
qui conserve l'honneur de sa virginité tout en rece- 
vant la dignité de mère; véritablement bénie, parce 
qu'elle a mérité la grâce d'une conception divine et 
porté la couronne de l'intégrité » (2). 

Si nous passons en Orient, ce sont des sentiments 
identiques. « Seule, dit saint Méthode à la Vierge 
Mère, vous avez mérité de partager avec Dieu ce qui 
est de Dieu, vous qui, seule, avez engendré dans la 
chair le Dieu éternellement engendré du Père qui est 
Dieu » (3j. « Oh! que ce monde est magnifique! reprend 
saint Jean Damascène, en parlant de Marie. Quelle 
merveilleuse création dans laquelle s'unissent la beauté 
des arbres chargés de tous les fruits de la vertu, le 
parfum de la chasteté, la splendeur de la lumière, 
tout ce qu'il y a de bon et de bsau ; digne à tous ces 
titres que Dieu, venant chez l'homme, y choisisse sa 
demeure... épris d'une passion d'amour pour celle qui 
l'emporte sur toute créature » (4). 

C'est encore une idée semblable que le pieux abbé 
Ruperl fait exprimer à Marie représentée par l'Epouse, 
dans son Commentaire sur les Cantiques : « Lorsque 
le Roi était sur sa couche, le nard qui m'embaume a 

(i) s. August., de Peccat. merit. et rem., c. 24. P. L. xliv, 175. 
(a) S. Pelr. Ghrysol., serm. i43. P. L. lu, 584. 
(3j S. Method., de San. et Anna. Apud Galland., t. III, p. 816. 
(4) S. Joan. Dam., Serm. 3 in Nativit. B V. M., n. 4P- G. xcvi, 
684. 

LA MÈRE DES HOMMES. — I. — 8 



I l4 L. II. BASES DE LA MATEHNITÉ SPIRITUELLE 

répandu son parfum... Quelle est cette couche du Roi, 
sinon le cœur ou le sein du Père?... Lors donc qu'il 
reposait sur celte couche éternelle, mon nard a exhalé 
son parfum, et comme enivré de cette odeur, il es| 
descendu dans mon sein. Autrefois, repoussé par la 
puanteur qu'exhalait la superbe d'Eve, il s'était éloi- 
g-nc du genre humain ; aujourd'hui, délecté, réjoui 
par la bonne odeur de mon humilité, il revient à lui... 
Rien ne plaît au cœur du Père, du Fils et du Saint- 
Esprit comme ce parfum de l'humilité. O mes amis, 
croyez-le, je le sais par mon expérience... Et celui qui 
m'a créée s'est reposé sous ma tente (i)... Là, dis-je, 
il s'est reposé et y est demeuré neuf mois entiers, et 
la servante dont il était le maître, il s'en est fait le 
fils. Voulez-vous apprendre, ô mes amis, ce que ce 
ce bien-aimé est ensuite devenu pour moi, ce que je 
suis devenue pour lui : Mon bien-aimé est pour moi 
comme un bouquet de myrrhe ; il reposera sur mon 
sein (2), comme il repose dans le sein du Père » (3j. 

Plusieurs écrivains ecclésiastiques semblent ren- 
chérir encore sur ce que nous venons d'entendre. Si 
le Verbe de Dieu ne s'est pas incarné plus tut, si tant 
de siècles S3 soal écoulés, avant qu'il se revêtît de 
notre nalure et devînt l'un de nous, c'est, entre autres 
causes, qu'il n'avait pis trouvé jusque-là, dans la 
longue suite des âges, une femme qui méritât d'être 
sa mère. Ainsi pensait en particulier le disciple et le 
secrétaire de saint Anselme , Eadmer : (< Les siècles, 
a-t-il écrit, succédaient aux siècles, et le fardeau de la 
condamnation primitive pesait toujours sur les hora- 



(i ) Eccli., XXIV, 12. 

(2) Cani . , I, 10. 

(li; Rapert., Cjmnient. in Can'ic, I. r, P. L. ci.xviii, 354, s]. 



MERITE DE LA MATERNITE 



mes, et devenait d'iieiire en heure plus écrasant. C'est 
que la sagesse du Dieu suprême ne trouvait pas, dans 
la masse des hommes, la voie par laquelle il avait 
éternellement résolu de venir au monde pour réparer 
une ruine si lamentable, jusqu'au jour où parut la 
Vierg-e dont nous parlons. Mais dès que le cours des 
générations eut donné cette Vierge à la terre, elle y 
resplendit d'un tel éclat de vertus que la divine Sagesse 
la jugea parfaitement digne de l'introduire elle-même 
dans le monde, soit pour eîTacer la faute de nos pre- 
miers ancêtres et celles qui l'ont suivie, soit pour y 
renverser l'œuvre du diable, son perpétuel ennemi. 
Qui donc pourra méditer ces merveilles, sans estimer 
digne de toute louange celle qui, de préférence à tant 
d'autres, a mérité à' èive la médiatrice de si ineffables 
biens » (i)? 

A ce texte d'Eadmer ajoutez ces belles paroles adres- 
sées à Marie par saint Anselme, son illustre maître : 
« Tige bienheureuse , racine sacrée... vous seule, 
pleine du Saint-Esprit, avez mérité de concevoir vierge 
un Dieu, de porter vierge un Dieu, d'enfanter vierge 
un Dieu » (2). 

Ajoutez encore l'explication mystique donnée par 
saint Bernard sur la fontaine qui arrosait toule la 
surface du paradis. Le saint voit dans cette fontaine 
le Verbe vivant et vivifiant. Or, « ce fleuve est des- 
cendu par un aqueduc, non pas certes pour déver- 
ser sur nous toute la plénitude de la source, mais 
po'.ir eii épancher dans nos cœurs desséchés les filets 
vivifiants, plus abondamment chez ceux-ci, moins 



(i) Eadmer, de Excellent. V. M., c. 9. P. L. clix, 674. 
(2) S. Aaseltn., Or. 56 (al. 55,. P. L. clvui, 9G2. 



ii6 



BASES DE LA MATERNITE SPIRITUELLE 



chez ceux-là. L'aqueduc a la plénitude, mais en sorte 
que les autres reçoivent de la plénitude, et non la 
plénitude elle-même... Vous avez compris,, si je ne 
me trompe, quel est cet aqueduc qui, prenant au 
cœur du Père la plénitude même de la source, l'a 
amenée jusqu'à nous, sinon tout entière, au moins 
dans la mesure où nous pouvions la recevoir; car 
vous savez à qui il a été dit : Je vous salue, pleine de 
grâce... Mais comment notre aqueduc a-t-il été capa- 
ble d'atteindre une source si prodigieusement élevée? 
Comment, je vous prie, si ce n'est par la véhémence 
de ses désirs, par la ferveur de sa dévotion, par la 
pureté de sa prière... Toutefois, ce n'est pas seulement 
par sa prière que Marie pénètre les cieux, mais par 
sa pureté qui, suivant le mot du Sage, rapproche de 

Dieu (i)... par sa charité toute brûlante par son 

incomparable humilité... C'est ainsi qu'elle s'élève 
au-dessus du genre humain, qu'elle monte jusqu'aux 
Ang-es, qu'elle dépasse enfin toute créature céleste : 
car il faut qu'elle puise au-dessus des Ang-es cette 
eau vive qu'elle répandra sur les hommes » (2). 

Ou'est-il besoin maintenant de faire appel aux té- 
moignag-es de la sainte Liturg-ie? Et pourtant, comme 
elle affirme de partout ce mérite de la divine mater- 
nité ! C'est ici l'Eg-lise g-recque qui, dans ses chants 
sacrés, nous propose la bienheureure Vierge « comme 
la seule digne des divins prodig-es ; la seule digne 
d'avoir été faite Mère de Dieu » (3). « Le Fils, incréé 
comme le Père, dit-elle à Marie, a découvert en vous 



(i) Sap., VI, 20. 

(2) S. Bernard., Serai, de Aqaaedactu, n. 3-5, 9 P. L. clxxxiii, 
4'jo, sqq. 

(3) Men., die 20 Jan.,od. 7; die 26 oct., od. 4- 



CH. II. — MERITE DE LA MATERNITE II7 

la raison de prendre une nature semblable à la nôtre: 
car il vous a trouvée, vous seule, resplendissante 
d'une pureté sans égale parmi les créatures » (i). 
« Inclinez les cieux, chante encore la même Eglise au 
Sauveur, et descendez parmi nous. Voici, ô Verbe, 
que votre trône est orné... Et le Christ, ô Sainte Mère, 
le Christ sê-V/m/^ par voire beauté plus qu'immaculée, 
a fait sa demeure de choix dans votre sein virginal, 
afin de libérer le g"enre humain du joug de ses pas- 
sions, et de lui rendre le don de la beauté origi- 
nelle )) (2). « Dès que le céleste Époux, ô fiancée de 
Dieu, notre souverain, vous eût rencontrée, vous, rose 
parmi les épines, fleur très odorante des vallées, lis 
immaculé dans sa blancheur, il s'unit à vous, embau- 
mant le monde entier de ses parfums » (3). 

Là, ce sont les Coptes qui chantent de leur côté : 
« Salut, ô lit nuptial, lit tout ruisselant de lumière, 
où le véritable Epoux s'est uni à l'humaine nature. 
Grande est la gloire de Marie par-dessus l'honneur de 
tous les Saints, puisqu'elle a mérité de recevoir en 
elle le Verbe de Dieu » (4). Ce sont les Maronites qui 



(i) s. Joseph Conf., inMen., ly mart , od. i, de S. Alexio, in clau- 
sula. Voyez dans Pelau {de Incarn., 1. i>, c. 17, | 56) un texte analo- 
gue d'un ancien Père. « Autrefois, avant la création du monde, le mys- 
tère avait été prédestiné dans les éternels conseils. Mais, jusqu'à la Très 
Sainte Marie, Dieu n'avait pas rencontré dans le monde un sanctuaire 
où rincarnation du Dieu fait homme pût dignement sopérer. A ptine 
le Verbe eul-il trouvé cette Vierge, qu'il prit chair en elle » . Pelau pré- 
tend avoir tiré le texte de la Panoplie d'Enthymiu^; je n'ai pas su l'y 
découvrir. 

(3) Theophan., in Men. die 2^ mart ,od. 8. 

(3) Men., die 10 feb., od. 6. Cf. 23 mart., od. 3 ; i5 oct.,od. 18. 

(4) Theotoch. Tetrast 1-6, p. io3 (ex. Passaçlia, de Immaculato 
conceptu). Je confesse inçénument que je n'ai pas compris cette réfé- 
rence. Chez les Grecs, on donne le nom de Ôecto'/j.?. à la dernière 
strophe des hymnes liturgiques; strophe qui contient une louange ou 
prière à la Viirs;e, lors même que la matière des hymnes porte sur 
d'autres sujets, par exemple, sur tel ou tel saint. 



Il8 L. II. BASES DE LA MATERNITE SPIRITUELLE 

dans leur Office disent à Marie : « Bienheureuse êtes- 
vous, puisque vous avez mérité de devenir une mère 
pour le Fils du Très-Haut w(i). 

Il appartenait à l'Eg-lise romaine de proclamer en- 
core plus souvent et plus haut dans ses prières litur- 
giques le mérite de sa Reine. « Réjouissez-vous, Mère 
du Christ, parce que vous seule, ô Vierge toute débon- 
naire, vous avez mérité une dignité si haute qu'elle 
vous place tout près de la sainte Trinité « (2). Elle nous 
y fait réclamer l'intercession de celle « par qui nous 
avons mérité de recevoir l'auteur de la vie, Jésus- 
Christ, Notre Seigneur » (,^). Et, quand Jésus sort 
du tombeau, elle entonne cet hymme triomphal : 
« Réjouissez-vous, Reine du ciel, parce que celui que 
vous avez mérité de porter est ressuscité selon sa 
promesse » (4). Terminons par un beau texte du 
Missel mozarabe : « Seule, après le ciel, Marie a mé- 
rité de porter Dieu ; seule elle a mérité d'être vierge 
après l'enfantement ; seule elle a mérité l'Homme- 
Dieu; hœc sola nierait Deum et hominem » (5). Ai-je 
trop prodigué les citations, je ne le crois pas. Quel- 
ques textes isolés pourraient aisément s'interpréter 
dans un sens impropre ; mais il est impossible que 
cette masse de témoignages s'explique, si la bienheu- 
reuse Vierge n'a pas véritablement mérité son titre de 
Mère de Dieu. 



(i) Offic. Maronit., p. ho'} [Tbid). 

{:>.] Qiiod sis Sanctae Trinilatis sessione proxima. Thesaur. hrjiimoi., 

t I, p. ;i46. 

{3j Orat. post complet., a Nativ. Dom. 
(4) Regina coeli laetare. 

Quia quem nieriiisti portare. . . 
(5) Miss. Mozar , t. J, p. 34; l. Il, p 37/4. l'resque tous ces textes 
liturgiques sont empruntés au P. Passaglia, de Iininac. D. V. Con- 
Cepiu., t. Jl(, p. 1236, sqq ; col pp. ibiC), ia45, etc. 



CH. II. — MERITE DE LA MATERNITE IIQ 

III. — Une autie question se pose naturcllomenl 
ici: de quel mérite s'ag"it-il, car il en est de plus d'une 
sorte? Assurément, on ne peut dire que la Sainte 
Vierge ait mérité la substance même de l'Incarnation 
du Verbe; je parle du mérite proprement dit, du 
mérite de condignité. C'est un axiome en théolog-ie 
que le principe du mérite ne peut tomber sous le 
mérite : car ce principe serait à la fois effet et cause : 
effet du mérite, puisqu'il en serait le prix; cause du 
mérite, puisqu'il en serait la source. Voilà pourquoi 
nul homme n'a jamais pu mériter sa première grâce; 
et c'est aussi pourquoi l'Incarnation, premier principe 
de la grâce en vertu de la([uelle nous posons des actes 
méritoires, n'est d'aucune manière un fruit du mérite. 
D'ailleurs, l'Incarnalion du Verbe est une grâce infinie 
dans son ordre, puisque c'est une union dans l'être 
personnel entre la nature humaine et le Fils éternel de 
Dieu; elle est encore d'une valeur sans limites, puis- 
qu'elle va de sa nature au relèvement de toute la fa- 
mille humaine. Donc, il est manifeste qu'elle dépasse 
tout mérite limité dans sa valeur, c'est-à-dire, tout 
mérite d'une pure créature (i). Donc, « la très sacrée 

(i) s. Thom., 3 p , q. 2, a. ii. 

La thèse pourtaut ne va pas sans objections. En voici trois que je 
prends à l'endroit indiqué de la Somme, et que je rapiporle avec les ré- 
ponses. Première objection. L'Incarnation présupposait des mérites: 
car la Glose (au psaume xxxii, 22; en fait honneur aux prières et au 
mérite des Prophètes. Rt'ponse : 11 n'est queslion que d'un mérite im- 
proprement dit : « les saints de l'ancienne Loi méritèrent, il est vrai, 
l'Incarnation par leurs désirs et par leurs prières, mais c'était mérite de 
pure convenance. Il convenait, en effet, à la divine bonté d'écouler les 
vœux de ceux qui lui obéissaient ». Abraham, le père des croyants, 
entendit de la bouche de Dieu cette conso'ante promesse : « Parce que 
iu us fait cela, et que pour m'obéir tu n'as pas é[)argné ton fils uni- 
que . . voici que toutes les nations seront bénies dans la postérité, in 
seminc iuo » (Gen , xxn, 16-18). La récompense promise et méritée n'é- 
tait pas tant la naissance du Vcibe incarné que l'honneur [ our Abra- 
ham de l'avoir parmi ses descendants. 

Deuxième objection. Quiconque mérite une chose mérite ce sans 



120 L. II. BASES DE LA MATERNITE SPIRITUELLE 

Vierge n'a pas strictement mérité l'Incarnation; mais, 
l'Incarnation présupposée, elle a mérité qu'elle se fît 
par elle, non pas d'un mérite de condiffnité, mais d'un 
mérite de congriiité, en tant qu'il convenait que la 
Mère de Dieu fût une vierge parfaitement pure et 
parfaitement sainte (i). » 

Méditons ces derniers textes pour en saisir la signi- 
fication précise. La Très Sainte Vierge n'a pas, au sens 
le plus strict du mot, mérité sa maternité divine, non 
seulement en tant qu'elle renferme l'Incarnation du 
Fils, mais même en tant qu'elle la présuppose indé- 
pendante de tout mérite (i). C'est que le mérite stric- 
tement dit, le mérite de condiffnité, ne va pas sans 
une certaine égalité entre l'acte méritoire et la récom- 
pense dont il est divinement payé (2). Or, nous le 
savons, la dignité de Mère de Dieu l'emporte excellem- 
ment sur la plus haute récompense promise aux mé- 
rites condiffnes d'une créature, je veux dire sur l'aug- 

quoi celte même chose ne saurait être obtenue. Or, d'un côté, les an- 
ciens Pères ont mente la vie éternelle; de l'autre, ils ne pouvaient entrer 
en possession de cette vie que par l'Incarnation du Verbe. Donc... Ré- 
ponse : « Il n'est pas vrai que tout ce que présuppose la possession de 
la récompense méritée soit objet de mérite. 11 y a des choses, en effet, 
qui sont, non seulement présupposées pour la récompense, mais encore 
pour tout mérite; par exemple, la divine bonté, sa grâce et la nature 
même de l'homme. Pareillement, le mystère de l'incarnation est le 
principe de tout mérite, car il est écrit : De sa plénitude nous avons 
tout reçu (Joan., i, lOj ». 

Troisième objection se rapportant directement à Marie. L'Eglise 
affirme par ses chants « qu'elle a mérité de porter le Seigneur de toutes 
choses » : ce qui manifestement s'est fait par l'Incarnation. Réponse. 
« La B. Vierge a mérité de [)orter le Seigneur, non pas iju'tUe a.t mé- 
rité l'Incarnation prise en elle-même, mais parce qu'avec le secours de 
la grâce elle a mérité le degré de pureté et de sainteté qui convenait 
pour une Mèie de Dieu, ut cunj rue posset esse Mater » [l. cit., ad i, 2 
et 3). 

il) S. Thom. , 111 Sent., D. 4, p, 3, a. i, ad 6. 

(2) Dicitur aliquis mereri ex condigno, quando invenilur aequalitas 
inler praemium et meritum, secundum rectam aestimationem ; ex con- 
gruo autem lantum, quando talis aequalitas non invenitur, sed solum 
secundum liberalitalem daiitis munus Iribuitur, quod danlem decet. 
S. Thom., in a Seni.,D. 27, q. i, a. 3. 



CH. II. MERITE DE I,A MATERNITE 121 

menlalion de la grâce et sur la g-loire elle-même ; car 
elle est d'un ordre supérieur, loiiclianl, comme elle le 
fait, aux confins de la divinité. Donc, puisqu'il j a 
mérite et que ce mérite ne peut être le mérite de con- 
dignité, c'est un mérite de congriiilé. D'une part, il 
convenait à la divine bonté de choisir pour mère à son 
Fils une vierg-e riche de si ineffables vertus, parée 
d'une innocence et d'une pureté supérieures à tout ce 
que nous pouvons concevoir, la plus belle incompara- 
blement de ses images créées; et, d'autre part, il con- 
venait aussi qu'une vierg-e, enrichie de tant de privi- 
lèges et de mérites, n'eût pas d'autre fils qu'un Dieu 
fait homme, s'il plaisait à Dieu de lui donner un fils. 
Ce qui toutefois n'empêche pas Marie d'avoir mérité 
condignenient, je ne dis pas sa première grâce, celle 
de sa conception immaculée, mais le suréminent ac- 
croissement de sainteté qui lui valut, de préférence à 
toute autre, la g-loire de porter dans son sein le Verbe 
incarné (i). 



(i) Il faut l'avouer, les théologiens, dans cette question, ne s'accor- 
dent pas tous avec le Docteur angélique. Il en est qui tiennent que la 
B. Vierge a mérité sa maternité divine d'un mérite de condijnité. On 
en trouvera les noms soit dans Fr. Suarez (t. J, de Jncarn., D. lo, 
sect. 7), soit dans le P. Christophe de Véga. 

Un théologien d'autorité, le P. Viva \Trutina Iheol., P. 11, in pro- 
pos. 26 et 3i e prohibilis ab Alex, viii, pp. 107, 108), regarde celte 
opinion comme très probable; et, chose singulière, il s'appuie pour 
la soutenir sur deux grands théologiens qui l'ont niée, je veux dire 
sur Fr. Suarez et sur Vasquez. Voici comment : deux conditions sont 
requises pour constituer le mérite de condujnité : une proporlion suf- 
fisante entre l'acte méritoire et le bien qui en est le prix ; une pro- 
messe par laquelle Dieu s'est engagé à donner celui-ci, si l'on posait 
celui-là. Pour Suarez (/. c. , il y aurait à la rigueur proportion suffi- 
sante, mais la promesse fait défaut; pour V^asquez, au contraire (in 
m P. D. 28, c. 3), il y a promesse, mais pas de proporlion, tant la 
maternité divine est chose sublime Que fait Viva? il prend de cha- 
cun ce qu'il affirme, de Suarez la proportion, dç Vasijuez la promesse, 
A-t-il réussi dans sa tentative, c'est ce qui me paraît plus que douteux. 
Mais eût-il démontré la vérité de son opinion, ce que nous voulons 
établir dans ce chapitre n'en serait que plus certain, puisque la part 



122 L. II. BASES DE LA MATERNITE SPIRITUELLE 

C'est à dessein que j'ai passé sous silence plu- 
sieurs questions trop subtiles et moins nécessaires 
dont on peut trouver la discussion dans nos ihéolo- 
giens (i). 11 en est une pourtant qu'il n'est pas permis 



morale de la Sainte Vierge à l'œuvre de l'Incarnation s'en accroîtrait 
d'autant. 

Un mot encore sur une autre manière de voir qui est de S. Bonaven- 
ture. Le docteur Séraphique distingue trois genres de mt'rites. Il y a 
le mérite de pure congruitfi, comme e&t celui du pécheur qui par 
ses actes de lOi, d'espérance, de repentir et d'amour, s'est disposé pro- 
chainement à rentrer en grâce avec Dieu. Il y a le mérite de dignité : 
tel est, par exemple, celui d'un juste qui mérite d'être exaucé, lorsqu'il 
prie pour un autre. Il y a enfin le nr.érile de condignité, suivant lequel 
à un acte t'ait dans la charité répond un accroissement proportionr.el 
de grâce et de gloire. A bien considérer les choses, le mérite de dignité 
n'est autre qu'un mérite de congruité, qui serait d'un degré bien ^upé- 
rieur aux ihérites ordinaires du même genre.» Je dis donc, ajoute saint 
B naventure, ces distinctions une fui!^ établies, je dis que la B. Vierge, 
avant l'Annonciation, mcritait d'un mérite de congruité de concevoir 
le Fils de Dieu, parce que l'excellence inefTable de sa pureté, de son 
humilité, de sa liénignité, la faisait apte lidonea) à devenir Mère de 
Dieu. Mais, à l'Annonciatic n, quand elle eut donne son assentiment au 
message angclique, et que le Saint-Esprit fut descendu sur elle avec la 
surabondance de sa grâce, elle ne mérita plus seulement d'un mérite de 
congruiti', mais d'un mérite de dignité, d'être couverte et fécondée par 
la Vertu du Très-Haut. Mais, quant au mérite de condignité, elle ne 
l'eut jamais, ni ne pouvait l'avoir; et cela pour deux raisons : d'abord 
parce que le privilège d'clre Mère de Dieu surpasse tout mérite ; et de 
|j1us parce qu'il est le fondement de tous les mérites de la glorieuse 
Vierge. Soit donc qu'un Dieu se fasse homme, soit qu'une femme 
devienne Mère de Dieu, l'une et l'autre merveille est au-dessus de l'état 
dû à une simple créature (de quelque mérite qu'on la suppose ornée"; et, 
par conséquent, l'un et l'autre est purernent œuvie de bénignité ». S.Bo- 
navent., in ill, D. iv, a. a, q. 3. On le voit, c'est, à part la diversité 
de certaines exiires-ions, la doctrine même de saint Thomas d'Aquin.et, 
nous pouvons l'ajouter, d'Albert le Grand. (Çuaest. super 3Iissus est, 
q. i4". Opp , t. XX. p. ijô). 

(i) Une de ces qucatious est de savoir si la Sainte Vierge aurait pu 
mériter d'un mérite de condignité sa maternité divine, s.ins mériter aussi 
de condigno l'Incarnation. Il semble, en eflet, que ce dernier point est 
renfermé dans le premier. Car, si la Vierge a mérité de condigno d'être 
Mère de Dieu, elle a dû mériter que Dieu naquît d'elle; et par conséquent 
(]u'il se fit homme. En d'autres termes, on dirait : Elle a mérité d'être 
Mère de Dieu; donc elle a mérité de produire eu sa chair THomme-Dieu; 
donc elle a mérilé que ce composé théandrique vînt à l'existence : ce qui 
n'e.->t autre chose que le mystère même de l'Incarnation. Voici la solu- 
tion donnée par Suarez [de Incarnat., t. I, D. lo sect. 7, in fine) ; Ce 
mérite de la maternité divine peut être considéré d'une double n:auière. 
D'abcrd, absolument, indépendamment de toute hypothèse. De celte 
manière il renferme nécessairement le mérite de l'Incarnation ; car, si 
la B. Vierge peut, à raison de ses mérites, exiger en quelque sorte que 



CH. II. MERITE DE LA MATERNITE I2Ù 

d'omettre. On pourrait objecter que les témoii^na^es, 
empruntés soit aux saints Pères, soit à la Liturg'ic de 
l'Ég-lise, ne démontrent pas la doctrine que nous 
avions à prouver. C'est que le niéiite dont ils [)arlcnt 
peut s'entendre dans une signification toute dilïerente. 
Ne dit-on pas, en effet, que telle ou telle personne, à 
raison de sa beauté, de ses qualités purement natu- 
relles, de la fortune qui lui doit échoir, mérile d'être 
choisie pour épouse? C'est l'exemple qu'on emploie 
communément. En voici un autre plus en rapport 
avec l'ordre surnaturel. Un enfant qui meurt au sorlir 
des eaux du baptême /^î^ViVe d'entrer au ciel; et pour- 
tant quels actes méritoires a-t-il librement posés? 

Je le confesse, le nom de mérite a parfois celte lar- 
geur de signification. INIais qu'on veuille bien relire 
les textes sur lesquels nous nous sommes appuyés, et 
l'on sera bientôt convaincu que le mérite y garde un 
sens moins impropre : car c'est principalement aux 
vertus de Marie qu'ils attribuent une préférence si 
glorieuse pour elle. Ne me demandez pas à quelles 
vertus? C'est à toutes sans exception. Pourtant, lors- 
qu'on vient pour ainsi dire au détail, les Pères en font 
honneur tantôt à sa très virginale pureté, tantôt à son 
humilité, tantôt à sa foi, tantôt à la charité dont elle 



Dieu se fasse homme en elle, et cela, absolument, sans hypothèse préa- 
lable, elle doit cxii^er aussi qu'il se fasse homme ; ce deruier m^slere 
étaiil renfermé dan> le j'ieinier, comme on le disait tout à Ihcure. Mais 
le même mirite de la maternité civiue peut C-tre considéré sous la con- 
dition que Uieu doive prendre noire chair; et, de celte façon, le mérite 
de la maternité se distint;r.erait du mérite de l'Incarnalioii, puisqu'd en 
présupposerait la réalité future. Un exemple fera comprendre la chose. 
Supposez qu'un prince, devant venir dans une ville, un citoyen ait mé 
rite qu'il choisît sa maison pour demeure, de préférence a toute autre, 
cet homme n'aura pas mérité la venue du prince ; mais d aura mérité la 
circonstance qui la prébU()pose, c'est àdire l'honneur de le recevoir à 
son foyer, quand il sera venu. 



124 L. II. BASES DE LA MATERNITÉ SPIRITUELLE 

brûlait au cœur (i);et cette diverg-ence, qui d'ailleurs 
n'est qu'à la surface, n'a pas lieu de nous surprendre. 
C'est que chacune de ces vertus est nécessaire dans 
une Mère de Dieu; c'est que chacune aussi, prise en 
particulier, brille d'un tel éclat en Marie qu'on ne 
peut la contempler sans juger qu'elle lui doit sa qua- 
lité de mère. 

Ne croyons pas, du reste, que ses vertus seules 



(ï) s. Fortunat. par exemple, appuie tout particulièrement sur hi 
pureté virginale de Marie : 

Virginitas felix quae partu est die^na Tonanlis, 
Quae meruit Dominum progenerare suum. 

Venant. Fortunat., Miscellan., 1. viii, c. 6. De Virjinitate. P. L. 
LXXXVIII, 268. 

On connaît la préférence donnée par saint Bernard à l'humilité sur la 
virginité. « Dieu, comme elle le proclame elle-même, a regardé l'humi- 
lité de sa servante. Marie lui a plu par sa virginité, mais c'est par l'hu- 
milité qu'elle a conçu; d'où résulte cette conséquence que, si la virgi- 
nité de sa mère fut si agréable à Dieu, ce fut un effet de l'humilité ». 
S. Bernard., liom. i super Missus est, n 0. 

« Alors que tout était repos et silence dans la Vierge; repos et silence 
d'une chair que ne troublait ni révolte ni convoitise : repos et silence de 
tout mouvement désordonné de la malice, alors, dis-je, que ce grand 
silence règne dans la Vierge, la Parole toute-puissante du Père ne se 
tait pas; elle descend des régions célestes (Sap , xviii, i4) et trouve 
une demeure toute préparée dans les entrailles de Marie. Car c'est pré- 
parer la demeure du Verbe de Dieu que de garder le silence... Or, la 
Vierge observ.it un triple silence; mais c'était le second des trois qui 
plaisait davantage au Verbe tout-puissant. Le premier était l'effet de la 
virginité, puisque c'est elle qui ré[)rimait totalement dans la chair le 
tumulte des passions. Le dernier résultait de la charité ; car cette ad- 
mirable charité de Marie suffisait à établir en elle une paix incompatible 
avec le plus léger trouble. Quant au second, l'humilité le conservait 
dans cette àme paisible, l'humilité, gardienne de l'excellence virginale, et 
protectrice de la charité contre les assauts de l'orgueil qui fait naître le 
péril de la grandeur même des vertus... N'esl-il pas écrit de Dieu 
qu'il résiste aux superbes, et donne la grâce aux humbles? Si la grâce 
est le partage des humbles, quelle surabondance n'en dut pas avoir 
celle qui, surpassant incomparablement tous les antres par l'éminence 
de sa dignité, dépassait encore incomparablement tout ce qui est hum- 
ble par son humilité? Voilà donc que le flot de la divinité descend tout 
entier dans cette vallée creusée par l'humilité virginale... Et de celle 
inondation de la pluie céleste, emplissant jusqu'aux bords l'abîme pro- 
fond de l'humilité de Marie, s'est formée dans notre Vierge la source 
qui jaillit jusqu'à la vie éternelle... El de celte source sont arrosés et 
fécondés les jardins des aromates, je veux dire les cœurs des Saints, ces 
cœurs tout parfumés de l'odeur des vertus w. Adam. Persen., in Ma- 
riali. Serm. 1. P. L. ccxi, 700, 706. 



CH. II. MÉRITE DE LA MATERNITE 125 

aient préparé la Sainte Vierge à la maternité divine. 
Nous savons quelle admirable somme de privilèg-es 
elle a reçus avant tout mérite personnel, et plus tard, 
indépendamment du même mérite, pour élre la digne 
Mère du Sauveur. Cette double préparation, ou ce 
double mérite, l'un provenant de la Vierge, sous la 
motion de la grâce, l'autre du seul Esprit de Dieu, 
l'Église les rappelle dans une de ses oraisons les plus 
familières : « Dieu tout-puissant et éternel qui, par la 
coopération du Saint-Esprit, avez préparé le corps et 
l'âme de la glorieuse Vierge-Mère Marie pour qu'elle 
méritât d'être la digne demeure de votre Fils; don- 
nez-nous », et le reste (i). 

Ailleurs, j'ai plus d'une fois rappelé l'axiome si fa- 
milier aux Pères, suivant lequel Marie dut concevoir 
le Fils de Dieu dans son esprit et dans son cœur, 
avant de le concevoir dans sa cliair(2). Qu'est-ce à dire, 
sinon que ces deux conceptions se tiennent; la con- 
ception dans la chair présupposant la conception par 
l'esprit, et la conception par l'esprit appelant après 
elle la conception suivant la chair. D'où nous devons 
de nouveau conclure que la Très Sainte Vierge a mé- 
rité sa maternité ; en d'autres termes, que son mérite 



(i) Oraison du Bréviaire à la suite des Complies, à partir de la fête 
de la Très Sainte Trinité. 

(2) Axiome qui se présente encore sous cette autre forme : l.a Vierge 
a d'abord conçu le Christ par sa foi, par son humilité, par sa pureté 
immaculée. 

Abraham a mérité de congruo que le Messie naquît de sa race ; sa 
descendante, la B. Vierge, a mérité de porter elle-même le Messie dans 
fes entrailles. Qui ne voit l'immense intervalle qui sépare le privilège 
de l'un du privilège de l'autre, bien que le grand patriarche doive à sa 
foi dans la promesse divine d'être appelé Père des croyants ? Aussi bien 
les mérites de Marie sont-ils presque à l'infini supérieurs à ceux d'A 
braham, comme sa dignité de Mère du Christ l'emporte sur celle d'an- 
cêtre du Christ. 



126 L. II. BASES DE LA MATERNITE SPIRITUELLE 

fut la condition requise de Dieu pour que le Verbe 
s'incarnât dans ses chastes entrailles. 

Voici, pour finir, uu passage d'un ancien auteur 
ecclésiastique où ces idées sont rendues avec une re- 
marquable onction. « Donc, Marie a été faite Mère de 
Dieu en vue des pécheurs. Parce qu'il était impossible 
de trouver dans la famille humaine une personne plus 
chaste, plus sainte, plus humble qu'elle, c'est ajuste 
titre que celui qui ne voit ni ne peut voir rien de plus 
chaste, de plus saint, de plus sublime au-dessus de lui, 
l'a choisie pour une si excellente dignité ; car est-il 
chose plus grande que d'enfanter de sa chair, en demeu- 
rant perpétuellement vierge, un Dieu fait chair,? Or, 
cette excellence Dieu l'a conférée à la Vierge Marie, 
parce qu'il Ta vue plus que toute créature adhérer à 
lui par la double pureté deson cœur et de son corps. 
O l'heureuse adhérence qui colle en quelque sorte à 
celui qui seul est véritablement, qui seul est souveraine- 
ment, qui ne manque jamais à la créature sincèrement 
unie de cœur avec lui ! Donc, ô notre pieuseDame, parce 
que vous vous êtes attachée à lui, lui de son côté s'est 
attaché à vous, et de la manière la plus douce entre 
toutes. En efFet, quoi de plus doux que les rapports 
d'une mère à son fils, d'un fils à sa mère » (i)? 

Ainsi tombe déjà l'objection qu'on nous o[)posait 
dès l'abord. Non, ce n'est pas par hasard que la bien- 
heureuse Vierge est devenue Mère de Dieu; ce n'est 
pas un concours purement physique qu'elle a prêté 
au Saint-Esprit pour une œuvre si merveilleuse. Avant 
de concevoir Jésus Christ dans sa chair, elle l'avait 
par l'excellence de ses mérites conçu dans son cœur ; 



(i) Tractai, de Concept. B.M. V., n 23. P. L. ci.ix, 3i2. 



\ 



en. II. MEUITE DE LA MATERNITE I27 

et cette conception suivant 1'e.sprit appelait la con- 
ception de nature. 

Il importe peu que Marie n'ait pas su d'avance où 
la mèneraient ses mérites. Que d'âmes simples ignorent 
une foule de biens par lesquels il plaît à la divine mu- 
nificence de récompenser leur fidélité! Donc aussi, de 
ce chef seul, nous pouvons et nous devons remercier 
Marie de nous avoir donné le Dieu Sauveur et par lui 
toute grâce. Sa libre volonté ne fut pas étrangère au 
don de Dieu, puisqu'elle prépara la voie par laquelle 
Dieu avait résolu de faire entrer son Fils dans le monde; 
une voie sans laquelle il ne fût pas venu sauver le 
genre humain, dégradé et perdu. A côté de son con- 
cours physique je vois son concours moral, et de celui- 
ci dépend celui-là. Donc, encore une fois, nous lui 
devons en toute vérité le Sauveur et, dans le Sauveur, 
toutes les grâces qui nous sont venues par lui. Donc, 
c'est tout un pour elle d'enfanter le Sauveur et d'être 
notre mère (i). Voilà ce qui ressort déjà de la consi- 
dération de son mérite, et ce qui paraîtra plus claire- 
ment encore, quand nous aurons médité le consente- 
ment donné par elle, à l'Incarnation du Verbe de 
Dieu. 



(i) Per meritam Virginis inclinantis ad se Deurrij ut assumeret car- 
ne.n nostram, inchoata est concalcatio satanae et reparalio nostra, et 
perDeum iiicaruatiim consummata est, S. Bernardin, Seneos ,Serm. 3 
de glor. noniine Mariae, a 2, c. 2.0pp., t. IV (Lugduni, i55o),p. 83. 



CHAPITRE III 



Le consentement donné par la bienheureuse Vierge à l'Incarna- 
tion du Fils de Dieu. — Comment il était requis pour l'ac- 
complissement du mystère ; — Et comment cette nécessité ne 
mettait pas en péril la réalisation du plan divin. 



I. — La bienheureuse Vierg-e a mérité àc concevoir 
et d'enfanter au monde le Sauveur du monde. C'est là 
pour nous, on vient de le voir, une raison péremp- 
toire de faire remonter jusqu'à elle les grâces de salut 
et de vie que le Verbe fait chair a répandues sur la 
famille humaine. Mais parmi tant de mérites il en est 
un qui, plus que tous les autres, nous donne ce droit. 
C'est V acquiescement au message ang-élique, le Jiat 
prononcé par la Vierge, après avoir entendu les pro- 
positions divines. Je ne considère pas maintenant cet 
acte au point de vue du mérite, encore qu'il paraisse 
à saint Bernardin de Sienne d'un prix hors de toute 
mesure et comme infini. Non, je ne veux regarder ici 
que le consentement en lui-même. 

A rencontre des autres mères, Marie sait d'avance 
et parfaitement quel est celui dont elle doit être la 
mère ; elle sait pourquoi il vient, ce qu'il a mission 
de faire et comment il remplira sa mission. De science 
certaine elle connaît que c'est le Fils éternel de Dieu, 
le Saint par excellence, le Messie promis dès l'origine 
des âges, le Libérateur tant de fois annoncé par les 



en. III. — CONSENTEMENT DE LA SAINTE VIERGE 1 29 

prophètes et si long-temps attendu ; le Dieu qui va 
s'incarner pour racheter les hommes et les vivifier par 
l'effusion de son sang-. Les paroles de l'Archange et 
l'intellig-ence qu'elle avait des divines promesses ne lui 
permettent pas de l'ig-norer; comme elle ne peut igno- 
rer, non plus, les douleurs qui seront pour elle-même 
l'accompagnement et la conséquence d'une si mysté- 
rieuse et sublime maternité. 

« Voilà, lui dit Gabriel, que vous concevrez dans 
vos entrailles, et que vous enfanterez un Fils, et vous 
l'appellerez Jésus. Et il sera grand, et il sera appelé 
le Fils du Très-Haut, et le Seigneur Dieu lui donnera 
le trône de David son père, et il régnera sur la maison 
de Jacob éternellement. Et son règne n'aura pas de 
fin » (i). Pouvait-on lui révéler plus clairement la 
nature du Fils dont on lui propose, au nom de Dieu, 
d'être la mère: Fils du Très-Haut, Sauveur, descen- 
dant de David, roi d'Israël, tous les caractères du 
Messie. Encore une fois, dans cette révélation, la 
Vierge, à la lumière surnaturelle qui l'éclairé, non pas 
seulement sur les paroles angéliques, mais sur les 
oracles des prophètes, voit se dérouler par anticipation 
toute la vie de celui qui, si elle y consent, doit prendre 
chair en elle. 

Je ne dis pas que dès lors elle connaisse explicite- 
ment tous les faits particuliers et toutes les circons- 
tances du mystère; mais elle en a sous les yeux le prin- 
cipe, la nature et la fin, ce qu'on en peut nommer la 
substance et les principaux actes. Est-il possible de 
s'imaginer qu'elle ait eu moins de clartés que les 
prophètes, elle la Reine des prophètes ; elle à qui 



(1) Luc, I, 3i, sqq. 

LA MÈHE DES HOMMES. 



l3o L. II. BASES DE LA MATERNITE SPIRITUELLE 

l'Archange ouvre une vue si claire sur l'Incarnation 
du Verbe; elle qui, bientôt, exposera si divinement 
dans son Cantique les desseins et les dons de Dieu ; 
moins de clarté même que sa cousine Elisabeth et que 
Jean le précurseur, encore renfermé au sein de sa 
mère, ou que Zacharie son père ; que ces vieillards 
enfin qui salueront bientôt en Jésus la lumière du 
monde et prédiront si vivement les contradictions 
dont il sera l'objet ? Or, cette Incarnation du Verbe 
qui doit nous apporter le salut et la vie, sans laquelle 
nous demeurons éternellement dans la servitude et la 
mort, Dieu veut non seulement qu'elle se fasse dans 
une vierge consciente de tout le mystère, mais encore 
qu'elle dépende de son consentement : de telle sorte 
que l'existence du Sauveur et, par conséquent, notre 
salut et notre vie soient attachés à l'assentiment vo- 
lontairement et librement donnés par cette vierge. 

C'est, en effet, une chose bien remarquable de voir 
la conduite si différente tenue par Dieu dans la créa- 
tion du premier homme et dans la production de 
l'homme par excellence, son Verbe incarné, le Christ. 
Là, Dieu paraît seul. Faisons l'homme, dit-il, à notre 
image et ressemblance (i). Il y a ce que nous n'avons 
pas vu dans la création des autres êtres, comme un 
conseil préalable : « Faisons l'homme » ; mais un con- 
seil où Dieu ne consulte que lui-même, puisqu'il n'a 
lieu qu'entre les personnes divines. Elles seules, en 
efl^et, délibèrent: car c'est uniquement à leur image et 
ressemblance que l'homme sera formé. Pas d'autre 
volonté que la leur: ni celle de l'homme qui n'existe 
pas encore, ni celle de l'Ange qui n'est pas convoqué 

(i) Gen , 1, 20. 



en. m. CONSENTEMENT DE LA SAINTE VIERGE l3l 

pour celte auguste consultation, pas plus qu'il n'aura 
sa part dans le chef-d'œuvre à produire. 

Tout autre est le mode de procéder, quand il s'ag-it 
de rappeler l'homme à sa dig-nité première. Dieu, du 
haut de son trône, députe un des princes de la cour 
céleste à la Vierge Marie pour l'instruire de ses pro- 
jets, et pour lui demander, au nom du Père, du Fils 
et du Saint-Esprit sa coopération libre au mystère 
qu'il veut accomplir en elle. 

Et la preuve que l'Ang-e est envoyé dans ce but, 
c'est la manière dont il lui parle, et ce qu'il lui dit (i). 
Pourquoi s'abaisser, comme il le fait, devant elle; 
pourquoi lui développer si nettement les conseils du 
Très-Haut; pourquoi descendre jusqu'à lui donner les 
explications qu'elle demande et résoudre les difficul- 
tés qu'elle propose; pourquoi ne regarder sa mission 
finie qu'après avoir entendu l'acquiescement de Marie: 
« Je suis la servante du Seig'ueur; qu'il me soit fait 
suivant voire parole »; pourquoi, dis-je, tout cela, s'il 
vient intimer des ordres absolus, et révéler une œuvre 
que Dieu se réserve d'accomplir, quelle que soit la 
volonté dé sa créature ? A-t-il rien fait de semblable, 
je ne dis plus dans la formation du premier homme, 
mais dans celle de la première femme ? 

Il voulait tirer d'Adam la substance qui servirait 
pour ainsi dire de noyau au corps de sa compag-ne, 
afin de sig-nifier par là un double mystère : le mystère 
de l'union qui doit exister entre l'homme et la femme 
et le mystère plus sacré de l'Eg-lise sortant du Cœur 
ouvert de Jésus-Christ sur la croix. Et tout se fait 
tandis qu'Adam repose dans un sommeil envoyé par 

(i) Ave, gratia plena, Dominus tecum. In hac voce oblatio est, obla- 
tio muneris, non simplex salutationis officium,dit saint Pierre Chrysolo- 
gue. Serm. i^o, de Annunciai. B. M. V. P. L. ui, 676. 



iSa L. II. — BASES DE LA MATERNITÉ SPIRITUELLE 

Dieu, sans que le père des hommes ait eu connais- 
sance préalable ou conscience présente de l'action 
divine. S'il y a un Jiaf, c'est Dieu qui le prononce. Ici 
îe Jiat que va suivre immédiatement l'Incarnation 
du Verbe, est de Marie. Certes la Trinité dit aussi son 
Jiat : comment s'opérerait l'œuvre par excellence de 
Dieu, si Dieu n'en voulait pas l'exécution? Mais le 
fiat divin n'a son effet que dans \ejiat de la Vierge. 
De même qu'il faut au Fils de Dieu, pour être fils de 
l'homme, une double opération, celle de la Vierge qui 
fournit et prépare la matière et celle du Saint-Esprit 
qui l'org-anise et l'anime, ainsi l'une et l'autre opéra- 
tion dépendent d'une double volonté, la volonté di-^ 
vine et la volonté de Marie. 

Et ce n'est pas seulement le message angélique qui 
nous révèle le dessein providentiel. Méditons ]e Jialde 
Marie : lui aussi nous montrera que la Vierge a com- 
pris que ce fia t était un facteur nécessaire à l'Incar- 
nation du Verbe en elle. Pourquoi l'aurail-elle pro- 
noncé, si elle n'avait jugé que Dieu le réclamait de 
son obéissance et de sa foi ? Pourquoi ne lui suffit-il 
pas de se tenir sous la main de Dieu, silencieuse et 
recueillie, quand elle eut entendu l'Ange lui dire ces 
dernières paroles : « Il n'y a rien d'impossible pour 
Dieu »? A son tour, Elisabeth rend témoignage à la 
même vérité. « Bienheureuse êtes-vous d'avoir cru que 
tout ce que vous a dit le Seigneur s'accomplirait en 
vous, » dit-elle à Marie. N'était-ce pas là signifier 
clairement la liaison très étroite entre l'accomplisse- 
ment du mystère et la foi de la Vierge exprimée dans 
son fiat (i)? 

[i) C'est pourquoi^ dès le début de celte seconde Partie, nous enten- 
dions les Pères appuyer avec tant d'insistance sur la foi de la nouvelle 



en. III. — CONSENTEMENT DE LA SAINTE VIERGE 1 3.T 

Aucun auteur peut-être n'a si longuement et si con- 
stamment insisté sur ces idées que l'abbé Guillaume 
le Petit, dans son commentaire sur le Cantique des 
cantiques . Il y revient pour le moins à quatre fois 
différentes, et toujours avec la même abondance et, 
l'on pourrait dire, avec le même charme et la même 
beauté d'expressions. Prenons pour exemple un de 
ces passages : c'est l'adaptation faite à Marie du 
verset où l'époux dit à l'épouse : « Vos lèvres sont 
un rayon qui distille le miel ; il y a sous votre langue 
du miel et du lait » (i). « 11 est permis, dit Guillaume 
en sa paraphrase, de rapporter spirituellement ces 
paroles au temps où la vérité de toutes les prophéties 
et le salut même du genre humain étaient suspendus 
en quelque sorte aux lèvres de Marie. Le Fils de Dieu 
se disposait à répondre aux gémissements des anciens 
justes, qui, depuis tant de siècles, lui criaient jusqu'à 
l'épuisement : Réveillez votre puissance, venez, sau- 
vez-nous (2) ; il allait, dis-je, réveiller enfin cette 
puissance, sortir du Père, et venir dans le monde, non 
pour juger le monde, mais pour sauver le monde (3). 

« C'est pourquoi il députa son envoyé céleste vers, 
la Vierge, dont la chair très pure devait lui fournir ce- 
qu'il unirait à sa personne et ce que, les temps venus» 
il offrirait au Père pour le salut d'un grand nombre; 
il le députe pour lui exposer le mystère de la rédemp- 
tion des hommes, et réclamer d'elle et son consente- 
ment et sa coopération. Car le Tout-Puissant ne vou- 



Eve et sur son obéissance aux paroles de l'Ange, et leur attribuer le 
saint du monde, comme l'incrédulité et la désobéissance de la première- 
Eve étaient pour eux la cause initiale de notre déchéance. 

(i) Gant., IV, 1 1. 

(a) Psal., Lxxix, 3. 

(3) Joan., XII, 47- 



l34 L. II- — BASES DE LA. MATERNITE SPIRITUELLE 

lait pas prendre d'elle celte chair, sans qu'elle-même 
la lui donnât, comme il avait pris à l'insu d'Adam, 
plong-é dans un mystérieux sommeil, ce dont il forma 
la première femme (i). Pour l'honneur de sa future 
mère, il voulut non seulement prendre d'elle sa chair, 
mais aussi la recevoir d'elle. Donc, il lui députa son 
messager Gabriel. Je vous salue, pleine de grâce, le 
Seigneur est avec vous, et vous êtes bénie entre les 
femmes. Voyez avec quelle suavité l'Ang-e s'apprête, 
non pas à lui arracher le consentement désiré, mais à 
le provoquer gracieusement. Voilà, dit-il, que vous 
concevrez un fils, et vous lui donnerez le nom de Jésus, 
comme s'il disait : Vierge, consentez par la foi au 
mystère de laréconciliation du monde; le Seigneur, 
il est vrai, vous a choisie comme l'instrument d'un 
si grand mystère ; mais ce n'est ni à votre insu ni 
contre votre volonté qu'il prétend prendre de vous 
l'hostie de la réconciliation : ce qui manifestement 
sera pour vous un grand mérite, une gloire singulière. 
Donc, avec une foi joyeuse donnez-lui de vous-même 
ce qui doit être sacrifié pour le salut commun. Vous 
croyez, je le sais; mais ce n'est pas assez de croire : 
car on croit de cœur pour la justice, et on confesse 
de bouche pour le salut (2). Si votre bouche n'ex- 
prime pas cette foi, comme il vous a parlé par la 
mienne, le Très-Haut ne recevra pas de vous l'hostie 
du salut. 



(i) Nolebat autem O nnipotens carnem sumere ex ipsa, non danteipsa, 
sicut sumpsit de dormiente Adam, unde formaret Evani. — Ailleurs, 
il dit encore : Polerat incarnationis mysterium celebrare, Maria nest 
ciente, nec senlienle, nec consenliente, nec carnem dante, sicut sumpsi- 
de Adam unde formavit Evam ; sed maluit sumere non tantum ex ipsa, 
sed cl ab ipsa sciente^ senlienje, consentienle et ofTerente, ad cumulum 
gloriae maternae, in Gant., v, a. 

(a) Rom., X, lo. 



eu. m. COiNSENTEMENT DE LA SAINTE VIEKGE I 3Ô 

« Cette parole si douce d'acceptation, dites-la, je 
vous prie : c'est ici le temps de parler et non plus de 
se taire (i). Graig-nez de suspendre le salut universel 
par votre silence ou même de l'empêcher, comme si 
vous teniez pour néant la vérité des prophéties et le 
salut du monde. Voilà que les Anges, amis des hom- 
mes, ont les yeux fixés sur vos lèvres; les saints pa- 
triarches et les prophètes enfermés dans leurs som- 
bres demeures attendent votre parole, comme on aspire 
après la pluie du soir; jusqu'à cette heure toute créa- 
ture gémit comme en un travail d'enfantement dans 
l'attente de cette (rès douce parole. Ah! dites enfin 
ce que vous avez à dire. Vos lèvres, il est vrai, sont 
un rayon de miel, mais un rayon qui n'a distillé jus- 
qu'ici que par gouttelettes le doux suc qu'il renferme, 
alors que vous disiez : Gomment cela se fera-t-il, car 
je ne connais point d'homme ? Le lait et le miel sont 
encore sous votre langue, je veux dire, cette très 
douce parole qui sera du miel poui' les Anges et du 
lait pour les mortels. Afin donc que les Anges et les 
hommes tressaillent de joie, qu'un miel si doux, 
qu'un lait si délicieux ne soit plus sous votre langue, 
mais plutôt sur votre langue... Alors, la Vierge sans 
plus tarder : Voici, dit-elle, la servante du Seigneur : 
qu'il me soit fait selon votre parole. G'est là vraiment 
la parole infiniment agréable que tous, et les Anges et 
les hommes, souhaitaient passionnément d'entendre ; 
c'est le miel et le lait qui étaient sous la langue de 
Marie » (2). 

Cette paraphrase que j'ai voulu transcrire en entier, 



(i) Eccl., m, 7. 

^3) Gulhielm. Parvus, in Cant., iv, ii. 



i3C 



L. II. BASES DE LA MATERNITE SPIRITUELLE 



montre bien la manière de notre ancien commentateur 
du Cantique. On en trouverait d'analogues sur plu- 
sieurs autres versets du même livre (i). Je recomman- 
derais surtout l'interprétation de premier verset : 
« Qu'il me baise du baiser de sa bouche », où Guil- 
laume le Petit voit le consentement donné par la 
Vierge à l'Incarnation du Verbe : car elle présente un 
très beau parallèle, ou, pour mieux dire, un frappant 
contraste entre Eve et Marie (2). 



II. — Point d'exagération dans cette doctrine : elle 



(i) Voir in Cani., i, i ; v, 2; vi, 2; ix, i3. 

(2) On me saura peut-être gré d'avoir mis dans cette note un autre 
passage du même auteur et sur le même sujet, mais sans en faire la 
traduction. Cela pourra donner une idée plus exacte du genre de Guil- 
laume le Petit. Il fait raconter à la Vierge elle-même la scène de l'An- 
nonciation, en commentant ce verset des Cantiques : Ego dilecto meo, 
et dilectus meus mihi... Cant., vi, 2. 

« Recte, adolescentulae, a me polissimum inquiritis quo declinave- 
rit dilectus meus, qui a solio Palris divina dignatione declinavit in hor- 
tum suum, uterum meum. Nulli hoc sacramentum aeque innotuit ut 
mihi, nulli tantum contulit quanlum mihi. Effo dilecto meo ex carne 
mea dedi carnis substantiam, et dilectus meus mihi refudit singularem 
inter homines gloriam ; nempe ad cumulum gloriae mihi quod sibi non 
tantum de me, sed et a me carnem sumere dignatus est. Sumpsit enim 
de Adam unde formavit Evam, sed non ab Adam; non enim Adam de 
se dedil quod illi nescienti et dormienti detractum est. Porro de me 
nesciente et non consenliente carnem sumere noluit, sed quod sumeret, 
me per fidelem et hilarem consensum dare voluit; alque ideo Angelum 
qui me ad fidem mulceret, di^nanter provideque praemisit. 

« Denique hilariter dedi quod de me dignanter sumeret, ipsa utique di- 
gnatione sua fidei devotionem ample remunerans. Quid enim insignius 
praeclariusque mihi conferri poluit quam ut mater Verbi fierem, et hoc 
tam excellenter ut non tantum de me, sed et a me in usum redemptio- 
nis humanae carnem sumere dignaretur ; et hoc ipsum ad quantam 
gloriam mihi suo tempore revelandam? Itaque, ego dilecto meo ex me 
dedi corpus humilitatis, et dilectus meus mihi tribuit culmen excellen- 
tissimae dignitatis. Eadem mensura qua ego mensa sum dilecto meo, 
dilectus meus remensus est mihi, quia divina sua dignatione fidei meae 
desiderioque respondit, et adjecit plurimum : quia dignanter accipiens 
mea carnalia, copiose mihi sua refudit spiritualia, plane mensuram bo- 
nam, et coagitatam, et confertam, et superefjluentem honoris et gratiae 
dédit, dabùque in sinum meum pro eo quod illi incarnando prompta 
hilarique fide aperui uterum meum. Sic, ego dilecto meo, et dilectus meus 
mihi ». 



CH. III. — CONSENTEMENT DE LA SAINTE VIERGE 187 

est certaine; elle ressort des divines Ecritures; et 
Pères, interprètes et théologiens s'accordent pour lui 
rendre témoignag-e. Comme c'est une vérité de souve- 
raine importance pour entendre la maternité spiri- 
tuelle de la Très Sainte Vierge, je ne peux me dis- 
penser de faire parler mes témoins. Je les choisirai 
comme toujours dans les différentes parties de l'E- 
glise, afin qu'il soit bien constant qu'il n'y a pas là 
seulement une de ces opinions particulières auxquel- 
les on ne doit pas attribuer trop d'autorité. 

Voici d'abord la paraphrase que l'évêque Antipater 
a faite sur les paroles de Marie : « Je suis la servante 
du Seigneur; je suis la tablette sur laquelle il peut 
écrire; qu'il écrive ce quebon lui semblera. La matière 
se livre au divin ouvrier; à lui d'en faire ce qui lui 
plaît. Et l'Ange s'éloigna d'elle : car il avait obtenu 
les paroles de consentement qu'il attendait « (i). 

Et encore : « Voici la servante du Seigneur; qu'il 
me soit fait selon votre parole. La Vierge ne répond 
pas : « Loin de moi; retirez- vous avec cette trom- 
peuse et vaine annonce. Je suis vierge, je ne connais 
pas d'homme... Mais, dès que l'Ange lui eut dit : 
l'Esprit Saint surviendra en vous; cette vierge spiri- 
tuelle et sainte, docile aux lumières de l'Esprit, et 
recevant saintement les saintes paroles de l'envoyé 
céleste, demeura constante dans la foi, et consentit à 
la promesse. Donc, alors, l'Ange s'éloigna d'elle » (2). 

Prêtons maintenant l'oreille à Jean le Géomètre. 
Lui aussi expose la scène de l'Annonciation telle que 
l'Evangile l'a racontée.» Que d'autres célèbrent à leur 



(i) Antipater, Bostr. episc, Hom. in S.Deip. Annunc, P. G.,lxxxv, 
1784. 
(2) Id., ibid. 



l38 L. II. BASES DE SA MATERNITE SPIRITUELLE 

choix les merveilles contenues dans ce mystère, celui-ci 
laprudence de la Vierçe bénie, celui-là son obéissance; 
un autre la discrétion qu'elle a su ç^arder pour ne pas 
se laisser imprudemment séduire par les splendides 
promesses de l'Archang-e, ni se montrer opiniâtre à 
lui refuser créance ; ég-alement éloignée de l'aveugle 
simplicité d'Eve et de la défiance de Zacharie, son 
parent. Pour moi^, je ne trouve rien de plus admira- 
ble; je ne vois rien, dis-je, qui me jette plus dans la 
stupeur que la profondeur d'Awm//;7e qui l'a faite digne 
d'une hauteur si sublime, et l'a sacrée pour être une 
aide au Christ anéanti jusqu'à notre chair, jusqu'à la 
mort et la mort de la croix. Que dit-elle, en effet? 
Honorée, comme elle l'est, de la présence et de l'en- 
tretien d'un Arcliange, saluée pleine de grâce, épouse 
de Dieu; croyant fermement d'ailleurs la vérité de ce 
qu'on lui dit, elle prend pour elle-même le nom de 
servante. Elle acquiesce, \\ est vrai, aux propositions 
du ciel et donne V assentiment réclamé de Dieu. Mais 
profondément convaincue que ces grâces dépassent 
infiniment son mérite: Voici, dit-elle, la servante du 
Seigneur; qu'il me soit fait suivant votre parole. Elle 
dit ; et aussitôt l'Ange prend congé d'elle, heureux 
d'avoir réussi dans sa mission et ravi plus encore de 
tant de beauté virginale et d'une si prodigieuse vertu; 
il n'avait plus rien à traiter avec Marie, puisqu'il 
avait obtenu le fidèle aveu de son consentement (i). » 
Ce que les Grecs ont si explicitement reconnu, les 
Latins l'affirment encore avec plus de force et d'en- 
semble. Pénétrés de ces hautes pensées, et fidèles à cette 



) Joaan. Geomet., Serin, in SS. Deip. Annanc.^ n. 19. P. G. cvi, 
. 820. 



828, 829 



CH. III. CONSENTEMENT DE LA SAINTE VIERGE iSq 

règle qui nous eng-açe à contempler les mystères de la 
vie du Sauveur, comme si nous étions là, entendant ce 
qui se dit, voyant et reg-ardant ce qui se fait, ils s'i- 
maginent être présents à l'entrevue de l'Ange et de la 
Vierge. Et, se joignant à Gabriel, ils la sollicitent, ils 
la pressent de donner ce consentement d'où dépend 
avec l'Incarnation du Verbe et la gloire de Dieu, et la 
joie des Anges, et le salut des hommes, et la ruine de 
l'enfer. 

« Vierge, lui crient-ils, vous avez entendu le 
mystère qui vous est proposé de Dieu ; vous en savez 
le mode : l'un et l'autre admirables, l'un et l'autre 
pleins de douceur... Vous avez entendu que vous con- 
cevrez et que vous enfanterez un fds. Vous avez en- 
tendu que cela se fera non par le ministère de l'hom- 
me, mais par le Saint-Esprit. Voici que l'Ange attend 
votre réponse. Le temps est venu pour lui de retour- 
ner à celui qui l'a député vers vous. Et nous aussi, 
ô Notre Dame, nous sur qui pèse une sentence de 
condamnation, nous attendons de vous la parole de 
miséricorde. 

«Vous le voyez, on vous offre leprix de notre rançon. 
Consentez et sur l'heure nous allons être délivrés. 
Faits par le Verbe éternel de Dieu, nous n'en sommes 
pas moins voués à la mort ; un seul mot de votre 
bouche, et nous voilà refaits et rappelés à la vie. 

« C'est ce qu'implore de vous, ô pieuse Vierge, le 
malheureux Adam avec sa postérité déplorable, exilée 
comme lui du paradis; c'est ce que demandent Abra- 
ham, David, et tous les saints patriarches, vos pères 
à vous-même, habitant avec eux dans les ombres de 
la mort ; c'est ce que le monde tout entier, prosterné 
à vos genoux, attend comme eux. Et c'est justice : car 



l4o L. II. BASES DE LA MATERNITE SPIRITUELLE 

de votre bouche dépend la consolation des misérables, 
la rédemption des captifs et la délivrance des con- 
damnés. Vierg-e, hâtez-vous de répondre. Notre 
Dame, donnez cette parole que désirent la terre, le 
ciel et les enfers. Le Roi et le Seigneur lui-même, du 
même cœur qu'il a convoité votre beauté, souhaite 
ardemment entendre l'expression de votre consente- 
ment : car c'est en lui qu'il a résolu de sauver le monde. 
Vous lui plaisiez par votre silence; mais aujourd'hui 
c'est votre parole qui lui plaira ; car il vous crie du 
haut du ciel : toute belle entre les femmes, faites 
que j'entende votre voix (i). Si donc vous lui faites 
entendre celte voix. Lui vous fera voir notre salut. 

(( N'est-ce pas là ce que vous cherchiez, l'objet conti- 
nuel de vos gémissements, de vos prières, de vos sou- 
pirs? Quoi donc?N'êtes-vous plus celle pour qui sont 
les promesses, ou devons-nous en attendre une autre? 
Oui, c'est vous, vous-même et pas une autre. Oui, 
vous êtes la Vierge promise, la Vierg-e attendue, la 
Vierge désirée, de qui Jacob, votre saint ancêtre, aux 
portes de la mort, espérait l'éternelle vie, quand il di- 
sait : J'attendrai votre salut, ô Seigneur (2); vous êtes 
celle en qui et par qui Dieu notre Roi a résolu, avant 
tous les siècles, d'opérer le salut au milieu de la terre. 
Pourquoi donc attendre d'une autre ce qui vous est 
offert et viendra par vous, à condition que vous profé- 
riez une parole, la parole de votre acquiescement? Ré- 
pondez donc promptement à l'Ange, ou plutôt à Dieu 
dans son Ange. Proférez une parole qui passe, la vôtre, 
et concevez la Parole qui demeure éternellement, le 



(i) Gant., VIII, i3. 
(2) Gen.. xLix, i8. 



CH, m. CONSENTEMENT DE LA SAINTE VIEllGE l4l 

Verbe de Dieu...O Vierg-e bienheureuse, ouvrez votre 
cœur à la foi, vos lèvres à la confession, voire sein au 
Créateur » (i). Peut-être eût-il mieux valu écourter ce 
passage de saint Bernard. C'est du moins une pag-e 
pleine d'onction, outre l'avantage qu'elle a de nous 
remettre vivement en mémoire les biens ineffables que 
devait nous apporter l'Incarnation du Verbe, et l'éter- 
nelle reconnaissance que nous devons à la Mère de 
Dieu pour son libre concours au mystère. 

L'auteur inconnu d'un sermon sur la Nativité de 
Notre Seigneur^ publié parmi les œuvres de saint Au- 
gustin, fait une prière toute semblable à la bienheu- 
reuse Marie : « Vierge sacrée, lui dit-il, répondez vite; 
pourquoi marchander la vie du monde, vitam quid 
tricas mnndo? L'Ange attend votre assentiment, c'est 
pour cela qu'il demeure. Déjà vous avez entendu com- 
ment cela se Jera : car le Saint-Esprit surviendra 
en vous, et la Vertu du Très-Haut vous couvrira de 
son ombre, afin que vous enfantiez sans péril pour 
votre virginité. Déjà la porte du ciel, fermée jadis par 
Adam, commence à s'entr'ouvrir ; par elle le messager 
céleste est venu jusqu'à vous. Voyez Dieu qui s'y tient 
debout dans l'attente de l'Ange ; et vous relardez 
son départ? 

« O bienheureuse Marie ! le monde captif implore 
votre assentiment; il a fait de vous la caution de sa foi 
près du Seigneur, et vous conjure d'effacer l'injure 
faite àDieii par ses premiers parents... Dites oui, et 
le ciel nous est ouvert... Votre sein virginal est le 
sanctuaire où Dieu a préparé les noces de son Fils; et 
dans la joie de la fête nuptiale il veut pardonner ses 



(i) s. Bernard., hom 4 sup. Missus est, n. 8. P. L.clxxxiii, 83,84. 



l42 L. 11. — BASES DE LA MATERNITÉ SPIRITUELLE 

offenses au mondecoupable. Vous, messager du grand 
Roi, vous, confident des divins secrets, qui êtes des- 
cendu du palais de la majesté souveraine pour annon- 
cer le pardon aux coupables, la vie aux morts, la paix 
aux captifs, pressez la Vierge... Vos compagnons 
seront dans l'allégresse, si vous menez à bonne fin 
l'affaire du monde. Le glaive de notre impiété nous a 
séparés de vous ; c'est par vous que "se traite la cause 
de notre retour. Voyez dans quelle horrible prison 
nous sommes enfermés, et répétez encore à Marie : 
Pourquoi donc, ô Vierge, retarder un envoyé si im- 
patient de partir ? Encore une fois, ne voyez-vous 
pas Dieu lui-même en expectative, au vestibule des 
cieux? Dites une parole, et recevez pour fils le Fils de 
Dieu... Ouvrez vos entrailles, ô toujours Vierge. En ce 
moment, les destinées de la création sont entre vos 
mains ; il appartient à votre foi d'ouvrir le ciel ou 
de le fermer à jamais » (i). 

Et Marie de répondre : Ecce ancilla Domini , qu'il 
me soitfait selon votre parole. J'y consens ; qu'il des- 
cende en son humble servante, l'Attente des nations, 
le Désiré des collines éternelles, le Prince du siècle 
futur, l'Ange de la nouvelle Alliance, le Rédempteur 
du monde et mon Sauveur. 

Alors, aux invocations enflammées succèdent chez 
les Pères des actions de grâces plus ardentes encore, 
s'il est possible, que les supplications : « bienheu- 
reuse Vierge, qui pourra jamais vous offrir assez de 
reconnaissance et de louanges, à vous qui, par un si 
admirable consentement, avez délivré le monde ! Par 



(i) Serm. lao, in Nativ. Djm. 4. n, 7. Append. serm. S. August. 
P. L. XXXIX, 1986. Même exhortation, presque dans les mêmes termes, 
dans le serm. 194, n. 3. Ibid., 3io5. 



GH. III. — CONSENTEMENT DE LA SAINTE VIERGE l43 

quels hoinmag-es l'humaine fragilité vous paiera-l-elle 
ce pieux commerce qui nous a rouvert la porte des 
cieux? Ag-réez nos actions de grâces, si faibles, si dis- 
proportionnées qu'elles soient avec votre méiite; et, 
recevant nos vœux, daignez par vos prières excuser 
nos fautes. Que nos prières arrivent au sanctuaire de 
votre miséricorde, et veuillez en retour nous envoyer 
l'antidote de la réconciliation... » (i). 

Auguste Nicolas a sur ce sujet une page à grande 
allure, si pleine de vérité qu'elle mérite d'être citée 
tout entière, car il serait difficile de mieux dire : « Tou- 
. tes ces expressions (ceHes que je rapportais tout à 
l'heure), si enflammées qu'elles soient par le cœur de 
ces grands saints, si inspirées qu'elles soient par le 
génie de ces grands hommes, restent au-dessous de 
la simple et incontestable réalité. La seule exposition 
de celle-ci les dépasse. Qu'on se représente, en effet, non 
plus seulement l'attente de l'Ange, mais l'attente du 
inonde depuis quatremilleans, et son égarement crois- 
sant plus déterminant encore que son attente; les 
promesses de Dieu, les vœux des patriarches, les pré- 
dictions des prophètes, les soupirs des justes, les 
gémissements du genre humain ; qu'on se rappelle tous 
ces grands noms d'Attente des nations, de Prince du 
siècle futur, d'Ange de la nouvelle Alliance, de Domi- 
nateur de Justice, de Rédempteur, de Sauveur, sous 
lesquels le Fils de Dieu est incessamment promis et 
appelé dans tout le cours des saintes Ecritures; et ces 
cris de sainte impatience: Oh! si vous veniez ouvrirles 

(i) Serm. 194 n. 5, in Append. sermon. S. August. P. L. xxxix,2io6. 
On retrouve et cette prière et les supplications adressées à Marie dans 
un sermon souvent attribué à saint Fulbert de Chartres, serm. 9 de 
Annunc. Dom. n. 3. P. L. cxli, n. 387, sq. L'un et l'autre sermon con- 
tient aussi la prière liturgique: « Sancta Maria, succurre miseris, juva 
pusillanimes, etc. » 



l44 L. II BASES DE LA MATERNITÉ SPIRITUELLE 

cieux et en descendre! — Envoyez donc, Seigneur, 
celui que vous devez envoyer ! Cieux, distillez votre 
rosée, et que la terre enfante son Sauveur ! et toutes 
ces figures, et tous ces préparatifs, et toute cettesuite 
de la Religion, et toutes ces révolutions des empires, 
et tout ce mouvement universel calculé et dirigé, 
depuis l'origine du monde, en vue de l'apparition de 
la Sagesse éternelle parmi les hommes, et de son 
union avec son ouvrage; — qu'on se représente, 
d'autre part, tous les siècles futurs devant sortir et 
dater de ce grand événement, le renouvellement du 
monde, la destruction de l'idolâtrie, la prédication 
apostolique^, la formation de la chrétienté et son pro- 
grès civilisateur sous le règne de l'Evangile et de 
l'Église, depuis ce temps jusqu'à jamais. — Ce n'est 
pas tout; en dehors de ces intérêts du temps, qu'on 
envisage ceux de l'éternité, la joie des Anges, la ruine 
des démons, la délivrance des justes, la conversion 
des pécheurs, le salut des élus, l'honneur de la créa- 
tion, la gloire de Dieu, la consommation de toutes 
choses dans son unité divine, les destinées du ciel et 
delà terre, le Plan divin : tout cela vient fondre, pour 
ainsi parler, sur Marie, sur son humilité, sur sa vir- 
ginité, sur sa foi; tout cela se trouve comme arrêté par 
son qiiomodo fiet istiid, et déterminé par son Fiat. 

« Voilà la réalité, non pas amplifiée, mais resserrée 
dans des termes insuffisants à sa sublimité. Et comme 
il convenait à une telle sublimité, tout cela se dit et 
se fait avec une simplicité ineffable. Et Marie dit : 
Voici la servante du Seigneur. Qu'il me soit fait selon 
votre parole, et l'Ange se retira » (i). 

(i) Aug. Nicolas. La Vierge Marie d'après l'Evang., c. 8, l'Annon- 
ciat., pp. 209, 210. 



CH. III. CONSENTEMENT DE LA SAINTE VIERGE 1^5 

Jusqu'ici j'ait fait appel à l'autorité d'anciens doc- 
teurs. On sera bien aise d'entendre sur le même sujet 



Les Grecs n'ont pas di'crit avec moins d'insistance que les Occiden- 
taux cette attente universelle du concours de la Vierge Mère à la ré- 
demption du monde. J'en donnerai pour exemple ces fragments d'un 
discours de Jacques le Moine sur la Nativité de la Très Sainte Marie, 
Mère de Dieu. Tout d'abord, l'orateur rappelle le souvenir de notre 
déchéance et la promesse du Libérateur à venir. 

« Dieu le Créateur nous avait tirés du néant par pure bonté; il nous 
avait placés dans un jiaradis de délices avec l'ordre d'y vivre occupés à 
des œuvres saintes, et nous, entraînés par un conseil funeste, nous nous 
étions révoltés contre ses ordres, appelant ainsi volontairement la mort 
sur nos têtes. Toutefois, le Créateur nous avait promis la délivrance; 
elle devait arriver un jour; le temps attendait des instruments propres 
à l'e.réculer. — Or, les générations succédaient aux générations; les 
prophéties ne cessaient de renouveler les promesses ; palriarches et justes 
ne vivaient que d'espérances Abraham avait passé; ses fils l'avaient 
su vi dans la tombe, tous initiés sous le voile des symboles au grand 
fait de la libération future, et portant des regards avides vers l'événe- 
ment attendu L'admirable Moïse, à la vue des figures qui lui représen- 
taient le mystère, espérait voir s'accomplir de son temps les divines 
promesses. L'espcrance était au désert; les Juges vécurent dans l'at- 
tente; Samuel recevait les communications divines ; Daniel répétait que 
les jours étaient proches, et le chœur des prophètes annonçait claire- 
ment que le Christ était aux portes Et tous pourtant s'en allaient frus- 
trés dans leurs aspirations. C'est que les temps définis par Dieu n'étaient 
pas encore venus, ni les instruments, dignes de concourir à la délivrance, 
assez préparés. » 

A ce tableau de l'attente universelle parmi les vivants succède un 
autre tableau L'orateur nous transporte dans ces lieux sombres où re- 
posaient les âmes des justes. Là, ces prisonniers « faisaient monter une 
supplication perpétuelle vers le Sauveur qui devait un jour se manifester 
à ceux qui étaient assis dans les ombres de la mort. Les yeux tournés 
vers le Rédempteur à venir, ils appelaient la délivrance. Et quand 
arrivaient de nouveaux captifs, ceux qui les avaient depuis longtemps 
précédés, les pressaient anxieusement de questions : Avez-vous appris 
quelque chose du Rédempteur? Le Soleil de justice qui doit illuminer 
nos ténèbres, n'a t-il pas révélé par quelques rayons sa prochaine 
apparition dans le monde? N'avez-vous pas vu sur la terre quelque 
marque certaine de son Incarnation? Est-tlle déjà produite sa très- 
sainte f/e/»pzirp,- celle que nous avons prédite en esprit? Est elle dé- 
ployée la nuée lumineuse d'où va pleuvoir la rosée qui doit éteindre le 
feu de nos perpétuelles angoisses ; l'eau salutaire qui rappellera les 
morts à la vie? Est-elle dressée V échelle mystérieuse par où le Roi des 
célestes Vertus descendra jusqu'à nos profondes régions (Gen., xxviii, 
12)? Avez-vous vu debout le chandelier sur lequel sera portée la lu- 
mière du Christ? Qu'avez-vous appris de cette porte inviolée par où 
personne ne doit passer, si ce n'est le Puissant, le Fort qui brisera les 
portes de l'enfer et nous délivrera Œzech., xr,iv, 1"? Vous a t on parlé 
du vrai tabernacle et de la couche glorieuse de l'Epoux? La table qui 
portera le pain vivant et vivifiant, est-elle enfin dressée ? Est -il préparé 
cet autel d'or sur lequel brûlera le divin charbon pour consumer le péché 
et nous embaumer des suaves odeurs de la résurrection (Psalm., cix, 4)- 

LA MÈRE DES HOMMES. 1. 10 



l46 L. II. — BASES DE LA MATERNITÉ SPIRITUELLE 

les deux princes de la chaire, au dix-septième siècle, 
Bossuet et Bourdaloue. 

« Voici la servante du Seigneur; qu'il me soit fait 
suivant votre parole. C'est de cette réponse de Marie 
que dépendait l'accomplissement du glorieux mjs- 



Etla tenaille mystique, l'a t-on forg^ée (Is., vi,6) ?Et les tables du Nou- 
veau Testament sont-elles écrites? Avez-vous sur tout cela quelque nou- 
velle certaine? Nous annoncez-vous la liberté si longlennps attendue? De 
grâce, donnez-nous quelque gage de joie, à nous qui avons un besoin si 
p'-essant d être consolés. Telles étaient les perpétuelles questions des 
justes et des prophètes. 

« Et tous ensemble se tournaient suppliants vers le commun Rédemp- 
teur: Seigneur, lui criaient-ils, inclinez les cieux cl descendez. Venez 
venger l'injure faite à votre ouvrage, et remplir les miséricordieuses 
promesses jadis révélées par vous à vos serviteurs... Voici, Seigneur, 
que votre ouvrage est livré à la plus cruelle des tyrannies; la mort dé- 
truit l'œuvre de vos mains divines, et nous sommes ici gémissant dans 
de sombres cachots. Plus d'espérance de salut, à moins que votre sou- 
veraine miséricorde ne volis abaisse vers nous ; et cette descente, tous 
ces captifs éternels en ont soif et l'espèrent. Venez donc, ô Seigneur... 
Venez, ô joie tant désirée... Faites luire sur nous les rayons de votre 
lumière, ô Soleil de justice... Revêtez- vous de notre masse corruptible 
pour opérer en elle et par elle et notre délivrance et la défaite ignomi- 
nieuse de notre ennemi.. . Envoyez enfin celle que vous avez prédestinée 
comme la mkiiatrice de notre réconciliation. Dannez au monde la bre- 
bis immaculée dont vous devez recevoir la laine de notre nature pour 
vous montrer le plus beau des hommes à nous qui gémissons dans les 
ténèbres. Vous le savez, c'est par votre inspiration que nous l'avons, 
dans nos prophities, préconisée sous tant de formes. Nous l'attendons 
et nous l'appelons comme le gage certain de notre liberté. Par vous nous 
l'avons annoncée comme l'honneur de notre raoe, la gloire de l'hu- 
maine nature, l'espérance assurée de notre résurrection Ainsi par- 
laient tous ces justes ; ainsi les voyait-on implorer la venue du Dieu 
Sauveur » . 

Et le premier père se reconnaissant la cause première de leurs maux, 
mêlait ses gémissements à leurs gémissements, et son ardente prière à 
leurs prières. J'omets ses longues supplications, que l'orateur fait suivre 
d'uu ciiant de triomphe. « Enfin, s'écrie t-il, aujourd'hui, dans celte 
naissance de la Sainte Mère de Dieu, la joie fait place à la tristesse, et 
l'action de grâces aux gémissements. Voici qu'est apparue l'épouse 
vierge ; voici que le palais est préparé, ce temple saint et incompréhen- 
sible du Roi Jésus... Voici qu3 l'abîmi des biens est ouvert, et que les 
ruisseaux de la miséricorde commencent à couler sur la terre. Voici 
que les vallées raisonnables portent déjà la moisson des vertus. Les 
portes du royaume vont s'ouvrir, et la terre et le ciel, s'embrasser. Et le 
ciel, et la terre, et tous ces glorieux morts, patriarches, prophètes et 
justes de l'Ancien Testament s'unissent pour célébrer cette naissance, 
arrhes, médiatrice et gage de l'universelle délivrance» (i). 

(1^ Jacob. Monach. or. in Naliv. SS. Deiparae. P. G. cxxvii, 56S, sqq. Mêmes 
idées, mais plus sobrement exprimées, dans un discours da S. Pi'oclus, de Laudi- 
bus SS, Mariae. n. 7. P. G. lxv, 08S. 



I 



CH. III. — CONSENTEMENT DE LA SAINTE VIERGE l47 

tère que nous célébrons. Ce consentement était, dans 
l'ordre des décrets éternels de Dieu, une des condi- 
tions requises pour l'Incarnation du Verbe; et voilà, 
mes chers auditeurs, l'essentielle obligation que nous 
avons à cette Reine des Vierges, puisqu'il est de la 
foi que c'est par elle que Jésus-Christ nous a été donné, 
et à elle que nous sommes redevables de ce Dieu Sau- 
veur » (i). On a reconnu le style grave et pondéré de 
Bourdaloue. 

Voici maintenant Bossuet avec sa manière plus 
grandiose : «11 faut ajouter que Dieu l'ayant appelée 
à ce glorieux ministère (de Mère de Dieu), il ne veut 
pas qu'elle soit un simple canal d'une telle grâce, mais 
un instrument volontaire qui contribue à ce grand ou- 
vrage, non seulement par ses excellentes dispositions, 
mais encore par un mouvement de sa volonté. C'est 
pourquoi le Père éternel lui envoie un ange pour lui 
proposer le mystère qui ne s'achèvera pas tant que 
Marie sera incertaine; si bien que ce grand ouvrage 
de l'Incarnation qui tient depuis tant de siècles 
toute la nature en attente, lorsque Dieu est résolu de 
l'accomplir, demeure encore en suspens, jusqu'à ce que 
la divine Vierge y ait consenti; tant il a été nécessaire 
aux hommes que Marie ait désiré leur salut » (2). 

A tous ces témoignages, il vient s'en ajouter un 
plus récent que je me reprocherais d'omettre. C'est 
Léon XIII qui nous le fournit dans l'une de ses Ency- 
cliques sur la dévotion du Rosaire. « II convient, dit- 
il aux fidèles du monde entier, il convient de scruter 
avec un religieux respect les conseils de Dieu. Son 



(i) Bourdaloue, Serni. sur VAnnonc. Exorde. 

(a) Bossuet, Serm. sur la Dévot à la S . Vierge, i" point. 



]48 L. II. BASES DE Lk MATERNITE SPIRITUELLE 

Fils éternel avait résolu de prendre la nature humaine, 
pour racheter l'homme et l'ennoblir, et, par consé- 
quent, de contracter une union mystique avec le genre 
humain tout entier. Mais ce dessein de miséricorde il 
prétendit ne pas l'accomplir avant qu'un très libre 
consentement eut été donné par la Mère prédestinée 
qui représentait dans sa personne le même genre hu- 
main, suivant cette parole si belle et si vraie de saint 
Thomas : Per anminciationem expectabatiir consensus 
Virginis loco totiiis humanae naturae » (i). 

Voilà ce que dit notre grand pontife; et il ajoute 
cette conséquence que nous aurons à développer plus 
tard: « D'où l'on peut affirmer avec droit et vérité 
que, de par la volonté de Dieu, rien, absolument rien, 
de cet immense trésor de grâces apporté par le Sei- 
gneur (2), ne nous est autrementdonné que par Marie. 
De même donc que personne ne saurait aller au Père 
que par le Fils, ainsi presque {ita fere) personne ne 
peut s'approcher du Fils que par sa Mère » (3). 

Pensées tellement familières à Léon XIII qu'il ne 
se lasse pas de les répéter dans ses Lettres. « Impos- 
sible, écrit-il encore, d'imaginer quelqu'un qui ait pu 
jamais dans le passé, qui puisse jamais dans l'avenir 
travailler efficacement comme la bienheureuse Vierge 
à réconcilier les hommes avec Dieu. 

« Qui donc, si ce n'est elle, a fait descendre le Sau- 
veur au milieu des hommes qui se ruaient à leur perte 
éternelle, alors qu'au nom de toute la nature hu- 
maine, loco totiiis humanae naturae, elle donna son 
admirable consentement à l'annonce du sacrement de 



(i) 3 p. , q. 3o, a. I. 

(2) J Joan., I, 17. 

(3) Léo XIII. Encycl. Octobri inense (22 sept. i8gi). 



CH. III. — CONSENTEMENT DE LA SAINTE VIERGE l49 

paix apporté par l'Ang-e sur la terre; n'est-ce pas 
d'elle qu'est né Jésus, d'elle la véritable Mère, et digne 
pour ce motif d'être la Médiatrice toujours agréée 
près du Médiateur » (i)? 

III. — Quoi donc, dira-t-on peut être, faut-il que 
l'exécution d'un mystère prédestiné du ciel avant tous 
les siècles, et tant de fois annoncé depuis l'origine du 
monde, dépende d'une volonté libre, autre que celle de 
Dieu. Qu'il plaise à la créature de refuser l'assentiment 
qu'on lui demande et qu'on laisse à son choix, les 
desseins de Dieu seront entravés, ses prophètes con- 
vaincus de mensonge et l'espérance de la création tout 
entière réduite à néant. Crainte vaine, inutiles appré- 
hensions. Oui, l'accomplissement du grand mystère re- 
lève du consentement de Marie; non pas d'un consen- 
tement forcé comme seraitcelui d'un esclave, mais d'un 
consentement de bon plaisir, spontanément donné. 

Mais n'allez pas croire que, pour cela, les divins 
conseils soient en péril, et la rédemption incertaine. 
Telles étaient, en effet, les dispositions, intérieures de 
Marie, que ce consentement ne pouvait être douteux, 
alors qu'il lui apparaîtrait comme la condition néces- 
saire de l'Incarnation du Verbe et de notre rédemp- 
tion. «C'est, en effet, dit saint Bernardin de Sienne, 
que la grâce de sa première sanctification la poussait 
d'un élan impétueux à désirer cette inestimable grâce. 
Elle appelait de ses désirs les plus ardents le mystère 
qui devait s'opérer en elle. Vous eussiez vu tous les 
soupirs d'attente, tous les vœux, loutes les prières, 
jaillissant du cœur des patriarches, des prophètes et 



(i) Léo XIII, Encyci. Fidente?n plumqiie {90 sept. 1896). 



l5o L. II. — BASES DE LA MATERNITÉ SPIRITUELLE 

des saints de tous les âges, affluer en quelque sorte à 
son cœur pour s'y concentrer dans un seul soupir, 
une seule prière, un seul vœu d'une ardeur et d'une 
intensité sans égale. Non pas toutefois qu'elle se crût 
digne elle-même de recevoir le Fils de Dieu dans sa 
propre chair : la même grâce de sanctification qui 
l'avait remplie de toute vertu lui inspirait une humi- 
lité si profonde que jamais personne ne goûta comme 
elle le rien de la créature ; personne ne s'anéantit 
comme elle sous le bon plaisir de la majesté divine »(i). 
Et voilà pourquoi le salut du inonde, commis à la 
volonté de cette Vierge bénie, ne pouvait demeurer en 
suspens. 

Du reste, et c'est une doctrine générale, Dieu, tenant 
toute chose en sa puissance, y tient aussi les cœurs 
des hommes, et il les tourne où il veut et comme il 
veut ; car il a des industries admirables et toutes 
puissantes pour les amener librement, mais infailli- 
blement, à remplir ses vues. Encore donc que l'exécu- 
tion de son grand dessein soit comme suspendue à 
l'acte contingent d'une créature, tout se fera comme 
il l'a résolu dans son infinie miséricorde (2). Et si vous 



(i) s. Bernard. Sen., Serin. 4 de Immac. Concept. B. V. a. i, c. 3. 
0pp., t. IV, p. 87. 

(2) Qu'on me permette de transcrire un passaiçe où Suarez, à propos 
de l'Incarnation, montre comment la pleine et infaillible conformité de 
la volonté humaine à la volonté divine pouvait, en Jésus-Christ, s'accor- 
der avec la liberté, « supposita (scilicet) infinita praescientia divini 
intellectus qua de omnibus creatis voluntalibus cognoscit, non solum 
qnid possint operari, aut quid de facto operaturae sint, sed etiam quid 
es sent faclurae in omnibus eventis et opportunitalibus, si hoc vel iJlo 
modo e.xcitarentur ad operandum. Hac enim scientia supposita, facile 
intelligitur posse Deum aliquam voluutatem semper ita movere et exci- 
tare, ut infallibiliter consentiat, quamvis libère, quia potest illam mo- 
tionem, et opcrandi occasionem illi praestare, cum qua infallibiliter 
praescivit esse operaturam. Et ita intelligeodum est factum esse cum 
voluntate Christi ciijus singularem curam et regimen divina persona 
assumpsit, quando illam sibi secundum hypostasim univit » (Suarez, de 



en. m. CONSENTEMENT DE LA SAINTE V1EI\(;E i5i 

en cherchez la raison dernière, c'est que Dieu, avant 
de porter ses décrets, s'il est permis d'employer de 
pareils termes en parlant de choses éternelles; c'est, 
dis-je, que Dieu savait dans sa prescience infinie par 
quels attraits victorieux il pourrait incliner infaillible- 
ment le cœur de la Vierge, sans attenter à sa liberté. 



fncarn., t. I, D. 87, S. 3). Je n'ai pas besoin de faire remarquer ici 
l'accord de celle solution très simple avec la théorie gént'rale de la grâce 
efficace et de la science moyenne. 

On pourrait facilement multiplier les applications de la même doctrine. 
C'est un article de notre foi que l'Eglise demeurera, jusqu'à la fin des 
siècles, une, sainte, aposlolique et catholique Et, par conséquent, rien 
de plus certain que cette permanence. Et pourtant, elle dépend du libre 
consentement des hommes. Dieu ne contraint ni les membres de l'Eglise 
à demeurer fidèles à leur foi, ni les pasteurs à maintenir la constitution 
donnée par Jésus-Christ. Comment cela se fera-t-il? Les esprits et les 
cœurs sont dans la main de Dieu. Un Souverain Pontife, les Evéques 
réunis en Concile portent librement des définitions de foi. Pourquoi ne 
peuvent-ils trahir la véiilé divine en se résolvant à l'erreur? Même ré- 
ponse et même solution. C'est aussi notre réponse et notre solution 
quand il s'agit de concilier la nécessité du consentement de la Très Sainte 
Vierge avec l'infaillible décret de l'Incarnation. 



CHAPITRE IV 

Encore sur le consentement de la bienheureuse VIerg-e à l'union 
de la nature humaine avec le Fils de Dieu. — Des raisons pour 
lesquelles ce consentement fui nécessaire ; — et comment il 
concourut plus pleinement à faire du Christ, principe de notre 
vie spirituelle, le don de Marie. 



I. — Quelles peuvent être les raisons de cette divine 
économie? De grands théologiens, comme Suarez, se 
plaisent à voir, dans l'ambassade envoyée de Dieu pour 
solliciter le consentement de la Vierge, une image et 
comme l'exemplaire de ce qui se passe en nous, quand 
Dieu nous appelle par sa grâce à devenir ses fils ; di- 
sons mieux, à concevoir spirituellement Jésus-Christ 
dans nos âmes. « De même que Dieu, lorsqu'il s'agit 
de personnes arrivées à l'usage de la raison, n'en 
reçoit aucune en son amitié, sans qu'elle y consente ; 
ainsi, parce que la Très Sainte Vierge devait par ce 
mystère entrei- dans une union souverainement intime 
avec Dieu, il appartenait à la suave disposition de la 
providence de requérir avant tout son libre assenti- 
ment ') (i). Ici donc, comme dans toute l'économie de 
l'ordre surnaturel, Dieu a voulu traiter avec honneur 
et déférence l'oeuvre de ses mains. Rien par force ni 
par violence, tout par douceur et persuasion : « Car 
il dispose de nous avec un grand respect » (2). 

(i) Suarez, De Mysler.Christi. Comment, in 3. p.,'q- 3o, a. i. « Quarta 
ratio. » 

(a) Sap., xn, i8. 



cil. IV. — RAISONS DU CONSENTEMENT I 53 

Ce procédé général qui préside aux opérations de 
la grâce, il fallait qu'il brillât au plus haut point dans 
l'œuvre de grâce par excellence, la conception de 
l'auteur même et du principe de la grâce; et, par 
conséquent, l'Incarnation qui fait de l'homme le Fils 
unique du Père, tout comme la justification d'où pro- 
cède l'enfant adoptif de Dieu, demandait le concours 
de deux Volontés, la volonté de Dieu et la volonté 
humaine (i). 

Cette raison, sans doute, est belle et solide. En 
voici toutefois une autre plus sérieuse encore et plus 
capitale. Elle suppose comme fondement cette vérité 
que y assomption de notre chair par le Verbe est une 
sorte de mariage, contracté parle Verbe avec la nature 
humaine; mariage spirituel et mystérieux dont celui 
du premier couple fut la figure prophétique. C'est ce 
qu'a prêché plus d'une fois saint Augustin : « Le lit 
nuptial de l'Epoux est le sein de la Vierge, puisque 
c'est en lui que se sont unis l'Epoux et l'Epouse : 
l'Epoux, c'est-à-dire, le Verbe ; l'Epouse, c'est-à-dire 
la chair, parce qu'il est écrit : Et ils seront deux 



(i) De ce parallèle entre la justification du pécheur et l'Incarnation 
du Verbe suit une conclusion bien digne d'être méditée. C'est que le 
mystère de l'Annonciation, commencé à Nazareth, se continue à toute 
heure, en tout lieu sur la terre, et s'y continuera jusqu'à la consomma- 
tion des siècles, c'est-à dire jusqu'à ce que le corps du Christ ait atteint 
sa plénitude finale. En effet, le Christ n'est-il pas conçu toutes les fois 
que la grâce entre dans un coeur, transformant un enfant de colère en 
ami, en enfant de Dieu, puisque ce n'est pas autre chose d'être justifié 
que de devenir membre du Christ, et le Christ même? Or, s'il s'agit des 
adultes, cette justification peut-elle se faire sans vocation ; c'est-à-dire, 
sans que Dieu par le ministère de ses anges invisibles et visibles, par les 
événements qu'il dirige, par ses lumières intimes, par ses inspirations 
secrètes, éclaire et sollicite leur libre arbitre, pour en obtenir le fiat qui 
ouvrira leur cœur à la formation du Christ en eux? Ce que nous venons 
de voir pour un mystère, on pourrait aisément le montrer pour les autres, 
et ce n'est pas une des moindres beautés du Christianisme que cette har- 
monie constante entre le Chef et les membres, entre le Christ et les 
chrétiens. 



l54 L. II. BASES DE LA MATERNITE DE GRACE 

dans une seule chair... A celte chair viendra s'ad- 
joindre l'Eg-lise, et ce sera leChrist total, la tête et le 
corps » (i). 

C'est là un point que nous avons déjà touché dans 
la première Partie (2). Mais comme le moment est venu 
de le traiter avec plus d'ampleur, il ne faut pas crain- 
dre de l'appuyer sur de nouvelles autorités. Voici 
d'abord comment le saint pape Grégoire le Grand a 
développé la même pensée dans l'interprétation qu'il a 
faite de la parabole évangélique, où le roi célèbre les 
noces de son fils. « C'est que Dieu le Père fit les noces 
de Dieu, son Fils unique, quand il l'unit à la nature 
humaine dansles entrailles virginales de Marie; quand 
il voulut que. Dieu avant tous les siècles, il devînt 
homme à la fin des siècles... Et plus clairement encore 
et plus sûrement, on peut dire que le Roi célébra les 
noces de son Fils par là même qu'il lui donna la sainte 
Eglise pour compagne, dans le mystère de l'Incarna- 
tion. Or, encore une fois, le sein de Marie servit de lit 
nuptial à ce royal Epoux. C'est pourquoi le psalmiste 



(i) In illo utero virginali conjuncti sunl duo, Sponsus etSponsa; 
et Sponsus Verbum, et Sponsa caro. S. August. Tr . i in ep. Joan. ad 
Parthos, c. i, n. 2. P. L. xxxv, 1979. Ajoutez cet autre passage du 
même Père : 

« Descendit hue ipsa vita nostra, et tulit mortem nostram et occidit 
eam de abundanlia vitae suae : et tonuit damans ut redeamus hinc ad 
eum in illud secretum unde processit ad nos, in ipsum primum virgina- 
lem uterum, ubi ei nupsit hiimana creatura, caro mortalis, ne esset 
semper mortalis; et inde, velut sponsus procedens de thalamo suo, 
exultavit ut gigas ad currendam viam. Non enim tardavit, sed cucur- 
rit; damans dictis, factis, morte, vita, descensu, ascensu; damans ut 
redeamus ad eum. Et discessit ab oculis ut redeamus ad cor, et inve- 
niamus eum ». S. August., Confess., 1. iv, c. 12, n. 19. P. L. xxxii, 
701. Et encore: « Sponsa Ecclesia est, sponsus Christus. . . Conjunclio 
nuptialis, Verbum et caro : hujus conjunctionis thalamus, Virginis uté- 
rus. Etenim caro ipsa Verbo est conjuncta : unde dicitur : Jam non duo 
sed una caro... » S. August., Enarrat. in ps. 44> n. l\. P, L. xxxvi, 
495. 

(a) L. II, c. 3. t. I, p. i85. 



CH. IV. RAISONS DU CONSENTEMENT l55 

a chanté (i) qu'il a établi sa demeure dans le soleil, 
d'où, pareil au fiancé sortant de sa couche, il s'est 
élancé comme un géant dans la carrière » (2). 

Dans l'un des sermons sur l'Assomption de la Mère 
de Dieu, attribués à saint Ildefonse (3), on lit de 
Marie : « C'est là cette âme bienheureuse par qui 
l'auteur de la vie a fait son entrée dans le monde, par 
qui la malédiction portée contre nos premiers pères 
a été levée, par qui la bénédiction céleste est venue 
dans l'univers entier. C'est là cette Vierge dans le 
sein de laquelle toute TEg-lise a été engagée au Verbe, 
et unie à Dieu par une alliance éternelle »(4)- 

Je retrouve la même doctrine dans un très pieux 
et très consolant panégyrique de la Vierge Mère qui, 
d'après certains manuscrits, serait l'œuvre de saint 
Bernard (5) : « Votre sein, ô Notre Dame, est honoré 
du monde entier comme le très sacré temple du Dieu 
vivant : car c'est en lui que le salut du monde a pris 
commencement ; en lui que le Fils de Dieu s'est revêtu 
de sa beauté ; en lui que, paré de sa robe blanche et 
bondissant d'allégresse, il a rencontré son épouse de 
choix, la sainte Eglise, et que, lui donnant le baiser 
si longtemps attendu, il a formé, vierge, avec elle 
vierge, les premiers nœuds de l'alliance nuptiale, pré- 
destinée avant les siècles. Alors fut abattu ce mur 
d'inimitiés que la désobéissance de nos premiers pa- 



(i) Psalm., xviii, 6. 

(2) S. Gregor. M., Hom. 38 in Evariff., n. 3. P. L lxxvi, 1288. 

(3) Des critiques ont contesté cette paternité du saint docteur. 

(4) S. Hildefons., in Append. Serin. 2, de Assampt. B. M. V. P. L. 
xcvi, 262. 

(5) Richard de Saint-Laurent et le P. Tht'oph. Raynaud l'ont donné 
comme l'œuvre d'Ecbert, un abbé de Schonau, dont la Bibliothèque des 
Pères (t. XII, éd. Golon.) contient les sermons contre les Cathares. 



l56 L. II. — BA.SES DE LA MATERNITE DE GRACE 

renls avait élevé entre le ciel et la terre... » (i). 
Mais pour que soit nouée cette nouvelle alliance 
du Verbe avec la nature humaine, il faut au préalable 
le consentement de Marie. C'est là ce que prêchait 
Ildefonse dans un des sermons sur l'Assomption de 
la Vierge, postérieur à celui que je citais tout à 
l'heure : « Ne craig-nez pas de devenir mère, ô Vierge, 
dit l'Ange à Marie. (.>ojez seulement et vous aurez 
conçu ; aimez, et vous aurez enfanté... Et Marie, déjà 
grosse de la semence de la foi ; Marie, concevant le 
Christ dans son esprit avant de le concevoir en son 
corps, répondit à l'Ange : Voici la servante du vSei- 
gneur... Et, sans retard, dès que l'assentiment de la 
Vierge est exprimé, l'Epoux entre dans sa chair im- 
maculée ; et celui que le monde entier ne peut conte- 
nir pénètre dans le sein virginal librement ouvert à 
son abord par la foi » (2). « Ainsi, dit encore Denis le 
Chartreux, dès que la Vierge eut donné le consente- 
ment désiré, les noces de l'union hjpostatique furent 
célébrées dans son sein; je veux dire, l'union de la 
nature humaine avec le Verbe : car, suivant la pensée 



(i) Ad B. V. Sermo panegyr., d. 3. P. L. clxxxiv, ioit. 

« Aujourd'hui, c'est-à dire à l'Annonciation, la première offrande 
pour notre salut s'est accomplie dans le sein de Not. e-Dame Et cette 
offrande a été agréée par toute la Trinité pour la rédemption du monde... 
C'est en ce jour aussi que furent divinement célébrées les noces du 
Verbe avec notre humanité ». Gerson., Serrn. de Annunc. B. M. V. 
2a consider. 0pp., t. III, i366. 

C'est e icore la pensée que je retrouve dans une dévole prière à Marie 
du savant Idiot, développant ces paroles de Gabriel .• Le Seigneur est 
avec vous : « Oui, lui dit-il, ô Vierge Marie, le Seigneur fut avec vous, 
dans sa conception : car alors fut célébré le mariage de la nature divine 
et de la nature humaine, et cela dans voire sein. Le mariage, en effet, 
consiste en deux choses ; le mutuel consentement el l'union naturelle. 
Il y eut consentement, quand vous répondîtes : Qu'il me soit fait ■ selon 
votre parole (Luc, i, 38; ; il y eut union naturelle, quand le Verbe se 
fil chair (Joau., i, i4) ». Raymund. Jordan , Contemplât, de Virg. P. 
vil, Cont. 4, n 2. 

(2) S. Hildefons., Append. Serm 7 de Assumpt. B. M. V. P. L. 
xcvi, 269. 



cil. IV. — ■ RAISONS DU CONSENTEMENT 167 

du bienheureux Grég-oire, le Père a fait les noces du 
Fils, quand il lui associa la nature humaine dans le 
sein virginal de sa mère. Alors aussi furent célébrées 
les noces de l'Epoux céleste avec son épouse spéciale, 
la Mère Vierg-e du Christ, devenue tout sing-ulièrement 
son épouse, par la conception du Fils de Dieu » (i). 

On a pu remarquer dans les textes précédents que 
les Pères y parlent d'une double union nuptiale. Il y a 
l'union du Verbe avec la nature humaine; il y a l'union 
du Christ avec l'Eglise. De ces deux unions, c'est la se- 
conde surtout qui revient plus souvent dans les écrits 
de nos docteurs, et c'est d'elle aussi que parle tout 
spécialement saint Paul,dans le passage si connu de son 
épître aux Ephésiens sur le mariage de la loi nou- 
velle : « A cause de cela l'homme quittera son père et 
sa mère, et il s'attachera à sa femme; et ils seront deux 
dans une seule chair. Ce sacrement est grand, je dis 
dans le Christ et dans l'Eglise » (2). 

Mais celte deuxième union n'est pas inconciliable 
avec la première ; et la preuve en est que les Pères 
parlent de l'une et de l'autre dans une même suite de 
raisonnements. Disons plus : l'une est le complément 
de l'autre ; si le Verbe de Dieu s'est uni la nature 
humaine dans l'unité d'un même Christ, c'est pour 
que le Christ pût un jour s'unir avec l'Eglise dans 
l'unité d'une même personne mystique, et se faire 
d'elle à jamais une épouse née et purifiée dans son 
divin sang. 

Plus tard, nous verrons comment la bienheureuse 



(1) Dionys. Carih., In Evanj. Lac. enarr. a. 3, ad verba c. i : Dixit 
autem Maria. 

(2) Ephes,, V, 3i, sq. On lira avec fruit sur ce mariaç^e sacré du 
Christ avec l'Eglise le P . Theoph. Raynaud, de Attribatis Christi Dom. 
S. 5, Christus sponsus, a. 817-839. 0pp., t. If, p. 412, sqq. 



i58 



L. II. — BASES DE LA MATERNITE DE GRACE 



Vierg-e intervint aussi dans cette union du Christ et 
de l'Eg-lise. En ce moment, c'est de son rôle dans le 
mariage du Verbe avec notre nature que nous avons 
à traiter. 

Il n'est pas besoin de dire quelle est la couche 
nuptiale, où s'est opérée la rencontre du Verbe avec la 
chair et la conclusion de leur mariage. Rien de plus 
fréquemment signalé que cette expression dans les 
ouvrages des Pères. C'est à peine s'ils parlent de l'In- 
carnation sans donner ce titre à Marie. Mais cela 
même n'est autre chose que rappeler sous une forme 
abrégée l'union du Verbe avec l'humanité, consommée 
dans ses virginales entrailles (i). 

Or, et c'est la pensée du docteur Angélique, qu'il y ait 
ou mariage ou même simples fiançailles, il faut pour 
la valeur du contrat le consentement des deux parties: 
telle est la loi de nature. Puis donc qu'il a plu à Dieu 
de respecter si constamment dans l'ordrii de sa grâce 
les intérêts légitimes de la nature, nous devons nous 



(i) On a pu remarquer aussi dans le texte extrait de Denis le Char- 
treux que, par le fait de l'Incarnation, la B. Vierg-e est devenue l'épouse 
spéciale du Fils de Dieu, l'Epoux céleste. 11 serait aisé d'accumuler les 
témoignages où nos docteurs ont affirmé ce privilège de Marie. Nous 
même nous en avons longuement parlé daus la première Partie de cet 
ouvrage (L., ii, c. 3). « Ipsa est sponsa et thalamus, et ex ea sponsus 
procedit Cliristus... Propriam ancillam sponsani et malrern sibi des- 
pondet. . . Oiiam quidem Virginem prophetae clare descripserunt, dum 
prœdicarunt seriemnuptiarum : nimirum quomodo Virgo invenilur esse 
cœleslis sponsa etmaler, quae donorum antenuptialium nomine Spiritum 
sanctum accepit, dotis vero gratia coelum cum paradiso >< (Pseudo-Epi- 
phan.,£>e Laudibas Deiparas, circa principium. P. G. xliii, 489)- 

Or, d'après les mémîs Pères, cette multitude de noms, couche nup- 
tiale, mèrj, épouse, fille, servante, loin d'être blâmable ou même inu- 
tile, est nécessaire pour nous aider à concevoir avec nos idées res- 
treintes les perfections et les qualités différentes d'un même sujet. C'est 
ce que S. Jean Chrysostôme montre éloquemment en parlant de Notre- 
Seigneur et de l'Eglise (hom. de capto Euiropio, n. 6. P. G. lu, 4o3) ; 
et c'estaussi la raison qui nous fait multiplier les noms de Dieu (S. Thom. 
I p., q. i3, a. 4 cum pareil.), quoique Dieu soit l'unité souverainement 
simple. 



GII. IV. RAISONS DU CONSENTEMENT 1 5() 

attendre à retrouver ici l'accord des volontés qui ra- 
tifie les alliances communes. Nulle difficulté du côté 
du Verbe: c'est librement qu'il s'unità notre chair (i). 
Mais qui donc parlera pour la nature humaine? 

Il est raconté, au livre d.î la Genèse, que le serviteur 
envoyé par Abraham au lieu de sa naissance, pour y 
chercher une épouse à son fils Isaac, avait obtenu la 
main de Rébecca, sœur de Laban et fille de Bathuel. 
Ceux-ci toutefois, pressés par Eliézer de laisser partir 
au plus tôt la fiancée, cherchaient à différer son dé- 
part. Enfin, sur les instances réitérées du serviteur 
d'Abraham, ils dirent l'un et l'autre : Appelons la 
jeune fille, et demandons-lui quelle est sa volonté. Vo- 
cemus piiellam, et qiiaeramiis ipsius uohintatem (2). 
C'est ce que font, au jour de rAiinonciation, les trois 
personnes divines à l'égard de celle dont Rébecca fut 
l'une des plus touchantes fig-ures, comme Isaac le fut 
lui-màme de Jésus-Christ. A cette heure, Marie repré- 
sentait notre nature; et c'était justice, puisqu'on n'au- 
rait pu trouver dans la famille humaine un membre 
plus pur, plus noble, aussi dig^ne de tra'ter pour elle 
avec Dieu. Certes, l'humanité sainte de Jésus-Christ 
méritait d'être consultée de préférence à toute autre 



(i) s. Thom. 3 p., q 3o, a. i. Coagruum fliit B. Virgini annunciari 
qiiod esset Ciiristum cooceptura... Onarlo, ut ostenderetur esse quod- 
dani spirituale iintrinunium inter Filiiim Dsi et hanianain naturam, 
et idej per annunciatiune/n ejcpjctabatar consensus Virjinis, loco to- 
tius hmname naturas. L?s trois au'res motifs sur lesquels le saint 
Docteur fait reposer la co;ivenaace de l'Annoaciatioii touchent aussi 
d"assez près à noire sujet. G'e-it d'aijord la nécessité qu'il y avait d'éta- 
blir un ordre parfait d^ns l'union du Fils de Dieu avec la Vierge : ne 
fallait-il pas que Marie connût et conçût d'abord par la foi celui qu'elle 
allait porter dans sa chair? C'est ensuite l'avantage de faire de la B. 
Vierge le témoin le plus assuré d'un mystère dont elle serait instruite 
par Dieu lui-même C'est, en troisième lieu, la gloire qui reviendrait à 
Marie d'une offrande généreuse et prompte de toute elle-même; de cette 
o.Trande attestée par sa réponse : voici la servante du Seigneur. 

(2) Gea., XXIV, 67. 



l6o L. II. — BASES DE LA MATERNITE DE GRACE 

créature : n'était-ce pas en elle que devaient se réaliser 
ces noces sacrées de Fils de Dieu et de notre nature? 
Mais cette humanité ne préexista pas à l'union, La 
première fois qu'elle ouvrit les yeux à la lumière et 
son cœur au libre vouloir, elle ne s'appartenait plus, 
l'union était consommée. Je me trompe; d'une certaine 
manière c'est d'elle qu'est venu le consentement; avec 
elle que s'est traitée la grande affaire de notre salut. 
Mais cela même exig-eait l'assentiment de Marie, 
puisque cette humanité du Sauveur était en Marie 
comme dans son principe et faisait encore partie de sa 
substance, quand le mariag-e a dû se conclure. 

Si donc il fallait un consentement, c'est à cette jeune 
fille, à cette Vierge de David, qu'il devait être demandé. 
Vocemiis puellam et qiiaeramus volontatem ej'us (i). 

Aussi, dès qu'elle eut prononcé le oui que le Fils 
éternel de Dieu attei;idait, sans tarder, au moment 
même, le Verbe fondit sur elle, et l'union hypostati- 
quCjgage, prémisses et principe d'une union plus uni- 
verselle avec chacun des membres de l'humanité, fut 
accomplie. 

II. — Bossuet (2), à la suite de saint Jean Chrysos- 
tôme, apporte une troisième raison qui se rattache au 
dessein formé par Dieu de réparer le monde par cela 
même qui l'avait perdu. C'est par un acte de volonté 
que la malheureuse Eve avait travaillé à notre ruine ; 
il fallait donc que la bienheureuse Marie coopérât de 
même, et dès le principe, à l'œuvre de notre salut. 



(i) Nous avons vu plus haut comment Léon XIII s'est approprié cette 
doctrine. 

(2) Bossuet, > Serm. pour lajêle de l'Annonc. i p. — S. Jean Chry- 
sost. , ou mieux un auteur eccics. dont l'œuvre a été publiée parmi celles- 
du saint docleur. Hom. in Annunc. B. V. P. G. L. 794, 795. 



eu. IV. RAISONS DU CONSEiNTEMENT iGl 

C'est pourquoi ie Seig-neur lui députe un ange, cliargé 
de lui porter les propositions divines et de requérir 
son consentement pour les fiançailles de la créature 
avec le Créateur. 

Ce fut, en effet, par sa libre élection que la première 
femme offrit au premier père des hommes le fruit de 
mort qui le perdit, lui et sa race. Donc, si la revanche 
de Dieu devait être parfaite, il fallait que le fruit qui 
rend le monde à la vie fût aussi le don volontaire de 
la nouvelle Eve. 11 aurait pu l'être, il est vrai, lors 
même que Marie ne se serait pas prêtée sciemment et 
volontairement à devenir la Mère du Sauveur. Il suf- 
fisait absolument qu'elle l'offrît plus tard, à l'heure du 
sacrifice. Mais il eût alors manqué quelque chose au 
rapport entre la nouvelle Eve avec l'ancienne. Car, 
tandis que celte dernière eût eu sa part au début 
même de la révolte de l'Adam terrestre, et l'eût pré- 
cédée même et préparée par sa propre désobéissance, 
Marie ne fût entrée dans l'acte de la réparation, 
comme aide consciente et compagne de l'homme, que 
tardivement, lorsque le mystère était en voie d'exécu- 
tion. C'est que Jésus-Christ, dès le premier instant de 
son existence, fut une victime marquée pour l'immo- 
lation. Sa conception fut celle de l'Agneau de Dieu qui 
efface les péchés du monde. Comme il fut à ce moment 
même un Dieu dans la chair, ainsi fut-il le Réparateur 
dans l'exercice actuel de son ministère de salut. Donc 
la nouvelle Eve devait être à ses côtés, participant 
dès lors à ce ministère; et comment l'aurait-elle par- 
tag'é, si tout s'était fait indépendamment de son libre 
vouloir? 

Signalons une dernière raison, développée par le 
cardinal François Tolet, dans son commentaire sur 

LA MÈRE DES HOMMES. I . — 11 



102 L. II. BASES DE LA MATERNITE DE GRACE 

saint Luc (i). Il était nécessaire, écrit-il, que Marie 
devînt non seulement la Mère de Dieu, mais qu'elle 
fût diçrne de le concevoir. Il est vrai que, jusqu'au bien- 
heureux jour de la conception du Verbe, Marie s'était 
disposée par l'exercice de toutes les vertus, ou plutôt 
que Dieu l'avait préparée lui-même par une abondance 
ineffable de grâces à l'honneur qui l'attendait; et voilà 
pourquoi, dès l'abord, l'Ange put la saluer pleine de 
grâces et déjà bénie sur toutes les femmes. Mais il 
fallait, en outre, une préparation plus actuelle, immé- 
diate. C'est ce que comprennent les fidèles qui vont 
recevoir le corps du Sauveur dans la sainte Eucharistie. 
Si purs et si pleins de charité qu'ils soient, ils se repro- 
cheraient de s'approcher de leur Dieu,s'ilsne s'étaient 
purifiés de plus en pins de leurs misères, et s'ils 
n'avaient actuellement ravivé dans leur esprit la lu- 
mière de la foi, et, dans leur cœur, la llamme de l'a- 
mour. 

Or, cette préparation immédiate à la communion la 
plus intime avec le Verbe de Dieu, Marie ne l'eût pas 
apportée, si l'Ange n'était venu du ciel pour lui an- 
noncer le mystère et lui demander, au nom de Dieu, 
de consentir à ce qu'il s'opérât en elle. Imaginez un 
chrétien baptisé qui n'ait pas seulement pensé qu'on 
allait lui donner le corps du Seigneur, et qu'on ferait 
ainsi communier avant tout avertissement, à son 
insu; telle eut été Marie, si le Verbe se fût incarné 
dans son sein, indépendamment du message angéli- 
queet de l'assentiment donné par elle à l'Incarnation. 

Je ne reviendrai pas sur l'excellence des actes par 
lesquels Marie, grâce à l'économie de sagesse et de bonté 



(i) Tolet., in Lac. I, Annot. ii3 . 



GII. IV. BAISONS DU CONSENTEME.NT l63 

qui règ"ne dans le mystère de rAnnonciation, put se 
disposera recevoir digriement la visite permanente du 
Seig-neur : ce serait répéter ce que nous avons déjà dit 
en plus d'un endroit. Mais je ne me résigne pas à taire 
une pensée de saint Bernardin de Sienne. Après avoir 
protesté qu'il ne saurait exprimer, même en balbu- 
tiant, l'ineffable g-randeur des vertus pratiquées alors 
par la Sainte Vierg-e, il affirme qu'elle mérita dans son 
acquiescement au message angélique une mesure de 
grâce qui fut à son état antérieur ce qu'est, dans un 
simple fidèle, l'état d'une sainteté parfaite à la vie 
commune d'un chrétien (i). 

III. — L'Ange du Seigneur dit aux berg-ers de 
Bethléem : « Je vous annonce une nouvelle qui sera pour 
tout le peuple le sujet d'uneg-rande joie : Il vous est né 
aujourd'hui un Sauveur qui est le Christ, le Seig'neur, 
dans la cité de David » (2). C'est le même que le pro- 
phète Isaïe contemplait dans une vision mystérieuse, 
quand il s'écriait : « Un petit enfant nous est né, un 
fds nous a été donné w (3). Et de peur qu'on ne s'y 
trompe, les caractères sous lesquels cet enfant, ce fils, 
nous est présenté, sont les mêmes et dans l'Evang-ile 
et dans la prophétie : des deux côtés, c'est un Boi, il 
est assis sur le trône de David, et son royaume n'a pas 



(i) s. Bernard. Sen., Serin, defesliv. S. M. V. Serm. 8 de Consensu 
\' . a. I, c. 2 0pp., t. IV. p. io6. 

Un texte souvent cité par les auteurs comme étant de saint Irénée 
pourrait servir ici de thème à de belles considérations. Le voici : Quid 
«st quod sine consensu Mariae non perficitur niyslerium Incarnatiouis? 
Ouia nempe vult illam Deus esse principium omnium bonorum. Mal- 
heureiiscment, ce passajye ne se trouve ni d ins l'endroit indiqué [Adv. 
HaerfS., 1. nr, c. Sa), ni dans aucun autre du même ouvrage, 

(2; Luc, II, 10, I I. 

(3) Isa., IX, 6; col. Matth., i, ig. 



l64 L. II. BASES DE LA MATERNITÉ DE GRACE 

deTin (i). Et qui nous l'a donné cet enfant, ce fils, 
notre Sauveur? Dieu le Père, sans doute, dont il est 
écrit : « Dieu a tant aimé le monde qu'il lui a donné 
son Fils unique » (2). Mais, à côté du Père^ le premier 
donateur, je vois la donatrice, et d'elle aussi je peux 
dire en vérité : Marie a tant aimé le monde qu'elle lui 
a donr-.é son Fils unique. Oui, elle l'a vraiment donné: 
car, encore une fois, c'est par son libre acquiescement 
qu'il a été formé de sa chair et dans sa chair, pour 
nous être Jésus, c'est-à-dire Sauveur, Si elle peut dire 
d'elle-même, comme la Sagesse éternelle : « Je suis 
sortie de la bouche du Très-Haut, première-née, avant 
toute créature » ; elle peut ajouter plus justement 
encore : « C'est moi, moi qui ai fait lever au ciel la 
lumière indéfectible ; ce soleil qui, sorti de l'Orient, 
illumine tout homme venant en ce monde (3) ; et je 
l'ai fait par amour et pour l'amour ». Don du Père, 
Jésus-Christ est le don de Marie : car il est le fruit 
béni de leur commune et très libre volonté. 

« Dieu, lisons-nous dans l'Apôtre, Dieu, qui n'a pas 
épargné son propre Fils, mais qui l'a livré pour nous, 
comment ne nous a-t-il pas donné tout avec lui» (4)? 
Après ce que nous avons considéré dans les pages pré- 
cédentes, nous sommes en droit de prendre ces pa- 
roles et de les appliquer à la Vierge Marie. Oui, comme 
le Père, elle n'a pas seulement, à l'Incarnation, donné 
pour nous son Fils ; elle l'a livré ; car elle l'a accepté, 
et, par conséquent, donné, pour ce qu'il était et ce qu'il 
devait être, notre Sauveur, notre prêtre et notre vic- 



(1) Isa., IX, 7; Luc, 1, 32, 3;^. 
(9) Joaii., 111, 16. 

(3) Eccli. XXIV, 5, 6; Is., xli, 2 ; Joau., 

(4) Rom., VIII, 33. 



en. IV. RAISONS DU CONSENTKMENT 1 65 

time. Ainsi le donnait son Père ; ainsi Jésus-Christ, 
à ce premier moment, s'est-il ofîerthii-même. « Le Fils 
de Dieu, entrant dans le monde, dit : Vous n'avez 
point voulu d'hostie ni d'oblalion, mais vous m'avez 
formé un corps... Alors j'ai dit : Me voici ; je viens, 
selon qu'il est écrit de moi dans le Livre, pour faire 
votre volonté » (i) ; c'est-à-dire pour être l'Agneau 
dont le sang répandu purifie les péchés du monde. 
De son poids l'Incarnation va tout droit à la Passion. 
Marie le sait de science certaine, et l'acceptation 
qu'elle fait d'être la Mère du Verbe incarné se confond 
avec celle de donner au monde le Dieu crucifié. 

Donc, elle aussi, dès ce premier instant, nous a donné 
tout avec lui, c'est-à-dire, la rémission de nos crimes, 
et la vie surnaturelle qui jaillit de la crèche et de la 
croix. Donc, elle est-, en toute vérité, la mère des ra- 
chetés et des vivants de la vie divine; et saint Ber- 
nardin de Sienne n'a rien exagéré, quand il a dit : 
« La Vierge, par son consentement à l'Incarnation du 
Fils de Dieu, a désiré du plus profond de ses entrailles, 
viscerosissime^ et procuré le salut de tous les élus; 
par le même consentement, elle s'est dédiée très sin- 
gulièrement à la délivrance spirituelle de tous les 
hommes; en' sorte que, à partir de ce moment, elle les 
portait dans son sein comme une vraie mère ses 
fils r> (2). Oui, elle les portait déjà virtuellement avec 



(1) Hebr , x, 5, sqq. 

(a) S Bernard. Sen., Serni. 6 de Consensii, a. 2, c. 2. 0pp., t. IV, 
p. 106, sqq. 

S. Pierre Ghrysoloe^ue, dans un sermon qu'il nous a laissé sur l'An- 
nonciation de la B. Marie, rend d'une manière saisissante ce que nous a 
valu de g-ràces l'assentiment donné par elle au message angélique. « Et 
cogitabaljait, Virgo quae esset ista salutalio. Adverlat vestra Gliantas, 
ut diximus, cortserts/sse Virginem saluttaioni, non verborum, sedrerum, 
et vocem fuisse non communis obsequii, sed supernae virn totam fuisse 
virtutis. Cogitât crgo Virgo, quia cito respondere est facililalish uma- 



l66 L. II. BASES DE LA. MATERNITE DE GRACE 

Jésus dans son sein virginal, puisqu'elle y portait celui 
dont ils seraient les membres et la vertu d'où ils de- 
vaient naître et grandir. 

Voici, résumées dans une belle page du savant apo- 
logiste Hettinger, tout ce que nous devons au consen- 
tement de la Sainte Vierge. On jugera par tout ce qui 
précède combien cette page est vraie. « Marie, dit 
saint Irénée, a été pour tout le genre humain la cause 
de son salut. Or, le principe, la raison et la source de 
de sa médiation fut, avant tout, sa foi (c'est-à-dire, 
en d'autres termes, l'assentiment que renfermait cette 
même foi). Heureuse ôles-vous, parce que vous avez 
cru... Par sa foi au message de l'Ange, nous disent les 
saints Pères, elle a recouvré ce que l'incroyance de la 
première Eve avait perdu ; elle a donc rendu la vie 
à ceux à qui la première femme avait autrefois 
donné la mort. 

« Avec une foi docile, elle prononça cette grande 
parole : Fiatmihi secundum verbum ^M«m. Et, comme 
le premier fiat avait fait sortir du néant le monde 
visible, de même celui-ci donna naissance à un monde 
nouveau, celui de la rédemption : car l'œuvre de l'In- 



nae, cogitare vero ponderis est maximi et judicii permafuri. Quanlus 
sit Deus ignorât ille qui hujus Virginis mentem non stupet, animum non 
miratur : pavet cœluni, tremunt angeli, creatura non sustinet, natura 
non sufficit, una puella sic Deum in sui pectoris capil, recipit. oblectat 
hospitio, ut pacem terris, coelis gloriara, salulem perditis, vitam mor- 
tuis, terrenis cum coelestibus parentelam, ipsius Dei cum carne com- 
mercium, pro ipsadomus exigat pensione, pro ipsius uteri mercede con- 
quirat, et impleat illud prophetae (Psalm. cxxvi] : Ecce haereditas Do- 
mini, filii merces ventris » S. Pet. Chrysol., serm. i4o. P. L. lu, 577. 
NVst-ce pas là nous dire éqiiivalemment que Marie, par son consente- 
ment, d'où sortent tant de biens, est devenue la Mère des rachetés'?Saint 
Ambroise ne l'avait-il pas affirmé, bien des siècles plus tôt, lorsqu'il écri- 
vait cette phrase si pleine de sens dans son énergique concision : « Sola 
erat (Maria), quando supervenit in eam Spiritus Sanctus, et virtus Altis- 
simi obumbravit eam. Sola erat et operata est mundi salutem, et con- 
cepil redem :)tionem universorum ». Ep. ^9, ad Sabinam, n. 2. P. L. 
XVI, 1154. 



RAISONS DU CONSENTEMENT 



1G7 



carnation, décrétée dès l'élernité et attendue depuis 
tant de siècles, ne s'accomplit pas avant que la Vierg-e 
n'y ait donné son consentement. 

« GeyZrt/ ferme l'ancien monde et ouvre le nouveau ; 
il est l'accomplissement de toutes les prophéties, le 
centre des temps, la première lueur de l'étoile du ma- 
tin; annonçant l'avènement du Soleil de justice ; au- 
tant que cela pouvait dépendre d un vouloir humain, 
il renouait ce lien admirable, mystérieux, destiné à 
rapprocher l'un de l'autre le ciel et la terre, Dieu et 
l'humanité ; enfin il marque l'instant à jamais mémo- 
rable où retentit dans le ciel et dans tous les mondes 
des esprits la parole qui disait : le Verbe s'est fait 
chair » (i). 

Tout cela ne suffit-il pas pour mettre à néant les 
misérables objections qui nous étaient opposées au 
commencement de ce livre, et prouver de quel droit la 
maternité divine emporte la maternité spirituelle de 
Marie ? 



(i) Hettinger, Apologie du Christianisme, t. III. Les dogmes du 
Christian., ch. 9, pp. 568, suiv. (Barle-Duc, 1870). Notons avec Het- 
tinger ces paroles du protestant Diellein : « Si elle n'eût sacrifié sa vo- 
lonté, en véritable servante du Seigneur, pour recevoir comme le fruit 
de ses entrailles le Fils de la promesse, il n'y avait pour nous ni salut 
ni grâce ». Dietlein,£'i;any. Ave Maria, p. 8. (Halle, i863;. 



LIVRE III 



LIVRE m 

Marie au Calvaire. 
CHAPITRE PREMIER 



Développement des principaux motifs qui demandaient que la 
sainte Vierge participât de fait à la Passion de son Fils, pour 
que sa maternité de grâce eût son dernier complément. 



Des considérations développées dans les trois der- 
niers chapitres s'est dégagée, claire et certaine, une 
double conclusion : c'est que la glorieuse Vierge, par 
l'immensité de ses mérites et par son libre acquiesce- 
ment à l'Incarnation du Verbe, est devenue doublement 
mère : Mère de Dieu, puisqu'elle a conçu le Fils de 
Dieu incarné dans ses virginales entrailles; Mère des 
hommes, puisque donner le Sauveur au monde, et sur- 
tout le donner de cette manière, c'était lui donner en 
lui et par lui la vie surnaturelle, l'être de grâce qui 
fait de nous des hommes nouveaux. 

Toutefois, pour que Marie soit complètement notre 
mère, il ne lui suffit ni d'avoir mérité sa fécondité di- 
vine, ni d'avoir librement enfanté l'auteur de la grâce 
et de la vie. Il faut qu'elle monte au Calvaire avec son 
Fils ; qu'elle ait sa part unique dans la Passion du 
Rédempteur des hommes. A celte condition seulement 



172 L. III. MARIE AU CALVAIRE 

elle entendra tomber des lèvres de Jésus en croix la 
parole qui promulgue authentiquement sa maternité 
spirituelle, et qui lui donne tous les hommes pour en- 
fants. 

Voilà ce qu'il s'ag-it maintenant d'exposer; et pour 
le faire avec ordre, nous dirons d'abord ici les raisons 
qui nécessitaient la participation de la Vierge à l'im- 
molation sanglante du Sauveur, afin qu'elle fût, en 
toute vérité, notre mère dans Tordre de la grâce : et 
nousmontrerons, dans le chapitre suivant, avec quelle 
perfection se réalisèrent en elle les conditions qui, 
dans les desseins de la Providence, devaient être le 
couronnement de sa maternité. 

I. — Parmi les causes pour lesquelles la bienheu- 
reuse Vierge devait accompagner son Fils au Calvaire, 
afind'j trouver le complément et la consécration de sa 
maternité spirituelle, il me semble en pouvoir assigner 
au moins quatre ou cinq principales, abstraction faite 
de plusieurs autres encore qui viennent se grouper 
autour d'elles. 

La première m'est suggérée par ce qui a lieu pour 
son Fils, Notre Seigneur et Rédempteur. Lisez les 
homélies des Pères sur la conception ou sur la nais- 
sance du Verbe incarné, vous y trouverez toujours et 
partout magnifiquement célébrée notre délivrance. La 
paix est désormais conclue entre le ciel et la terre; la 
gloire de Dieu, réparée; les sources de la vie divine, 
ouvertes pour les hommes. Aussi bien, les Anges 
vont-ils entonner dans les airs leur joyeux cantique: 
Gloire à Dieu dans les hauteurs, et paix sur la terre 
aux hommes de bonne volonté. Et la terre répond 
par son allégresse aux chants des esprits angéliques; 



en. 1. — rouuyuoi montek au calvaire 173 

elle a reconnu son Libérateur, et les bergers l'ont 
adoré comme tel en son nom. Gomment le monde 
entier ne sortirait-il pas de sa longue tristesse, puis- 
que le Médiateur est venu, puisque dans sa personne 
Dieu est homme et l'homme. Dieu? 

Or, voici, d'autre part, les saintes Lettres avec les 
Pères et les Docteurs appuyés sur elles, qui nous as- 
surent que, tant que le Christ n'a pas souffert, tant 
que l'Ag-neau de Dieu n'a pas été immolé, ni la répa- 
ration de l'outrag-e fait à Dieu par le péché des hom- 
mes n'est parfaite, ni l'alliance entre le ciel et la terre 
n'est totalement rétablie, ni le genre humain complè- 
tement racheté de la servitude (i). Car c'est par le 
sang- de la croix que le Christ a tout pacifié sur la 
terre et dans les cieux (2) ; c'est au Calvaire qu'il a 
annulé la cédule de notre condamnation en la clouant 
à son gibet (3); c'est par le précieux sang- du Christ, 
comme de l'Agneau pur et sans tache, que nous avons 
été rachetés (4); c'est, en un mot, par l'actuelle obla- 
tion de son corps que Jésus-Christ a consommé pour 
jamais les sanctifiés (5). Ainsi l'avait annoncé le pro- 
phète Isaïe lorsque, décrivant, près de huit siècles à 
l'avance, la Passion du Christ, il disait : « S'il donne 
sa vie pour l'expiation du péché, il aura une race im- 
mortelle » (6). Et ce même Sauveur, parlant de sa 
propre mort, avait dit de lui-même : « Si le grain de 
froment tombant sur la terre ne meurt pas, il reste 
seul; mais s'il meurt, il porte beaucoup de fruits "(y). 

(i) Hebr., ix, x. 

(2) Coloss , 1, 20. 

(3) Coloss., Il, 14. 

(4) I Petr., 1, 18. 

(5) Hebr., x, i4- 

(6) Isa. , LUI, 10. 

(7) Joan , xii, 24, 25. 



1^4 L. m. MAKIE AU CALVAIRE 

Gomment résoudre cette apparente contradiction? 
D'une manière très simple. Oui, c'est au Calvaire et 
par le sacrifice sanglant qu'il y fait de lui-même que 
Jésus-Christ nous a délivrés et sauvés . Là seulement 
le prix des grâces de régénération et de salut qui de- 
vaient couler sur les hommes fut totalement soldé. 
Mais cette réparation, mais ce paiement commencè- 
rent à l'entrée de Jésus-Christ dans le monde. Saint 
Paul nous en avertit dans son épître aux Hébreux : 
« Entrant dans le monde, il dit : Vous n'avez point 
voulu d'hostie ni d'oblation, mais vous m'avez formé 
un corps. Les holocaustes pour le péché ne vous ont 
point agréé. Alors j'ai dit: Me voici, je viens faire ici 
votre volonté... Et dans cette volonté nous avons été 
sanctifiés par l'oblation du corps de Jésus-Christ faite 
une seule fois » (i). 

Tel est le plan divin de la Rédemption; tel, l'ordre 
dans lequel il se déroule. La réparation commence 
avec l'existence du Christ ; elle est déjà faite en prin- 
cipe dans la volonté par laquelle il s'offre comme vic- 
time à son Père. Mais le complément suprême est à 
la croix. Être conçu, naître, croître, s'immoler, c'est 
pour Jésus-Christ comme un seul et même acte de Ré- 
dempteur et de Sauveur. Le sacrifice sanglant présup- 
pose ce qui précède; et ce qui précède est ordonné 
par les décrets du Père et l'acceptation immuable du 
Fils au même but final, le salut de l'homme. Chaque 
soupir du Verbe incarné, chacune de ses moindres 
opérations, chacun de ses actes était d'un tel prix 
qu'il pouvait à lui seul constituer une satisfaction sur- 
abondante aux yeux de la divine justice. Aucune 

(i) Hebr., x, 5-i5. 



cil. I. POURQUOI MONTER AU CALVAIRE 1 70 

offense que cet acte, que ce soupir ne suffît à réparer; 
aucun degré de g-râce, de g-loire et de vie, qu'il ne 
suffît à payer, non seulement pour un homme, mais 
pour une multitude croissant jusqu'à l'infini. 

Mais, encore une fois, c'était le conseil de Dieu le 
Père et la volonté de son Fils que la vie tout entière 
du Christ et la mort sang-lante qui l'a couronnée fus- 
sent indivisiblement la rançon et le salut du monde. 
Il fallait que l'homme sentît, au spectacle d'un Dieu 
passant par de si long-ues et si incroyables épreuves, 
quelle était la g-randeur encore plus incroyable de ses 
offenses envers la majesté divine et de l'amour de 
Dieu pour lui. Et voilà pourquoi la sainte Ecriture 
peut attribuer les biens inestimables de la Rédemption 
tantôt à l'Incarnation, tantôt à l'immolation du Dieu 
fait homme. A l'Incarnation : car, outre quelle est la 
Rédemption commencée, elle va de tout son poids au 
sacrifice du Calvaire, puisque le Christ naît mortel pour 
mourir; — à l'immolation sanglante, puisque c'est à 
elle qu'il appartient de parfaire le prix. 

Appliquons à Marie les mêmes règ-les, et nous en- 
tendrons pourquoi sa maternité spirituelle ne peut ni 
ne doit avoir sa consommation qu'au pied de la croix, 
où Jésus nous rachète et nous vivifie dans son sang-. 
Il est vrai, la conception du Dieu Sauveur l'a déjà 
sacrée notre mère; parce qu'en nous le donnant comme 
Sauveur elle nous donne en lui l'auteur du salut 
et le principe de toute vie surnaturelle; mais surtout 
parce que son union avec Jésus dans ce premier mys- 
tère emporte pour elle l'union dans tous les autres 
mystères dont l'aboutissement final est la croix. 

Ce ne sont pas là des affirmations en l'air, et qui 
n'ont aucun soutien dans la suite des faits évangéli- 



176 L. III. — MA.RIE AU CALVAIRE 

ques. J'ai déjà dit comment en Jésus-Christ tout va, 
de par la volonté du Père et la sienne, à la Passion 
consommée. L'auteur des Exercices spirituels a sur 
ce sujet une pensée non moins solide qu'elle est admi- 
rablement profonde dans sa brièveté. « Je regarderai, 
dit-il en parlant de la Nativité du Sauveur, et je con- 
sidérerai ce que font Notre Dame et saint Joseph; 
comme ils se sont mis en route, comme ils ont enduré 
mille épreuves, a/?/z que le Seigneur naisse dans une 
extrême pauvreté, et qu'après tant de travaux, la 
faim, la soif, la chaleur, le froid, les opprobres et les 
ig-nominies, il meure enfin sur la croix ; et tout cela 
pour moi » (i). 

Telle est la conséquence de l'oftVande initiale que 
Jésus-Christ fit de lui-même à son entrée dans le 
monde. Telle doit être semblablement la conséquence 
de l'oblation qui précéda chez la Vierge Mère celle du 
Verbe incarné, lorsqu'elle prononça son premier /îat. 
Entrez, au jour de la Nativité, dans le cœur de la di- 
vine mère, et vous y trouverez FolTrande renouvelée 
comme elle se renouvelle plus ardente encore dans le 
cœur du Fils (2). L'un et l'autre la confirment dans le 
mystère de la Circoncision, le Fils en sacrifiant à son 
Père les prémices de son sang, la mère en donnant 
avec pleine conscience à ce Fils le nom révélé du ciel, 



l'i) s. Ignat., Eœercit. spir., 2a hebd.,contempl. de Nalivitate. 

(2) C'est pourquoi, dès qu'elle est devenue mère, elle a déjà quelque 
chose du prèlre et de l'autel. Du prêtre, puisqu'elle offre en son cœur la 
victime du salut; de l'autel, puisque cette victime repose sur ses mains, 
quand elle unit sa propre offrande à la sienne... Je vois en elle un ciel, 
un trône ; mais plus encore la croix, dont ses bras étendus sous le sacré 
fardeau portent la figure. « Maria sacerdos pariter et altare quae... 
dédit nobis coelestem panem Christum in remissionem peccatorum... 
Dico enim illam essecoelum, thronum simul et crucem ; extendens enim 
sacra brachia. Dominum portavit thronus cherubicus, cruciformis et 
coeleslis ». Exislimat. Epiphan , Hom. 5, in Laudes S. M. Deip. P. G. 
xLiii, 497, 



GH. I. POURQUOI MONTER AU GALVAIUE I77 

ce nom de Jésus qui contient en germe toutes les 
douleurs et toutes les grâces de la Passion (i). 

Voici maintenant que Jésus, dans la cérémonie de 
la Présentation au temple, va confirmer publique- 
ment, à la face du monde, la donation qu'il a faite 
jusqu'ici dans le secret des entrailles maternelles et 
du fojer dom;istique.« Nous savons, dit Bossuet, que 
le premier acte de Jésus, entrant dans le monde, fut 
de se dévouer à Dieu 'et de se mettre à la place de 
toutes les victimes, de quelque nature qu'elles fussent 
pour accomplir sa volonté, en toute manière. Ce qu'il 
fit dans le sein de sa mère par la disposition de son 
cœur, il le fait aujourd'hui réellement, en se présen- 
tant au temple, et en se livrant au Seigneur comme 
une chose qui est à lui » (2). Mais comment va-l-il 
ratifier cette offrande de lui-même ? Entre les bras et 
par les mains de sa mère. C'est elle qui le présente et 
qui le livre (3), 



(1) Voluit (GhrisUis) statim post Nativitatem circumcidi ut pro nobis 
Deo Palri salisfacere inciperet, elredernplionis nostraeiiiilimii, quod non 
miuoris valoris essel qiiod tolum pretiu.n, Palri' otFerrel .. Uiide Paulus 
ad Galalas : Faclus sub Leiçe lU eos qui sub Lege eraut, redimerel 
Suarez, de Myst.er.vilae Christi, D. xv, S. 3. 

(2) Bossuet. Eléuat. sur les mystères. i8« sera., 3° élevât. Voir aussi 
l'exorde du j" Serin, sur la Purifie. (Carême du Louvre, 1662). 

(!) 11 n'y a que les Saints, pour entrer simplement et sans efforts dans 
les profondeurs de ces mystères. « On arrive à l'autel, écrit l'un d'eux ; 
la Vierge tombe à genoux, embrasée de plus d'ardeurs que les Séraphins 
du ciel. Elle a son enfant dans ses mains, et, l'oft'rant à Dieu comme 
une liaslie de très agréable odeur, elle fait cette prière : Père tout- 
puissant, agréez l'oblatiou que je vous présente, moi votre servante, 
pour tout l'univers; recevez ce Fils qui nous est commun, le mien dans 
le temps, le vôtre de toute éternité. Je vous rends d'immenses actions 
de grâces pour m'avoir élevée JLisqu'à devenir la mère de Celui là même 
dont vous êtes. Vous, le Père. Recevez des mains de votre servante cette 
victime très sainte. C'est le sacrifice du matin qui deviendra plus t.ird, 
entre les bras dj la croix, le sacrifice du soir. Père très bon, jetez un 
regard favorable sur mon offrande et considérez pour qui je vous l'of- 
fre. Quelle oft'ense si grave le monde a-t-il pu commettre contre vous, de 
qu '1 crime a l'reux s'est-il rendu coupable, qui ne puissent être expiés 

LA MERE DES HO.MMES. 1. — 1 .; 



178 L. m, MARIE AU CALVAIRE 

Et ne croyez pas qu'elle ignore toute la portée du 
mystère ; et que, par suite, elle ne soit pas en confor- 
mité parfaite de sentiments avec l'innocente victime. 
Elle a reçu trop de lumières sur les sens les plus 
profonds des Ecritures pour ne pas saisir pleinement 
la signification de la cérémonie qui va se dérouler 
devant elle. Ces premiers-nés^ offerts à Dieu comme 
sa propriété spéciale, représentaient le Premier-né 
du Père, fait homme pour la glorification du Père, 
c'est à-dire, le premier-né de Marie. Leur offrande 
prophétisait la sienne, tout comme l'immolation de 
l'Agneau de Dieu qui efface les péchés du monde. Jé- 
sus-Christ donc, s'offrant en ce jour au Père, ratifie 
solennellement, à la face de la terre et du ciel, ce que 
symbolisaitla cérémonie mosaïque ;et,parconséquent, 
il se voue tout entier d'une manière plus manifeste à 
l'œuvre de réparation sanglante exigée par la justice 
du Père. Les Juifs charnels ne considéraient que l'ex- 
térieur de ces rites sacrés, incapables par leur gros- 
sièreté d'en pénétrer la signification intime. Mais ce 
serait comme un blasphème d'attribuer semblable 
ignorance à la femme spirituelle par excellence, ]q 
veux dire à la Vierge, Mère de Dieu. 

Or, pour écarter d'elle toute possibilité de méprise, 
ou plutôt, pour que nous-mêmes nous entrions sûre- 
ment dans les sens les plus cachés de l'offrande exté- 
rieure, voici venir le saint vieillard Siméon. Conduit 
par l'Esprit Saint lui-même, il reçoit l'Enfant des 
mains de sa mère comme pour en prendre possession 
au nom de l'humanité, et il le proclame à haute voix 



par un tel sacrifice? » S.Thom.a Villan., .Serm. de Purifie. B. M.V., 
f» part. 



cil. I. POURQUOI MONTER AU CALVAIRE 170 

le Sauveur promis dès l'origine des siècles; mais un 
Sauveur qui sera tellement un objet de contradiction 
qu'un glaive transpercera le cœur de sa mère (i). 

Chose bien digne de remarque, Joseph était là avec 
Marie, présentant Jésus au prêtre, et c'est à Marie 
seule que s'adresse prophétiquement Siméon. Pour- 
quoi, sinon parce que c'est elle seule que sa destinée 
de mère appelait à la communion du grand sacrifice. 
Joseph peut mourir avant la dernière réalisation de 
l'offrande; quanta la Vierge, il faut qu'elle demeure 
jusqu'à la fin, puisque le glaive, pour ouvrir dans le 
cœur du Fils les sources du Sauveur, devra passer par 
le cœur de la mijre. Que la brebis r aisonnable, comme 
l'ont nommée les Pères, reprenne maintenant son 
Agneau. On le lui rend, mais offert, accepté et publi- 
quement consacré. A elle de le nourrir et de coopé- 
rer par son dévouement à sa croissance jusqu'à ce 



(1) Luc, II, 28, sqq. 

Sur ces paroles de saint Luc : « Et ipsefSimeon) accepit eum in ulnas 
suas... » saint Bernardin de Sienne a fait la paraphase qui suit: « Vide 
igitur, beata Virgo, quibus condilionibus, quoque loedere recipiam hune 
Filiuni Dei et tuum. Salutem mundi procuro, mundi procurationem 
exerceo, officium meiim impleo. Vide tu, Mater Dei, quid necesse sit 
officio tuo; feci quod rneum est, t'ac et tu quad tua interest: pro salute 
mundi ipsum a Deo accepisti. pro mundo iiium peperisti ; vide ad quid 
venisli. Gui respondit beata Virc^o : Novi. fidelissime procuralor mundi, 
quibus egoat mundus, quare illuin mibi coiitulerit Deus. Pro mundi 
salute niiiii donavit ilium : quia sic Deus diiexit inundum ut Filiuni 
suuui unigenilum daret. Donc ig tur iilum etiani ego, et hoc caritate 
eviscerala, quia ad hoc illum accepi... Novi quid dono, novi quid facio, 
novi pro quibus dono. Pro dileclis filiis meis iilum offero, pro illis redi- 
mendis, pro illis expiandis. pro illis informandis, instruendis, reficien- 
dis, gratificandis atque gloriîicandis illum e.xpouo; quia ipse est verus 
agnus qui toUit peccata mundi. Hune solum habeo. . Scio ergo quod 
dono filiis graliae, qui volunt esse parlicipes hujus doni ; nec solum 
Filium meum, sed meipsam SLi[)er hoc donum dono; atque ipsorum ad- 
vocaiam, genitricem, tutricem, excusatricem. necnonet thesaurorum Filii 
mei dispensatricem charitate inviolabili repromitto ». S. Bernard. Sen , 
E. sermon, /jro festlvit. B. V. Sermo 10 de Purijîcat , a. 2, c. 3, t IV, 
p. lai . 



l8û L. m. MARIE AU CALVAIHE 

que l'heure de l'oTraiiie défîailive soit arrivée pour 
elle et pour lui. 

Ne voyez-vous pis tout cela nous dire clairement 
qu'il en est de la mère comme du Fils? Pour celui-ci 
la conception, la naissance, la circoncision, la présen- 
tation au temple, tous ces mystères en un mot, encore 
qu'ils soient la rédemption commencée, sont plus 
■encore autant d'engag-ements à parfaire l'oblation 
fina'e q li sera la rédemption consommée. Si donc 
Marie doit être la mère des rachetés, comme Jésus- 
Christ en est le Sauveur et le père, il faudra qu'elle 
pousse en quelque sorte son oTrande jusqu'où lui- 
mâmcporterala sienne, c'est-à-dire, jusqu'au Calvaire. 
S'arrêter en deçà, ce S3rait ne participer à la mission 
rédemptrice qu'à demi, et par conséquent n'être qu'à 
demi de ce grand travail qui donne à Dieu les fils 
d'adoption. 

Imag-inez un chrétien qui fournisse le pain et le vin 
du sacrifice; supposez même qu'il ait lui-même donné 
le jour au prêtre qui va l'oîïrlr, et que, semblable à 
la mère de Sa-nuel, il l'ait consacré de ses mains au 
Seigneur. Ce fidèle, pour avoir la première part à l'of- 
frande de la sainte victime après le prêtre et l'Eglise 
dont ce prêtre est le ministre, devra s'unir d'esprit et 
de corps à la célébration du sacrifice. A'nsi devons- 
nous juger de Marie. Certes, je ne l'ignore pas, elle 
a plus fait, même indépendamment de sa présence au 
pied de la croix, que le chrétien dont je parlais, tout 
à l'heure. Ce n'est pas, en elTet, la matière éloignée du 
sacrifice qu'elle a fournie, mais la victime elle-même; 
ce n'est pas une consécration telle quelle du prêtre 
qu'elle a faite, puisqu'elle l'a conçu librement comme 
souverain prêtre et comm^ victime, et qu'elle ne l'a 



CH. I. — rOUHQUOl MONTER AU CALVAIRE l8l 

accepté pour fils qu'à ce ti(re. Il u'cn est pas moins 
vrai que son absence du Calvaire, au moment où s'y 
consommera Toblalion de la sainte victime, ne s'enchaî- 
nerait pas avec ses autres mystères, et qu'elle irait non 
pas à neutraliser tout à fait,ma's à diminuer grande- 
ment son concours à l'œuvre rédemptrice, et par suite 
amoindrirait d'autant ses droits à la maternité spiri- 
tuelle. 

II, — A cette raison fondamentale qui réclame la 
présence de la bienheureuse Vierge au Calvaire^ vient 
s'en joindreune autre qui n'est guère moins pressante. 
Nous l'avons déjà plus d'une fois médité, la rédemption, 
d'après le plan divin, doit être la revanche et la contre- 
partie du drame originel. Par conséquent, il y faut les 
mêmesacteurs maisretournés. Satan, le tentaleurj sera 
là. C'est ce que signifient les paroles adressées par le 
Sauveur Jésus aux Juifs qui vinrent l'arrêter : « Voici 
votre heure et la puissance des ténèbres » (i); et ces 
autres par où l'Evangélisle termine le récit de la ten- 
tation du Christ au désert : « Et le diable se retira de 
lui pour un temps » (2). Voici le nouvel Adam, dans 
la personne du Sauveur. Je vois encore l'arbre dressé, 
l'arbre de la croix. Il faut donc que la femme soit 
aussi présente à la scène : car il n'est pas bon que 
l'homme soit seul (3). Gomment sera-t-elle présente, 
si la femme, prédestinée pour êtrel'ennemie perpétuelle 
du serpent infernal, n'est pas debout tout près de 
l'arbre où le fruit de vie va être suspendu. Ce n'est 
pas même assez de la présence de Marie. Eve avait eu 

(i) Luc, xxii, 53. 
(3) Luc, IV, i3. 
(3) Gen., ii, i8. 



iSa L. m. — MARIE AU CALVAIRE 

sa part et sa grande part à la désobéissance, à la sen- 
sualité, à l'org-ueil de son époux. Par conséquent, le 
contraste, pour être complet, demande que Marie par- 
ticipe à l'obéissance, aux douleurs, aux humiliations 
du Christ, et qu'ils soient mutuellement l'un pour 
l'autre une cause de souffrances, comme la première 
femme et le premier homme goûtèrent en commun 
leurs joies criminelles. 

N'est-ce pas là, d'ailleurs, ce que l'histoire évang-é- 
lique, avant même d'aborder le récit de la Passion, 
nous a fait clairement pressentir? Dès son entrée dans 
le monde, Jésus-Christ ne s'est pas seulement offert 
pour le sacrifice; il a commencé l'expiation, et cette 
expiation il l'a poursuivie si constamment que toute 
sa vie ne fut qu'un long- martyre. Or, afin que nous 
sachions que Marie doit être sa compagne inséparable 
dans ce mystère de douleurs, l'Evangile ne nous ra- 
conte jamais les épreuves de Jésus, sans y mêler le 
récit de celles de sa virginale mère. C'est entre ses 
bras, sur son cœur déchiré, qu'il verse les premières 
gouttes du sang- rédempteur; avec elle qu'il endure 
les premières caresses de la plus rude pauvreté; avec 
elle et porté par elle qu'il s'enfuit en Eg-ypte. Rappel- 
lerai-je les douleurs de celte divine Vierg-e, quand 
l'Enfant-Dieu la quitta pour la première fois, afin de se 
livrer « aux choses qui regardaient son Père », c'est-à- 
dire, afin de préluder à sa mission de Sauveur. Lorsque 
plus tard il entra dans sa vie publique, vie toute de 
sacrifice, de contradictions et de privations de tout 
genre, Joseph n'était plus là pour prendre sa part des 
épreuves de Jésus; mais comme elles retentissaient 
douloureusement dans l'âme de Marie! 

Les Saints nous montrent le souvenir, ou plutôt la 



CH. I. POURQUOI MONTER AU CALVAIRE l83 

prévision 1res présente et très claire de la Passion 
sang-lante qu'il aurait à subir, suivant partout notre 
Sauveur, et lui faisant savourer à l'avance toutes les 
amertumes du calice accepté par le Fils et préparé 
par le Père. Mais ils nous montrent ég-alement sa très 
douce mère portant perpétuellement à ses lèvres le 
même calice. Elle lisait trop constamment les Écri- 
tures, et la prophétie du vieillard Siméon s'était trop 
profondément imprimée dans son cœur, pour qu'elle 
pût un seul instant oublier à quelle condition son 
Jésus devait être Sauveur. Ainsi vojait-elîe toujours 
la croix dressée. Elle sentait, chaque année, chaque 
jour, se rapprocher celte heure où Jésus-Christ serait 
livré aux mains des impies, ce visage qui fait l'admi- 
ration des ang-es, obscurci parles opprobres et l'igno- 
minie, ces pieds et ces mains qu'elle avait si tendre- 
ment baisés, cloués au bois infâme, cette chair enfin 
formée de sa chair, meurtrie, défig-urée, déchirée, 
jusqu'à n'avoir plus d'apparence humaine (i). Sans 
doute, comme Jésus lui-même, dans la plus haute par- 
tie de son âme, elle appelait cette heure, parce qu'elle 
apporterait le salut au monde. Sans doute aussi^ 
l'esprit d'immolation dont elle était, comme lui, div:- 
nement imprég-née, l'empêchait de succomber sous le 
poids de si vives et si terribles prévisions. Mais qui 
dira pourtant qu'elle ne méritait pas déjà le titre de 
Mère de Douleurs que lui décerne la piété de ses 
enfants? 

Donc, il faut en convenir, il était de toute néces- 
sité que la nouvelle Eve suivît le nouvel Adam jus- 
qu'à la dernière étape du sacrifice; et qu'après avoir 

(i) Isa , un, 3, sqq. 



l84 L. III. MARIE AU CALVAIRE 

été partout auprès de lui dans ses premières expia- 
lions, elle y fût encore dans l'expiation suprême. Pour 
que je reconnaisse V Homme sur l'arbre de vie, je dois 
voir la Femme à ses côtés. En d'autres termes, et 
pour rester dans le même ordre d'idées, l'inimitié de 
la femme envers le serpent ne m'apparaîtrait plus 
telle qu'elle est prédite dans la Genèse, si je ne 
retrouvais pas cette femme au dernier acte du grand 
combat, où le serpent mord au lalon ce Fils de la 
femme qui lui écrase la tête. 

Présentons ces vérités sous un autre jour. La sainte 
Ecriture raconte de Salomon que, s'étant assis sur 
son trône royal, il en fit dresser un autre pour sa 
mère et la fit asseoir à sa droite (i). Ne reconnaissons 
nous pas dans ce trait une figure de ce qui devait se 
voir au Calvaire? Là, je contemple le vrai Salomon, 
le roi [acifiant et pacifique (2), assis sur son trône 
c'est-à-dire sur la croix: car c'est vraiment ainsi qu'il 
règne, et dans cette posture que toutes les nations 
viendront l'adorer (3). Pour couronne, des épines ; 
pour sceptre aux mains, des clous; à la place du man- 
teau dérisoire qu'il portait tout à l'heure, une pourpre 
royale faite du sang dont il est inondé. Et pour que 
je ne me trompe ni ne doute, je lis sur le titre, écrit 
sous l'action du Père, au-dessus de lui : Jésus de Na- 
zareth, Roi des Juifs. 

Approchez-vous, filles de Sion ; venez, peuples de 
la terre, contempler votre Roi. Le voilà dans tout 
l'appareil de son triomphe sur le diable et ses anges; 
Ecce rex vester. Au dernier des jours, il redescendra 



(1) III R(g-., n, 16. 

(2) Col., 1, 90. 

(3) Regnavit a ligne Deus. 



eu. I. POtIRQUOI MONTER AU CALVAIRE lOD 

sur celte (erre, baignée de ses larmes, arrosée de son 
sang-. Il redescendra comme juge dans toute la splen- 
deur de sa puissance et de sa gloire et la croix sera 
là, parce que c'est par la croix qu'il a régné. Alors 
aussi Marie siégera gloiieuseà sa droite. Ainsi l'an- 
tique figure et la rcalifé que rcns atlcrdcns rcus 
disent clairement l'une et l'autre que la Mère du Roi 
Sauveur ne pourrait être absente du Calvaire, et 
qu'elle devait, elle aussi, trôner aux côtés de Jésus 
triomphant sur la croix. 

III. — Élevons encore nos pensées, et considérons 
à quel prix Dieu lui-même, le Père du Premier-né, 
devient notre père. Peu content de joindre à son pro- 
pre Fils des enfants qu'il adopte par miséricorde, il 
livre ce Fils à la mort pour donner le jour aux adop- 
tifs. Et ce n'est pas moi qui le dis ; Jésus-Christ lui- 
même nous l'a enseigné dans son Evangile : « Dieu a 
tant aimé le monde qu'il a donné son Fils unique, 
afin que ceux qui croient ne périssent pas, mais qu'il 
aient la vie éternelle » (i). 

Et l'Apôtre ne faisait que répéter l'enseignement 
de son Maître lorsque, traitant de notre adoption dans 
le Christ, il écrivait aux chrétiens de Rome : « Dieu 
n'a pas même épargné son propre F'ils, mais il l'a 
livré pour tous », afin de nous donner toutes choses 
avec lui (2). Vous le voyez, il livre son Unique à la 
mort, afin de faire vivre les enfants d'adoption, et la 
même charité qui le sacrifie nous adopte et nous 
régénère. 



(i) Joan., m, i5. 
(3) Rom., VIII, Sa. 



l86 L. III. MARIE AU CALVAIRE 

Demandez-vous comment Dieu le Père a livré son 
Christ à la Passion qui nous vivifie ? Le Docteur an- 
g-élique vous répond « que cela s'est fait de trois ma- 
nières. Premièrement, parce qu'il a, dans ses éternels 
conseils, préordonné cette Passion pour la délivrance 
du genre humain, suivant la parole du Prophète : Il a 
mis sur lui l'iniquité de nous tous; et encore : Le 
Seigneur a voulu le broyer dans l'infirmité (i). Secon- 
dement, parce qu'il lui a inspiré la volonté de souffrir 
pour nous, en lui infusant au cœur une immense cha- 
rité ; c'est pourquoi nous lisons dans le même texte 
d'Isaïe « qu'il a été offert, parce qu'il l'a voulu » (2). 
Troisièmement enfin, parce que, loin de le protéger 
contre ses ennemis, il l'a abandonné lui-même à leurs 
poursuites: d'où celle plainîe filiale du Sauveur pendu 
à la croix (3) : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi 
m'avez-vous abandonné (4) » ? 

Voilà donc comment le Père du Christ Jésus est 
devenu notre père : il était sur la sainte montagne, 
non pour y défendre l'innocente victime, non pour 
écraser de sa colère juges, insulteurs et bourreaux, 
mais pour consentir à l'immolation, pacifier toutes 
choses par le sang de la croix (5), et nous adopter 
comme fils, après nous avoir empourprés de ce divin 
sang. 

Ce même ordre de providence ne dcmande-t-il pas 
que Marie, la Mère du Christ, ait dans le mystère de 
douleurs une part analogue au rôle du Père? Par con- 
séquent, loin de m'étonner de la trouver au pied de la 



(i) Isa., LU, 6, 10. 
(a) L. c, 7. 

(3) Mallh , XXVII, 46. 

(4) S Tliom., 3 p., q. 4?, a. 3. 

(5) Col., I, 19; II Cor., V, 19. 



CH. I. — POURQUOI MONTER AU CALVAIRE I 87 

croix, ni de m'en scandaliser, j'aurais lien d'être sur- 
pris, si j'avais à constater son absence: car je ne m'ex- 
pliquerais pins comment Dieu, qui l'a prise pour coo- 
pératrice dans la première préparation de la victime, 
ne la prend plus comme assistante, à l'heure et pour 
l'acte où l'offrande doit être consommée. Ne serait-ce 
pas rabaisser en ce moment la maternité spirituelle, 
autant que la paternité de g-râce est exaltée? 

Ne m'objectez pas qu'à ce dernier point de vue Marie 
ne devrait pas souffrir, puisque l'offrande du Père et 
l'abandon auquel il livre son Fils ne troublent en rien 
l'éternelle béatitude de sa divinité. Bossuet, à qui rien 
n'échappe dans les explications qu'il apporte de ces 
hauts mystères, a donné le principe de la solution. 
Ecoutons-le : « Nous devons apprendre, mes frères, 
qu'il y a deux enfantements en Marie. Elle a enfanté 
Jésus-Christ ; elle a enfanté les fidèles ; c'est-à-dire, 
elle a enfanté l'Innocent, elle a enfanté les pécheurs . 
Elle enfante l'Innocent sans peine ; mais il fallait 
qu'elle enfantât les pécheurs parmi les tourments et 
les cris. C'est pourquoi, je vois dans mon Evangile 
qu'elle les enfante à la croix, ayant le cœur rempli 
d'amertume, et saisi de douleur, le visage noyé de 
larmes » (i). 

Et pourquoi cette différence entre elle et le Père, puis- 
qu'ils nous enfantent l'un et l'autre par leur commun 
Fils ? Ce n'est pas seulement parce que la nature du 
Père est impassible, et que celle de la mère est par sa 
condition présente sujette à toute douleur; c'est plus 
encore parce qu'il s'agit d'enfanter des coupables. Il 



(1) Bossuet, Serin, pour la fête du Rosaire, 2^ point. Œuvres orat., 
t. II, p. 358. 



MARIE AU CALVAIRE 



y faut du sang; mais ce sang réparateur n'est pas 
versé par le Christ, en tant qu'il est le Fils du Père. 
C'est comme Fils de r homme qu'il l'offre; et, par con- 
séquent, la participation aux douleurs du Christ re- 
tombe uniquement de ce chef sur la Vierge Mère. 

IV. — Il y a pour la bienheureuse Vierge une qua- 
trième raison de sa présence au Calvaire,qui se confond, 
quant à la substance, avec les précédentes. Lorsque 
nous méditions les causes qui rendirent nécessaire 
l'acquiescement de la Sainte Vierge à l'Incarnation, 
nous avons trouvé que l'une des principales reposait 
sur le caractère même de l'union contractée dans ce 
mystère entre le Verbe et la nature humaine. )l fallait le 
consentement des deux parties, et personne au monde 
ne pouvait, comme Marie, représenter l'humanité dans 
ce bienheureux contrat. Or, c'est au Calvaire que va 
se consommer le mariage mystérieux dont l'Incarna- 
tion fut le gage, ou, pour mieux dire, le principe. En 
effet, c'est là que l'épouse sortira du côté entr'ouvert 
de Jésus-Christ, tout empourprée de son sang: suivant 
que nous l'enseigne l'apôtre saint Paul, quand il écrit 
aux Ephésiens : i< Jésus-Christ a aimé l'Eglise jusqu'à 
se livrer lui-même pour elle, afin de la faire paraître 
devant lui une Eglise glorieuse,... sainte et immacu- 
lée » (i). 



(i) Eph. V, 25, sq. 

« Quid restât juveni (Christo post suam praedicationem et niiracula), 
nisi ut procédât sponsus de thalamo suo? Accipiat sponsus sponsam ; 
quaeratur et inveniatur quae ei conjungalur. Non est solus homo, sed 
Deus est et homo; quaeratur quae ei conjungatur. Qualis est de qua 
nalus est, talis ei inveniatur, quae et malrem reddat fecundam et virgi- 
nem servet intactam. Filius permanentis Virginis virginem permansu- 
ram accipiat. _,cce tempus est: modo Judaei suam impleant voluntatem, 
quando dignatur ipse dare potestatem. Agite, Judaei, nescientes nuptias 



CH. I. POURQUOI MONTER AU CALVAIRE 1 89 

C'est là que l'Epoux versera la j)lénilude de ses dons 
sur l'Epouse, el lui confiera les trésors de grâces 
acquis au prix de si ineffables souffrances. Donc, par- 
ce que les desseins de Dieu sont soutenus, il est né- 
cessaire que la Vierg-e assiste de sa personne à la con- 
clusion de cette divine alliance, et qu'elle y prenne 
une part égale à celle qu'elle avait eue lors de l'élabo- 
ration première et fondamentale du contrat. 

Dj plus, remarquoas-le bien, dans le mystère de la 
Passion, c'est tout uu pour l'Eg-iise de naître et de 
former avec Jésus-Christ le sacré mariag-e qui doit 
l'unir éternellement à l'Epoux. N'est-il pas vrai que 
cela même exig-e à double titre la présence et le con- 
cours de Marie ? Si l'Eglise qui va naître est sa fille, 



Agiii; date praemium pecuniae malo nebuloni Jtidae; agile ut ille qui 
iiatus est de Virgine, a Poatio Pilato suspeudalur in cruce. Ascendat 
spousus nosler thalami sui ligiium. . . Djriniat morieudo.aperiatur ejus 
latus, et Ecclesia prodeat virgo ; ut quomodo Eva facta est ex lalere 
Adae donnieiUis, ita Ecclesia forraelur ex latere Christi m cruce pen- 
deatis. Percu^sum est eiiim ejus latus, ut Evaiigelium loqiiitur,et slatim 
manavit saiigiiis et aqua, qtiae suiit E^clesiae gemiua sacramenta. A [ua 
in qua est s[)Oasa puriUcala; sanguis ex qiio inveuitur esse dotata».. 
Exulta, exulta, spuusa Ecclesia, quia, nisi ista in Christo facta essenl, lu 
ab illo formata non esses. Veuditus redemit te, occisus dilexit te; et 
(juia te piuriinuin dilexil, niori volait propter te. magnum sacra- 
meiitum huj;is conjagii! O quam magnum mysterium hujus Sponsi et 
hujus spoasae! Non exjilicalur digne humanis verbis. De spoiiso sponsa 
nascitur, et ut nasciiar stcilim illi conjunjitur ; et lune sponsa nubit 
cum sponsus moritur; et tune ille sponsae conjungitur quando a mor- 
talibus sepj^ratur. Quid est hoc? Qais est iste spoasus absens et prae- 
sens? Qais est iste s,)onsus pi-aese.is et latens, qnem sponsa Ecclesia 
tidc tantum conspicit, el sine uUo amplexu membra ej.is qnolidie pa- 
ril? » Sjrin. de S[/»ib. ad Catjchum. a. i4 (aiiclore ignotoi. P. L. xl, 
6'i5. Cf. s. Joaa. GhrysosU, in Joan . hom. 84, n. 3 P. G. lix, 463; 
it.jSerm.De cultara ajrl Djin .lecl.5 secundae diei,in Ojt.SS. Cordis. 
« Unaado (Ghrislus; dor.nivit in crace, signam ge.->tabat, imo imple- 
bat quod significatum esl, in Alain: quia, cum dormiret Adam, cosla 
illi detracta est, et Eva facta est, sic et Domino cum dormiret in cruce, 
latus ejus lancea percussnm est, el sacramenta protluxerunt (sub typo 
aquae el sangiiiaisj unde facta est Ecclesia. EccL'sia enim conjux Doniini 
facta est de lalere, qnomodo Eva facta est de lalere. Sed quouiodo illa 
non est facta nisi de lalere dormientis, SiC ista non est facta nisi de 
latere mjrienlis », S. Augnsl., Enarr. in psalm., cxx.'i, n. 7. P. L. 
xxxvii, 167a. Cf. Tract. lao in Joan. 



[go 



MARIE AU CALVAIRE 



comment serait-elle absente au moment même où l'É- 
glise reçoit sa première existence ? Et si c'est mainte- 
nant que cette épouse du Christ conclut définitivement 
avec lui la sainte et divine alliance qui les donne l'un 
à l'autre, n'est-il pas d'une suprême convenance que 
leur commune mère soit, à ce titre encore, présente 
au Calvaire, et qu'elle y renouvelle le consentement 
qui lui fut demandé pour la première union, au jour 
où le Verbe épousa notre nature. 

Les peintres chrétiens, dès les temps les plus reculés, 
se sont plu à représenter deux femmes, debout aux 
pieds de la croix. L'une a les yeux bandés : c'est la 
synag'og'ae infidèle qui, dans son aveuglement, rejette 
le Christ et le salut qu'il apporte. L'autre élève un 
vase pour recevoir le sang- qui jaillit des plaies du 
Sauveur : c'est l'Eglise, ou plutôt c'est Marie, l'exem- 
plaire et la représentante de l'Eg-lise qui vivra de ce 
sang- divin. C'est justice^ en effet, que l'humanité qui, 
dans le mystère de l'Incarnation, a donné son sang- à 
Jésus par Marie, recueille encore par Marie ce même 
sang versé pour le salut du monde (i). 

V. — Ns nous lassons pas de creuser ces divins 
mystères, tant la doctrine qu'ils renferment est abon- 
dante et précieuse. C'est un lieu commun dans les ou- 
vrages qui traitent de la perfection chrétienne, que, 
toutes les grâces nous venant de la croix, nous de- 
vons, pour les recevoir, participer effectivement à la 
croix. « Il a fallu que le Christ souffrît, disait Notre 



(i) Il est permis de rapporter au même symbolisme cette tradition si 
naturelle qui fait déposer entre les bras de Marie le corps de Jésus, dé- 
taché de la croix : car ce corps tout sanglant et tout meurtri, c'est le 
salut des hommes et la vie de l'Esçlise. 



cil. I. POUUyUOl MONTER AU CALVAIRE IQI 

Seijjueur aux disciples d'Emmaùs, et qu'il entrai ainsi 
dans sa g-loire (i) ». Or, la règ'Ie que Jésus-Christ a 
suivie pour lui-même, il l'impose aux membres qu'il 
daigne incorporer par la grâce à sa personne mystique. 
« Etant fils, nous sommes héritiers; héritiers de Dieu 
et cohéritiers du Christ Jésus, si toutefois nous souf- 
frons avec lui pour être g'iorifiés avec lui » (2). 

L'avons- nous entendu : la g-loire et, par conséquent 
la grâce, ont leur principe et leur mesure dans la croix 
portée pour Jésus et dans la compagnie de Jésus. 
Voilà pourquoi Jésus la donne si libéralement à ses 
privilégiés, à ceux-là surtout qu'il veut associer plus 
sing-ulièrement à son œuvre de sanctification. Si donc 
Marie doit être la mère des hommes, c'est-à-dire 
non seulement la plus riche en grâce, mais encore 
après Jésus le canal universel de la g"râce, personne au 
monde après Jésus n'a dû comme elle participer aux 
souffrances de Jésus. S'il est l'homme de douleurs, il 
faut qu'elle soit, elle, une mère de douleurs. Et voilà 
ce qui fait que la maternité spirituelle réclame encore 
sa présence au Calvaire. S'il ne l'eût g"ravi, chargé de 
sa croix, Jésus-Christ, quoique tant et de si constantes 



(1) Luc. , XXIV, 26. 

(2) Rom., viii, 17. « Si Dieu vous donne beaucoup à soufFrir, c'est un 
sifjue qu'il veut faire de vous un grand saint; pareillement, si vous 
désirez que Dieu fasse de vous un grand saint, priez-le de vous donner 
beaucoui) à souffrir. Il n'y a point de bois a mieux entretenir le feu de 
la charité que le bois de la croix, ce bois dont Notre Seigneur s'est lui- 
même servi pour offrir un sacrifice d'une infinie charité. Tout le miel 
qu'on peut tirer des fleurs et des délices du monde, n'a pas la douceur du 
fiel et du vinaigre de Jésus-Christ ; j'appelle ainsi l'amertume des souf- 
frances acceptées par amour pour Jésus-Christ en union avec Jésus- 
Christ ». Maxime de S. Ignace de Loyola. Voir sa Vie par Bartoli, I. v, 
c. 5 (traduction par le P. Jacques Terrien). 

Un protestant a écrit cette belle parole qui revient à notre sujet: «Plus 
les fidèles entrent en communauté de souffrance avec le Christ, plus 
aussi leurs souffrances sont une influence sakilaire pour le monde, ainsi 
qu'il est démontré par l'histoire des martyrs et des héros chrétiens » 
Martensen, Dogrnat. chrét., p. agS. 



iga L. m. — marie au calvaire . 

soaffrances aient fait de sa vie tout entière une perpé- 
tuelle immolation, n'aurait pas été l'homme de dou- 
leurs; ainsi Marie ne serait pas excellemment la mère 
de douleurs, si elle n'eût pas accompagné de sa com- 
passion la Passion de Jésus crucifié. 

VI. — Après toutes les raisons développées jus- 
qu'ici, qu'on me permette d'en indiquer au moins deux 
autres. C'est d'abord que Marie, pour être excellem- 
ment noire mère dans Tordre de la g'râce, devait nous 
montrer en elle-même l'exemplaire le plus parfait, 
après Jésus, [de la vie surnaturelle. Or, ce que nous 
avons besoin d'apprendre avant tout, c'est la science 
pratique de Jésus et de Jésus crucifié. Retranchez de 
l'histoire de Marie ce que nous y lisons de la participa- 
tion qu'elle eut à la Passion de Jésus-Christ; certes, 
elle ne vous apparaîtra pas sans de grandes et dou- 
loureuses épreuves. Mais pourrez-vous toutefois vous 
dire en la contemplant : Je le vois, il m'est bon de 
souffrir, puisque le Seigneur a fait boire sa mère uni- 
quement aimée plus largement que tout autre au ca- 
lice qu'il a vidé lui-même jusqu'à la lie? Gomment 
aurais-je le cœur de reculer devant la souffrance, moi 
que la Mère de Dieu, ma mère, a enfanté sur le Cal- 
vaire, au prix des plus effroyables douleurs? 

A cette école maternelle j'apprendrai plus efficace- 
ment qu'à toute autre les leçons dont j'aurai tant et si 
constamment b:isoin : leçon de patience, d'abandon 
au bon plaisir de Dieu, de résignation généreuse et 
filiale sous les coups de sa justice; leçon de la plus par- 
faite charité, de celle qui sacrifie ce qu'elle a de plus 
cher et sa vie même pour l'honneur de Dieu et le salut 
de ses frères. Oserai-Je murmurer contre la Providence, 



GH. I. — POURQUOI MONTER AU CALVAIRE Iq3 

m'indig'ner contre mes ennemis et ne pas leur par- 
donner, quand j'aurai sous les jeux la Mère de Dieu, 
debout près de la croix de son fds, acceptant d'un 
coeur inelFablement calme et fort un martyre qui n'est 
surpassé que par un seul autre, celui de Jésus, et pous- 
sant la mansuétude jusqu'à prier avec le crucifié pour 
leurs communs bourreaux ? 

Et ce modèle ne nous montre pas seulement ce que 
nous devons être, si nous sommes vraiment les enfants 
de Marie. Quelle force de persuasion dans cette pen- 
sée que la bienheureuse Mère du Sauveur est devenue 
la nôtre, c'est-à-dire nous a engendrés à la vie véri- 
table, au milieu de si inexplicables angoisses! C'est là 
ce que Bossuet exprime avec une éloquence admirable 
dans cette page de l'un de ses plus beaux sermons sur 
la Sainte Vierge: « Méditons ces belles paroles que 
nous adresse l'Ecclésiastique: Gemitus matris tuaene 
oblwiscaris{i)\ n'oublie pas les gémissements de ta 
mère. Quand le monde t'attire par ses voluptés, pour 
détourner l'imagination de ses délices pernicieuses, 
souviens-toi des pleurs de Marie, et n'oublie jamais 
les gémissements de cette mère si charitable : iVe 06//- 
viscaris gemitus. Dans les tentations violentes, lors- 
que tes forces sont presque abattues, que tes pieds 
chancellent dans la droite voie, que l'occasion, le mau- 
vais exemple ou l'ardeur de la jeunesse te pressent, 
n'oublie pas les gémissements de ta mère ; souviens- 
toi des pleurs de Marie, et des incroyables douleurs 
qui ont déchiré son âme au Calvaire. Misérable, que 
veux-tu faire? Veux-tu élever encore une croix pour 
y attacher Jésus-Christ? Veux-tu faire voir à Marie 



(i) Eccli., VII, 29. 

MÈRE DES HOMMES. — I. — l3 



194 L. m. MARIE AU CALVAIRE 

son Fils crucifié encore une fois, couronner sa tête 
d'épines, fouler aux pieds, à ses yeux, le sang- du nou- 
veau Testament; et, par un si triste spectacle, rouvrir 
encore toutes les blessures de son amour maternel ? 
Ah ! mes frères, ne le faisons pas ; souvenons-nous 
des pleurs de Marie, souvenez-vous des g-émissements 
parmi lesquels elle vous eng-endre; c'est assez qu'elle ait 
souffert une fois, ne renouvelez pas ses douleurs » (i). 
Et voilà quelleéloquence le martyre de la Sainte Vierg-e 
prête à ses exemples. 

L'amour, dont ce même martyre est l'éclatante ma- 
nifestation, ne nous parle pas avec moins d'autorité. 
Je ne sentirais pas à quel point la Mère de mon Sau- 
veur et la mienne m'a aimé, si je ne la contemplais 
crucifiée comme Jésus pour me donner la vie; si ma 
naissance spirituelle ne lui avait pas coûté le sang- de 
son cœur, mêlé au sang qui coule à flots du corps de 
son Fils, pour me purifier et me rég-énérer. Et c'est 
ainsi que, pour êtrele modèle parfait, elle a dûmonter 
au Calvaire. 

Ajoutons encore que si, dans les desseins de Dieu, 
Marie doit être la mère de miséricorde, cette destinée 
réclame non moins hautement la communion de la 
Vierg-e à l'immolation finale du Sauveur. Car, je ne 
l'oublie pas, c'est au Calvaire surtout que Jésus, pas- 
sant par les suprêmes épreuves, est devenu le Pontife 
miséricordieux qu'appelaient nos misères. Sans doute, 
elle compatirait encore à nos maux, quand elle n'en 
aurait pas expérimenté par elle-même toute l'amer- 
tume: mais il lui manquerait pour sentir nos douleurs 
et les consoler ce je ne sais quoi que l'expérience seule 



(i) Bossuet, Serm. pour la fête du Rosaire, 2« point. 



CH. I. — POURQUOI MONTER AU CALVAIRE I QO 

peut donner. Et nous-mêmes nousn'aurions pas cette 
confiance de pleurer sur sou cœur et d'y chercher, 
comme nous aimons à le faire, un adoucissement ànos 
maux, si nous ne savions qu'elle a plus souffert dans 
ce cœur et plus amèrement pleuré que nous. 

J'avais l'intention de m'arrêter ici; mais jecroirais 
n'avoir pas suffisamment parlé d'un si haut mystère, 
si je n'indiquais au moins une pensée du grand inter- 
prète des Saintes Ecritures qiii fut Salmeron. Suivant 
lui, Marie « devait être debout près de la Croix, pour 
y recevoir lag-râce qui la préserva de tout péché, même 
originel; la grâce qui la rendit tout à la fois Mère et 
Vierge ; la grâce qui fit d'elle, aux dernières années 
de sa vie, la colonne, la maîtresse et l'avocate de 
l'Eglise; — la grâce de mourir sans douleur, de mon- 
ter au ciel avec sa chair virginale, exaltée par-dessus 
tous les chœurs angéliques ; la grâce de pouvoir 
exaucer, en qualité de Reine et d'Avocate, ses fils 
criant vers elle du sein de leur misère; la grâce enfin 
de nous conduire à la croix, source de tous biens, 
comme elle y conduisit les saintes femmes » (i). Con- 
sidération profonde, encore qu'elle paraisse en quel- 
que point assez subtile. Puisque personne ne devait 
comme elle participer aux fruits de la croix, il était 
bien juste qu'elle fût aussi plus que tous les autres 
rapprochée de la croix. Il est vrai, plusieurs des grâces 
énumérées, Marie les avait déjà reçues; celles, par 
exemple, de sa conception immaculée et de sa mater- 
nité virginale. Mais, ne l'oubhons pas, c'est à la croix 
seulement que le prix en fut versé. 

Telles sont les raisons providentielles qui deman- 



(i) Alph. Salmeron, Comment, in. Evaaj. histor.. t. X, p. 34o. 



igÔ L. m. MARIE AU CALVAIRE 

daient que la bienheureuse Vierge accompagriât son 
Fils au Calvaire, si Dieu la prédestinait à devenir, en 
toute vérité, la mère, et la mère parfaite de ceux dont 
le Christ, son Fils, est le Sauveur, et dont lui-même 
daigme être le Père. 



CHAPITRE II 



Comment la Vierge bénie monte au Calvaire, — et comment, . 
debout au pied de la croix, d'un même cœur et d'une même 
volonté avec son Fils et le Père^ elle offre la sainte victime- 
pour le salut et la vie du monde. 



Les Évangiles nous ont décrit le martyre du Sau- 
veur ; ont-ils également parlé du martyre de sa mère? 
En d'autres termes, ce que nous venons d'établir 
comme exigé par des raisons de suprême convenance, 
est-il aussi consigné comme un fait dans nos saints 
Livres ? Si nous nous le rappelons bien, il a suffi de 
deux mots au disciple bien-aimé pour dire toutes les 
grandeurs de la Vierge, en la nommant y¥ere de Jésus, 
le Verbe fait chair. Quelques mots vont lui suffire 
aussi pour résoudre celte nouvelle question. « Sla- 
bant aiitem juxta criicem Jesii mater ejiis... Et la 
Mère de Jésus était debout près de sa croix » (i). Sla- 
bat mater dolorosa, Juxta crucem lacrymosa, tra- 
duit la poésie chrétienne. La voilà sur la sainte mon- 
tagne et debout : debout pendant que la multitude 
charge Jésus de ses malédictions ; debout pendant 
que les soldats se partagent les vêlements de la vic- 
time ; debout pendant que le soleil s'éclipse, que le 
voile du temple se déchire, que les rochers se fendent 
et que la nature entière est dans l'émoi. La voilà dans 

(i) Joan., XIX, 25. 



igS L. III. MARIE AU CALVAIRE 

l'altitude, dans la position, dans les sentiments, dans 
les angoisses les plus aptes à donner le dernier com- 
plément à sa maternité spirituelle. Avec nos docteurs 
je lis, à la lumière des courtes mais substantielles 
paroles de notre Evang-ile, tout ce qui est nécessaire 
pour répondre aux exigences énumérées dans le cha- 
pitre précédent; je veux dire la présence au Calvaire, 
l'oblation finale de la victime, la communion parfaite 
à ses douleurs, et, pour tout couronner, la proclama- 
tion solennelle de la maternité de grâce. 

I. — Debout près de la croix de Jésus, c'est la pré- 
sence et c'est aussi l'oblation consommée. La Ge- 
nèse raconte d'Abraham que, cédant aux instan- 
ces réitérées de Sara mère d'Isaac, le fils de la pro- 
messe, il se résolut à congédier Agar avec Ismaël, 
son enfant. « Renvoyez cette servante et son fils », 
lui demandait importunément Sara. Et le patriarche, 
après avoir consulté le Seigneur, « se leva dès le ma- 
tin, et,prenant du 'pain et un vase plein d'eau, il les 
mit sur l'épaule d'Agar, lui donna l'enfant et la ren- 
voya. Agar étant donc partie s'en allait errant dans 
la solitude de Bersabée. Et quand l'eau du vase fut 
consommée, elle déposa l'enfant sous l'un des arbres 
qui étaient là, et s'éloignant elle s'assit en face de lui, à 
la distance d'une portée d'arc : Je ne verrai pas mou- 
rir mon fils, dit- elle; et elle éleva la voix et elle pleu- 
ra » (i). C'est la nature qui agissait et parlait dans 
cette femme. 

S'il n'y avait rien de mystérieusement divin dans 
la présence de la Sainte Vierge aux pieds de son Fils, 

(i) Geii., XXI, :4. 



CH. H. LA VIERGE OFFRANT SON FILS I QQ 

ag-onisant et mourant, celte présence serait inexi)lica- 
l)le. J'ai lu dans quelques auteurs qu'elle était, venue 
là pour consoler Jésus, pour le disputer par ses gémis- 
sements, ses supplications et ses larmes à la cruauté 
des bourreaux. Autant d'inventions qui semblent jurer 
avec les faits. Quelle consolation pouvait apporter 
au Crucifié le martyre de sa mère, alors que la douleur 
de celle-ci devait être un nouveau supplice pour son 
filial amour ? Quelle espérance, aussi, d'attendrir 
ces cœurs tellement endurcis dans la haine qu'ils 
voulaient la mort de Jésus à tout prix, dût le sang de 
leur victime retomber en malédictions sur eux-mêmes 
et sur la tête de leurs enfants ? Et puis Marie ne sa- 
vait-elle pas que ce fils de ses entrailles devait, par la 
volonté du Père et par son libre choix, donner sa vie 
pour tout le peuple : si bien qu'essayer de le sous- 
traire au supplice, c'eût été vouloir entraver les des- 
seins miséricordieux de l'un et de l'autre. Direz-vous 
qu'elle répondait simplement à l'appel de son Fils ? 
Mais, encore un coup, si le mystère de la croix n'exi- 
geait pas la présence de Marie, pourquoi Jésus l'eût- 
il appelée ? Aurait-ce été simplement pour la rendre 
témoin de ses angoisses et pour lui déchirer le cœur 
d'une blessure plus cruelle?» Car, ô ma Souveraine, 
qui pourra jamais exprimer ni sentir les souffrances 
que vous endurez en voyant torturer Jésus, sans pou- 
voir lui porter secours ; en le voyant dépouillé, sans 
pouvoir le couvrir; en voyant couler son sang à flots, 
sans pouvoir l'arrêter ; en le voyant traiter de mal- 
faiteur, sans pouvoir le justifier ; en le voyant dévo- 
ré d'une soif ardente, sans pouvoir le désaltérer ; en 
voyant sa face adorable couverte de crachats, sans 
pouvoir l'essuyer; en le voyant expirer d'une mort 



200 L. III. — MARIE AU CALVAIRE 

atroce, sans pouvoir recueillir son dernier souffle, 
coller votre visage sur son visage et mourir en le ser- 
rant entre vos bras )^(i)? 

Debout près de la croix de Jésus. Des peintres l'ont 
parfois représentée gisant sur le sol, ou tombant entre 
les bras des saintes femmes, privée de sentiment et 
presque sans vie. Au nom de la saine doctrine, il faut 
protester contre ces écarts. L'Evang-ile vous la montre 
debout. De quel droit la mettre dans une posture et 
dans un état si contraires ? Aussi lisons-nous dans 
Carthagena (2) que, sur l'ordre exprès du Maître du 
sacré Palais, une peinture de ce genre fut effacée, lui 
présent, dans une église de Rome. Saint Ambroise ne 
veut pas même entendre parler de pleurs ni de san- 
glots. « L'Evangile, dit ce Père, me la montre debout; 
il ne me la montre pas se lamentant et pleurant. 
Stantem illam lego, Jlentem non lego » (3). Non pas 
toutefois que Marie n'ait pas versé de larmes, alors que 
Jésus, au témoignage de saint Paul, en répandait mê- 
lées avec son sang (4), mais c'étaient des larmes cou- 
lant silencieusement, sans éclats ni cris d'angoisse ; et 
c'est là, sans doute, ce qu'a voulu surtout indiquer 
le grand évêque de Milan (5j. 



(i) La Palnia, Histoire de lu Sacrée Passion, c. 37. 

(2) L. xii, hom. 7. 0pp., t. III; Cf. Novat., De Eminentia B. Vir- 
ginis, t. I, c. 18, q. 7, p. 36o, sqq. 

(3) S. Ambros., De obiiu Valentin. consol., n. Sg. P. L. xvi, 1371. 

(4) Hebr. V, 7. 

(5) Au sentiment de Siiarcz, il faut tenir pour chose indubitable que, 
pendant tout le cours de la Passion, la Mère de douleurs ne montra ni 
dans son âme ni dans son corps aucun signe de défaillance. Il est vrai 
qu'on la voit assez souvent représentée par les peintres, ou dans de 
pieuses méditations, comme abîmée dans l'angoisse, au point d'en per- 
dre le sentiment et de s'afl'aisser inanimée soit entre les bras des saintes 
femmes soit même sur le sol. Mais, dit encore Suarez, ce sont là des 
inventions sans fondement. Elles sont en contradiction flagrante avec 
le parfait domaine sur tous les mouvements de la sensibilité que nous 
devons reconnaître en Marie: plus encore, avec 'e rôle quasi sacerdotal 



CH. II. LA VIERGE OFFRANT SON FII.S 201 

Debout près delà croix de Jésus : c'est l'attitude de, 
l'offrande. Jésus-Christ, notre prêtre et notre victime, 
est à la fois debout et couché sur la croix. Couché 
comme une victime ; debout comme un prêtre à l'autel, 



qu'elle remplissait au Calvaire. Aussi les thi'ologicns de marque et les 
saints docteurs sont-ils d'accord pour rejeter des opinions si peu dignes 
de la nouvelle Eve. 

Du reste, ajoute-l-il, les auteurs en sont généralement personnes de 
moindre autorité. Je trouve, il est vrai, ces idées dans les Lamentations 
de laVierge et dans le Dialogue de la Passion du Seigneur Mais ni les 
premières ne sont l'œuvre de saint Bernard, ni le second, de saint Anselme, 
bien qu'on les leur ait attribués. C'est à tort aussi qu'on cite en leur 
faveur Ludoiphe de Saxe, et Denis !e Chartreux. Ni celui-ci dans son 
commentaire sur le chapitre XIX de saint Jean, ni celui-là dans la Vie 
de N. S. Jésus-Christ (P. ii, c. 55, | 5) n'ont rien écrit de semblable, en 
décrivant la douleur de IMarie, quand file reçut entre ses bras le corps 
inanimé de son Fils. Saint Laurent Justinien, qu'on invoque après eux, ne 
confirme pas davantage l'opinion qui leur est prêtée, comme on peut le 
voir au cliapitre ?i de son Combat Triomphal du Christ, n. 5 (Lugdun., 
1628, p. 335). Il y parle il est vrai, des larmes de la Vierge, de la pâleur 
répandue sur son visage, des gémissements qui s'échappaient de sa 
poitrine, lorsque, tenant Jésus appuyé sur ses ç^enoux, elle promenait sans 
fin des regards amoureux et douloureux sur chacun des membres meur- 
tris, sanglants et déchirés de la sainte viclime; il nous la montre aussi 
comme la vive image de la Passion du Christ, expirant en esprit, quand 
le Sauveur rendit le dernier souffle: mais pas un mot qui signifie la 
défaillance corporelle, le spasme ou tout autre mouvement désordonné 
de la personne extérieure. 

Suarez essaie même d'atténuer ce que les auteurs qu'il combat peu- 
vent avoir d'excessif dans leurs affirmations. Je ne sais s'il y a réussi 
pour tous. Il semblerait pourtant que ses explications sont assez plau- 
sibles à l'endroit des iI/e(i(7«//o/!S5U7' la vie deNotre Seigneur : ouvrage 
qui d'ailleurs n'estpas du Docteur Séraphiquc, comme on le croyait assez 
généralement jusqu'ici. Le même Suarez enfin fait une dernière remar- 
que: c'est que ceux qui, soit explicitement soit implicitement, ont parlé 
de Spasme, ne sont pas d'accord sur le moment où il rc serait produit: 
puisque les uns le rapportent à la rencontre du Seigneur avec sa mère 
sur le chemin du Calvaire, les autres au crucifiement de Jésus-Christ, 
d'autres encore à l'ouverture du côté par la lance, et d'autres enfin à la 
déposition du corps de Jésus, alors qu'il fut remis entre les bras de 
Marie. Toutes choses qui'prouvent assez qu'il n'y a sur ce point ni tra- 
dition ni raisons sérieuses. On sait enfin que le plus grand interprète 
de saint Thomas d'Aquin, le cardinal Cajélan, a écrit un livre exprès 
pour réfuter le Spasme de la Vierge. Cf. Suarez, de Mi/steriis vitae 
Christi, D. 4, S. 3,1 nec desunt. D"4i,S.2, | Tertio —'«11 nous faut 
remar(pier que Nostre Dame esloit debout au pied de la croix. Eu quoy 
certes ont grand tort ceux qui pensent qu'elle fut tellement outré-e de 
douleur qu'elle en demeura pasmée : car sans doute cela n'est point, 
ains elle demeura ferme et constante, bien que son affliction fust la 
plus grande que jamais femme aye ressenti pour la mort de son enfant; 
parce qu'il ne s'en est jamais trouvé qui ayt eu autant d'amour qu'elle 



202 h. III. — MARIE AU CALVAIRE 

Il offre de sa chair le grand sacrifice dont tous les 
autres, depuis l'origine des siècles, avaient été la pro- 
phétique figure; ce sacrifice dont son Incarnation dans 
le sein de la Yierge et sa vie tout entière furent la pré- 
paration et le prélude. Il n'y a qu'une explication 
plausible de la présence et du maintien qui nous éton- 
nent dans sa mère : elle s'unit à lui pour offrir le 
sang-lant holocauste d'où sortira la réconciliation de 
l'homme avec Dieu. Voilà ce que saint Ambroise a 
très clairement insinué dans son livre de l Institution 
des Vierges : 

« La Mère du Christ, alors que tous les hommes 
avaient fui, demeurait debout, intrépide, près de la 
croix... Elle tenait pieusement ses yeux attachés sur 
les blessures de son Fils; ces blessures, qu'elle savait 
devoir mériter à tous le bienfait de la rédemp- 



en a voit pour Nostre Seigneur, non seulement parce qu'il esloit son Dieu 
mais aussi parce qu'il esloit son Fils très cher et très aymable. . Mais 
comme cet amour estoit selon l'esprit, conduit et gouverné par la ray- 
son, il ne produisit point de mouvement déréglé... Elle demeura donc, 
celte très glorieuse Mère, ferme, constante et parfaittement sousmise au 
bon playsirde Dieu qui avait décrété que Nostre Seigneur mourroit pour 
le salul et rédemption des hommes ». Saint François de Sa\ts, Sermons 
recueillis. . . Serm. pour le vendredy saint, t. IX, p. 276, suiv. (éd. 
d'Annecy). 

« Dans les anciens offices propres de VOrdre de la bienheureuse Ma- 
rie, ou des Annoaciades (Virginum Annunciatarum), on trouve parmi 
les dix fêtes de la Vierge Marie la fétc du Spasme ou du Martyre de 
cette bienheureuse Vierge, à célébrer le lundi qui suit le dimanche de la 
Passion. Or, dans les Offlces réformés du même Ordre, Offices imprimés 
à Anvers en iBsG, et appropriés à la forme du Bréviaire romain, il 
n'est plus parlé de Spasme, et la fête porte simplement le nom de fête 
du iVarf.i/re ou de la Douleur intime de la D. Vierge Marie... L'oraison 
de la messe approuvée par Léon X (ag août i5i7) ne fait d'ailleurs 
aucune mention du spasme : Omnipolens, clementissime Deus, qui glo- 
riosam Virginem Mariam, matrem tuam,et sacratissimo sanguine per- 
fudisti, et ejus cor medullitus luo dolore nimium sauciasti, concède 
propitius ut per lamentationem ejus et a te separalionem a praesenti 
lurbalioue per eam misericordissime liberemur, et ad vitam proficia- 
mus actcrnam. Qui tecum, elc. » Fasti Mariani, auctore Hohveck, 
p. 3t3. a noter que cette fête n'excluait pas celle des Sept Douleurs cé- 
lébrée dans le même Ordre, le vendredi de la même semaine. 



CH. II. — LA VIERGE OFFRANT SON FILS 203 

lion))(i) .Ailleurs, le même Père avait écrit déjà: « INIarie 
contemplait religieusement les plaies de son Fils : car 
elle attendait non pas la mort de cet unique objet de 
son maternel amour, mais le salut du monde » (2). 

L'avons- nous bien entendu? Ce qui attire les regards 
de Marie, ce dont elle ne peut détourner sa vue, ce 
sont les plaies du Christ. Pendant que les Pharisiens 
et les princes des prêtres se complaisent à voir dans 
le Crucifié leur vengeance satisfaite et leur haine assou- 
vie; que les saintes femmes, aux côtés de la divine 
mère, n'envisagent guère en lui que l'objet de la plus 
douloureuse compassion, Marie, des jeux de sa foi, 
contemple dans son Fils crucifié le Sauveur qui s'im- 
mole à la gloire du Père et pour la rédemption de la 
famille humaine. Donc, loin de se plaindre du décret 
providentiel qui la veut spectatrice de la mort de Jésus, 
elle en comprend la raison profonde, et c'est pour cela 
qu'elle a dit dans son cœur, au rebours d'Agar : Je 
verrai mourir mon enfant. C'est pour cela, dis-je, qu'à 
travers la foule des persécuteurs, au milieu des insul- 
tes, elle, la Femme forte, portée par un amour plus 
fort que la mort, a suivi la trace sanglante qui va du 
Prétoire au Calvaire. 

Quand Jésus-Christ remplissait la Palestine des 
bienfaits de son amour et du bruit de ses miracles, 
quand les peuples se pressaient sur ses pas, chantant 
ses louanges, et le proclamant l'Envoyé du ciel, le 
Christ fils de David, le Roi si longtemps attendu, sa 
mère se dérobait aux regards, ou n'était pas même 
auprès de lui. Mais à ce moment qu'il est tel qu'lsaïe 

(i) s. Ambros., de Instil. Virgin., c. 7, n. 49. P. L. xvi, 3i8. 

(2) Piis speclabat oculis Filii vulnera : quia expectabat non pigno- 
ris mortem, sed mundi salulem. S. Arabr., in Luc, 1. x, n. 1:12 P. 
L. XV, i83. 



204 L. ni. MARIE AU CALVAIRE 

l'a décrit : « dédaigné, le dernier des hommes, l'homme 
de douleurs, broyé pour nos crimes (i), portant sur 
lui toute la colère du Père, parce qu'il est chargé des 
iniquités du monde )),Marie est là,(/^6oM^,en évidence, 
exposée publiquement à tous les yeux. Vous lui de- 
mandez le pourquoi de cette conduite? Ah! vous 
répond-elle, c'est que je me souviens du consente- 
ment que j'ai donné, au jour où je l'ai conçu; de la 
confirmation que j'en ai faite, soit à la Circoncision 
de ce Fils bien-aimé, quand je lui imposai le nom 
prophétique de Jésus devant les hommes, soit à la 
Présentation, quand je l'offris comme victime à son 
Père. Puisqu'il achève aujourd'hui l'oblation qu'il a faite 
de lui-même dans ces différents mystères, ne faut-il 
pas que je sois avec lui pour unir encore mon offrande à 
son offrande, tellement que l'une et l'autre, commencées 
ensemble, reçoivent ensemble leurconsommalion?Son 
Père, qui l'a envoyé dans le monde pour ce ministère 
de victime, l'abandonne aux bourreaux et le livre à 
leur fureur, comme le témoigne cette plainte résignée, 
mais déchirante : « Mon Père, mon Père, pourquoi 
m'avez- vous abandonné » (2)? Et moi, qui l'ai en- 
gendré pour le sacrifice, je laisserais inachevée ma 
ma propre oblation ? 

Voilà donc pourquoi nous trouvons Marie près de 
Jésus mourant, et dans quels sentiments elle s'y tient, 
ferme, inébranlable, debout, staôat, tout près de la 
croix de Jésus, sous la croix. 

Un pieux et savant auteur du moyen âge, Arnauld 
de Chartres, a rendu très heureusement cette union 



(i) Isa., DU, 3, sqq. 
(2) Malth., XXVII, 46. 



cil. II. LA VIERGE OFFRANT SON FILS 2o5 

de la mère et du Fils dans l'olTrande de la sainte vic- 
time. « Une, parfaitement une, était la volonté du 
Christ et de Marie : l'un et l'autre offraient ensemble 
à Dieu leur holocauste, elle dans le sang- de son cœur, 
lui dans le sang- de sa chaLir, haec in scuir/iiine cordis, 
ille in sanguine carnis » (i). 

« Vous eussiez vu deux autels dressés sur le Cal- 
vaire; l'un dans la poitrine de Marie, l'autre au corps 
de Jésus ; celui-ci immolant sa chair, et celle-là sacri- 
fiant son âme... Elle eût souhaité verser le sang de 
ses veines après celui de son cœur et, les mains éten- 
dues sur la croix, célébrer avec son Fils le sacrifice 
du soir, consommant avec lui par une mort semblable 
le mystère de notre rédemption. Mais il appartenait 
au seul Grand Prêtre déporter dans le Saint des Saints 
le sang- de l'expiation (2); personne ne devait parta- 
ger avec lui ce privilège; personne, pas plus un ange 
qu'un simple mortel, ne pouvait avoir une influence 
commune avec lui dans l'œuvre de la réparation. Pour- 
tant, l'amour de la mère coopérait grandement, mais 
dans sa mesure et dans son ordre, à nous rendre Uieu 
propice : car la charité du Christ présentait au Père 
ses vœux propres et ceux de sa mère ; ce que deman- 
dait celle-ci, le Fils l'approuvait et le Père l'accordait. 
Le Père aimait le Fils, et le Fils aimait son Père ; et 
l'amour de la mère suivait ces deux amours ; tellement 
que ces trois volontés, celle du Père infiniment bon, 
celle du Fils plein de pitié, celle de la sainte et misé- 
ricordieuse mère, n'avaient qu'une même intention 
d'amour. C'était comme un enlacement de bonté, de 



(i) Eraaid. Garnot., abb. Bonae-Vallls, L. de Laud. B. M. F. P. L. 
CLxxxix, 1727. 

(2) Hebr., ix, 7, 12. 



206 



L. III. MARIE AU CALVAIRE 



compassion et de charité, où les suppliques de la 
mère se mêlaient aux demandes du Fils pour faire 
descendre les grâces et le pardon du Père » (i). 

II. — Marie, d'accord avec le Père, a livré son Fils. 
C'est ce que l'Eg-lise grecque confesse tout aussi clai- 
rement que l'Eg^lise latine. De là cette prière que je 
trouve dans sa Liturgie. « Je vous en conjure,© Notre 
Dame, délivrez-moi de l'esclavage des esprits mau- 
vais, vous qui auez donné votre Fils crucifié pour 
être la commune rançon du monde ; afin que, partici- 
pant tous à la rédemption, tous possèdent la paix du 
salut » (2). N'est-ce pas la même pensée qui respire 
dans cette autre prière, où saint Jean Damascène 
dépeint si vivement et les douleurs de la mère, et l'ar- 
dent désir de la rédemption qui la presse? « La bre- 
bis contemplant sur la croix son Agneau et notre Pas- 
teur laissait échapper ces gémissantes paroles : Le 
monde se réjouit du bienfait de sa rédemption; mais, 
mon Fils^ quel feu me brûle au cœur à la vue du sup- 
plice que vous, patient et mag-nanime Seigneur, vous 
endurez dans les entrailles de votre miséricorde! Pour- 
tant, je vous en conjure, ô source inépuisable de misé- 
ricorde, que vous entrailles soient toujours émues, et 
donnez le pardon de ses crimes à quiconque honore 
avec une véritable foi vos divins tourments » (3). 

Echapper à ses ennemis, descendre de la croix, ne 
pas mourir de cette mort ig-nominieuse et cruelle, 
Jésus-Christ le pouvait, s'il l'eût voulu; lui-même l'a 

(i) Ici., de Verbis Domini in cruce, tract. III. P. L. clxxxix, 1694, 
1695. 

(a) S. Sabbas., Men., ij feb., ode g. Cf. P. Simon. Wagnereck, 
Pietas Mariana Graec, P. I, n, 227. 

(3) Men., 26 Jan. , post Ofiera J. Wagnereck, op . cit., n. 157. 



LA VIERGE OFFRANT SON FILS 



témoigné plus d'une fois dans son Évangile (i). Mais il 
avait accepté la mission de Sauveur, et de Sauveur 
par la croix. C'est en vain que les Juifs lui crient 
avec une insolente ironie : « Que le Christ, le Ro 
d'Israël, descende maintenant delà croix, afinquenous 
voyions et que nous croyions » (2). En dépit de leurs 
sommations, il y restera cloué jusqu'à son dernier 
soupir. 

Telle est aussi la disposition de sa mère. Eût-elle 
pu s'approcher librement jusqu'à toucher la sainte 
victime et la détacher des bras de la croix pour la 
recevoir pleine de vie sur son cœur, elle ne l'aurait 
pas fait. C'est ce que nous enseignait saint Ambroise, 
quand il nous montrait la sainte Vierge « moins pré- 
occupée de la mort de ce cher Fils que du salut du 
monde », qui en devait être le prix. Ecoutons sur ce 
sujet le Docteur Séraphique parlant, non pas seule- 
ment en mystique, mais en théologien. Commençant 
par rappeler que Marie, comme Jésus-Christ lui-même, 
au jardin des Oliviers, aurait voulu de sa volonté de 
nature, c'est-à-dire, ici, d'une volonté conditionnelle, 
écarter les horreurs de la Passion^ et que cette vo- 
lonté même était méritoire,, puisqu'elle entrait dans 
les desseins de Dieu, le saint continue : « Il ne faut 
douter non plus en aucune manière que, d'un cœur 
viril et par une détermination très constante, elle ne 
voulût aussi livrer son Fils pour le salut de tout le 
genre humain, de telle sorte que la mère était en tout 
conforme au Père. Donc, ce qui doit faire d'elle le 
plus admirable objet de nos louanges et de notre 



(i) Joao., X, 18: Matth., xxvi, 53. 
(a} Marc , xv, Sa. 



208 L. III. — MARIE AU CALVAIRE 

amour, c'est qu'elle a par sa libre complaisance agréé 
que son Fils unique fût sacrifié pour la commune 
rédemption des hommes. Et pourtant, elle compatis- 
sait si parfaitement à ses angoisses que, si la chose 
eût été possible, elle aurait de grand cœur pris sur 
elle toutes les souffrances dont elle le voyait rassasié. 
Donc, elle fut vraiment forte et tendre tout à la fois, 
douce et dure, avare pour elle-même et prodigue pour 
nous. C'est donc elle qu'il convient d'aimer et d'ho- 
norer sur toutes choses, après la Trinité suprême et son 
bienheureux Fils, Jésus-Christ Notre Seigneur » (i). 
Certains auteurs, désireux de faire ressortir aussi 
fortement que possible l'assentiment donné par la 
bienheureuse Vierge au sacrifice de son Fils, n'ont pas 
reculé devant une proposition terrible : Marie, dans 
la disposition de son cœur, était prête à l'immoler de 
ses propres mains, si Dieu le Père eût mis à ce prix 
la grâce du salut pour les hommes (2), Parmi ces 

(i) s. Bonav., in i, D. 48, a. 2, q. 2, ad ult. : Nullo tamen modo 
dubitari potest quin virilis ejus animus, et ratio coastantissima vellet 
etiam tradere Filium suum pro salute generis humani, ut mater per 
omnia conformis esset l'atri. 

(2) Adeo vero in Chrisli passione ac morte imperturbabilis exlitit 
Maria ut, si carnifices defuissent, ipsamet aeteroi Patris volunlatem 
perficieas suis manibus Filium pro generis humani salute immoiasset. 
Hujus mentis aliqui ex sacris doctoribus fuere, et ejus sumina caritas 
suadet. Abraham, ut Dei pareret imperio, filium Deo iminolare paratus 
fuit; numquid minor in Virgine parendi promplitudo, miaor divini 
obsequii amor? Minime. Alois. Novarinus, Sacroruin electorum,t.U, 
1. IV, n. 493. (Lugd., i64i). 

Cette opinion compte encore d'autres partisans. Voici, par exemple, 
ce que je trouve dans un livre, remarquable par la science et par l'onction 
dont il est rempli. « Si Dieu lui eût commandé d'accomplir par ses 
propres mains le crucifiement de son Fils, que la providence inscrutable 
permetloit aux ineschans, elle eust secondé cette volonté avec toute la 
promptitude et la résolution que l'on doit se promettre d'une âme sou- 
verainement soumise aux lois de son Créateur. Si la nature conçoit de 
l'horreur de cette pensée, c'est assez que la Grâce l'adore. Tout ce que 
la volonté divine sanctifie, cesse d'ùre cruel, impur, meschant et pro- 
fane. (Ce qui doit pourtant être sagement interprété, dans le sens en- 
tendu par l'auteur.) Si Dieu l'eust commandé, elle l'eust exécuté; si elle 
l'eust exécuté, elle eust fait un acte plus que généreux de piété. Et que 



LA VIERGE OFFRANT SON FILS 



209 



auteurs on eu a signalé deux plus considérables parleur 
autorité. L'un serait le chancelier Gerson. Je ne ra[)- 
poiterai pas ici les paroles qu'on lui prête : car je ne 
les ai pas trouvées à l'endroit où, d'après les citations 
qu'on en fait, elles seraient consig-nées. L'autre est saint 
Antonin, l'illustre et sav^ant archevêque de Florence» 
Laissons-le parler lui-même dans un texte qui est 
incontestablement de lui : 

« La bienheureuse Vierg-e Marie était debout près 
de la croix, ferme, dans sa conformité à la volonté de 
Dieu. Elle le savait, c'était le décret du Père que son 
Fils unifjue endurât toutes les horreurs de la Passion ; 
et ce Fils était venu pour cela du ciel en terre... De 
là, son inébranlable conformité au divin vouloir. Elle 
ne murmurait pas de voir souffrir Jésus; elle ne s'in- 
dignait pas de voir les Juifs qui le traitaient si cruel- 
lement, après en avoir reçu tant de bienfaits. Elle 
n'appelait pas sur eux la vengeance du ciel, et ne 
demandait pas qu'ils fussent, suivant leurs mérites, 
engloutis vivants dans les entrailles de la terre. On 
ne la voyait pas même donner ces marques extraordi- 
naires de douleur, si communes aux autres femmes. 
Non, elle se tenait debout, pleurant sans doute et 
noyée dans la douleur, mais calme, modeste, pleine 
d'une réserve virginale. ma Souveraine (s'écrie le 

le Père vivant se soit contenté de la préparation de son àme, sans qu'il 
en ayt voulu l'effect, ainsi qu'il se contenta de celle d'Abraham; ce n'est 
pas diminuer ses peines, c'est leur donner nouvelle matière de les ac- 
croistre de plus en plus. Suppose que la volonté de Dieu intervint; 
n'eust il point esté plus honorable que des mains pleines de sainctetè 
eussent traité avec plus de respect, de révérence et de dévotion les sacrés 
membres de Jésus-Christ, que celles des bourreaux et des prophanes, 
qui sont les instruments et les ministres de sou adorable sacrifice ». La 
Croia: de Jésus, où les plus belles vérités de la Théologie mystique et 
de la fjrùce sanctifiante sont établies, par le P. F. Louys Chardon, de 
l'Ordre des Frères Presclicurs,du couvent delà rue neusvesainct Honoré. 
Premier entretien, ch. 3i, p. 247- Paris, chez Bertier, 1647. 

LA MÈRE DES HOMMES 1 — 14 



MARIE AU CALVAIRE 



même saint, après le bienheureux Anselme), quels 
ruisseaux de larmes ont coule de vos yeux pudiques, 
quand vous avez vu votre très innocent Fils unique 
lié, flagellé, couronné d'épines, égorgé ; quand cette 
chair de votre chair vous apparaissait effroyablement 
déchirée par tant de plaies ! Et toutefois, vous vous 
conformiez si pleinement à la volonté de Dieu que 
vous désiriez sur toutes choses le salut de la nature 
humaine. Aussi, j'ose le dire, à défaut de bourreaux, 
elle-même eût posé son Fils sur le bois de la croix, 
s'il eut fallu qu'elle le fît pour sauver les hommes et 
se plier plus j)arfaitement elle-même aux volontés du 
Père. Il n'est pas à croire, en effet, qu'elle le cédât, 
quant à la perfection de l'obéissance, au patriarche 
Abraham, à ce père des croyants qui, pour la gloire 
de Dieu, consentit à sacrifier de sa main Isaac son 
unique et propre fils. Elle était donc debout, ferme, 
immobile dans son acquiescement à la volonté di- 
vine )) (i). 

Rien de vrai comme la réflexion de saint Anlonin 
sur l'attitude de la Vierge au Calvaire, sur l'ineflable 
acquiescement de son vouloir à celui du Père et sur 
les biens inestimables qu'elle nous a valus. Mais, pour 
dire toute ma pensée, je goûte moins l'hypothèse de 
ïa mère attachant elle-même sur la croix Jésus, son Fils 
et son Dieu. Elle a je ne sais quoi de dur et de pénible 
pour notre piété filiale. Puisque rien, ni dans l'Ecriture 
ni dans les communications divines qui ont été faites 
à Marie, n'était de nature à lui faire même soup- 
çonner que Dieu pourrait la soumettre à une si 
épouvantable épreuve, à quoi bon y penserions-nous 



(i)S. AiUoaiii. F\or. , Sum. Iheol. P. iv, lit. lô, c. /ji,'^ i. 



L\ VIERGE OFFRANT SON FILS 



pour elle? D'autant plus que pareilles suppositions ne 
sont pas nécessaires pour entendre comment Marie ne 
mil en son cœur aucune réserve, aucune limite à son 
ofFrande. S'il fallait faire ici quelque hypothèse de ce 
genre, je g-oûlerais mieux cette autre, parce qu'elle 
présente quelque chose de moins terrifiant pour la 
nature. Supposons donc, par impossible, que le corps 
de Jésus menaçât de se détacher de la croix, avant 
qu'il eût par sa mort achevé l'œuvre du salut; sans nul 
doute, Jésus-Christ aurait fait effort pour se rete- 
nir sur le bois du sacrifice, et Marie, la femme héroï- 
que entre toutes, la mère de douleurs, l'aurait aidé de 
ses mains tremblantes, mais fortes, à y demeurer : 
tant elle avait à cœur sa part de choix au grand acte 
de la rédemption. 

Quoi qu'il en soit, Marie coopère librement et géné- 
reusement à l'offrande de la nouvelle victime. « 11 faut, 
dit Bossuet, qu'elle se joigne au Père éternel, et qu'ils 
livrent leur commun Fils d'un commun accord au sup- 
plice; c'est pour cela que la Providence l'a appelée au 
pied de la croix » (i). Nous savons si elle a répondu 
aux desseins de Dieu sur elle. 

Il y avait, dans l'âme de cette auguste mère, un 
double amour : l'amour de la vie de son fils, de cette 
vie qu'elle estimait et aimait souverainement, puisque 
c'était une vie divine ; l'amour de la mort de ce même 
Hls, qu'elle appelait de tous ses vœux, parce que tel 
était le décret du Père, telle aussi la condition sans 
laquelle la gloire de Dieu ne pouvait être réparée, ni le 
monde racheté. Ces deux amours avaient fait l'ag-onie 
du Sauveur, aujardin des Oliviers; ils vont renouveler 



(i; Bûs-^iiel, I serm. sur la Compassion de la Sainte Vierge. 



212 L. III. MARIE AU CALVAIRE 

une agonie semblable dans le cœur de sa mère. Le 
calice d'amertume présenté par l'Ange, Jésus-Christ, 
triomphant de l'effroi de la nature, l'accepta : « Ne 
faut-il pas, dit-il, que je boive le calice que m'a donné 
mon Père » (i)? Ainsi fait la divine Vierge. Fidèle imi- 
tatrice de son Fils, elle range sa volonté sous le bon 
plaisir de Dieu; et prenant, elle aussi, son calice, 
elle le boira jusqu'à la lie, sans en laisser tomber une 
goutte, ou plutôt elle va boire au cahce même de son 
Fils. C'est pourquoi, après avoir vu Marie participer à 
l'oblation de Notre Seigneur, considéré comme prêtre, 
il nous reste à la contempler partageant son rôle et 
sa fonction de victime. 

(i) Joan. , xviii, 1 1 . 



CHAPITRE III 



Marie communiant sur le Calvaire à toutes les douleurs du 
Crucifié. — Sa Compassion féconde et son martyre. 



I. — Marie était debout près delà croix. Je l'ai con- 
templée ratifiant et consommant l'ofFrande qu'elle avait 
faite de son Fils; livrant d'un commun accord avec le 
Père la victime innocente qu'elle avait enfantée pour 
le sacrifice; et c'est assez déjà pour qu'elle m'ap- 
paraisse comme la nouvelle Eve auprès du nouvel 
Adam. Toutefois, nous l'avons déjà compris, il man- 
querait encore quelque chose à la perfection du mys- 
tère, si Maric; participant avec le souverain Prêtre à 
l'oblationde la victime, ne partageait pas ses douleurs ; 
car l'ancienne Eve avait partag'éavec le premier Adam 
le plaisir criminel qui nous a perdus. Il faut que l'o- 
racle, jadis rendu par le saint vieillard Siméon, au 
jour de la Présentation du Seigneur, s'accomplisse 
dans toute l'étendue de sa signification : « Celui-ci a 
été établi pour la ruine et la sanctification d'un grand 
nombre en Israël, et en signe que Von contredira; et 
un glaive traversera votre âme » (i). Certes, on ne 
peut pas nier que Jésus-Christ, avant cette heure su- 
prême, ait enduré bien des contradictions. A peine 
est-il né qu'il doit s'enfuir en exil pour échapper aux 



(i) Luc, n, 34, 35. 



2l4 L. III. MARIE AU CALVAIRE 

poursuites d'IIérode; et, plus tard, pendant sa vie 
publique, que d'oppositions, que de pièges, que de ca- 
lomnies, que de criminelles attaques contre sa doctrine 
et contre sa pei sonne! Mais ce que le Saint-Esprit 
dans cet oracle avait sing-ulièrement en vue, c'est la 
contradiction suprême qiie le Seigneur a subie dans sa 
Passion. J'en ai pour garant l'apôtre saint Paul, dans 
sonépître aux Hébreux. Après avoir exhorté les fidèles 
à contempler « l'Auteur et le consommateur de la foi, 
Jésus qui... a souffert la croix, méprisant la honte »; 
« Pensez donc, ajoute-t-il, à celui qui a enduré une 
telle contradiction de la part des pécheurs soulevés 
contre lui (i) ». Donc, puisque, d'après le texte évan- 
gélique, c'est en conséquence de la contradiction souf- 
ferte par le Fils que le glaive transpercera l'âme de la 
mère, nous savons par cette infaillible prophétie pour- 
quoi Marie est debout près de la croix. Elle est là, non 
seulement pour unir son oblation et son obéissance à 
l'oblation et à l'obéissance du nouvel Adam, mais en- 
core afin de porter en union avec lui tout le poids de 
l'expiation réclamée par la divine justice. Le plaisir 
coupable avait été commun; commune aussi sera la 
peine. 

Oui, Marie partage en toute vérité ces douleurs qui 
vont tout réparer et tout vivifier; elle \ç.s partage dans 
toute la force et toute la propriété du terme. Ce dont 
elle souffre, ce n'est pas de ses propres blessures. Rien 
ne nous oblige à croire que la rage des Juifs se soit 
exercée directement sur elle. On ne lit nulle part dans 
l'Evangile qu'elle ait été personnellement honnie, mal- 
traitée, frappée. En tout cas, eût-elle enduré quehpies 

(i) Hcbr., xii, 2,3. 



en. III. LA MIORE SOUFFRANT AVEC Mî FILS 2 I ï> 

outrages, elle les eût complés pour néani, ou plutôt 
elles les eut regardés comme un gain, puisqu'ils 
l'eussent faite plus semblable à son Fils. La cause de 
ses douleurs n'est autre que la Passion de Jésus. C'est 
celle-ci qu'on verrait imprimée en caractères sanglants 
dans son cœur, s'il venait à s'ouvrir. « La Mère de 
Jésus, dit un pieux contemplatif qu'on a pris souvent 
pour le Docteur Séraphique, saint Bonaventure, la 
Mère de Jésus, Marie, était debout près de la croix 
de Jésus. O Notre Dame, où étiez-vous? Était-ce seu- 
lement près de la croix? Assurément, vous étiez plu- 
tôt sur la croix avec votre Fils, attachée contre lui à 
cette croix. La différence c'est qu'il y était de corps,, 
et vous, de cœur. Là, ô ma Souveraine, votre cœur 
fut percé de la lance; là, il fut couronné d'épines; là, 
moqué, bafoué, chargé d'ignominies ; là, abreuvé de 
fiel et de vinaigre- Pourquoi, ô Notre Dame, êtes-vous 
allée vous immoler pour nous? Est-ce donc que la 
Passion du Fils n'était pas suffisante pour nous sauver, 
si la mère elle-même n'était pas crucifiée » (i)? 

f( Marie, dit à son tour saint Laurent Justinien, fut 
dans son cœur un miroir souverainement clair de la 
Passion du Christ, une image parfaite de sa mort. On 
pouvait y voir les crachats, les outrages, les coups, 
toutes les plaies enfin du Rédempteur des hommes ))(2). 

IL — Mais il faut entrer plus avant dans cette commu- 
nion de souffrances entre le Fils et la mère. Si nous y 
regardons de près, le martyre de la bienheureuse Vierge 
au Calvaire avait une double source, une double me- 



(i) Stimnn Amoris, P. i, c. 3, iater 0pp. S. Bonaveot. (éd. Vivès)^ 
t. XII, p. 638. 

(2) S. Laurent. Justin., L. de Triumphali Christi agone, c. :>i. 



2l6 



MARIE AU CALVAIRE 



sure : la connaissance des douleurs de son Fils et son 
amour pour ce même Fils.Olez la connaissance, com- 
ment pourra-t-elle souffrir de douleurs qu'elle ig-nore? 
Donnez-lui la connaissance sans l'amour, il y aura 
peut-être quelque pitié : mais pourquoi souffrirait-elle 
si cruellement des angoisses endurées par une victime 
qui lui serait indifférente? N'est-ce pas un rôle propre 
à l'amour de faire la communauté des joies et des peines? 
La foi m'enseig^ne de la félicité des élus qu'elle est 
ineffable pour tous, et cependant inégale. Qu'est-ce 
qui fait cette félicité commune? La vision claire et l'a- 
mour de la bonté divine; c'est par ce double canal 
que la béatitude infinie de Dieu coule à flots dans 
leurs cœurs, et les remplit. Et d'où vient l'inégalité? 
De la plus ou moins grande perfection de la même 
connaissance et du même amour. Si donc ce sont là 
les deux facteurs prochains de la douleur de Marie, 
il est aisé de comprendre que plus cette connaissance 
et cet amour seront parfaits en elle, plus grande et 
plus intense aussi deviendra sa douleur. Je ne revien- 
drai pas sur ce que j'ai dit de son amour pour la 
sainte victime. Qu'on se rappelle ce que nous en avons 
écrit dans notre première Partie ; commentcette mère 
vierge aimait en Jésus son Fils et son Dieu : son Fils, 
le plus beau, le plus aimable parmi les enfants des 
hommes ; son Dieu, devenu par un incompréhensible 
mystère le fruit béni de ses entrailles ; comment la 
nature et la grâce s'unissaient pour donner à son amour 
une intensité dépassant tout autre amour, hors celui 
que le Père nourrit éternellement pour cet Unique (i). 



(i) !• Part., 1. m, c. 5, t. I, p. 280, suiv. Voir en particulier le B. 
Amédée de Lausanne, pp. 288, 289. 



CH. m. LA MERE SOUFFRANT AVEC LE FILS 2I7 

Parlons de la connaissance; mais n'oublions pas, en 
la considérant, que si l'amour suppose laconnaissance, 
il lui donne en retour une vue plus vive et plus claire 
des souffrances endurées par l'objet aimé. Les livres 
où l'on traite des douleurs de Jésus et de Marie s'ar- 
rêtent trop souvent aux souffrances extérieures du 
Fils de Dieu. Il semblerait, à les lire, que la Passion du 
Sauveur est, sinon tout entière, au moins pour la plus 
grande part, écrite sur son corps déchiré et sanglant ; 
tant ils en décrivent longuement toutes les tortures. 
Loinde moila pensée d'atténuercequ'eurent d'effroya- 
blement douloureux pour Notre Seigneur les sup- 
plices qu'il endura dans sa chair. Jamais on ne pourra 
ni en dépeindre ni môme en concevoir l'excès. Mais 
encore devons-nous reconnaître que les blessures fai- 
tes au cœur de Jésus surpassèrent incomparablement 
celles qui furent imprimées dans sa chair. 

Je n'en veux d'autres preuves que le témoig-nage 
même de mon Sauveur. Il y a des plaintes, il y a des 
cris arrachés par l'angoisse, dans le récit de la Pas- 
sion. Quelles plaintes et quels cris? Mon âme, dit-il, 
est triste jusqu'à la mort : tristesse d'une intensité si 
effrayante qu'elle va jusqu'à lui faire suer du sang-, à 
l'heure où les bourreaux n'avaient pas encore mis la 
main sur lui. Il se taira quand on le frappe au visage, 
quand on le flagelle, quand on le cloue à sa croix. 
Pousse-t-il, avant d'expirer, un cri de suprême détresse, 
c'est encore une douleur de l'âme qu'il exprime : Mon 
Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné? 
Et je ne m'en étonne pas: car j'ai appris de nos saints 
docteurs que les joies et les souffrances spirituelles 
l'emportent, sans comparaison possible, sur les jouis- 
sances ou les douleurs dont l'être sensible est en nous 



2l8 



MARIE AU CALVAIRE 



le sujet (i). Voilà pourquoi de tous les supplices des 
damnés le plus insupportable est, sans contredit, la 
privation du bien suprême et la malédiction divine. 
C'est là d'ailleurs ce que les âmes plus sing-ulièrement 
favorisées des dons célestes ont expérimenté, même 
pendant celte vie mortelle : témoins sainte Thérèse et 
la bienheureuse Marguerite-Marie, par exemple, pour 
qui, dans leurs angoisses intérieures, les souffrances 
du corps paraissaient ne compter pour rien (2). 

Voulez-vous savoir quelles furent pour le Sauveur 
du monde ces peines intérieures, plus intolérables 
mille foisque toutes les souffrances dont il fut éprouvé 
dans sa chair ? Le Docteur Angélique met en premier 
lieu la douleur qu'il ressentait pour les péchés des 
hommes : « douleur, dit saint Thomas, qui surpassait 
en lui celle de tous les pénitents ; soit parce qu'elle 
procédait d'une sagesse et d'une charité excellemment 
plus grandes, deux principes d'où la douleur du con- 
trit tient son accroissement ; soit parce qu'il devait 
souffrir pour l'universalité des pécheurs et des péchés, 
suivant l'oracle d'Isaïe (3): -:( Vraiment il a porté toutes 
nos douleurs et toutes nos iniquités (4). » Ajoutez à 

(1) s. Thoni., i-a, q. 3i, a 5. 

(2) Saillie Thérèse, Le Château intérieur, 6" demeure. B. Marguerite 
M, , Vie et œuvres. . . 

(3) Isa.. LUI, 4. 1 1 • 

(4) S. Thi>m., 3 p. q. 46, a. 6, a. 4- 

Celte espèce de douleur, hélas! ne nous touche guère : c'est que nous 
avons si peu d'amour pour Dieu, si peu de lumières sur l'immensité de 
l'injure que sont pour lui nos péchés. Les Saints en jugent bien autre- 
ment, a Je me souviens, dit sainte Thérèse, en parlant certainement d'elle- 
même, des tourments qu'a soufTerts et que souffre encore tous les jours 
une personne bien connue de moi, quand elle voit offenser Dieu. Ils sont 
si violcnls que la mort lui serait mille fois plus supportable. Or, si une 
âme dont la charité n'est rien, pour ainsi dire, comparée à celle de Jésus- 
Christ, est néanmoins capable de ressentir des tourments si excessifs, 
quel dut cire jus([u'à son dernier soupir le martyre de nctre adorable 
Sauveur, aux yeux de qui toutes choses étaient présentes, et qui d'un 
seul regard voyait la multitude des péchés commis contre son Père .. 



cil. III. — LA MEUE SOUFFRANT AVEC LE FILS 2 I <) 

cela l'ini^raliUide de ces hommes qui le poiirsuivaicnl 
avec tant de fureur; l'iiiy^ralilude aussi de (aul d'au- 
Ires qui, dans la suite des siècles, fouleiaieiiL aux 
pieds le sang versé pour eux ; l'abandon présent de 
ses disciples; l'atrocité sans nom de l'injure faite à 
Dieu dans sa personne; les persécutions qu'il devait 
endurer perpétuellement dans l'Eglise son épouse; 
tant de membres arrachés par leur malice de sa per- 
sonne mysti([ue et tombant dans les abîmes éternels; 
son Père enfin qui le traitait en ennemi. Voilà ce 
que Notre Seigneur voyait et sentait; voilà ce qui, plus 
que toutes les meurtrissures de son corps, était la 
cause d'une douleur au-dessus de toute douleur. 

Or, ce Livre delà croix que tant d'àmes ignorent, sur 
lequel tant d'autres jettent à peine quelques legards 
rapides ou savent tout au plus épeler; ce livre que les 
âmes les plus éclairées de la divine lumière ne lisent 
qu'à travers mille obscurités et comme de loin; Marie 
l'avait déroulé devant les yeux; elle en parcourait une 
à une, avec pleine intelligence, toutes les pages vi- 
vantes, elle en découvrait tous les sens. Son regard 
ne s'arrêtait pas aux tortures visibles du Crucifié; il 
plongeait jusque dans le cœur de Jésus, et voyait à 
nu l'océan d'amertume dans lequel ce cœur était noyé. 
Oui, sa foi, sa science surnaturellement infuse lui 
révélaient certainement les causes, les fins et l'incom- 
mensurable étenduedes soulFrances de son Fils: cora- 



Voir ce grand Dieu tant offensé, el ce nombre prodigieux d'àmes allant 
en enfer, c'est selon moi quelque chose de si terrible que, si Jésus-Christ 
ii'eùt été plus ([u'un homme, un seul jour d'ua tel supplice eût suffi, je 
nea doute pas, pour lui faire perdre non seulement la vie, mais plu- 
sieurs vies, s'il les avait eues ». Sainte Thérèse, Le Château inférieur, 
5' Demeure, c. 3. Que l'ut donc l'infinité de sa douleur au jour où il 
dut porter sing-ulièiement le poids de tous les crimes pour les p'eurer 
et .'es expier? 



L. III. — MARIE AU CALVAIRE 



ment il n'avait de consolation, ni du côté du ciel, ni 
du côté de la terre, puisque la présence elle-même de 
sa mère, loin d'être un soulagement pour lui, n'était 
qu'un surcroît de peine et comme une partie inté- 
grante de son propre martyre (i). 

Si telle était sa connaissance, tel son amour, la 
sainte Eg-lise n'a-t-elle pas raison d'appliquer à cette 
Mère de douleurs ce que Jéréinie dans ses Lamenta- 
tions disait à Jérusalem en ruines: «A qui vous com- 
parer, à qui êtes-vous semblable... Vierge, fille de 
Sion? Votre désolation est grande comme la mer» (2). 
El Marie ne peut-elle pas s'écrier elle-même avec in- 
finiment plus de droit que la malheureuse cité : « 
vous qui passez par le chemin, regardez et voyez 
s'il est une douleur semblable à ma douleur » (3). De 
quelles angoisses devait être serré le cœur d'Abraham 
quand il s'en allait, sur l'ordre de Dieu, immoler Isaac, 
ce fils qu'il aimait uniquement, et qu'il le voyait à ses 
côtés, chargé du bois du sacrifice! Rappelons-nous 
aussi la malheureuse Respha, l'une des femmes de 
Saûl, veillant près des cadavres de ses fils, impitoya- 
blement crucifiés par les Gabaonites,et chassant les oi- 
seaux de proie qui s'approchaient pour en dévorer les 
chairs (4) • On, si vous l'aimez mieux, contemplez les dou- 
leurs delà mère des Macchabées, quand ses sept enfants 



(i) Hujus ilaqae mitris dolor... tuam tibi, dulcissime Jesu, mar- 
tyrium duplicarutit... Voliiisti tainen cruci tuae matrem assistere. non 
in solatium, sed tibi et illi in niajus tormealutn. Ne([ue enim sufficiebat 
tibi passio externe inflicta. nisi et intus fores aftlictus. Atque ideo, quo 
copiosior esset nostra redemptio, matris adesse volebas praesenliam, 
unde tibi dolorein aug;eres internum. Joan. Lansperj^., Quinquagena 
in<^ Iheoriariim in vitam el pass. Christi, iheor. 12. 0pp., t.lI,p.25o. 
(Colon. Agripp., i63o). 

(2) Jerem ,Lament.,n, i3. 

(3) Id. ihid. , i, 12. 

(4) II Reg , xxn q. 10. 



eu. m. — LA MliUE SOUFFRANT AVlvG LE FILS 22 1 

expirent l'un après l'autre et devant elle, au milieu 
des supplices les plus raffinés (i). Tout cela donne-t-il 
une idée du martyre de la Vierçe, au Calvaire? Non, 
assurément. Pourquoi? Parce que ni les soufFrances 
de ces victimes n'ont approché de celles de Jésus, ni 
l'amour de ce père et de ces mères pour leurs enfants 
n'avait de proportion avec celui dont Notre Dame 
entourait son Fils. Si donc nous exceptons les dou- 
leurs de l'Homme-Dieu, il n'en est, ni n'en sera ja- 
mais d'égales aux douleurs de Marie, parce (ju'il n'y 
aura jamais sur la terre une réalisation si pleine de 
ce qui porte le sentiment de la souffrance à ses plus 
extrêmes limites. 

Il est vrai, Marie n'était pas seule à compatir sur le 
Calvaire au sacrifice de Jésus, Jean, Marie-Madeleine, 
Marie de Cléophas étaient près d'elle, et qui dira l'ex- 
trémité de leur tristesse et l'abondance de leurs lar- 
mes? Mais par combien de traits leur compassion se 
distingue-t-elle de la Compassion de la Vierge. Elle 
n'est pas, comme celle de Marie, le dernier complé- 
ment d'une douleur conçue le jour même où le Verbe 
de Dieu se fit chair pour devenir, dans cette chair, l'A- 
g-neau du grand sacrifice, et croissant à chaque heure, 
à mesure que s'approchait le dénouement prévu. Elle 
n'est pas la souffrance d'une mère, d'une mère vierge, 
d'une mère aimant son Fils de tout l'amour dont peut 
brûler un cœur humain pour le fruit unique de ses 
entrailles et pour son Dieu. Enfin et surtout, elle n'est 
pas une compassion qui s'étende à toutes les douleurs 
de Jésus: car les plus profondes et les plus poignantes 
étaient une énigme pour ces pieux disciples, à qui le 



(i) II Macchab. , vu. 



MARIE AU CALVAIRE 



mystère de la croix n'avait pas encore été clairement 
dévoilé. 

Plus heureuses à ce dernier point de vue que les 
amis du Calvaire, bien des âmes, dans le cours des 
siècles, ont recula grâce de comp:Uir avec une foi plus 
parfaite, non seulement à la passion extérieure du 
Sauveur Jésus, mais encore à ses angoisses les plus 
intimes. Mais quelle différence toujours entre leur 
compassion, si vive, si amoureuse et si éclairée fût- 
elle, et la Compassion de Marie. C'était, sans doute, 
une compassion née de la contemplation des souf- 
frances de Jésus-Christ, mais de souffrances depuis 
long-temps évanouies. Ces pieux contemplatifs n'étaient 
pas, en réalité, debout près de la croix présentement 
dressée devant eux. Renfermés dans la solitude d'une 
cellule ou cachés silencieux dans quelque recoin du 
sanctuaire, ils n'entendaient véritablement ni les huées 
de la foule en délire, ni les dérisions des Pharisiens 
et des Scribes, ni les marteaux enfonçant les clous, ni 
les blasphèmes du larron impénitent. Ils ne voyaient 
pas de leurs yeux de chair la victime actuellement sus- 
pendue au g-ibet d'infamie, tout le corps labouré par 
les fouets, la tète couronnée d'épines, les mains et les 
pieds douloureusement fixés au bois de la croix, la 
poitrine entr'ouverte et le cœur à nu dans cette hor- 
rible ouverture. Et pour eux aussi, ce n'était ni une 
appréhension des tortures endurées intérieuiement 
par le Sauveur du monde, ni une intensité d'amour, 
je ne dirai pas ég-ales, mais comparables même de loin 
à ce que la nature et la foi nous ont révélé dans Marie. 

Il faut donc en revenir à notre conclusion: jamais 
âme vivante, en dehors du Fils de Dieu, n'a souffert 
comme la Sainte Vlerg-e, et c'est justement que nous 



en. m. LA MÈHE SOUFFUANT AVEC LE FILS 223 

rap[)clons avec l'Kylise la Pvciiic des marlyis et la 
Mère de doidcurs. Un grand contemplatif, après avoir 
médité sur la Compassion de Marie, ne ciaint pas 
d'avancer une proposition d'une hardiesse effrayante. 
La douleur de la Vierge dépassait tout ce que les 
créatures du monde pourraient endurer; c'est pour- 
quoi, si elle eût été partagée entre les êtres vivants, 
elle aurait suffi pour leur donner la mort à tous (i). 
N'y a-t-il, dans cette pensée de saint Bernardin de 
Sienne, aucune ombre d'hyperbole, je ne veux pas le 
rechercher trop curieusement ; ce que je sais bien, 
c'est que Marie, pas plus que son Jésus, au jardin, 
n'aurait pu sans mourir supporter l'effroyable an- 
g"oisse qui lui serra le cœur; il a fallu, pour qu'elle 
l'endurât debout, sans faiblir ni défaillir, un miracle 
com[)arable à celui qui fit marcher le Seig^neur calme 
et tranquille sur la mer en furie. 

Ainsi en ont jug-é les Saints dont il serait aisé de 
multiplier les témoignages. Citons, pour exemple, ce 
passage du traité sur V Excellence de Ici bienheiweiise 
Vierge: « Notre Dame, rien déplus véritable, un 
glaive de douleur vous a transpercé l'âme, et celte 
douleur vous fut plus amère que toute souffrance du 
corps. Quelques tortures que les martyrs aient endu- 
rées dans leur chair, c'était peine légère, ou plutôt ce 
n'était rien en comparaison des ang-oisses qui pénétrè- 
rent à flots jusqu'aux derniers replis de vo^tretrès doux 
cœur. Oui, j'en suis persuadé, ma tout aimante Sou- 
veraine, vous n'auriez [)u vivre au milieu d'un pareil 
supplice, si l'Esprit de vie, l'Esprit de toute consola- 



(i) s. Brnard. Seii , scnii. pro fes.iv. B. M. V. — Serin. i3. de 
cxalt. D. V. in çfloria, a. 2, c. 2, t. IV (Lugduui, i65o , p. i3G. 



224 L- ni. — MARIE AU CALVAIRE 

tion, l'Esprit du tout aimé Jésus, dont la mort vous 
causait tant de souffrances, ne vous avait intérieure- 
ment fortifiée et soutenue; vous rappelant qu'un trépas 
si honteux et si cruel était moins une mort pour lui 
qu'une victoire qui lui soumettrait toutes choses » d). 

Sachons-le bien d'ailleurs, il n'en est pas de la Reine 
des martyrs comme de tant de saints à qui l'amour du 
Sauveur mourant adoucissait leurs propres souffrances, 
et parfois même les transformait comme en délices. 
Ainsi les Apôtres, après avoir subi la flagellation, 
s'en allèrent-ils hoi s du Conseil des Juifs, « pleins de 
joie, parce qu'ils avaient été jug"és dignes de souffrir 
cette ignominie pour le nom de Jésus » (2). Ainsi, pour 
prendre un autre exemple, quand le juge criait aux 
deux martyrs Marc et Marcellin, cloués l'un et l'autre 
par les pieds à un poteau : Malheureux, ayez pitié de 
vous-mêmes et délivrez-vous de cette torture ; — De 
quelle torture voulez-vous parler? répondaient-ils . 
Jamais banquet ne vous parut délicieux comme ce 
que nous endurons maintenant pour l'amour du 
Christ. 

Pourquoi cette différence? C'est que cet amour qui 
soulage les autres est pour Marie l'instrument et la 
mesure de ses douleurs (3). Il fut, en toute vérité, son 
unique bourreau. Que dirons-nous encore pour mettre 

(i) Eadmer., De Excellentia M. V., c, 5. P. L. clix, 667. 

(2) Act., V, 61. 

(3) Super haec martyrio decorata fuit. Ipsius enim animam per- 
transivit gladius, non materialis sed doloris Ouo martyrio gravius passa 
fuit quam ferro. Quanto enim incomparabiliter amavit, tanto veliemen- 
tius doluit. Uiide sicut non fuit anior sicut amor e)us,ita nec fuit dolor 
similis dolori ejus. In martyribus magnitudo amoris lenivit doloreoi 
passionis. Sed beata Virgo. ([uanlo plus amavit, tanto plus doluit, tan- 
toque ipsius martyrium gravius fuit: unde quia plus omnibus dilexit, 
et juxla maçnitudinem atnoris erat vis doloris, g-ravius passa fuit 
mente quam martyres carne. Ricard, a. S. Vict., in Ganticum cant., 
c. 26. P. L. cxcvi, /(84. 



CH. III. LA. MÈRE SOUFFRANT AVEC LE FILS 225 

en lumière l'immensité des douleurs de la Vierge ? La 
bienheureuse Ang-èle de Folig'no, ravie dans la contem- 
plation de Jésus crucifié, s'écriait dans un pieux dé- 
lire :« Tout ce qu'on dit de cette Passion, tout ce qu'on 
raconte, tout cela n'est rien, près de ce qu'a vu mon 
âme ». Et pourtant elle avouait son impuissance à la 
retracer dans son effrayante réalité. « Et si quelqu'un, 
disait-elle encore, me racontait la Passion telle qu'elle 
fut, je lui crierais : C'est toi, loi qui l'as soufferte »(i). 
Jésus-Christ seul a mesuré la profondeur et l'étendue 
de ses propres souffrances. Seul, au témoignage des 
Saints, il pourrait aussi nous révéler ce que fut le mar- 
tyre de sa mère (2). 

En Marie tout est mystère. Mystère est sa con- 
ception immaculée; mystère, sa virginité sans tache; 
mystère, l'abondance incommensurable de sa grâce ; 
mystère, la suréminence de son titre de Mère de Dieu. 
Mystère est aussi l'immensité de sa douleur, un mys- 
tère tel qu'il échappe à toute conception, surpasse 
toute intelligence humaine (3): car toutes les souffran- 
ces du monde unies ensemble n'égaleraient pas cette 
douleur (4). 

C'est que Marie peut dire avec incomparablement 
plus de vérité que la bienheureuse Angèle, dont je 
citais tout à l'heure une si étrange parole : « Je fus 
transformée en la douleur de Jésus crucifié » (5). 



(i) Le livre des visions d-j la B. Anjèle de Foligno, traduit par 
E. Hello. 301= ch., p. ii3. 

(2) Solus Jésus dicere potucrit, qui solus potuit maternos penetrare 
dolores. 

(3) S. Amed. Lausan., Honi. 5. De Martyr. B. V. P. L. clxxxviii, 

(4) Le même : Vicit (patiendo) sexum, vicit hominem et passa est 
ultra hamanitatem . Jbid., i328. 

(5j Sainte Angèle de Foligno, ibid., ch. 3i, p. 117. 

A noter encore chez la même contemplative « cette autre parole qui 

LA MÈRE DES HOMMES — ■ I — IS 



22G L. 111, — MARIE AU CALVAIRE 

III. — Tout ce que nous venons de méditer, la 
sainte Eglise l'a résumé dans un mot, celui de Com- 
passion. Considérons et comprenons toute la portée 
•de ce terme. Il y a dans le lang-age de l'Eg-lise des 
mots inventés et consacrés par elle, qui nous mettent 
sous les yeux tout un mystère : tels, par exemple, 
les noms de Tjinité, de consubstantialité, de Mère 
de Dieu (Deipara, 0£oto/.oç), de transsubstantiation. 
Ceux qui ont étudié le dog-me catholique savent com- 
^bien ces mots sont pleins desens^ et de quelle manière 
heureuse ils rendent notre croyance, soit à l'unité de 
■la nature divine dans la pluralité des personnes, soit 
à l'identité de la personne du Christ dans la dualité 
des natures, soit au chang-ement radical de substance 
qui s'opère, dansTEucharislie, sous les espèces sacra- 
mentelles. Le mot Compassion, quoiqu'il n'ait pas la 
même valeur dogmatique, est un de ces noms. Com- 
patir à quelqu'un c'est pâtir avec lui, non pas en par- 
tageant matériellement ses douleurs, comme le mau- 
vais larron endurant un même genre de supplice 
avec Jésus-Christ, mais en ressentant de cœur ces mê- 
mes peines, comme si vraiment elles étaient nôtres. 

Si c'est là ce qu'on appelle compassion, ne voyez-vous 
pas avec quelle admirable convenance l'Eglise ratta- 
che indissolublement à la Passion de Jésus la Com- 
passion de Marie, puisque celle-ci souffre uniquement 



lui fut dile au fond de l'àme » par le Seigneur en croix : «Non, ce n'est 
pas pourrira que je t'ai aimée )),ch. 33, p. 121. Ainsi les douleurs du 
Fils surpassant toute douleur.celles de la Mère ne devaient pas non plus 
avoir d'é<^ales . Nous disions dans la première Partie que la sainteté 
finale delà Vierge, au jugement des plus graves auteurs, dépassait la 
sainteté de tous les élus de Dieu pris dans leur ensemble (L. viii, c. 4, 
n. 2). N'y aurait-il pas là une raison de croire qu'il en est aiusi de ses 
douleurs comparées aux souffrances de tous les autres saints, comme le 
B. Amédée vient de nous le prêcher assez clairement? 



en. III. LA MERE SOUFFRANT AVEC LE FILS 227 

des douleurs, et de toutes les douleurs de celui-là; 
puisqu'elle en souffre daus les mêmes intentions, pour 
les mêmes fins, avec les mêmes sentiments et le même 
cœur; enfin, pour le dire en un mot, puisque les dou- 
leurs de la mère font, dans le plan de réparation, par- 
tie intégrante de la Passion du Sauveur des hommes. 
Telle est donc la souffrance de la Mère de Dieu: tel- 
les les raisons qui lui méritent, en toute vérité, le 
litre de Compassion. Yoûk pourquoi l'Eglise n"a 
jamais parlé de la compassion de Jean l'Evangéliste 
ou de Marie-Madeleine, réservant ce mot plein de 
douleur et de mystère pour Marie, comme elle a sin- 
gulièrement retenu le mot de Passion pour exprimer 
l'immolation de son Fils, notre Sauveur. 

On peut se demander, en passant, si tant de dou- 
leurs, endurées en communion delà Passion du Christ, 
suffisent pour assurer à Marie le titre de martyre. Ils 
sont nombreux, parmi les panég-yristes de sa Compas- 
sion, ceux qui le lui donnent. C'est, avant tous les 
autres, saint Bernard qui la proclame « martyre et 
plus que martyre «(i); c'est l'auteur anonyme du 
sermon sur l'Assomption, tant de fois cité sous le 
patronage de saint Jérôme; c'est Eadmer, le disciple 
de saint Anselme; c'est l'abbé Guillaume le Petit dans 
son commentaire sur les Cantiques, où nous lisons 
que « les autres furent martyrs en mourant pour le 
Christ, tandis que la Vierg-e fut martyre en mourant 
avec le Christ » (2); c'est nombre de théolog-iens qui, 
traitant des Auréoles de Marie, sig-nalent entre tou- 
tes celle du martyre. 

(i) s. Bernard., Serin, de 12 praerog., a. 14. Gf Pseudo-Hildefons., 
serm. 3 P. L. xcvi, 252. 

(•?! 11 faut l'entendre lui-même : Plane gladius acutissimus, dolor do- 
minicae passioais, animam piae matris penetrans atque transverbe- 



228 



MARIE AU CALVAIRE 



En effet, disent-ils, Jésus-Christ fut, dans la pléni- 
tude du sens, martyr et Roi des martyrs. Car s'il a été 
mis à mort, c'est pour le témoignage qu'il rendait à 
la vérité. Or, la bienheureuse Vierge a souffert des 
souffrances de son Fils, et pour la même cause, c'est- 
à-dire, parce qu'elle demeurait avec lui terme dans la 
foi, constante inébranlablement dans le divin amour. 
Donc elle partage réellement son martyre. D'ailleurs, 
il importe peu qu'elle ne soit pas morte sur le Calvaire ; 
car elle le doit, non pas à l'insuffisance de sa douleur, 
mais à la force divine qui seule l'a soutenue contre 
les assauts d'une mort certaine. Par elles-mêmes, il 
est vrai, les souffrances purement spirituelles ne sont 
pas capables de rompre ,1e lien par où le corps se 
rattache à l'âme. Mais qui ne sait le douloureux et 
mortel retentissement qu'elles peuvent avoir au cœur, 
quand ce n'est pas un pur esprit qui les endure ? Ja- 
mais cœur humain n'eût porté de si terribles secous- 
ses, sans cesser de battre et se rompre, si la main 
divine n'en avait modéré les contre-coups (i). 

11 n'importe pas davantage que la rage des Juifs ne 
se soit pas tournée directement contre elle pour la 
tourmenter à cause du Christ : car en poursuivant 
le Christ, c'est elle qu'ils poursuivaient ; en donnant 
la mort au Christ, c'est elle qu'ils frappaient au centre 
même de son être. 

Aussi l'Église l'a-t-elle nommée la Reine des martyrs. 



rans, eain spiritualiter Filio co/nmori fecit. Martyres alii fuere moriendo 
pro Gliristo, haec coinmoriendo Christo martyr fuit et coninicirtyr 
Chrisli. lUorunti corporale, matris spiritiiale et proinde praestaatius 
martyrium fuit. Plus est esse commartyretn Christi quam martyrem 
Christi ; martyres suo, hoc est. hominum foris sane:uiae, sed Maria 
Filii, hocest, Dei sangjaine intus rubebal. Guilhelm. Parvus, in Cant., 

III, 10. 

(i) Muzzarelli, Le trésor caché dans le Sacré Cœur de Marie, c. 6. 



CH. m. LA MERE SOUFFRANT AVEC LE FILS 22f) 

Reine des vierges, elle est vierg-e et plus qu'elles ; 
donc aussi, Reine des martyrs, elle est martyre et plus 
qu'eux tous. 

Et pourtant, il faut l'avouer, il y a des théologiens 
à qui ces raisons n'ont pas paru convaincantes; et cela 
pour les deux objections que je proposais en dernier 
lieu: autrement, disent-ils, celui-là serait à vénérer 
comme martyr qui mourrait d'ang-oisseen contemplant 
la Passion du Sauveur. 

Suarez estime que celte controverse est d'assez peu 
d'importance (i). Elle se résoudrait aisément, si l'on 
s'entendait sur la définition du martyre (2). Quoi qu'il 
en soi! , ce n'est pas en vain que l'Eglise a proclamé 
Marie la Reine des martyrs. Si, par quelque endroit, 
sa Compassion ne répond pas à la notion plus com- 
munément admise, elle comprend d'une manière 5Mr- 
éminente ce que le titre exige pour être véritable. 
Ainsi, quand nous disons de Marie qu'elle est la Reine 
des Apôtres, nous ne signifions pas seulement par ce 
nom qu'elle est plus élevée que chacun des membres 
du collège apostolique. Sa prérogative va plus loin et 
plus haut : elle les surpasse e'mmemme/zf en celamême 
qui constitue l'Apostolat, comme nous l'affirmerons 
bientôt sur une foule imposante d'autorités. Qu'ya-t- 
il de grand et d'admirable dans le martyre, sinon celte 
force invincible et cette ardeur de charité qui font 
affronteret subir la mort pour letémoignageduCIirist? 
Or, n'est-ce pas cela que nous avons vu briller d'un 

(i) Suar., de Myster. vitae Christi. D. 21, s. 4. 

fa) Celte définition, en efTct, n'est pas universellement expliquée delà 
même manière. Voici un Croisé qui tombe sur le champ de bataille, en 
combattant les infidèles pour délivrer le tombeau du Christ; un fils dé- 
voué de l'Eglise qui meurt en luttant pour sa liberté; sont-ils martyrs'? 
non, répondent les uns; oui, répondrait presque tout le moyen âge avec 
saint Bernard et saint Thomas d'Aquin. 



2 3o L. III. MARIE AU CALVAIRE 

incomparable éclat dans Marie ; tellement qu'elle eût 
expiré près de Jésus mourant, si Dieu, pour la con- 
server à l'Eg-lise naissante, ne l'eût miraculeusement 
soutenue ? 

Il n'est personne parmi les fidèles qui ne connaisse 
la touchante invocation du Stabat : Sainte Mère, 
faites-moi cette grâce, d'enfoncer fortementdansmon 
cœur les plaies du Crucifié (i). Ne peut-on pas en voir 
comme la paraphrase dans ces invocations adressées 
par l'auteur de V Aiguillon de V amour divin, à la 
Mère de douleurs, à la Reine des martyrs ?((0 Notre 
Dame, vous si cruellement blessée, blessez vous- 
même nos cœurs, et renouvelez en eux votre Passion 
et celle de votre Fils. Unissez à notre cœur votre 
cœur percé de blessures, afin que nous soyons percés, 
nous aussi, des mêmes blessures. Pourquoi, du moins, 
n'ai-je pas votre cœur en ma possession, afin que 
partout où j'irai, je puisse, ô ma Souveraine, vous 
contempler crucifiée avec votre Fils. Si vous ne voulez 
me donner ni votre Fils crucifié, ni votre cœur blessé, 
je vous en conjure, accordez-moi, du moins, les bles- 
sures de ce cher Fils, les injures et les moqueries dont 
il fut l'objet, et ce que vous-même ressentiez alors en 
vous-même... Mais si vous êtes tellement enivrée de 
ces douleurs que vous ne vouliez les séparer ni de 
votre cœur ni de votre Fils, daig^nez m'unir à ces plaies, 
à ces opprobres, afin que vous ayez au moins la con- 
solation de trouver un compagnon dans vos peines. 

«Oh! quel serait mon bonheur, si je pouvais seule- 
ment être associé dans vos souffrances! Qu'y a-t-il, en 
effet, de plus désirable, ô ma Souveraine, que d'avoir 



(i) Sancta mater, istud agas, etc. 



cil. m. LA MÈRE SOUFFRANT AVEC LE FILS 23 1 

son cœur uni à votre cœur, et collé au corps trans- 
percé de votre Fils?,.. Pourquoi ne in'accorderiez- 
vouspas ce quejevousdemande? Si je vous aioffensée^ 
percez mon cœur pour en faire justice. Si je vous 
suis resté fidèle, je vous demande des blessures en 
récompense. Notre Dame, où donc est votre ten- 
dresse?Où votre immense miséricorde? Pourquoivous 
montrer cruelle à mon égard, après avoir été si pleine 
de bonté? Pourquoi seriez-vous inexorable, vous 
toujours si compatissante et si douce? Pourquoi cette 
dureté parcimonieuse envers moi, quand toujours et 
partout vous avez été si libérale ? Ce que je réclame 
ce n'est ni la splendeur du soleil, nil'éclatdes astres; 
je ne veux que des blessures. Pourquoi seriez-vous 
avare d'un pareil don? Ou enlevez-moi la vie du corps 
ou blessez mon cœur : c'est trop de honte et de con- 
fusion pour moi de voir mon Seig"neur Jésus couvert 
de plaies, et vous, ma Souveraine, navrée des mêmes 
blessures, et de me trouver moi, le plus indig-ne de 
vos serviteurs, sans la moindre souffrance » (i). 

J'ai lu plus d'une fois que ces épanchements des 
âmes blessées d'amour, aux pieds du crucifix ou de- 
vant l'image de Marie, la Mère de douleurs, furent 
inconnus aux premiers âges. Il est certain que les 
écrits de ces temps lointains gardent sur ce sujet un 
silence qui nous étonne. Faut-il en conclure qu'il y 
avait alors moins de compassion pour les douleurs 
de Jésus et de la divine Mère de Jésus ? Ce serait 
injustice de le faire. Le silence s'explique par la 
nature des ouvrages qui nous sont restés. Au surplus, 



(i) stimulus Amoris. P. I, c. 3. 0pp. S. Bonavent.,t. XII, p. 638, 
sq. (éd. Vives, i868;. 



232 L. III. — MARIE AU CALVAIRE 

il n'est que relatif, comme le prouve la réponse sug- 
gestive, faite, au sortir d'un ravissement, par le cé- 
lèbre abbé Pémen à un frère qui l'interrogeait sur ce 
qu'il avait vu pendant son extase : « Mon âme est 
allée dans un lieu où elle a vu Sainte Marie, Mère de 
Dieu, pleurer au pied de la croix. J'aurais bien voulu 
toujours pleurer ainsi » (r). 



(i) Palladius, Append. i. Apophtkegmata Pairum. De abbate Poe- 
mene, n. il[!\. P. G. lxv, 358. 



CHAPITRE IV 

Que le complément de la maternité spirituelle sort en toute vérité, 
de l'offrande faite au Calvaire par la Mère des douleurs, et de 
sa Compassion. 



I. — Quelle conclusion allons-nous tirer de tout ce 
qui précède ? Une seule, c'est que la maternité spiri- 
tuelle de la bienheureuse Vierge a réellement reçu son 
complément au Calvaire. En effet, la Passionde Jésus a 
couronné l'œuvre pour laquelle le Verbe de Dieu était 
venu au monde. La justice est satisfaite : car l'injure 
faite au Créateur est surabondamment réparée par la 
gloire que lui donne un Homme-Dieu fait obéissant 
jusqu'à la mort, et jusqu'à la mort de la croix. Le 
prix de la vie surnaturelle, c'est-à-dire, de la grâce 
et de la gloire que Dieu voulait rendre à l'humanité 
déchue, est surabondamment versé. Donc la Passion 
nous a rappelés à la vie des enfants de Dieu ; donc 
Marie, par la part ineffable qu'elle a prise à cette Pas- 
sion, a coopéré dans la même mesure à nous donner 
là cette vie de la grâce qui surpasse toute vie. Donc 
elle est véritablement pour nous une mère, et la for- 
mule de l'antique condamnation portée contre Eve 
coupable s'est réalisée pour la nouvelle Eve, mais 
dans une signification plus spirituelle et plus heureuse: 
« Tu enfanteras tes fils dans la douleur » (i). 

(i) Gen., m, i6. 



234 L- III. MARIE AU CALVAIRE 

La voilà bien cette femme que saint Jean nous mon- 
trera dans l'Apocalypse, revêtue du soleil, ayant la 
lune sous les pieds, et, sur la tète, une couronne de 
douze étoiles, mais en travail et torturée par les dou- 
leurs de l'enfantement ; et le dragon se dressant de- 
vant elle pour dévorer son fruit ; la voilà, dis-je: car 
les traits sous lesquels le disciple bien-aimé contemple 
et la mère et le fruit qu'elle met au jour conviennent 
point pour point aux fils d'adoption comme à la 
Vierge elle-même (i). Bientôt, le moment sera venu 
d'étudier plus à fond ce merveilleux symbole; mais 
nous ne pouvions nous empêcher de le signaler dans 
une scène où il est si divinement réalisé. 

N'avons-nous pas forcé les textes, etcontiennent-ils 
vraiment tout ce que nous y prétendons lire ? Ecoutez 
la réponse donnée par Albert le Grand : « Au temps 
de la Passion, dit cet illustre théologien, Marie, la 
mère de miséricorde, assista le Père des miséricordes 
dans l'œuvre de la souveraine miséricorde. En consé- 
quence, elle dut partager les souffrances de cette Pas- 
sion et sentir son âme transpercée par le glaive. Com- 
pagne de Jésus dans la souffrance, elle devint par là 
même la coadjutrice de la rédemption et la mère de 
la régénération. Là donc, par la fécondité qui la rendit 
selon l'esprit mère du genre humain tout entier, elle 
endura les douleurs del'enfantement et nous engendra 
tous en son Fils et par son Fils à la vie éternelle. Et 
voilà pourquoi celui-ci lui donna justement alors le 
nom à^Jenime » (2). 



(i) Apoc, XII, I, sqq. 

(2) Alb-rt. M., Qaaest. 3f issus est, q. 29, | 3. 0pp., t. XX, p. 3i. A 
noter encore ce fragment détaché des Comment, de Salmeron. 

« Jésus appela sa mère au pied de sa croix, afin qu'elle-même offrît 
au Père éternel son Fils unique pour le salut du monde entier, comme 



CH. IV. COMPLÉMENT DE LA MATERNITÉ 2 35 

Plus d'une fois nous avons entendu l'Eglise procla- 
mer ces vérités. N'oublions pas, en dehors de tant 
d'autres témoig-nages, celui qu'elle a consigné dans 
l'hymne de Laudes, à la fête de Notre-Dame des Sept- 
Douleurs; il en est peu qui expriment plus énergique- 
ment la part de la mère de miséricorde dans l'œuvre 
de notre salut : « Dieu de souveraine clémence, fai- 
tes-moi la grâce de méditer dig-nement et les sept 
Douleurs delà Vierg-e, et les plaies de son Fils Jésus. 
— Qu'elles nous apportent le salut, ces larmes de la 
Mère de Dieu, si abondantes que vous pouvez avec 
elles laveries crimes du monde entier » (i). L'avons- 
nous bien compris? Voilà quelle est la vertu des lar- 
mes versées par notre mère au pied de la croix; non 
pas, il est vrai, considérées seules, mais sanctifiées 
par le sang- rédempteur de Jésus-Christ. 



Abraham avait, dans la préparation de son cœur et par obéissance, 
sacrifié Is,aac, son fils de prédilection. Et de même qne la mère des sept 
Macchabées, encourageant ses fils par sa présence et par ses exhortations 
à supporter les tourments, les offrit l'un après l'autre au Seigneur; ainsi 
la Vierge Marie représenta, par son assistance à l'immolai ion de Jésus, 
la sainte Eglise qui ne cesse d'offrir au Père le sacrifice de la croix 
pour le salut de ses enfants. Voilà pourquoi Jésus-Christ, voulant ré- 
compenser une oblation si pleine de charité, lui donna d'autres fils, re- 
présentés dans la personne de Jean. Anne, parce qu'elle avait offert à 
Dieu son premier né pour le service du temple, mérita plusieurs autres 
fils (I Reg.. Il, 20, 5 1): de même Jtsus-Christ, parce que sa mère l'avait 
lui-même offert à Dieu dans un élan de foi sans égale, lui donna Jean 
pour fils, et dans ce disciple tous les justes et pieux fidèles 

(( Enfin, le Christ appela cette mère de douleurs au Calvaire pour nous 
montrer que les deux plus puissants auxiliaires contre satan, la mort, 
le monde et le péché, sont la croix et Marie... Vainement donc irions- 
nous à Marie sans la croix de la pénitence, à la croix, sans la dévotion 
à la Mère de Dieu ». Alph . Salmeron, Comment, in Evangelic ■ hislor.. 
Tract. 4'. 0pp., t. X, p. SSg (Colon. Agripp , i6o4 . Le docte et pieux 
interprète ajoute une bien consolante pensée : C'est que la très sainte 
Vierge, ayant assisté d'un cœur si généreux à la mort de son Fils sui- 
vant la nature, a mérité par là même d'être présentement secourable à 
ses enfants selon l'esprit, dans leur dernier passage. Et quoi de plus 
convenable et de plus naturel, puisque c'est Jésus qui meurt encore une 
fois dans ses membres? 

i) Quibus lavare sufficis 
Totius orbis crimina. 



236 L. III. MARIE AU CALVAIRE 

II. — Mais ici nousvoyonsse dresser une objection. 
Si la bienheureuse Vierge a sa part de coopération dans 
le mystère de la croix, nous avons donc un double 
rédempteur, le Christ et sa mère? Le sang- de Jésus- 
Christ n'est donc plus le prix unique de notre déli- 
vrance; et d'autres mérites ont dû se mêler aux siens 
pour acheter la g-râce qui fait les justes et les enfants 
d'adoption. Dieu nous g-arde de soutenir une pareille 
doctrine. Oui, mon Sauveur, je le reconnais ; à vous 
seul appartient la g^loire de notre salut. A côté de vous 
je ne vois aucun rédempteur qui vienne compléter 
votre œuvre. Nulle part je n'ai lu qu'il fallût un autre 
sang que le vôtre pour me retirer de la servitude et 
me donner la sainte liberté des enfants de Dieu. 
Quand je vous entends proclamer dans les Ecritures : 
(( Moi, moi, je suis le Seigneur, et il n'y a pas d'au- 
tre Sauveur que moi » (i), ma foi répond à votre pa- 
role. Non, les satisfactions de votre mère n'ont pas 
complété les vôtres, ni ses mérites n'ont, de pair avec 
vos mérites, payé la grâce qui nous était rendue. 

Mais je me rappelle aussi l'histoire de la chute, et 
ce souvenir m'aide à concevoir comment votre mère a 
pu coopérer au salut du monde; être, comme l'a dit 
notre grand Pontife Léon XIII, « votre assistante 
dans l'œuvre de la rédemption de l'homme » (2), sans 
que votre gloire de Rédempteur unique en fût ou 
détruite ou ternie. 

C'est une vérité certaine qu'Adam fut seul la cause 
première et suffisante de notre déchéance originelle. 
Supposons, en effet, qu'il eût transgressé le comman- 



(i) Isa., XLiii, 11; Os., xiu, 4' 

(2) Sacramenti hiimanae Redernpt'ionis patrandae administra. 
Léo XIII, Encycl. Adjutricem populi (5 sept. 1895). 



CH. IV. COMPLÉMENT DE LA MATERNITE 287 

dément divin, mais uniquement par sa propre malice, 
et ([lie la femme, au lieu de l'induire à la désobéissance, 
eût fait usage de sa grâce séduisante pour le mainte- 
nir dans le devoir; la faute, quant aux effets, serait la 
même, et nous naîtrions privés de la grâce, enfants 
de la colère. Et cela est si vrai qu'une conception de 
la femme à laquelle Adam n'a pas concouru par un 
père issu delui, n'emporte pasle péché d'origine. Sup- 
posons, au contraire, la femme coupable et son époux, 
le premier homme, fidèle à Dieu, la postérité de l'un 
et de l'autre serait exempte, dès son principe, de la 
faute originelle : tant il est vrai que la déchéance hu- 
maine est le fait d'Adam comme cause nécessaire et 
pleinement suffisante. Et pourtant, Dieu lui-même, dans 
son Ecriture, nous l'enseigne : « De la femme est le 
commencement du péché, et c'est par elle que nous 
mourons tous » (i). Et pour user encore d'une ex- 
pression employée par LéonXlll, elle fut « l'assistante 
d'x\dam dans l'œuvre de notre ruine «(a). Pourquoi? 
Parce qu'elle unit sa volonté à la sienne en le pro- 
voquant à la révolte. Si elle fut elle même tirée 
d'Adam innocent^ c'est elle qui nous a donné l'Adam 
prévaricateur, et qui, par lui, nous a perdus. Mais 
il reste toujours vrai que l'auteur de la déchéance est 
le premier homme, et non la première femme. 

Ce que fut Eve au commencement des âges, Marie 
l'a été dans la plénitude des siècles. Si Jésus-Christ 
n'avait pas pris sur lui notre dette, nous serions en- 
core dans notre péché, quels que fussent les mérites 
et les vertus de la Vierge. Et si le même Sauveur, 



(i) Eccli., XXV, 33. 

(2] Administra patrandae ruinae. Ibid. 



238 L. III. MARIE AU CALVAIRE 

indépendamment d'elle, eût satisfait pour nous , la 
Rédemption serait consommée. Mais il a plu à Dieu 
de nous donner le Sauveur par elle; il a voulu qu'elle 
fût son associée dans l'œuvre de notre délivrance, 
qu'elle consentît à son sacrilice , comme elle avait 
acquiescé à son entrée dans le monde. Et voilà pour- 
quoi, tout en reconnaissant à Jésus-Christ son privi- 
légie singulier, nous rendons grâce à sa mère de l'in- 
comparable bienfait de la Rédemption (i). On peut 
même dire avec vérité que la coopération apportée 
par la bienheureuse Vierg-e à l'œuvre de la rédemp- 
tion l'emporte en un point sur le concours donné 
par Eve à celle de notre commune déchéance. La pre- 
mière femme, en effet, ne cherchait directement que la 
satisfaction de son orgueil et de sa sensualité. Si elle 
a voulu la perte spirituelle de la race humaine, c'est 
indirectement, parce ({u'elle en a voulu la cause. Tout 
au contraire, la nouvelle Eve a voulu premièrement le 
salut des hommes, et la gloire de Dieu qui s'y révèle : 
voilà pourquoi elle consent à la mort de son Fils, 
pourquoi elle l'offre, et, autant qu'il était en elle, le 
livre. 

Devrons-nous donc condamner le titre de co-ré- 
demptrice si souvent attribué par nombre de vieux au- 
teurs à Marie? Non: car ni dans leur pensée, ni dans 
la croyance des fidèles, il n'exprime rien qui soit en 
désaccord avec la doctrine précédemment exposée. Ce 



(0 Les Acles des Apôtres offrent dans saint Paul une autre image du 
rôle de la Sainte Viers^e dans l'œuvre de Id rédemption. C'est la coo- 
pération que donna le futur apôtre des Gentils au meurtre d'Etienne, le 
premier martyr delà nouvelle Alliance; coopération dont lui-même s'ac- 
cuse quand iidit: « Lorsque fut répandu le sang d'Etienne, j'étais là. et 
je conseillais à celte morl,ti je gardais les vêlements de ceux qui la lui 
faisaient souffrir ». Act., xxir, 20; Col., vu, 57. 



cil. IV. COMPLÉMENT DE LA MATERNITÉ 289 

qu'on prétend sig-nifier par ce titre, ce n'est pas que 
nous ayons été rachetés par les souffrances de Marie, 
ni qu'elle ait elle-même payé condig-nement de ses 
mérites les grâces découlant de la croix de son Fils. 
Qu'est-ce donc? Le concours qu'elle apporte à l'im- 
molation de son Fils par le consentement d'où pro- 
cède la victime, par l'olFrande qu'elle en fait en union 
avec le Père, par la participation qu'elle prend à ses 
ineffables douleurs, par la Compassion qui monte vers 
le ciel avec la Passion. 

Il n'est peut-être aucune époque où ces idées aient 
été plus ordinairement et mieux rendues qu'au dou- 
zième siècle, celui de saint Bernard. Parmi les auteurs 
de cette époque, Hermann, abbé de Saint- Martin de 
Tournai,mérited être cité dans le sujet que nous avons 
à traiter ici : 

« Elle est véritablement mère celle dont il est écrit: 
Adam donna à sa femme le nom d'Eve, parce qu'elle 
devait être la mère de tous les vivants (i). Toutefois, 
il est plus juste d'appeler cette Eve la mère des mou- 
rants, puisqu'elle nous a fait encourir par sa faute la 
sentence de mort; la Vierg-e, au contraire, est en 
vérité la mère des vivants, car tous parelle nous avons 
recouvré la vie que nous avions perdue. Donc, si 
l'Apôtre a dit : De même que tous meurent en Adam, 
ainsi tous seront vivifiés dans le Christ (2); nous aussi 
nous pouvons dire de la glorieuse Mère du Christ : 
comme tous nous mourons par Eve, tous aussi nous 
revivons par Marie. En effet, cette porte du paradis, 
fermée pour tous à cause d'Eve, Marie l'a rouverte 



(i 1 Gen , m, 20. 
(2) 1 Cor , XV, 22. 



24o L. IH. MARIE AU CALVAIRE 

pour tous. C'est de Marie qu'on peut avec justesse 
entendre la parole du Seigneur : Faisons-lui une aide 
semblable à lui (i). 

« Le Seigneur avait créé les autres êtres par la seule 
voie de commandement ; mais quand il voulut créer 
l'homme à son image, l'homme en qui nous pouvons 
voir comme une figure du Christ, il tint conseil: Fai- 
sons, dit-il, l'homme à notre image et ressemblance (2). 
Ainsi voulul-il aussi former la femme avec délibéra- 
tion : Il n'est pas bon à l'homme d être seul; donnons- 
lui une aide semblable à lui (3j. Que ces mots selon 
la lettre s'appliquent à Eve, rien de plus certain; mais 
il est clair aussi qu'on peut les interpréter convenable- 
ment de sainte Marie, Mère de Dieu, et, par Marie, de 
la sainte Eglise de Dieu. 

« Nous lisons, il est vrai, dans Isaïe : Moi qui fais 
enfanter les autres, ne pourrai-je pas enfanter moi- 
même? Moi qui donne aux autres une postérité, serai- 
je stérile, dit le Seigneur, ton Dieu (4)? Et pourtant, 
le Seigneur, avant la bienheureuse Marie, resta 
comme stérile. En elfet, bien qu'il créât toutes choses 
en sa qualité de Dieu, il n'enfanta personne de la ma- 
nière dont il engendra son Fils par elle. Alors donc 
que Dieu, pour lui faire une aide semblable à lui, eut 
associé notre chair à ce Fils unique dans le sein de 
la bienheureuse Vierge... et se fut ainsi comme dé- 
pouillé de son antique stérilité; alors, dis-je, il com- 
mença à enfanter ces fils dont il est écrit en saint 
Jean : A tous ceux qui l'ont reçu, il a donné le pou- 



(i) Gen., m, 18. 

(2) Gen., 1, 26. 

(3) Gen , 11, 18. 

(4) Isa., Lxvi, 9. 



CH. IV. COMPLÉMENT DE LA MATERNITÉ 2.1\ I 

voir d'être faits enfants de Dieu... (i). Voilà donc 
avec quelle convenance on peut interpréter de Notre 
Dame ce texte de la Genèse : Faisons-lui une aide 
semblable à lui. Dieu donc est le Père des choses 
créées, et Marie, la mère des choses recréées. Dieu, 
qui seul a tout créé de rien, n'a voulu rien réparer 
sans Marie. Dieu a fait toute créature, et Marie a en- 
gendré Dieu lui-même; et parce que Marie a enfanté 
le Fils de Dieu, Marie est devenue l'Epouse de Dieu. 
Mais ce n'est pas de Dieu seulement que Marie est la 
mère; après lui et par lui, elle a enfanté de nombreux 
fils de Dieu, qui, chaque jour, lui crient dévotement: 
Père qui êtes au ciel (2). Et ces enfants, le bon Fils 
de Marie ne dédaigne pas de les appeler du nom de 
frères (3)... Enfin, le Fils de Marie est notre frère ; 
et, par conséquent, elle est notre mère. Oh ! que ne 
devons-nous pas à Marie?... » (Suivent de très dévotes 
considérations tirées des prières de saint Anselme) (4). 

III. — Je terminerai ces considérations sur les fon- 
dements de la maternité spirituelle de Marie par quel- 
ques pages d'une excellente doctrine où Léon XIII, 
dans le but de faire aimer et pratiquer la dévotion du 
saint Rosaire, les a parfaitement résumées. Voici tex- 
tuellement cet enseignement magistral: « L'assistance 
que nous implorons de Marie par nos prières, a pour 
base la fonction à elle confiée de nous concilier la di- 
vine grâce; fonction que remplit constamment auprès 



(i) Joan., I, 12. 

(2) Mallh., VI, g. 

(3) Psalm., XXI, 28; Matth , xxviii, 10. 

(4) Hermanni, S. Martini Toniac. abbatis. Tract, de Incarn D. N. 
J.-C. c. II. P. L. CLxxx, 36, 37. 

LA MÈRE DES HOMMES. I. 16 



242 L. ni. MARIE AU CALVAIRE 

de Dieu celle Vierge souveraiiienient agréée de lui en 
considéralion de sa dignilé el de ses mériles, el, par 
suile, dépassant de beaucoup tous les élus du ciel en 
puissance. 

« Or, il n'est peut-être aucuneautre espèce de prière 
où cet office trouve aussi parfaitement son expression 
que dans le Rosaire: car il nous remet généralement 
comme présente sous les yeux toute la part que la 
Vierge a prise au salut du genre humain; en sorte 
que cette contemplation successive des mystères sacrés, 
et cette pieuse répétition des mêmes prières sont l'une 
et l'aulre d'un avantage immense pour la piété. 

« Voici d'abord les mystères de Joie. Le Fils éternel 
de Dieu fait homme s'incline vers les hommes; mais 
c'est avec le consentement de Marie qui conçoit de 
l'Esprit Saint. Puis Jean, par un privilège insigne, est 
sanctifié dans le sein de sa mère, et favorisé de dons 
choisis pour préparer les voies du Seigneur; mais cela 
se fait à /a salutation de Marie, rendant par l'inspira- 
tion de Dieu visite à sa cousine. Enfin le Christ, l'at- 
tente des nations, vient au jour; mais il naît de Marie, 
et si les bergers et les Mages, prémices de la foi, se 
hâtent pieusement vers son berceau, c'eut avec Ma- 
rie qu'ils trouvent l'Enfant. Et lorsque cet Enfant 
veut ensuite être apporté au Temple, afin de se livrer 
par un rite public en victime à Dieu son Père, c'est 
encore par leministêre desa mère qu il est présenté au 
Seigneur. La même, après la perte mystérieuse de 
l'Enfant, le cherche avec une sollicitude anxieuse et 
le retrouve avec une grande joie. 

« Ce n'est pas autrement que parlent les mystères 
douloureux. Dans le jardin de Gethsémani, où Jésus 
endure une crainte el des tristesses mortelles, au Pré- 



cil. IV. COMPLÉMENT DE LA. MATERNITÉ 2^3 

toire où il est flagellé, couronné d'épines, on ne voit 
pas, il est vrai, Marie près de lui, mais depuis long- 
temps elle connaît très clairement les douleurs réser- 
vées à son Fils. En efl*et, lorsqu'elle s'offrit comme 
servante pour être sa mère^ et lorsqu'elle se consacra 
tout entière avec lui dans le temple, elle devint dès 
lors, par l'un et l'autre de ces actes, Vassociée de ce 
Fils dans son œuvre si laborieuse d'expiation pour le 
genre humain. Il n'est donc pas douteux qu'elle n'ait 
pris en son âme une très grande part aux amertumes, 
aux angoisses, aux tourments de cet Unique. Du reste, 
c'est devant elle et sous ses regards que devait s'ac- 
complir le divin sacrifice, en vue duquel celte Vierge 
généreuse l'avait formé de sa chair et nourri de son 
lait. Mais ce qu'il y a de plus touchant à remarquer 
dans ce dernier mystère, c'est que tout près delà croix 
de Jésus était debout Marie, sa mère; sa mère qui, 
brûlant pour nous d'une charité sans bornes, offrait 
elle-même, afin de nous recevoir pour enfants, son 
propre F ils à la justice c/Zi^mé", mourant en son cœur 
avec lui, transpercée qu'elle était d'un glaive de dou- 
leurs )> (i). 

Ce qui suit dans le texte pontifical a rapport aux 
mystères glorieux: nous aurons plus tard l'occasion 
d'y chercher des enseignements non moins solides. 
Mais je ne saurais finir ce chapitre sans transcrire 
encore ces consolantes paroles du même Léon XIII. 
«La Vierge très sainte. Mère de Jésus-Christ, est aussi 
la mère des chrétiens : car elle les a tous engendrés 
au mont du Calvaire, parmi les suprêmes tourments 
de son Fils, notre Rédempteur; et le Christ Jésus est 



(i) Léo XIII, Encycl. Jacunda semper (8 sept. 1894). 



244 



MARIE AU CALVAIRE 



comme le premier-né des mêmes chrétiens qui, par 
l'adoption et la rédemption, sont devenus ses frè- 
res » (r). 



(i) Id., Encycl. Quanquam pluries, de implorando auxilio B. Joseph 
(i5 Aug. 1889). 

A rapprocher des dernières paroles de Léon XIII ce texte de saint Anto- 
nin de Florence. Il pariait de la Compassion très amoureuse delà Sainte 
Vierge : « Cette compassion sans égale, la bienheureuse Marie l'éprouva 
pour l'honneur de Dieu et pour le salut des hommes. C'est pourquoi elle 
est justement appelée la mère commune de tous, parce qu'elle les a 
conçus par un immense amour, et qu'elle les a engendrés au prix de 
travaux et de douleurs ineffables dans la Passion de son Fils » ; et voilà, 
poursuit le saint, ce qui nous est représenté par la femme en travail de 
l'Apocalypse. S. Antonin. Florent., Summae theol.P. iv, tit. i5, c. 27, 



LIVRE III 



LIVRE IV 

Promulgation de la maternité de grâce. 
CHAPITRE PREMIER 

Universalité des témoie;nag'es attestant la réalité de cette 
promulgation. 

I. — Marie est notre mère et nous sommes ses en- 
fants selon l'esprit. C'est ce qui ressort manifestement 
des vérités que nous avons méditées, c'est-à-dire, de 
la part qu'elle a prise à la rédemption du monde, soit 
en nous donnant le Sauveur, soit en le livrant pour 
nous, en union avec le Père. 

Or, ce que nous croyons, Jésus-Christ a voulu le 
proclamer lui-même, en termes exprès, avant de ren- 
dre son âme à son Père. Je me représente mon Sau- 
veur étendu et cloué sur la croix. Sa divine mère est 
près de lui, debout, silencieuse, le regard fixé sur 
son Fils couvert de sang et de plaies, le cœur broyé 
par la douleur, mais immobile et ferme, comme il 
convenait à la fonction qui lui revient dans un si 
grand mystère. Tout à coup, Jésus rompt le long si- 
lence de prière qu'il gardait. Abaissant un regard 
d'une infinie tendresse sur Marie d'abord, puis sur le 
disciple qu'il aimait, « il dit à sa mère : Femme, voilà 
votre fils; et il dit ensuite au disciple : Voici votre 



248 L. IV. LA MATERNITÉ PROMULGUÉE 

mère. Et, poursuit l'Evang-éliste, à partir de ce mo- 
ment, le disciple la prit avec lui » (i). 

Rien de plus simple, en apparence, ni de plus na- 
turel que cette scène. Jésus-Christ voit que le moment 
est venu pour lui de quitter sa mère avec la vie. Dé- 
sormais, elle va rester seule et désolée sur la terre. 
Son fidèle et saint époux, Joseph, n'est plus là pour 
la recueillir et la consoler; depuis longtemps Dieu l'a 
rappelé de ce monde. N'était-ce pas justice que le Sau- 
veur, à ce moment suprême, pourvût à l'avenir de sa 
mère, et lui donnât comme un autre fils qui voulût 
tenir sa place d'affectueux dévouement auprès d'elle? 
Aussi, les Pères et les Saints, dans leurs commentai- 
res sur ce passage de l'Evangile, sont-ils unanimes à 
le présenter comme un enseignement de piété filiale, 
donné par le Maître aux fidèles, ses disciples, du haut 
de celte chaire qui est la croix (2). S'il choisit Jean de 
préférence à tout autre pour cet emploi si glorieux et 
si doux, la raison n'en est pas difficile à rendre. Jean 
était le disciple bien-aimé; celui qui, reposant, à la 
Cène, sur le cœur de Jésus, s'était abreuvé plus lar- 
gement à cette source du véritable amour. Jean était 
vierge comme Jésus et comme sa mère ; seul de tous 
'es Apôtres il avait suivi son maître jusqu'au Calvaire, 
accompagnant Marie : autant de titres singuliers pour 
recevoir le sacré dépôt que Jésus voulait confier. 

Voilà certes une explication bien plausible et bien 
certaine des paroles du Seigneur mourant. Il semble- 
rait qu'elle doive exclure toute autre interprétation, 



(i) Joan., XIX, 25-27. 

(■^) Suos iustuiit praecepLor bonus ut a filiis piis iinpendatur cura 
parenlibus; lan(iuain lignum illud ubi eraiit fixa membra morientis, 
etiam cathedra fuerit magistri docentis. S. August., Tract. ii9 in 
Joan., n. 2. P. L. xxxv, igSo. 



CH. I. PI\EUVE PAR LES TÉMOIGNAGES 249 

tant elle est claire et répond de tous points aux cir- 
constances. Et pourtant, il y en a une seconde, non 
pas exclusive, mais qui se surajoute à la première, et 
se coordonne avec elle; plus large, plus profonde, et, 
disons-le, plus consolante et plus avantag-euse pour 
nous. Jésus-Christ, donnant Marie pour mère à Jean, 
et Jean pour fils à Marie, fait pour nous tous ce qu'il 
a fait pour le disciple bien-aimé. C'est à nous, chré- 
tiens, qu'il parle en s'adressant à saint Jean ; c'est 
nous aussi qu'il jette avec lui sur le cœur et dans les 
bras de Marie, pour qu'elle nous soit une mère et que 
nous lui soyons des enfants selon la grâce. 

L'interprétation que je viens d'énoncer est-elle 
légitime et Jésus-Christ l'avait-il réellement en vue, 
quand il dit ces mémorables paroles? Ou bien faut-il 
voir seulement dans l'application qui s'en fait à tous 
les fidèles une très édifiante, mais simple accommoda- 
tion (i)? La première affirmation me paraît indubita- 



(i) Le sens accommodatice d'un passage des Saintes Ecritures n'est 
pas celui que Dieu lui-même attachait aux paroles. C'est un sens venu 
du dehors, prêté par l'homme au texte inspiré de Dieu. L'accommoda- 
tion peut avoir lieu de deux manières. Parfois ce que l'Ecriture énonce 
d'une chose déterminée, se rencontre à certain deg:rt' dans une autre 
chose quel 'écrivain sacré n'avait pas l'intention d'exprimer. Si, g^râce à 
l'analogie qui permet aux mots employés par 1 Ecriture de signifier avec 
quelque vérité cet autre objet, vous vous en servez pour le représenter, 
vous aurez la première espèce de sens accommodatice D'autres fois, les 
objets signifiés n'auront aucun rapport de ressemblance, et le fonde- 
ment de la nouvelle af'plication sera simplement la capacité qu'ont les 
mots, employés par l'Ecriture, de pouvoir rendre l'une et l'autre idée, 
celle de Dieu et celle de l'homme ; vous aurez alors une accommodation 
de la seconde espèce. Tâchons de rendre tout cela plus sensible par des 
exemples. L'Eglise, aux Laudes des confesseurs, applique à tel ou tel 
saint la louange que l'Ecclésiatique a faite de Noé : « 11 a été trouvé 
juste et parfait; et dans le temps de la colère ilestdevenu la réconcilia- 
tion des hommes » (Eccli., xliv, 17). Assurément, l'écrivain sacré n'a- 
vait pas en vue d'exalter le saint auquel la Liturgie applique son texte, 
mais la similitude des vertus et des mérites fait que ce qu'il écrivait du 
patriarche, puisse se dire aussi du juste dont l'Eglise célèbre la fête. 
Vous avez reconnu la première accommodation, si fréquemment usitée 
chez les Pères et dans la Liturgie de l'Eglise, notamment quand elle 



25o L. IV. — LA MATERNITÉ PROMULGUEE 

ble, et j'en apporte une double preuve : l'une fondée 
sur l'autorité des témoignages; l'autre établie sur la 
considération des circonstances où furent prononcées 
ces divines paroles et de la manière dont elles sont 
conçues. Ce sera la matière de ce chapitre et du cha- 
pitre suivant. 

Commençons par les témoignages. 

II. — S'il y aquelquedifficalté dans l'établissement 
de cette première preuve, ce n'est pas, à coup sûr, 
l'embarras de trouver des témoins. Ils se nomment 
légion, tant ils sont nombreux. Un théologien, dans 
un opuscule récemment publié sur cette intéressante 
matière, a facilement recueilli toute une moisson de 
témoignages (i). En fouillant les bibliothèques, il ne 
serait pas malaisé d'en trouver nombre d'autres. Pour 
ma part, j'en ai rencontré par dizaines qu'il n'avait 
pas signalés; et, sans doute, il suffirait, de nouvelles 
recherches pour allonger indéfiniment la liste. 

En tout cas, je ne prétends m'appuyer ici que sur 
les témoignages dont j'ai vérifié de mes yeux l'exac- 



transporle à la Vierge Marie les magnifiques descriptions de la Saçesse 
éternelle, contenues soit dans les Proverbes, soit dans le livre de la Sa- 
gesse, ou dans rEcclésiasli(jue. Prenez maintenant le texte où le pro- 
phète dit à Dieu : «. Vous serez saint avec le saint, innocent avec l'in- 
nocent,... pervers avec le pervers (PsaL, xvii, :>6-27), Cela veut dir- 
uniquement que la conduite de Dieu à l'égard des hommes se modifie 
d'après leurs mérites et leurs démérites. Quand donc certains prédicae 
leurs s'aident de ces mêmes paroles pour engager les fidèles à rechercher 
la compagnie des hommes vertueux, à fuir celle des personnes livrées 
au vice, parce qu'on se fait à l'image de qui l'on fréquente, c'est le second 
genre d'accommodation :car l'unique motif de prêter aux moiscenouveau 
sens est que, à la rigueur, ils peuvent le rendre, bien que l'idée n'ait 
aucun rapport avec celle du texte scripturaire. Ce que nous prétendons 
démontrer, c'est que les paroles de Jésus-Christ en croix ne rentrent ni 
dans l'une ni dans l'autre des susdites accommodutions: car le sens que 
nous leur al tribuons était réellement voulu de Notre Seigneur, alors 
qu'il les prononçait. 

(i) Le P. Enrieo Legnani,D. C.d. G, 



cil. I. PREUVE PAR LES TÉMOIGNAGb,S 35 1 

titiicle, et ceux-ci vonl, pour le moins, à la centaine. 
De [jlus, nous ferons uniquement ou presque unique- 
ment appel aux ouvrages ayant une certaine impor- 
tance, laissant de côté ces mille publications pieuses, 
répandues à profusion entre les mains des fidèles, 
comme sont, par exemple les mois de Marie; non 
pas toutefois que leur accord unanime soit sans va- 
leur, puisqu'il représente le sentiment commun des 
chrétiens, à l'heure présente; mais parce qu'il est 
connu de tous. Or, dans l'interprétation qui assig-ne 
pour sens véritable aux paroles de Notre Seigneur la 
promulgation authentique de la maternité de grâce 
et de notre filiation spirituelle, on peut distinguer 
deux phases. L'une date du douzième siècle; l'autre 
remonte du même siècle aux premiers âges du chris- 
tianisme. 

Nous nous attacherons d'abord à la phase la plus 
rapprochée de nous: elle est incomparablement celle 
où les attestations en faveur de notre interprétation se 
montrent le plus abondantes. Mais cette abondance 
même est telle qu'elle me force à renoncer au dessein 
que j'avais conçu, en abordant cette étude; je veux 
dire, à la pensée de les présenter l'un après l'autre 
au lecteur, pour qu'il pût lui-même en apprécier le 
nombre et la force. Ce serait un travail fastidieux 
et sans fin. De là, nécessité de les ramener à cer- 
taines catégories générales, et de ne prendre en cha- 
cune de celles-ci que de rares représentants (i). 

Je commence par les premiers témoins en dignité 



(i) Je nommerai chaque fois en noie les principaux auteurs, me ré- 
servant de donner la liste d'un plus grand nombre de textes vers la fin de 
ce chapitre. Et, je le répète, je ne citerai pas d'auteur dont je n'ai 
contrôlé de mes yeux les paroles: ce qui ne veut pas dire toutefois que 
les textes rapportes par d'autres me paraissent controuvés ou douteux. 



202 L. IV. LA MATERNITÉ PROMULGUÉE 

comme en autorité. Ce sont les Souverains Pontifes 
qui, dans les Actes publics de leur ministère apos- 
tolique, se sont approprié l'interprétation que nous 
voulons ici mettre en évidence. Donnons tout d'a- 
bord la parole à Léon XIII. Son témoignage est si 
formel et si clair qu'il en vaut, à lui seul, une mul- 
titude d'autres. « Ce qui met nettement en lumière le 
mystère de l'immense charité du Christ envers nous, 
c'est, dit le grand Pontife, qu'il a voulu, dans sa 
mort, laisser sa propre mère à Jean, son disciple, par 
ce testament à jamais mémorable : Voici votre fils. 
Or, en la personne de Jean, suivant le perpétuel sen- 
timent de r Église, Je Christ a désigné le genre hu- 
main tout entier, mais plus spécialement ceux qui lui 
sont unis par la foi » (i). 

Et ce n'est pas une fois seulement que la piété de 
Léon XIII envers la Vierge *a donné cette explica- 
tion des paroles de Jésus mourant. Il ne se lasse 
pas de la rappeler dans ses autres Encycliques sur le 
Rosaire. Apportons encore un exemple. « A la der- 
nière heure de sa vie publique, alors qu'il dressait le 
testament de la Nouvelle Alliance, et le scellait de 
son divin sang, Jésus confia sa mère à l'apôtre bien 
aimé par ces très douces paroles : Voici votre mère. 
Nous donc qui, bien que très indignes, sommes le 
Vicaire et le représentant de Jésus-Christ, Fils de 
Dieu, nous ne cesserons jamais de louer cette mère 
si grande, aussi longtemps que nous jouirons de la 



(i) Eximiae in nos caritalis Christi mysterium ex eo quoque lucu- 
lenter proditiir, quod moriens matrem ille suam Joanni discipulo ma- 
trem voluit relictam testamento memori : Ecce filius tuus. In Joanne 
autem, quod perpétua sensit Ecclesia. designavit Christus personara 
humani generis, eorum in primis qui sibi fide adbaerescunt. Encycl. 
Adjutricem populi christiani (5 sept. 1896). 



CH. I. PREUVE PAR LES TEMOIGNAGES 253 

lumière. Et parce que le poids de nos années, qui va 
s'aggravant de jour en jour, nous fait sentir que notre 
vie ne peut désormais être longue, nous ne saurions 
nous empêcher de redire à nos fils dans le Christ les 
dernières paroles que le Seig-neur a laissé tomber 
sur nous, du haut de la croix, comme son testament : 
Voici votre mère » (i). 

Pour le moment, je n'ai qu'une réflexion à faire sur 
ces textes. Léon XIII affirme que l'interprétation, 
donnée par lui du testament du Christ Jésus fut tou- 
jours dans la pensée de TEglise : qiiod perpétua sen- 
sit Ecclesia, Nous verrons jusqu'où les documents 
explicites nous font suivre cette pensée de la sainte 
Eglise. Où la lettre ferait défaut pour vérifier l'affirma- 
tion du Pontife, nous retrouverions, ou, pour mieux 
dire, nous avons déjà retrouvé l'esprit. Dès l'origine, 
en effet, les Pères nous montraient en Marie la nou- 
velle Eve, la Mère des vivants, de par la volonté du 
Fils de Dieu, son fils : ce qui manifestement revenait 
à nous dire en son nom : Voici votre mère. 

Léon XIII n'est pas le premier pape à confirmer de 
son suffrage la signification si communément attribuée 
dans l'Eglise aux paroles du Sauveur expirant. On 
connaît la Bulle célèbre, la Balle c/'or, comme on l'ap- 
pelle, où Benoît XIV a non seulement confirmé, mais 
libéralement amplifié les privilèg-es accordés par ses 
prédécesseurs aux Gongrég-ations de la sainte Vierg'e, 
et tout spécialement à la congrég-ation dite Prima 
Primaria, mère et centre de toutes les autres. Or, 



(i) Léo XIII, Encycl. Augustissiinac (12 sept. 1897). 

Voir encore la prière qu'il recommandait aux catholiques anglais pour 
obtenir la conversion de leur patrie : « Intercédez pour nous, vos en- 
fants ; nous que vous avez reçus et acceptés pour tels, au pied de la 
croix ». Ep. Apostol. Anianiissiniae (14 april. iSg5). 



204 L- IV. — LA. MATERNITÉ PROMULGUEE 

voici dans quels termes il y recommande par l'exemple 
de l'Eglise elle-même la dévotion envers Marie : 
« L'Ég-lise catholique, sous la lumière du Saint Esprit, 
son Maître, a perpétuellement fait profession du culte 
le plus fdial et du plus ardent amour pour la bien- 
heureuse Vierge; voyant en elle la mère lapins aimante, 
une mère qui lui lut léguée par les dernières paroles 
de son Epoux expirant : niatreni exlrenia sui Sponsi 
morientis voce sibi reliclam » (i). 

Ajoutons encore l'attestation de Pie VIII. « Per- 
sonne, écrit-il, qui n'ait éprouvé le très efficace pa- 
tronage de Marie, parmi ceux qui se sont réfugiés, 
pleins de confiance, auprès d'elle. Car cette Vierge est 
notre mère; la mère de piélé et de grâce; la mère de 
miséricorde à qui Jésus CJirist mourant sur la croix 
nous a livrés, afin qu'elle intercédât pour nous au- 
près du Fils, comme le Fils intercède auprès du 
Père » (2). 

Après les Souverains Pontifes voici les Saints. J'en 
choisirai spécialement trois ou quatre, parce qu'ils 
unirent à la saiuteté la plus éminente une science théo- 
logique non moins remarquable. Saint Thomas de Vil- 
leneuve, exposant ce passage de l'Evangile: « Il leur a 
donné le pouvoir d'être faits enfants de Dieu » (3). 
« D'où vient, demande-t-il, cette nouvelle génération? 
Le Verbe s'est fait chair; il a do.,nné grâce pour 
grâce (/|) : telle en est la source. Et c'est à cela que se 



(1) Benedict. XIV, BuUa Gloriosae Dominae [2-] sepl. 1748;. 

( 2) Plus VIII, BuUa F raesenlissinium, ayant pour objet d'étendre 
aux confrères des Congrégations de N.-D. des Douleurs, à Madrid,... les 
indulgences el privilèges accordés au Tiers Ordre des Servîtes. Bulle 
renouvelée par Grégoire XVI, avec la même affirmation de la recom- 
mandation suprême, faite en uolre faveur à Marie par Jésus crucifié. 

(3j Joaii., I, 12. 

(4) Joan., 1, i3. 



CH. I. PREUVE PAU LES TEMOIGNAGES 255 

rappoiie ce qui fui dil à Jean : Voilà votre mère. De 
même, eu elïet, que par la grâce Jésus-Christ nous a 
faits les fils adoplifs de son Père, ainsi nous a-t-il faits 
les enfants de sa mère, en tant que par elle nous ob- 
tenons toute grâce. N'est-ce pas elle qui a trouvé le 
trésor de la g-râce par laquelle nous sommes régéuérés? 
Et Jean fut le premier-né dans cette génération adop- 
live de la divine mère » (i). 

« Vous, fidèle, reprend saint Antoine de Florence, 
vous qui croyez la bienheureuse Vierge Mère du Dieu 
fait homme, et qui, conformément à cette foi, marchez 
dans la justice, yo/cf votre mère. L'Empereur du ciel, 
Jésus-Christ, Notre Seigneur, assis sur le trône de la 
croix, par cette parole sortie de sa bouche divine, 
donna pour mère à Jean la Vierg-e sa mère ; et par ces 
autres paroles : Voici votre fils, la même Vierge reçut 
de lui Jean comme fds d'adoption... Or, parce que 
Jean signifie celui qui est en g-râce, quiconque est, non 
pas de nom, mais de droit, un nouveau Jean, parce 
qu'il porte en son cœur la grâce justifiante et sancti- 
fiante, reçoit aussi pour mère la Vierg-e Marie, telle- 
ment qu'on peut lui dire : Voici votre mère » (2). 

(i) s. Thoin. a Villanova, ûî fest. Natal. Dom.Conc, 6, n. 5, t. II, 
Concion., p. 87; col. m festo S. Joan., conc. i, 11.9. Ib , pp. 586 687. 

(2) S. Anloiiin., iv P. Surninae Tkeoi., lit. i5, c. 2, l. I\^ ^edit. 
VeroD, 1740), p. 916, sqq. 

Le sainl explique ensuite à quels titres la B, Vierge est notre mère. 
« La Mère de Dieu, dit-il eu citant sainl Anselme, est devenue notre 
mère; et véritablement elle est pour nous de toutes manières la meilleure 
et la plus parfaite des mères. Il y a la paternité qui donne la vie, la 
paternité de sollicitude, la paternité d"àg:e. la paternité d'honneur et 
d'alTeclion : autant de titres pour Marie d'être appelée notre mère. Pre- 
mièrement, comme le Christ, en souffrant pour nous sur la croix, nous 
a enj^endrés à l'être spirituel de la g-râce. cet être mille fois plus pré- 
cieux que l'être naturel, ainsi la B. V. Marie nous a engendrés parmi 
d'immenses douleurs en compatissant à la Passion de son Fils .. En 
second lieu, elle est mère par une sollicitude plus que maternelle. 
Une femme peut-elle oublier son enfant? Peut elle devenir insensible 
pour le fruit de ses entrailles (Is,, xlix, i5)? C'est Dieu qui parie par 



256 L. IV. LA MATERNITÉ PROMULGUEE 

Saint François de Sales est encore plus explicite. 
Qu'on en juge par les paroles suivantes : Jésus « re- 
g-ardantdoncques de ses yeux pleins de compassion sa 
très bénite mère qui estoit debout au pied de la croix 
avec son bien aymé disciple... Femme, dit-il, voyla 
ton'. fils. O Dieu, quel eschange; du Fils au serviteur, 
de Dieu à la créature! Néanmoins, elle ne refuse point, 
sçachant bien qu'en la personne de saint Jean elle 
acceptoit pour siens tous les^enfans de la croix, et 
qu'elle en seroit la chère mère » (i). 

Après le saint évêque de Genève, entendons enfin 
saint Alphonse de Liguori : a Voici les dernières pa- 
roles par lesquelles Jésus dit adieu en ce monde à sa 
mère: Femme, voilà votre fils ; et il lui montrait saint 
Jean qu'il lui laissait pour fils à sa place. Reine des 
douleurs, les recommandations d'un fils bien-aimé qui 
meurt sont trop chères pour s'effacer jamais des sou- 
venirs d'une mère Rappelez-vous donc que votre Fils 
que vous avez tant aimé, m'a donné à vous pour fils 
dans la personne de Jean. Au nom de l'amour que 
vous avez pour Jésus, ayez pitié de moi » (2}. Et en- 
core : « Si dans cet océan d'amerlume (où fut plongée 

Isaïc" comme s'il disait: Nullement et d'aucune manière; tant elle met 
d'empressement à lui procurer et la nourriture et toutes choses néces- 
saires à sa faiblesse... Oh! quelle est pour nous la sollicitude de la B. 
Vierge Merci... Troisièmement, elle est mère à titre d'ancienneté. Nous 
donnons aux vieillards les noms de père et de mère. Or, Marie ne dit- 
elle pas d'elle-même: Au commencement, avant les siècles, Dieu m'a 
créée? . . Quatrièmement, elle est mère par l'excellence de sa dignité: 
car le nom de père et celui de mère s'emploient, (juand on parle des 
personnes constituées en dis^oité, surtout dans lEyi-lise. . . Cinquième- 
ment enfin, nous voyons, au second livre des Machabées, Razias 
appelé le père des Juifs, à raison de son grand zèle pour le bien de son 
peuple (il Macchab., xiv, 37.) Fut-il jamais saint ou sainte amoureu- 
sement dévoués comme la B. Vierge au salut et à la prospériié spiri- 
tuelle et temporelle du peuple chrétien »? 

(i| S. Franc, de Sales, Serm. l'J parmi les sermons recueillis par les 
relie, de la Visitation, — pour leVcndrjdi Saint (éd. d Annecy), t. iX, 
p. 276. 

(2) S. Alph. de Lig., Horloge de la Passion^ ch. 7, n. 2. 



CH 1. — PREUVE PAR LES TEMOIGNAGES 



207 



la Vierge au Calvaire), je veux dire dans le cœur de 
Marie, il est entré quelque goutte de consolation, c'est 
à la pensée que, par le moyen de ses douleurs, elle 
nous préparait le salut éternel, comme Notre Seigneur 
lui-même le dit un jour à sainte Brigitte : Grâce à sa 
charité, grâce à la part qu'elle prit à ma Passion, Marie 
ma mère est devenue pour toujours mère sur la terre 
et dans les cieux (i). Quelles furent, en effet, les der- 
nières paroles de Jésus mourant à Marie; en quels 
termes prit-il congé d'elle; Femme, voilà votre fils: 
nous confiant ainsi tous tant que nous sommes à son 
amour, dans la personne de saint Jean » (2). 

Je passe sous silence saint Laurent Justinien (3), et 
le beau mais trop long commentaire de saint Bernar- 
din de Sienne (4), pour en venir aux interprètes delà 
sainte Ecriture. On pourrait, ce semble, les ranger en 
deux classes. Les uns commentent simplement le pas- 
sage en question, quand ils en arrivent à cet endroit 
de l'Ecriture; les autres le font entrer dans le cadre 
de la vie de Notre Seigneur qu'ils ont entrepris d'é- 
crire. Des deux côtés, les suffrages en faveur de notre 
interprétation ne laissent que l'embarras du choix. 

« Le Seigneur dit au disciple : Voilà votre mère. 
Aimez-la, honorez-la, aidez-la comme une mère; mais 
aussi dans toutes vos difficultés, dans toutes vos ten- 
tations, dans les peines et dans les persécutions, re- 
courez à elle comme à votre mère... Or, les paroles du 



(i) Révélât., 1. viii, c. 12. 

(3) S. Alph. de L., Gloires de Marie, 3» P. Réflex. sur les douleurs 
de Marie, | v. 

(3) S. Laurent. Justinian., De triamph. Christl agone, c. i8. 

(4) S. Bernard Senens., De Passione Dom. feria 6 post dominic. Oli- 
varum, serm. 5i. P. ii, a. i, c. 3. 0pp., t. I, 286. 

LA MÈRE DES HOMMES. — I. 17 



258 L. Iv. — LA MATERNITÉ PROMULGUÉE 

Christ ne soni pas, comme celles de l'homme, purement 
verbales et sans efficacité; elles sont, comme les pa- 
roles mêmes de Dieu, des paroles réelles, pleines de 
vertu, qui produisent ce qu'elles signifient. Donc elles 
imprimèrent au cœur de Jean un amour de fils, un 
esprit d'enfant envers la bienheureuse Vierge... Voilà 
votre mère, la mère aussi des Apôtres vos collègues et 
de tous les fidèles, dont vous êtes ici le représentant. 
C'est pourquoi, il n'est pas de fidèle qui ne doive, avec 
un amour, une confiance sans bornes, se réfugier près 
d'elle, comme au sein d'une mère» (i). C'est Corné- 
lius a Lapide qu'on vient d'entendre. On pourrait citer 
soit avant soit après lui bien des auteurs qui se sont 
fait un nom dans l'interprétation des saintes Ecritures; 
Salmeron, par exemple, Sylveira, Barradas, Bernardin 
de Picquigny, Noël Alexandre, et d'autres. Tous di- 
raient avec le cardinal Tolet, depuis Denis le Char- 
treux (2) jusqu'aux plus récents comme Allioli : « Il 
me semble, en vérité, qu'il y a dans les paroles du Sei- 
gneur un grand mystère. Par elles, il nous a confiés 
tous ensembleàla sollicitude, àla protection delabien- 
heureuse Vierge; il nousadonné la confiance de recou- 
rir à elle en tous nos besoins et nos périls comme à la 
plus aimée des maîtresses et des mères. Elle est pour 
nous, après Jésus-Christ, le plus sûr et le plus puissant 
des refuges. C'est que Jean nous représentait tous ; 
Joannes enini nos omnes repraesentabat » (3). 

Voilà pourquoi le P. de Ligny, dans sa Vie de 
Notre Seigneur, n'a pas craint d'écrire : « Les inter- 
prèles disent que saint Jean représentait ici tous les 



(1) Cornélius a Lap., in Joan.,xix, t. VIII, p. 887 (éd. Xeapolil.). 
{2) Dionys. Carlh., in Euang . Juhan. enarralio, a. 46. 
^3) Fr. folet., Commentar. in Joann., xix, 27. 



CH. I. PREUVE PAR LES TEMOIGNAGES 269 

fidèles, et qu'en l'adoptant Marie nous adopta tous. 
C'est de là que les panég-yristes de Marie ont pris oc- 
casion de dire que le Père Eternel, après avoir voulu 
qu'elle fût la Mère de son Fils unique, a voulu qu'elle 
fût encore la mère de tous ceux qui, [par le caractère 
de l'adoption divine, deviennent ses propres enfants, 
et que la maternité dans Marie n'eût point d'autres 
bornes que la paternité dans Dieu même » (i). 

L'accord ne serait pas moins frappant, si nous par- 
courions les auteurs qui se sont attachés d'une manière 
spéciale à retracer l'histoire du Sauveur. Ici encore il 
faut se borner. Laissant donc au lecteur le soin de 
parcourir les ouvrages plus récents, ceux de Mg"" Mas- 
taï-Ferretti, de Le Camus, du P. Finetti, et de tant 
d'autres, je donnerai seulement un seul témoignage : 
c'est celui de Ludolphe le Chartreux; il mérite d'au- 
tant plus de considération que, d'une part, il est plus 
ancien, et que, d'autre part, il s'appuie sur l'autorité 
du célèbre Hugues de Saint- Victor. « Par cette double 
recommandation, dit le pieux Ludolphe, il faut enten- 
dre que ce n'est pas seulement Jean son disciple, mais 
toute l'Eglise et chaque fidèle qui, dans la personne 
de Jean, furent confiésà la bienheureuse Vierge...; en 
sorte qu'elle doive nous tenir pour ses enfants, nous 
aimer et procurer notre bien d'une affection toute ma- 
ternelle; et que nous, de notre côté, nous devions 
aussi la regarder comme une mère souverainement 
aimable, et l'aimer toujours et l'honorer sur toutes 
choses après Dieu. C'est pourquoi Hugues de Saint- 
Victor a dit (2) que le passage de l'Evangile où il est 



(i) F, de Ligny, ViedeJ.-C, 2= P.,c. 68. 

(2) Je ne saurais dire en quel endroit de ses œuvres Hugues a parlé 
de la sorte. 



200 L. IV. — LA MATERNITÉ PHOMULGL'ÉE 

dit : Voilà votre mère, nous apprend que Marie n'est 
pas seulement donnée pour mère à Jean, mais encore 
à toute l'Eglise, mais à tous les pécheurs... » (i). 

Veut-on maintenant savoir ce qu'ont pensé les théo- 
log-iens ? Je dirais volontiers, s'il ne s'ag-issait que de 
ceux d'aujourd'hui, j'entends de ceux qui n'ontpas cru 
devoir se taire sur les grandeurs de la mère, en écri- 
vant sur l'Incarnation du Fils: ouvrez leurs œuvres, et 
dites-moi quel est celui qui ne nous voit pas tous, dans 
la personne de Jean, recevantàla croix la MèredeJésus 
pour notre propre mère (2). Mais ce n'est pas seulement 
à l'heure présente que les théologiens ont commencé 
d'apporter leur suffrage à l'interprétation tradition- 
nelle. Dans les siècles précédents, vous leur trouverez 
de nombreux devanciers, tels que les Pères de Rhodes 
et Théophile Raynaud pour la Compagnie de Jésus^ 
Contenson chez les Frères Prêcheurs, Novali, des 
Clercs réguliers, Abelly, docteur de Sorbonne, Sedl- 
mayer parmi les religieux bénédictins. Plus haut, 
encore, avant même la pleine apparition de la Scolas- 
tique, des hommes dont les ouvrages attestent une 
science sacrée peu commune, ont tenu le même sen- 
timent. Nommons entre autres l'abbé Gerhohe, savant 
chanoine régulier de Saint-Augustin : « Parmi toutes 
les épouses du Christ, la bienheureuse Vierge Marie 
tientla première place etla conservera toujours... N'est- 
elle pas, après le Christ son Fils, à la base de la sainte 
Église, en sa qualité de Mère des Apôtres, de ces 
Apôtres à l'un desquels il fut dit : Voici votre mère ? Or, 
ce que Jésus-Christ dit à l'un d'eux, il pouvait le dire 



(i) Ludolph. Carthusian, F//a J.-Christi, II P., c. 63, no 35. 
{2) Lisez, en particulier, les Pères L. Billot, Gh. Pesch, H. Hur- 
ler, etc. 



CH. I. PREUVE PAR LES TEMOIGNAGES 261 

à tous les saillis Apôtres, pères de l'Eçlise nouvelle 
Et, parce que le Christ a prié pour que tous ceux qui 
devaient croire en lui par leur parole (i) devinssent 
un. C'est donc à tous les fidèles qui de tout cœur 
aiment le Christ qu'appartient ce qui fut dit au plus 
aimé parmi les fidèles du Christ. Tous, en effet, cette 
bienheureuse mère les engendra debout près de la 
croix... Ce n'est donc pas une vaine confiance qui 
nous porte, non seulement à lui dire : Salut, étoile de 
la mer, auguste Mère de Dieu; mais encore à crier 
vers elle : Monstra te esse matrem^ montrez que vous 
êtes notre mère. N'a-t-elle pas une double maternité: 
Tune pour avoir engendré l'Unique sans douleurs ; 
l'autre par laquelle elle enfanta pour elle-même et 
pour cet Unique un grand nombre de fils, au milieu 
d'incroyables angoisses et de mortelles tristesses» (2)? 
C'est, après l'abbé Gerhohe, l'auteur du traité sur 
la Conception de la bienheureuse Vierge Marie, qui, 
s'il n'est pas saint Anselme, comme ou a lieu de le 
croire, est presque son contemporain. Il s'adresse à 
la Mère de Dieu, sous forme de prière : « Notre 
Dame, si votre Fils est devenu par vous notre frère, 
n'avez-vous pas vous-même été faite par lui notre 
mère? En effet, n'a-t-il pas dit à Jean, alors que lui- 
même subissait pour nous la mort de la croix ; mais à 
Jean qui nous comprenait tous dans sa personne, 
Joaniii nec aliiid quamnosin naturel suae conditionis 
hahenti : Voilà votre mère? pécheur^ réjouis-toi ; 
tressaille d'allégresse. Tu n'as plus sujet de déses- 
pérer ni de trembler : ton jugement, ta sentence est 



(i) Joan., XVII, 25. 

(2) Gerhohi, praepositi Reicherspergensis 0. Can. R. S. Aug. De 
gloria et honore Filii hominis, c. lo, n. 'i, sq. P. L. cxciv, iio5. 



262 L. IV. LA MATERNITÉ PROMULGUEE 

aux mains de ton frère et de la mère. Donc, ne ferme 
pas l'oreille de ton cœur à leurs conseils » (i). 

La théologie des simples fidèles est le catéchisme. 
Ici, tout doit être élémentaire, substantiel, aussi dégagé 
des points controversés que des plus hautes spécula- 
tions. Si donc l'interprétation que nous voulons établir 
est entrée jusque dans le catéchisme, il faut qu'elle 
soit tenue pour bien claire et bien certaine. Or, on l'y 
trouve, et fréquemment. C'est de nos jours que s'est 
vulgarisée cette introduction, mais elle a des précé- 
dents. Je ne parlerai que pour mémoire du catéchisme si 
généralement estimé du P. Bougeant (2). J'aime mieux 
attirer l'attention sur un autre catéchisme à qui les 
attaches de son auteur avec les Jansénistes, c'est-à- 
dire avec des hommes trop portés à diminuer le culte 
de la Mère de Dieu, donneront plus d'autorité dans la 
question présente. Or, voilà ce que je lis dans le caté- 
chisme communément appelé de Montpellier : « Par 
ces paroles (Voici votre fils), le Christ paraît avoir 
désigné tous les chrétiens qui doivent tenir la Vierge 
Marie pour mère, puisqu'ils ont Jésus son Fils pour 
frère » (3). 

Aborderons-nous maintenant les œuvres ascéti- 
ques: méditations sur les mystères de Notre Seigneur; 
considérations sur le Rosaire ; ouvrages spéciaux sur 
la bienheureuse Vierge, ses grandeurs, son culte; 
histoires où l'on raconte sa vie; sermons composés 



(i) Traciat de Concept. B. Mariae, n. 33. P. L. eux. 3i5. 

(2) Bougeant. Exposition de la doctrine chrèt. i» P., s. 3, c. 17. 
t, I, p. 148 (édit. Carayon). Cf. Gridel. ExpUc. du catèch., t. II, 12" 
soirée, p. i52. 

(3) Instilutt. calli . per modam Catechismi, s. a, § 16 (auctorcF.-A. 
Poug;ctl. t. I, p. 4'4 (Nemausi, lyGS). Cf. Institutions génér. en forme 
de catécli., t. I, p. 247 (Avignon, i85i). 



CH. 1. PREUVE PAR LES TEMOIGNAGES 2()3 

pour chacune de ses fêtes et chacun de ses privilèges 
de grâce et de gloire? Il y aurait là, même à nous en 
tenir au point particulier qui nous occupe, matière à 
des volumes. Encore une fois, je ne veux ni ne peux 
faire comparaître tant de témoins devant mes lecteurs. 
Pourtant, ce sera, je l'espère, une consolation pour 
plusieurs d'apprendre encore ici que le Jansénisme n'a 
pu ni faire oublier la maternité spirituelle de Marie, ni 
même en méconnaître la divine promulgation. C'est 
pourquoi, me taisant sur les autres, je donnerai la 
parole à deux de ses amis les plus en vue. 

Le premier sera le directeur attitré de Port-Royal, 
M. Singlin. Après avoir exalté l'obéissance incompa- 
rable de Marie, offrant à Dieu comme victime le Fils 
qu'elle avait mérité par sa foi de concevoir en ses 
chastes flancs, Singlin continue : « Jésus donc, voyant 
sa mère et le disciple qu'il aimait, auprès de sa croix, 
il dit à sa mère : Femme, voilà votre fils. Et il dit au 
disciple : Voilà votre mère. Il semble par ces pa- 
roles que Jésus-Christ a voulu récompenser la charité 
avec laquelle la Sainte Vierge l'a offert volontaire- 
ment sur la croix pour le salut des hommes. Car saint 
Jean, tenant en ce lieu la place de tous les fidèles 
chrétiens, lorsque Jésus-Christ le lui a donné pour 
fils, il lui donna en sa personne tous les fidèles ; et 
lorsqu'il la donne pour mère à saint Jean, il oblige 
tous les fidèles chrétiens à la reconnaître pour mère. 

(( Ainsi comme Jésus-Christ, en donnant sa vie pour 
\:\ rédemption du monde, est devenu par sa mort le 
père de tous les fidèles, selon la parole du prophète : 
S'il donne sa vie pour l'expiation du péché, il verra 
sortir de lui une longue suite d'enfants (i); de même 

(i) Isa., Liii, 20. 



264 L- IV. — LA MATERNITÉ PROMULGUEE 

la Vierge, ayant offert en esprit ce même Fils pour 
les péchés des hommes, a mérité de devenir la mère 
de ces mêmes enfants de Jésus-Christ qui naîtront 
dans rÉg-lise jusqu'à la fin des siècles. 

« Ce doit être là le fondement de notre dévotion 
envers la Sainte Vierge. Nous devons considérer que 
Jésus-Christ nous a donnés à elle pour être ses en- 
fants: Mulier, eccejilius tiiiis; et qu'il nous l'a donnée 
pour être notre mère : Ecce mater tua » (i). 

Ailleurs, reprenant le même sujet pour montrer 
comment la Sainte Vierge, étant la mère commune des 
fidèles et de l'Eglise, remplit sa mission de mère, il 
fait cette observation remarquable. « Quoique c'ait été 
une gloire particulière à saint Jean, et une récompense 
de ce grand amour que Jésus-Christ lui portait et 
qu'il portait à Jésus-Christ, d'avoir été donné à la 
Vierge pour être son fils ; néanmoins, comme toutes 
les actions du Fils de Dieu ont été mystérieuses, et une 
figure de ce qui devait arriver dans son Eglise, il est 
sans doute que saint Jean a été alors donné à la Vierge 
pour lui tenir lieu de fils, parce qu'il était l'image de 
tous les fidèles qui dans, la suite des temps, devaient 
être les disciples du Sauveur. 

« C'est pourquoi, lorsque le Fils de Dieu a dit cette 
parole à la Vierge : (Femme, voici votre fils;) il lui a 
marqué que tous ses enfants et ses disciples bien-aimés, 
dont saint Jean était une excellente image, seraient 
véritablement ses enfants, et qu'elle serait encore leur 
mère, comme elle avait été la sienne » (2). 



(i) Instruct. chrét. sur les Mystères de N. S. J.-C... Instr. pour le 
ndredi saint, 3" parole, t. II, pp. i83, i84. Cf. 6« instruct. pour la 
otivit de la S. Vierge, t. V, pp. 3g8, 899. (Paris, Pralard, 1678). 
(2) Id. ibid., 7« instr. pour f'Assompt., t. V, p. 191, suiv. 



CH. I. PREUVE PAR LES TEMOIGNAGES 265 

Nicole, un docteur encore plus connu de Port-Royal, 
exprime plus d'une fois des idées semblables. « Jésus- 
Glirist, dit-il en traitant de la Passion, donne saint 
Jean à Marie, et en la personne de saint Jean il lui 
donne toute l'Eg-lise, et il l'en établit la mère : cou- 
vrant ainsi sous un devoir d'une piété commune la 
g-loire éminente de la sainte Vierg-e, qui est d'être la 
mère de tout le corps des élus » (i). 

Qu'est-ilbesoin, après deslémoig-nages si formels et 
puisés à pareille source, de faire appel à des maîtres 
de la doctrine spirituelle, tels que les Pères Alvarez 
de Paz, Dupont, Jean d'Avila, Thaulère, Abelly, 
Seg-neri, Spinelli. Thomas de Jésus, sans parler des 
Faber, des Nouet, des Muzzarelli, des Scribani, des 
Boudon, des Gibieuf, des Gay, des Pavy, qui tous, 
d'un même cœur et d'une commune voix, attestent la 
promulgation de la maternité de grâce dans le testa- 
ment de Notre Seigneur? 

Que de noms à enregistrer encore, s'il fallait citer 
les prédicateurs et les orateurs. Rappelons au moins 
le plus grand de tous, Bossuet ; car il prend manifes- 
tement plaisir à revenir sur cette idée, tant il est con- 
vaincu de sa vérité, tant il la juge capable de nous 
attacher au culte fdial de Marie, « Dans cette dernière 
disgrâce, tous ses autres disciples l'ont abandonné; 
il n'y a que Jean son bien-aimé qui lui reste : tellement 
que je le considère aujourd'hui comme an homme 
qui représente tous les fidèles; et, partant, nous 
devons être disposés à nous appliquer tous ce qui 
regarde sa personne. Je vois, ô mon Sauveur, que vous 



(i) Nicole, Instruct. théol. et morales sur le symbole, 5" instruct , 
c. 3, t. II, p. 3i3 (Paris, i']liO); co\. Continuât. des Essais. i.-C. élevé 
sur la croix, | 3, t. XIII, pp. 43 1, 43a. 



266 L. IV. LA. MATERNITÉ PROMULGUEE 

lui donnez voire mère, et incontinent il en prend pos- 
session comme de son bien. Et ex illa hora accipit 
eam discipiihis in sua. Entendons ceci, chrétiens. 
Sans doute, nous avons une bonne part dans ce legs 
pieux; c'est à nous que le Fils de Dieu donne la 
bienheureuse Marie, en même temps qu'il la donne à 
son cher disciple. Voilà ce mystérieux article du tes- 
tament de mon maître, que j'ai jug-é nécessaire de 
vous réciter pour en faire ensuite le sujet de notre 
entretien... » (i). 

Voulez-vous enfin connaître la pensée des maîtres 
de la Liturg-ie, ouvrez les Institutions liturgiques de 
dom Guérang-er. Le savant bénédictin vous parlera 
comme ont parlé tous ceux que nous avons entendus 
jusqu'ici (2). Peut-être, au besoin, vous rappellerait-il 
les hymnes du moyen âg-e : car, dès cette époque, le 
testament qui nous a donné Marie pour mère était 
chanté dans l'Eg-lise; témoin la strophe d'une antique 
séquence pour la Compassion de la sainte Vierge : « Il 
donne sa mère au disciple, et c'est un g'rand mystère : 
sous le nom de Jean, tout fidèle est compris » (3). 

(i) Bossuet, 2' serin, pour le vendredi de la sem. de hi Passion. 
Exorde. Voir encore : Précis d'un sermon pour la Nativ. de la Sainte 
V. (éd. Lâchât, t. XI, p. 129) ; //., ibid., p. 97, en note, etc. 

(2) Dom Guéranger, l'Année liiurj., vendredi de la semaine de la 
Passion... 

(3) Gaude, turba fidelium. 
Mentis colons martyrium, 
Ejus quae dédit Filium 
In mortem pro miseris. .. 

Datur mater discipulo 
Cum maximo mysterio; 
Joannis sub vocabulo 
Quivis venit fidelis. 

Gratias tibi, Domina, 
Quae mater es facta nostra, 
Sub cruce salulifcra 
Filio cooperans. 
Hynini lalini mediae aelatis, p. 94, n. i52. Gall. Morel (18G8). 



en. I. PREUVE PAR LES TEMOIGNAGES 267 

Témoin encore ces autres strophes de l'hymne des 
Matines pour la même fcte : « Par le mystère de la 
croix elle est devenue la mère de tous ceux dont le 
Fils, par le mérite de sa mort, est devenu le père. — 
C'est ce que signifie la recommandation par laquelle 
Dieu commit sa mère au disciple et le disciple à sa 
mère » (i). 

III, — Jusqu'ici, nous nous sommes tenus dans la 
seconde période, celle qui va du douzième siècle aux 
temps actuels. Au point de départ nous rencontrions, 
comme témoins de notre interprétation, plusieurs 
écrivains connus par d'excellents ouvrages. Il faut 
y joindre le célèbre abbé Rupert. On a même pré- 
tendu qu'il fut le premier auteur à voir dans les 
paroles de Jésus mourant une promulgation authen- 
tique de la maternité spirituelle de Marie. J'ignore s'il 
ne faudrait pas mettre avant lui l'abbé Gerhohe et 
le traité de la Conception de la bienheureuse Vierge. 
Quoi qu'il en soit, on peut lui trouver des devan- 
ciers, en Orient, du moins. 

C'est d'abord, au neuvième siècle, Georges, métro- 
politain de Nicomédie : car voici dans quels termes il 



(i) Congaudcntes congaudete, 
Adoptionis fîlii, 
Et gementes condolete 
Sanctae Dei genitrici. 

Nam crucis per mysterium 
Cunclis est effccta mater, 

Quibus per mortis merilum 
Filius faclus est pater. 

Hoc illa commendalio 

Vult quain Deus tune fecit 
Qiiando Malrem discipiilo, 
Ipsum Matri commisit. 
Fr. Jos. Mone, Hijrnni latini mediiaevi, t. II, p. 14G, n. 



268 



LA MATERNITE PROMULGUEE 



paraphrasait les paroles de Notre Seigneur, en un ser- 
mon sur la Vierge au pied de la croix : « Femme, dit 
Jésus à Marie, voilà votre fils. Vous savez, vous sur- 
tout qui l'avez éprouvé, quelles émotions produisent 
semblables recommandations, sorties de lèvres mou- 
rantes; comme elles font tressaillir jusqu'aux entrail- 
les, et quelles douleurs elles portent avec elles. Celui 
qu'on entourait jusqu'ici de son amour, avec lequel il 
était si doux de vivre, il faut le remplacer par un 
autre : car il s'en va pour toujours, et c'est presque 
un inconnu qui lui succède. Voici votre fils. Pour 
moi, je reste, il est vrai, près de vous par ma divinité, 
vous conservant une sollicitude filiale; mais voici 
néanmoins que je vous donne mon disciple bien-aimé 
pour remplir à votre égard tous les devoirs de piété 
que réclame le titre de mère... Il est à vous cet ami 
qui a reposé sur ma poitrine; qu'il soit la consolation 
de votre cœur affligé. Vous tiendrez ma place auprès 
de lui et de ses compagnons. Car avec lui et en lui je 
vous confie mes autres disciples... Soyez pour eux ce 
que les mères sont pour leurs enfants, ou plutôt ce que 
j'étais moi-même, au temps de ma présence sensible. 
Eux, à leur tour, seront pour vous des enfants sou- 
mis, ils vous rendront l'honneur dû à la Mère de leur 
Seigneur; à celle par qui je suis venu à eux; à la 
médiatrice qui leur obtiendra toujours un accès facile 
auprès de moi. 

« Après avoir ainsi doucement apostrophé sa mère, 
Jésus s'adresse au disciple. Voilà, dit-il, votre mère. 
Oh! quel excès d'honneur pour lui! quel héritage plus 
précieux que toutes les richesses du monde! quelle 
grâce à ce bienheureux évangéliste d'être appelé 
désormais le frère de l^auteur de toutes choses, et de 



cil. I. l'REUVE PAR LES TEMOIGNAGES 269 

posséder en qualité de fils la Souveraine de toute 
créature. — Voilà votre mère. Je vous la confie; 
tenez ma place auprès d'elle... Rendez-lui les devoirs 
d'un fils, et vénérez en elle la Mère de votre Seiçi-neur 
et Maître. Par ma divinité, je lui serai toujours pré- 
sent; qu'elle éprouve toujours de votre part la plus 
complaisante des sollicitudes... Je la fais mère et 
maîtresse non seulement pour vous, mais encore pour 
tous mes autres disciples; qu'elle soit votre g'uide et 
qu'elle jouisse de l'honneur et de la prérogative de 
mère. Je vous ai défendu, il est vrai, d'appeler per- 
sonne ici bas du nom de père (i); et pourtant, c'est 
ma volonté que vous vénériez comme une mère, et que 
vous honoriez de ce titre celle qui a été pour moi un 

tabernacle plus élevé que le ciel Voilà, conclut-il, 

le testament du Seigneur » (2). 



(i) Matth., xxui, 9. 

(2) Georg. Nicomed., or. 8, in SS. Mariam assistentem cruci. P. G. 
c, 1476, sq. Ce discours du métropolite de Nicomédie nous offre toutes 
les idées contenues dans noire troisième livre sur la présence et les 
fonctions de la Vierge au Calvaire: son otFrande, sa fermeté inébran- 
lable, son martyre, et les fruits de salut qu'elle concourut à produire. 

Voici d'abord l'offrande et le consentement donné par la Vierge au 
sacrifice du Seiy:neur : « mon Fils, plût à votre Père que je puisse 
prendre sur moi tous vos tourments 1. .. Allez toutefois, remplissez 
l'ineffable mystère de l'économie du salut ; allez, vous qui m'êtes plus 
cher que tous les biens, et méritez par votre mort la f^Ioire qui vous est 
réservée » (P. G., c. 1472, i473|. C'est ainsi que Georges fait parler 
Marie, au commencement de la voie douloureuse. Ecoutez ce (ju'il lui 
met sur les lèvres, le sacrifice une fois consommé. « Il est donc ac- 
compli ce mystère prédéfini avant tous les siècles; votre économie de 
miséricorde a pris fin. De mes yeux je contemplevos inénarrables souf- 
frances... Je tiens et j'embrasse le corps inanimé de l'auteur de la vie; 
de celui-là même qui m'a conservé à moi-même la vie parmi tant d'an- 
goisses ». (IbicL. i488). 

Reconnaissons maintenant les peintures des douleurs et de la fermeté 
de Marie que nous ont déjà tracées les Latins. « Marie, sans doute, 
était inexpugnable et supérieure à toutes les impressions de la nature; 
cependant et l'incomparable amour qu'elle nourrissait pour son Fils, et la 
férocité plus qu'impie des persécuteurs insensés de Jésus lui causaient 
au cœur une intolérable souffrance. Et c'est au crucifiernent surtout que 
sa douleur dépassa toute mesure ; tous les coups portés sur la sainte 
victime se répercutaient avec violence dans ses maternelles entrailles. » 



270 L. IV. LA MATERNITE PROMULGUÉE 

Serait-ce témérité de soupçonner une allusion plus 
ou moins prochaine à la scène du Calvaire dans les pa- 
roles prêtées par saint Jean Damascène aux Apôtres 
devant la Vierge mourante, et dans la réponse faite 
par la Yierg-e elle-même. « Demeurez avec nous, lui 
disent-ils, vous, notre consolatrice; vous, notre com- 
mun refuge. Ne nous laissez pas orphelins, nous, 
exposés à tant de périls pour le nom du très aimable 
et très miséricordieux Fils dont vous êtes la mère... 
Vivre avec vous est un bonheur; un bonheur aussi 
de mourir avec vous. Mais que parlons-nous de mort? 
Pour vous, mourir c'est vivre et vivre d'une vie plus 
excellente ». Après la voix des fils, entendons celle 
de la mère : c'est une prière ardente, qu'elle fait 
monter vers son Premier-né: « Mon Fils, je remets 
mon âme entre vos mains... A vous je confie mon 
corps, et non pas à la terre... Je vous en supplie, con- 
solez de mon départ mes très chers enfants que vous 
avez daigné vous-même appeler vos frères. Tandis que 



(Ibid. i465j 1468). « Non, jamais les tourments des martyrs, avec tous 
les instruments de torture ii. ventés par l'art des bourreaux, n'auraient 

f)U faire subir à l'àme de la Vierge le supplice qu'elle souffrit des dou- 
eurs inexprimables de son Fils et de son Dieu. Jamais cette àme, dé- 
chirée de tant de manières par l'angoisse, ne serait demeurée dans son 
corps, si celui-là même qui souffrait ne l'y eût retenue; si Dieu par sa 
toute-puissance ne l'avait lortifiée dans cette mortelle épreuve » . {Ibid., 

La péroraison de l'auteur est une apostrophe au Fils, qui montre bien 
le rôle ministériel de sa mère : « mon Seigneur, je baise celte croix 
par laquelle vous avez condamné mon péché. . . Je baise vos clous, et 
vos membres percés pour ma délivrance... Je baise les mains de votre 
mère : car elle seule vous a prêté son ministère dans votre œuvre de 
salut. C'est elle qui jadis vous donna la naissance, et c'est elle encore 
aujourd'hui qui préside à votre sépulture. Elle seule recueille voire 
sanff, et couvre d'un linceul votre corps immaculé. De tout mon cœur 
je lui rends la gloire qu'elle mérite pour avoir été seule votre compa- 
gne dans votre salutaire Passion, la messagère de cette immense grâce 
et de l'immortalité, la médi. trice de votre divine glorification. » [Ibid., 
1489). Ainsi parlait de Marie cet ancien évéque. Qui s'étonnerait après 
cela de le voir affirmer de Marie qu'elle fut proclamée notre mère au 
pied de la croix? 



cil. I. PREUVE PAR LES TEMOIGNAGES 27 1 

j'étends sur eux mes mains bénissantes, comblez- les 
vous-même de nouvelles bénédictions » (i). Quels sont 
les fils que Jésus-Christ a nommés ses frères ? Tous ses 
fidèles; et par conséquent c'est eux tous que Marie, 
dans la personne des Apôtres, nomme ses très chers 
enfants. 

Si de saint Jean Damascène, c'est-à-dire de la pre- 
mière moitié du huitième siècle, nous remontons jus- 
qu'à la lin du troisième, nous pourrons recueillir un 
témoig-nage encore plus formel dans les écrits d'Ori- 
g-ène. « Personne, dit le célèbre interprète, ne peut 
avoir l'intellig'ence de l'Évang-ile laissé à l'Ég-lise par 
saint Jean, s'il n'a pas reposé comme lui sur la poi- 
trine de Jésus, et reçu Marie pour mère. Puisqu'il 
doit être comme un autre Jean, il faut aussi qu'il soit, 
comme Jean, proclamé Jésus par Jésus. Pour quicon- 
que juge de Marie suivant la vérité, elle n'a pas eu 
d'autre fils que Jésus. Donc lorsque Jésus dit à Marie : 
Voilà votre fils; et non pas : Celui-ci est ««55/ votre 
fils, c'est comme s'il lui disait : Voilà le Jésus dont 
vous êtes la mère : car quiconque est du nombre des 
parfaits, ne vit pas par lui-môme, mais en lui vit le 
Christ. Or, parce que le Christ vit en lui, il est dit de 
lui à Marie : Voilà le Christ votre Fils « (2). 



(i) s. Joan. Damasc, hom. 2 in Dormit. B. V. Deip., n. 8, 10. P. 
G. xcvi, 733, sq. 

(2) Origen., Praefatio in Euang .Joan. P. G. xiv. 3i. 

Voici la liste plus complète des témoins chez qui j'ai trouvé de visa 
l'attestalioa de la promulg'ation de la maternité spirituelle, faite par 
Notre Seigneur au Calvaire. 

1) Souverains Pontifes : Léon XIII, Benoit XIV, Pie YIII et Gré- 
goire XVI. Voir les pièces citées dans le texte. 

2) Interprètes des SS. Ecritures : Fr. Tolet, Comment, in Joan., xix, 
37; Cornélius a Lapide, in Joan., xix ; A/p/i. Sahneron, Comment. in 
historiam evan^., Tr. 4i. opp., t. X, 347; Ant. Escobar et 3/endoca, 
Comment, in N. Testam , Joan., xix, 26, sq.; Noël Alexandre, Expo- 
sitio S. Evang. secundum Joan., c. xix, 26, sq.; Barradas Lusitan., 



272 



LA MATERNITE PROMULGUEE 



Enlendons-le bien. Origène, dans ce passage, ne 
parle pas autrement de Jean que des autres fidèles du 
Christ ; ce qu'il dit il l'applique à ces derniers comme à 



in Joan, Tract., 4' ; Petr. a S. Maria 0. B. M. de Mercede, in Apocal., 
XII ; Denis le Chartreux, in Evang Joan. Enarratio, a. 46; Bernardin 
de Picquigny, sur S. Jean xix, 26 ; Sylueira, in Evangel. c. 7, q. i4; 
Ruperl fuitens., Comment, in Joan , 1. xiii (P. L. clxix, 789. sq.); 
Pacciuchelli, 0. P., in psalm. 86, Exercit. 22 ; Georg. Major, in Evang. 
dom. 2 post Epiphan.; Léon Klofutar, Gomment, in Evang. S. Joan., 
adxix,27 (Viennae, 1862); J. F. Àllioli, Die heilige Schrift, t.lll, p. 358 
(Munchen, i85i); Origène, 1. c. 

3) Ecrivains de la Vie de Notre Seigneur : P. de Ligny, Vie de 
N. S., 2« parlie, c. 68; Mastaï-Ferretti, les Evangélisles-unis..., t. II, 
I. XIX. § 16 (Paris, 1866): P. Ribadeneira, la Vie de N. S. J.-C. (Cas- 
terman, 1862^ p. 9g; Ludolpke de Saxeou le Chartreux, Vita J.C., 11 
p., c. 63, n. 35; P. Hieronym. Natal., Adnot. et médit, in Evangelia, 
p. 343 (Anluerpiae, 1694); P- de la Palnia, Histoire de la sacrée Pas- 
sion, c. 3S; P. Finetti, Conférences sur l'histoire évangélique, t. 11,57» 
confér. 

4) Les Saints : S . Antonin, S. Thomas de Villeneuve, S. François 
de Sales, S . Alphonse de Liguori, S. Laurent Jastinien, S . Bernar- 
din de Sienne et S. Jean Damascène, aux endroits indiques dans le 
texte. Ajoutez S. Léonard de Port-Maurice, la Via del Paradiso, et le 
B. Albert-le-Grand saper Missus est. q. 29, | 3. 

5) Les auteurs d'ouvrages spéciaux sur la Sainte Vierge : le P. 
Alph. Muzzarelli, l'Anno Mariano (7 avril), t. J, p. 233; P.Auriemma. 
De l'imitation de la très Sainte Vierge ^trad. du P. de Courbeville) c. 
6,1 3, Laurent C hr y sogone, Mandus marianus, Diseurs. 22, n. 147, 
t. II, p 706; Christ. Vega, Thcologia mariana, Palaestra, 24, certam. 
8; Alph Capecelatro,La Mère de Dieu, 2" P , | 10. p. 84 trad. de 
mad. Craven); L. A -A. Pavie, évêque d'Alger, du culte de la très S. 
Vierge, c. 3, pp. 52 53 ; Alonzo Esc/uerra, Pasos de la Virgen SS. Ma- 
ria, Madré de Dios, paso i5, c. 9, p. i64 (Alcala, 1620); F. P. C. Cé- 
lestin de Paris, jour de Triomphe de Marie, Vierge et Mère de Jésus, 
journée 23» (P. Crespet, Paris, i588), p. 34i ; P. Guil. Gibieaf, Delà 
Vie et des grandeurs de la très S. V. M., Mère de Dieu, c. i4, § 6 (Pa- 
ris, 1637) p. 554 et suivantes: F. Domin. Gleich., Annus marianus. 
sive médit, de B V. Del Génitrice, P. i, dies 37, § 2, p. 693; P. Aug. 
Largent de l'Orat., Méditations sur la très Sainte Vierge pour le mois 
de mai, méd. 24, p- 255; P. Paul Segneri, Véritable dévotion à Marie, 
c. 6, I 2 (Tournai, 1846), pp. 120 et suiv.; P Jean Ant. Velasques, 
Maria advocata nostra, Prooem. adnot. i*, n. 9 (Matriti, 1668), p. 7; 
P. Honorât Nicquet, le serviteur de la Vierge, 1. 1, c. 5 (Rouen, 1677); 
L. Abelly, évè(jue de Rodez. Les sentiments des SS. PP. touchant les 
excellences... de la Mère de Dieu. Eclaircissem., a" difficulté, pp. 167, 
168: H. -M. Boudon, Avis catholique touchant la véritable dévotion de 
la B. V. M ,sect. iv, g 5, p. 121, suiv.; W.Faber, le Pied de la croix, 
c. 6, 5° douleur, p. 3o3 (Paris, 1891): P. Fr. Bonneau. Stella mystica 
a P. Fr. Banaldo, S. J. gallice conscripta et nunc recensa P. Ant. Dul- 
cken carthus. latine conversa, p. 176, sqq.; P. P.-Ant. Spinelli, Maria 
Deipara thronus Dei, c. 34, n. 18; col. c, 28, n. 11; c. 11, n. 6, etc.; 
P. Ant. Boissieu, le Chrétien prédestiné par la dévotion àMarie^Lyon, 



en. I. PREUVE PAR LES TEMOIGNACiKS 2^3 

lui. Jésus-Clirist siyiiale le disciple à Marie comme 
sou Fils, parce que le Christ vivant eu lui, et lui vi- 
vant dans le Christ, il est lui-même le Christ. Donc, 



iC8G); Abrt'e^ô de la Vie de la S. Vieri^e, pp. 889, 890; Mgr. Ch. Gay, 
Eiilretieiis sur le-; mystères du Saint Rosaire. Le crufifiemenl, §G, l. II, 
p. 199 suiv.; Aiino di Maria, cioè meditazioni per tulto l'anno .. P. m, 
iG sell. I p., t. III, p. 3GG; P. Fr. Coster, In hyninum Ave, maris 
Stella, ad vers Mouslra te esse malrem (Antvyerpiac, 1089), pp. G8-G9 ; 
P. Justin de J/itVio;/', Discursus praedicahiles super Lilaii. Laurel. .dise, 
i-io, I 3 Lugd . 16G0), t. I p. 588, S([q.-. P. Jean Doiirijeois (Bor^he- 
sius), Societas Jesu matri Dci sacra, c. 32 Duaci, 1G20). p. 44"?. suiv.; 
Joan. Novatas, de Eminentia Deiparae, t- I, c. 18, q. 2fj ; P. Jennjac- 
quot, Simples considérations sur la coopération de la très Sainte Vierçe 
à l'œuvre de la rédem])lion, 2« part., ch. 4 (2' édit., p. i5i) ; P. Joacfi. 
Ventura, la Mère de Dieu mère des hommes, p. I, presque tout entière; 
P. Nicolo Ricardi, Raçioiiamenti sopra le letanie di Nostra Signora lin 
Genova, 1G261. Ration, iv, xviii et xxi, t. I,pp Gi, 289,341 ; Pelbai-i de 
Theineswar, Stellarium, 1. m, 4 p-. a. i. c. 2 Coronae B. Mariae : P. 
T/u'oph Raijnaud, Scapulare Marian. illuslratum... c. 3. 0pp., t. VII, 
p. 253, sqq.; it., Hagiolos^. exotic. in Robert, de Arbrissello. | 43. 
0pp., t. IX, p. 175, sq ; P. H.-J. Coleridge, the Mother ofthe King, 
book IV, c. 7, Mary on Calvary ; Vujile Sedlniayer, Scolaslica ma- 
riaua, p. 11, q. 8; a. 9 ; Pelitalut, la Vier2:e Mère, d'après la thcol., c. 
;8, I I, t. I, p. 290, suivv. ; P. M. Pliilpin de B., Union de Marie au 
fidèle et du fidèle à Marie p.i,ch. 5, pp.ii5 i46; P Januar. Bucce- 
ronl, Commentarii de B V. Maria, comment. 17, n. 7; P. Enric. Le- 
(jnani, Délie Graudezze di Mtria Sanlissima, lezz. 24; Auy. Nicolas, la 
Vierge Marie d'après l'Evangile, p. 11, c. 19; Auctor Tract, de Con- 
cept. B. M., n. 33, 1. c. 

6) Les théologiens . Outre Gerhohe, Hugues de S. -Victor, Albert- le- 
Grand, Vigile Sedlmayer tt Pelbart de Themeswar déjà nommés, c'est 
Contenson, Theologia ai mis et cordis, 1.x, d. 11, c. 1, specul. i,l. II, 
p. i38; P. George, de Rhodes, Dispult. iheologiae schol., tract., viii, 
disp. un. de Virgine Dei Matre, q. 2, | 9, t. Il, p. iga. sq ; P. Christ. 
Pesch, Tr. de Verbo incarn., append. i, de B. V. Maria, n. 579 : P. H. 
Hurter, Theol , t. II, n. 698 ; /". Ludov. Billot, De Verbo" incarn., 
thés. 29, §2, (éd. allera), p. 34G. 

7) Les orateurs et les ser/nonaires : Bossuet, l.cit.; P. Gaudence de 
Brescia, Prediche sui dolori di Maria; P. Carol. Scribani, Christus 
paliens, c. i5, de tertio verbo; Singlin, 1. c: Georges de Nicomédie, 
1. c; etc. 

8) Liturgistes et liturgie: Doni Guéranger, l'Année liturg. La Pas- 
sion et la Semaine Sainte, le Vendredi Saint, p. 56i ; Vendredi de la 
sem. de la Passion, p. 190, suiv. (Paris, 1807); Cantiques du moyen 
âge, 1. c. 

9) Calêchismes : P Pouget, Institt. catech.. Catéchisme de Montpel- 
lier et catéchisme du P. Bougeant, 11. citt ; Gridel, Explic.du catech., 
t. Il, 12^ soirée, p. i52; Gaume, catech. de persévérance, Il« p., leç. 
i3, etc., etc. 

jo) Les auteurs Ascetitjues : Joan. Lansperg., carih. . Allociuiornm 
1. I, can. 12, t. I, p. 48G (Colon. Agripp., i63o); /' Alvarez de Paz, 
de Inquisitione pacissive Orat , 1. m, p. 2, c. 3, médit. 20. 0pp., t. III, 

LA MÈRE DES HOMMES. — I. — 18 



274 L. IV. — LA MATERNITÉ PROMULGUEE 

cela même étant le privilège de tout juste, il s'ensuit, 
dans la pensée d'Origène, que Jésus-Christ montrant 
tout juste à sa mère dit de lui comme de Jean: Désor- 
mais, en vertu du prix de mon sang-, voilà votre Fils. 
Belle et consolante et très véritable doctrine que nous 
enseigne, après le grand Apôtre, saint Augustin, son 
fidèle interprète. Nous sommes moins les enfants de 
Dieu que le Fils de Dieu, parce que la grâce qui nous 
fait enfants nous incorpore au Christ, au Christ to- 
tal, suivant la magnifique expression du grand évê- 
que d'Hippone. Donc, parce que, dans l'ordre actuel 
c'est tout un pour nous d'être enfant de Dieu et en- 
fant de Marie; parce que l'une et l'autre qualité pour 
être achevée, suppose l'incorporation dans le Christ, 
Fils du Père et Fils de la Vierge, Marie nous recevant 
comme siens de par la donation de Jésus, n'a qu'un 
Fils, quoique ses enfants, à regarder la personnalité 
naturelle et physique, soient innombrables ; et c'est 
là ce qui ressort du texte d'Origène et ce qui fait de 
ce texte une confirmation de l'interprétation tradition- 
nelle. 



p. gai, sqq, (Mogunt., 1O19); P. Zy. 0«/jon/, Méditât, sur les mystères 
de la foi, IV'' p., médit. 47, 4" poiat; P. Jacq. I^ouet, Médit, sur la 
Passion, 86" méd., 3' considérât.; P. Thomas de Jésus, Souffrances de 
N: s , J -C. (trad. par le P. Alleaume), 4?° soufF.; P. Giraudeau, l'E- 
vangile médité, l.c ; Jean Taulére, Exercices surld vie et la passioa de 
N. S., ch. 44; Yen. Jean d'Acila, Tratado 9, de la Resta de las Nieves. 
Obras, t. V'II, p. 26b (Eu Madrid, 1760); P. d'Oulreman, le Pédago- 
gue chrétien, p. i, ch. 4, sect. 4> '• II, p- 68, suiv.; Nicole, 1. c, etc., 
etc. 



CHAPITRE II 

Retour sur les témoignages attestant la proclamation de la ma- 
ternité de Marie, faite par le Sauveur au Calvaire. — Com- 
ment ils ont une force probante ; — et comment la considéra- 
tion du texte évangélique confirme ce que nous ont dit les 
témoignages. 

I. — Il s'agit maintenant de faire un retour sur les 
témoig-nages contenus dans les pages qui précèdent, 
pour en montrer la force probante, ou, ce qui re- 
vient au même dessein, pour résoudre les difficultés 
qui tendraient à l'atténuer. 

Je remarque, en premier lieu, que nulle part dans 
ces textes on ne voit les auteurs exprimer un doute 
sérieux sur la vérité de l'interprétation qu'ils donnent 
aux paroles du Sauveur : Voilà votre fils; voilà votre 
mère. Ceux qui sont postérieurs en date peuvent s'ap- 
puyer sur leurs devanciers et même sur les Pères; 
beaucoup cherchent dans les expressions mêmes, em- 
ployées par l'Evangile, la confirmation du sens qu'ils 
prêtent au testament de Notre Seigneur, comme 
nous le ferons bientôt nous-mêmes; mais encore un 
coup, nulle trace d'hésitation ni d'incertitude. Chez un 
grand nombre même la promulgation de la maternité 
spirituelle de la Vierge n'est pas moins nettement af- 
firmée que la maternité elle-même, puisqu'ils appuient 
celle-ci sur celle-là. 

J'ajoute aussi : pas d'allusion à des sentiments 
opposés au leur; et ce n'est pas merveille : car il faut 



276 L. IV. DE LA MATERNITÉ PROMULGUEE 

arriver aux temps actuels pour rencontrer, parmi les 
écrivains catholiques, une assez timide affirmation du 
sens purement accommodalice, avecexclusion du sens 
intentionnel et réel. Encore est-il vrai que les oppo- 
sants ne sont pas, comparés aux autres, dans la pro- 
portion de un à cent; à peine, en effet, pourrait-on 
en nommer trois ou quatre au plus, pour autant que 
je puis en juger. 

Nulle part aussi, l'interprétation dont nous défen- 
dons la réalité n'est expressément proposée comme 
nouvelle; pas même par Rupert, pas même par Geor- 
ges de Nicomédie, ni par Origène : tant elle s'accorde 
heureusement avec ce que nous croyons avoir été fait 
au Calvaire. 

Personne, de plus, ne saurait dire de cette interpré- 
tation traditionnelle qu'elle est le fait de quelques écri- 
vains particuliers, d'une école, d'une contrée spé- 
ciale. Elle est de l'Orient comme de l'Occident. Si 
nous avons incomparablement plus de témoins dans 
l'Église latine, c'est peut-être que les livres de nos 
frères, séparés de nous par les schismes et restés fidèles 
à Marie, nous sont trop peu connus. En tout cas, elle 
compte parmi nous, et nous l'avons surabondamment 
démontré, des tenants dans tous les pajs catholiques, 
dans toutes les écoles, dans tous les genres de litté- 
rature ecclésiastique, dans tous les Ordres religieux, 
à tous les degrés de la hiérarchie, depuis les 
Souverains Pontifes jusqu'aux moindres fidèles. Du 
reste, loin de voir décroître le nombre de ses parti- 
sans, après une période de vogue, comme il arrive pour 
des opinions hasardées, cette doctrine est toujours 
ailée gagnant de nouveaux adhérents, à mesure que 
se multipliaient les ouvrages composés à l'honneur 



CH. II. — TEMOIGNAGE ET TEXTE DE S. JEAN 277 

(le la Mère de Dieu. Les efTorts de ceux-là même ([ui 
leiitcrcnl au dix-septième siècle d'endig'uer la dévotion 
des fidèles pour la sainte Vierge, ne lui firent s iMr 
aucune éclipse, puisque, dans leur parti même, elle 
trouva des promoteurs comme Nicole et Singlia, par 
exemple. Tout cela bien pesé prouve, si je ne me 
trompe, que tantde témoignages sont bien l'expression 
de la vérité. 

Toutefois, parce que notre interprétation a été ju- 
gée par quelques-uns défectueuse, ou du moins très 
contestable, il importe d'examiner les objections 
qu'on y fait (i) . 

Voici la première et la principale. Si nombre d'au- 
teurs plus modernes ont admis celte signification 
comme voulue de Notre Seigneur, tous les Pères, de- 
puis les plus anciens jusqu'à saint Bernard, le dernier 
d'entre eux, l'ont ignorée. Or, en fait d'interprétation 
scripturaire, nous ne devons nous incliner que devant 
la parole expresse de l'Église ou devant le consente- 
ment unanime des Pères. Quant aux auteurs plus ré- 
cents, quelque respect que réclament de nous leur 
savoir et leur sainteté, leur autorité se mesure à la va- 
leur de leurs raisons : tantuni valet aucforitas, quan- 
tum valent rationes. 

Ce raisonnement, avec les réserves qu'il comporte, 
prouverait tout au plus une chose : l'interprétation 
d'après laquelle les paroles de Notre Seigneur signi- 
fient réellement, et non par simple accommodation, la 
maternité spirituelle de sa mère et notre filiation de 
grâce, n'est pas strictement obligatoire. Mais peut-on 



(1) Voir sur cette matière les solides réflexions du P. Guill. Gibieuf, 
De la vie et des grandeurs de la T. S. V. Marie, Mère de Dieu, 2° p. 
c. i4, t. 11, p. 539, suiv. 



278 L. IV. DE LA MATERNITÉ PROMULGUEE 

dire qu'elle manque de fondements solides du côté de 
l'autorité? Laissons, pour un moment, la question de 
l'Eglise et des Pères. N'est-ce pas une autorité d'un 
grand poids que celle de tant de saints et savants 
hommes ; autorité d'autant forte qu'elle ne trouve que 
peu ou point d'opposition chez les autres docteurs? 
Où sont, en effet, ceux qui, touchant à ce texte de 
l'Evang-ile, ont nié le sens affirmé si généralement 
pour n'accorder qu'une simple accommodation? Expo- 
ser le sens historique obvie, sdius soulçver la question 
d'un autre sens plus profond, ce n'est pas, à coup 
sur, combattre celui-ci ni le rejeter? 

Ajoutons uTie double remarque. La première, c'est 
que tant de témoignag-es concordants, lorsqu'il s'ag-it 
d'auteurs recommandables parleur science et parleur 
vertu, ne s'expliquent pas sans de fortes raisons qui 
les motivent. Et quand même je n'en sentirais pas 
toute la valeur, il me semble que je ne serais pas in- 
juste envers moi-même, si je jug'eais, sauf évidence, 
mon opinion particulière moins sûre qu'une apprécia- 
tion si universellement admise dans l'Eglise de Dieu. 

Seconde remarque : Dieu nous g-arde de vouloir 
affaiblir l'autorité des Pères ou méconnaître ce qu'ils 
ont fait pour l'intellig-ence des saintes Ecritures et 
pour l'exposition du dogme catholique. Ce serait s'en 
prendre à Dieu lui-même dont ils furent les instru- 
ments de choix pour cette grande œuvre. On peut 
dire, toutefois, sans leur faire injure, qu'il reste à 
glaner après eux. Ni la science ni la lumière divine ne 
s'est retirée de l'Église. Il y a eu des progrès, depuis 
que l'ère des Pères est close. Pourquoi ne pourrait-on 
pas découvrir au ciel des Écritures une interprétation 
qu'ils n'avaient pas signalée, encore qu'ils en eussent 



GII. II. TEMOIGNAGES ET TEXTE DE S. JEAN 271) 

posé les bases, quand ils proclamaient Marie, la nou- 
velle Eve, Mère des vivants? Et si cette découverte 
est possible, où se fera-t-elle plus aisément que sur 
des textes qu'ils ont rarement et plus lég-èrement tou- 
chés, parce que ces textes avaient moins de rapports 
avec les dog-mes qu'ils défendaient contre l'hérésie? 
Or, le texte évang-élique dont nous nous occupons est 
incontestablement de ce nombre. Je sais bien qu'il 
revient parfois dans la controverse contre les adver- 
saires de la virg'inilé perpétuelle de Marie; mais c'est 
exclusivement pour montrer par lui que Jésus était 
son Unique, puisque le Sauveur mourant devait lui 
donner pour soutien un fds d'adoption. Nul besoin, 
dans une pareille question, de faire intervenir la ma- 
ternité de g-râce. Il suffisait de montrer par le texte 
que, Jésus mort, Marie n'avait pas d'autre enfant à 
qui elle pût être confiée, puisqu'il lui donnait un fils 
adoptif dans la personne de son disciple. 

Mais encore est-il vrai que le silence des Pères soit 
absolu? N'avons-nous pas citéplushaut deux écrivains 
appartenant l'un et l'autre à l'âg-e des Pères, Ori- 
gène et Georges de Nicomédie, qui interprètent notre 
texte dans un sens favorable à la maternité spirituelle 
de Marie? On dit que ces auteurs doivent être écartés, 
oarce que ni l'un ni l'autre ne peut être rangé parmi 
les Pères. C'est vrai, Georges de Nicomédie n'est 
nullement un père de l'Eg-lise. Ce n'est pas tant l'é- 
poque où il vécut que le défaut de sainteté qui doit lui 
faire refuser un semblable honneur. Contemporain 
de Photius, il prit part à sa révolte, et fut intrus et 
schismatique comme lui. Mais, après tout, on peut, 
sans être du nombre des Pères, en refléter les senti- 
ments. Qui niera que Photius soit très souvent un in- 



280 L. IV. LA MATERNITÉ PROMULGUEE 

terprète sûr de leurs pensées, dans les matières où ses 
tendances schismaliqucs ne sont pas en cause? Ori- 
gène, encore qu'il ne réalise pas toutes les conditions 
réclamées pour la dig^nité de Père, est pourtant de 
ceux qu'on aime à citer, quand on veut étayer une 
doctrine de l'autorité de la tradition, sauf à se tenir en 
carde contre ses opinions personnelles. 

Mais on prétend, du moins, que ni l'un ni l'autre 
n'ont jamais songé au sens typique (i). C'est ce qui 
importe peu : car, avant tout, nous cherchons un sens 
réel, quel qu'il soit, et non pas une pure accommo- 
dation. Qu'on ne d se pas non pluâ : suivant Georges 
de Nicomédie, c'est aux Apôtres seulement, et non pas 
à tous les chrétiens, que Jésus-Chrisl adonné Marie 
pour mère. Le texte cité par nous parle, non pas seu- 
ment des Apôtres, mais de tous les disciples. Or, qui 
dit tous les disciples dit les fidèles des siècles à venir, 
comme ceux qui vivaient alors; et, par conséquent, il 
s'agit bien pour Georges d'une maternité de grâce. 
Pour le commentaire d'Origène, j'avouerai, si Ton 
veut, qu'il manque de clarté; mais s'il dit quelqu3 
chose, c'est que, de par le testament du Christ, tout 
disciple du Christ est le Christ, et fils de Marie : C3 
qui suffit dans la question présente. 

Quant à l'axiome qu'on nous oppose : tant valeil 
les raisons, tant vaut l'autorité des témoignages; il 
n'est ni admissible ni applicable dans la question pré- 
sente. Autres, en effet, sont les matières relevant 
purement de la science humaine, autres celles qui son: 



(i) Il y aurait sens typique, si la donation réciproque de Marie à Jear 
et de Jean à Marie, directement et littéralement sisçnifu'e par les paroles 
.lu Seigneur, devait elle-même signifier la maternité spirituelle qui nous 
donne pour enfants selon la grâce à la Mère dé Dieu. 



cil. II. TÉMOIGNAGES ET TEXTE DE S. JEAN 28 1 

du domaine de la foi. Là, je l'accorde, l'autorilé du 
témoig-nag-c, pour cire solide, doit s'appuyer sur des 
raisons sérieuses. Qu'il s'agisse au contraire des choses 
de la foi, les lémoig'nag'es peuvent avoir par eux- 
mêmes force démonstrative. Est-ce que je mesure mon 
assentiment sur les raisons apportées par les Pères, 
quand j'ai constaté leur accord unanime dans l'inter- 
prétation d'un texte appartenant à la doctrine de la 
foi? Nul ne dira que le texte évangélique où Jésus- 
Christ donne à Jean Marie pour mère, est étrang-er 
à ce dernier ordre de vérités. Encore donc (}ue les rai- 
sons soient loin d'êlre à dédaig-ner, comme nous 
aurons l'occasion de le constater tout à l'heure, il 
peut se faire que noire assentiment ne dépende pas 
uniquement d'elles. Que faut-il pourqu'il ensoit ainsi? 
Que les témoig^nages allég-ués apparaissent comme une 
expression non douteuse an sens catholique . Or, telle 
en est l'universalité, telle la constance, qu'il semble 
impossible d'y méconnaître cette manifestation. 

Je ne tairai pas une dernière réflexion qui m'a paru 
d'un g-rand poids. Presque tous les auteurs qui, depuis 
plusieurs siècles, ont écrit sur la bienheureuse Mère 
de Dieu n'ont eu rien plus à cœur que de montrer la 
proclamation authentique de sa maternité de grâce 
réellement consig-née dans le testament de Jésus- 
Christ mourant. La piété des chrétiens, répondant à 
la pensée des maîtres de la doctrine, s'est imprégnée 
de la même conviction. Il n'est pas un des simples 
fidèles du Christ qui n'aime à se reporter aux pieds 
de la croix, et n'écoute avec émotion ces divines pa- 
roles : Voici votre mère, comme dites à lui-même, 
aussi bien qu'à l'apôtre bien-aimé du Sauveur. Rien 
ne contribue comme cette très douce persuasion à 



202 L. IV. — LA MATERNITE PROMULGUEE 

nourrir et faire croître en lui le respect, l'amour, la 
confiance et la vénération la plus filiale envers Marie. 
Assurénient, Notre Seigneur, en les disant, prévoyait 
l'influence qu'auraient un jour ses paroles, entendues 
suivant la signification communément admise. Pour- 
quoi donc, sachant combien ce sens allait à l'honneur 
de sa mère, à l'utilité spirituelle des chrétiens, n'au- 
rait-il pas eu l'intention de l'exprimer lui-même, quand 
les termes employés par lui s'y prêtaient d'ailleurs 
sans violence? N'aurait-ce pas été là se montrer, en 
quelque sorte, moins jaloux de manifester ces liens 
d'amour, formés entre sa mère et nous par la vertu 
de son divin sang, que les hommes eux-mêmes, puis- 
qu'il nous eût laissé la tâche de prêter dans notre 
amour à ses paroles une signification que lui-même ne 
leur aurait pas donnée? C'est ce que je ne saurais 
croire; et voilà pourquoi je ne peux me contenter non 
plus d'un sens purement accommodatice. 

II. — Après avoir fait appel à l'autorité des témoi- 
gnages, reprenons le texte évangéhque, et montrons 
par sa teneur et par la scène où il s'encadre, qu'il a 
vraiment en lui-même toutela portée que notre inter- 
prétation lui prête. 

Jésus-Christ, au Calvaire et sur la croix, est dans 
Vacte le plus solennel de sa mission de Sauveur. C'est 
le Pontife suprême consommant le grand sacrifice 
attendu depuis l'origine du monde, où lui-même est 
à la fois la victime qui est offerte, et le prêtre qui 
l'offre. Par conséquent, tout ce qu'il fait, tout ce qu'il 
souffre et tout ce qu'il dit, a rapport à cet acte, auquel 
il sejivre tout entier, et doit par conséquent avoir une 
portée générale comme le sacrifice lui-même. 



CH. 11. TEMOIGNAGES ET TEXTE DE S. JEAN 2b.J 

S'il dit à Dieu : « Mon Père, pardonnez-leur, car 
ils ne savent ce qu'ils font » (i); sa prière n'est pas 
seulement pour les bourreaux qui l'ont crucifié, pour 
la multitude qui l'insulte; elle va plus loin, s'éten- 
dant jusqu'à tous ceux qui, par leurs crimes, ont pris 
une part à sa mort, c'est-à-dire à tous les pécheurs. S'il 
dit encore au larron pénitent: Aujourd'hui vous serez 
avec moi dans le paradis (2), c'est à tous les criminels 
repentants et purifiés par leur participation à ses 
souffrances qu'il fait la même promesse, et chacun 
d'eux a le droit de s'en prévaloir auprès de lui. Quand 
il se plaint à son Père de l'abandon où il le laisse, ne 
croyez pas qu'il parle de lui seul et pour lui seul; il 
a devant les yeux tant de persécutions qui, par la per- 
mission de Dieu, s'élèveront contre l'Eglise, son corps 
mystique, et sa plainte déchirante est pour elle autant 
que pour lui-même. Lorsqu'il remet son âme aux 
mains de son Père (3), c'est encore avec son àme 
toutes les âmes des justes, enfants de Dieu, qu'il lui 
recommande pour l'heure de leur dernier passage. 

Ajoutez à cela le titre de la croix qui, dans l'inten- 
tion de Dieu, nous dit la royauté du Sauveur; sa 
mort et sa résurrection qui symbolisent et notre mort 
au péché et notre retour à la vie de la grâce et de la 
gloire; le sang et l'eau qui, coulant du côté entr'ou- 
vert, signifient la naissance de l'Eglise, épouse du 
Christ et les sacrements de la Nouvelle Alliance. 

Quelle conclusion tirer de là? Que les paroles 
adressées d'abord à Marie, puis à Jean, doivent ren- 
trer dans la règle. Montrez-moi dans ce que le Seigneur 

(i) Luc, XXIII, 34. 

(2) Id., Ibid,, 43 

(3) Id., Ibid, 46. 



284 L. IV. — LA MATERNITÉ PROMULGUEE 

a solennellement fait ou dit au Calvaire une action, 
un seul mot qui n'ait pas cette portée générale, et je 
vous accorderai que les paroles de mon texte ne vont 
pas au delà de l'intérêt privé de Marie, et que c'est 
abus de leur donner une application universelle. Quoi? 
Les Pères et les interprètes de nos saints Livres trou- 
veraient une signification de ce genre dans les antres 
paroles de Jésus à Marie, rapportées par nos Evan- 
giles : Pourquoi me cherchiez-vous; ne saviez-vous 
pas que je dois être aux choses qui regardent mon 
Père? Femme, qu'y a-t-il de commun entre vous et 
moi? Et quand il s'agit des suprêmes paroles, de ces 
derniers mois, novissima verba, prononcés à ce mo- 
ment qui fut son heure, Jésus -Christ n'aurait, en les 
lui adressant, qu'un intérêt particulier pour objet? 
Est-ce croyable? 

Je ne le nie pas; il voulait se donner un suppléant 
dans la personne de son disciple, et c'est la significa- 
tion premièie qu'il a en vue. Mais cequi seraitétrangc 
au dernier point, vu les circonstances, c'est que les 
mêmes paroles n'eussent pas un sens plus étendu et 
plus profond. Si Notre Seigneur n'avait pas eu d'au- 
tre dessein, en les prononçant, que celui de confier 
Jean à Marie et Marie à Jean, pourquoi a-t-il attendu 
ce dernier moment? N'aurait-il pas pu le faire avant 
de se livrer à ses persécuteurs? Est-ce dans l'acte le 
plus sacré des saints mystères qu'il convient à un 
prêtre de pourvoir aux intérêts temporels de sa mère, 
quand la mort qu'il sait devoir le frapper, en les 
achevant, n'est pas un cas imprévu qui viendrait le 
surprendre ? 

Supposez, au contraire, que Jésus-Christ rapporte 
cette action, comme toutes les autres, à son rôle actuel 



cil. II. — TEMOIGNAGES ET TEXTE DE S. JEAN 28» 

de Victime, de Pontife, de Rédempteur etdeSauvcur: 
dès lors tout s'ex[)li(]ue. Je ne vois plus rien qui soit 
en désaccord avec l'ensemble du drame évangélique. 

« Considérant, dit Bossuet, qu'il y a peu d'appa- 
rence que le Fils de Dieu, dont toutes les paroles et 
les actions sont mystérieuses, en une occasion si im- 
portante, ne l'ait considéré (saint Jean) que comme 
un homme particulier; nous avons inféré, ce me sem- 
ble, avec beaucoup de raison, qu'il a reçu la parole 
qui s'adressait à nous tous, que c'est en notre nom 
qu'il s'est mis en la possession de Marie; et, par con- 
séquent, c'est là proprement qu'elle est devenue 
mère » (i). 

Remettons encore ces pensées sous un autre jour. 
Je remarque que Jésus-Christ a promulg-ué du haut 
de sa croix tous les autres effets de la Passion, soit 
par des paroles expresses, soit par des symboles : sa 
royauté, le pardon des péchés, le ciel ouvert, Dieu re- 
cevant à merci les coupables, la mort dans le Seigneur, 
la naissance de l'Eglise et la vertu des plus augustes 
sacrements; enfin l'infinie charitéde son cœurpourles 
hommes. Quoi d'étonnant à cela? Puisqu'il scellait de 
son sang le Testament de la Nouvelle Alliance, n'était- 
ce pas l'heure aussi d'en exposer authentiquement le 
contenu (2) ? La maternité de Marie, la grâce des grâ- 
ces pour nous, je veux dire cette maternité qui lui 
donne de nouveau Jésus pour fils dans la personne 
de ses membres, pouvait-elle être seule passée sous 



(i; Bossuet, 3'sermon pour le vendredi de lasemaine de la Passion, 
sur lu Compassion de la S. V., ae point. 

(2) Teslabatur de crace Christas, et tcstamentum ejus siçnabat 
.Joannes, digiius tanto tcstatore testis. Booum testamenUim, non pecu- 
niae, scd vitae, quod non atramenlo scribitur, sed Spirilu Dei vivi. 
S. Ambr., in Luc., i. lo, n. i3o, sqq , ad verba : Ecce maler tua. 



286 L. IV. LA MATERNITÉ PROMULGUEE 

silence, quand tout le reste était si visiblement^mani- 
festé? 

III. — C'est encore où nous mène la considé- 
ration des termes consig'nés dans l'Evangile. On s'est 
demandé pourquoi Jésus-Christ, parlant à Marie, lui 
donne le nom de femme, ru lieu de l'appeler sa mère. 
« Femme, mon heure n'est pas encore venue » (i), 
« Femme, voilà votre fils. » Je ne m'attarderai pas 
à réfuter ceux qui voient dans cette expression je ne 
sais quoi de dur et de méprisant pour elle, comme 
si l'auteur de la loi qui commande à l'homme d'ho- 
norer ses parents, pouvait nous avoir enseigné par 
son exemple à les mésestimer. Que d'autres voient, 
au contraire, dans l'emploi de ce terme une attention 
d'une délicatesse infinie de Jésus envers 3Iarie, 
parce que l'appeler, en ce moment, du nom de mère, 
c'eût été redoubler ses angoisses, pour moi, je ne 
saurais y reconnaître le motif principal qui fait parler 
ainsi notre divin Sauveur. Le nom de femme ne pou 
vait ôter à Marie son cœur de mère, ni lui faire 
oublier que celui qui pendait à la croix était le fruit 
de ses entrailles. D'ailleurs, il n'entrait pas dans les 
desseins de Dieu que les souffrances de la mère 
fussent amoindries, pas plus que celles du Fils ne 
devaient être consolées. C'était pour l'un et l'autre 
l'heure de la souveraine expiation. 

Dirons-nous avec d'autres que Jésus donne à Marie 
le nom de femme, en conséquence du même dessein 
par lequel il s'est lui-même appelé Fils de l'homme, 
et s'est fait présenter au peuple par Pilate, couronné 

(i) Joao., Il, 4- 



CH. II. — TÉMOIGNAGES ET TEXTE DE S. JEAN 287 

d'épines et le sceptre en main, sous ce titre : Ecce 
homo, voici riiomme? Il n'y a rien dans cette inter- 
prétation qui ne convienne à la Femme forte, à la 
Reine des martyrs, et je ne contredirai pas ceux 
qui l'ont apportée. Oui, voici dans Marie la femme 
par excellence, comme le Christ, son Fils, est l'homme 
idéal, l'homme parfait (i). 

Pourtant, on est en droit, semble-t-il, de trouver 
à l'emploi de ce mot femme, surtout dans les circon- 
stances présentes, une raison plus profonde. Pour 
s'en rendre compte, il faut remonter à la première 
parole de salut qui suivit la sentence de notre con- 
damnation. « Je poserai des inimitiés entre toi et 
la femme, entre sa descendance et la tienne; elle 
t'écrasera la tète et tu chercheras à la mordre au 
talon )) (2). 

Avant tout, c'est au Calvaire que cette promesse 
eut son plein accomplissement, lorsque Jésus-Christ 
« effaça la cédule du décret de condamnation porté 
contre nous, et l'abolit en 1 attachant à la croix; lors- 
que, dépouillant les Principautés et les Puissances, 
et les traînant victorieusement captives , il triompha 
publiquement d'elles en lui-même » (3). Or, nous le 
savons d'après la prophétie, les inimitiés qui devaient 
être satisfaites par ce triomphe concernaient la 
femme aussi bien que la postérité de la femme. Donc, 
afin que le mystère de la réparation se_^ consommât 
comme s'était consommée la déchéance, il fallait, 
comme nous l'avons déjà conclu, que la. femme repa- 
rût à cette heure de triomphe, qu'elle participât au 



(i) Cf. Gerson, 5'erm. / in Dom. i. Eoiphan. 

(2) Gen., m, i5 

(3) Col., u, 14, i5. 



288 L. IV. LA MATERNITÉ PROMULGUEE 

sacrifice expiatoire de sa descendance, et fût ainsi la 
nouvelle Eve auprès du nouvel Adam, 

Mais ce qu'il faut remarquer encore, c'est qu'Adam 
appela la femme du nom d'Eve ou de mère des vi- 
vants, immédiatement après la sentence divine et la 
prophétie de la délivrance, avant de l'avoir connue. 
« Et Adam appela la femme du nom d'Eve, parce 
qu'elle devait être la mère de tous les vivants... 
« Et Adam connut Eve son épouse, et elle conçut et 
enfanta Caïn » (r). ho. femme est appelée la mère des 
vivants; et c'est en vue de Marie, disent les Pères, 
qu'elle a reçu ce nom. Donc, quand Jésus-Christ dit : 
Femme, voilà votre fils, il est naturel de voir, et dans 
ces paroles et dans le fait qu'elles expriment, une 
allusion mystérieuse à la prophétie des premiers 
jours ; d'autant plus naturel que l'Evang-ile ajoute 
aussitôt après : « Jésus, sachant que tout était accom- 
pli, afin qu'une parole de l'Ecriture s'accomplît en- 
core, il dit : J'ai soif» (2). Ainsi ce mot/emme semble 
être là pour nous rappeler la mémoire de la femme 
ennemie du serpent, de ceiie femme dont Eve, mère 
des viuants, est la figure; et, par conséquent, il est 
une confirmation de l'universelle maternité de 
Marie (3). 

Du reste, ces réflexions, qui sortent si naturelle- 



(i) Gen., m, 20 ; iv, i. 

(2) Joan., XIX, 28. 

(3) Et voyez comment, d'après ces idées, le nom de femme correspond 
au litre de Fils de l'homme, et d' Homme : Ecce homo. Car la prophé- 
tie du Protévangile. qui s'accomplit principalement au Calvaire, portait 
que le serpent serait écrasé, non par la puissance divine elle-même, 
mais, à son éternelle confusion, par la race qu'il avait vaincue. Les 
noms par lequels le Fils et la mèi-e sont alors providentiellement dési- 
g:nés — Fils de l'Homme, Homme, Femme, — pouvaient-ils être mieux 
choisis pour exprimer le grand mystère de la revanche divine et nous 
en montre r l'accomplissement ? 



GH. II. TÉMOIGNAGES ET TEXTE DE S. JEAN 289 

ment du texte, ne sont pas de mon invention. Un 
illustre orateur de notre siècle, le père Joachim 
Ventura, les a développées avec un grand bonheur 
d'expression (i). Lui-même avait pu les apprendre de 
nos communs devanciers. 

Je pourrais citer pour les temps plus rapprochés de 
nous le commentaire d'André Mastaï-Ferretti sur les 
Evang-iles (-2.), l'Evangile médité du P. Giraudeau (.^), 
Ribadeneira dans sa Vie de Notre Seigneur, Bossuet, 
et grand nombre d'autres parmi ceux dont j'ai men- 
tionné les témoignages. 

Mais, de peur que cette explication ne paraisse 
trop récente, montrons-la dans un auteur d'un âge 
plus reculé. C'est d'Albert le Grand que je parle, et 
voici textuellement ce qu'il écrit : « A raison de la 
fécondité spirituelle qui, dans l'ordre de la g^ràce, 
sacrait la bienheureuse Vierg-e mère du g"enre humain 
tout entier, quand, par des angoisses sans mesure, elle 
nous engendrait dans son Fils à la vie de l'éternité, 
elle reçut justement alors le nom de Femme » (4). 
Suarez indique également la même signification comme 
l'une de celles qui répondent le mieux au rôle de 
Marie : « De même que Jésus-Christ se disait le Fils 
de l'Homme, ainsi donnait-il à la Vierg-e, sa mère, le 
nom de femme, afin de la présenter comme la femme 
par qui devait être réparé le mal causé par la pre- 
mière femme » i^5). Aussi n'hésile-t-il pas à dire avec 



(i) Joach. Ventura, La 3fère de Dieu, Mère des hommes. I» p., ch.O. 

(2) Les Evanffé/istes unis, traduits tt commentés par Mgr A. Mas- 
taï-Ferreli. L. xix. g i6. 

(3) L'Evanijile médité... par le P. Giraudeau, revu et publié par 
l'abbé Duqucsne, 336' médit., 2= p., I. vni, pp. ig6, 197. iParis, 1829 . 

(4) Albert. i\r., super Missus est, q. 29, | 3. 0pp., t. XX, p. 3i. 

(5) Suarez, De mysteriis vitae Christi, D. vu, sect. i, § Dices, quid 
ii^ilur, etc. 

LA MÈRE DES HOMMES. I. 19 



agO L. IV. LA MATEKNITE PROMULGUEE 

RuperL que la Vierge devient près cle la croix la mère 
de tous les chrétiens, engendrés par elle au prix d'im- 
menses douleurs (i). 

Oserai-je l'ajouter? Lors même que nous ferions 
abstraction de tout rapport avec l'antique promesse, 
le nom âi& femme irait mieux que celui de mère à la 
fonction exercée par la Reine des martyrs, au pied 
de la croix. 

Si le Seigneur avait dit : Ma mère, il n'eût rappelé 
que la maternité qui le !"ait lui-même enfant de Marie. 
Le nom de femme, au conlraire, a je ne sais quoi 
qui fait penser à l'enfantement. L'appelant Marie, 
femme, à ce moment solennel, et comme par un des- 
sein prémédité, Jésus-Christ donne à croire qu'elle est 
dans le rôle de femme, dans l'acte d'une maternité 
nouvelle (2). 



(l'j Id., Ibid., D. xxii, secl. 3. 

(2) Un théologien de l'Ordi-e de S. Doiiiinique a longuement développé 
la même pensée. A])rès avoir aflirmé que la promulgation de la mater- 
nité de grâce est e.xpressémcnt contenue dans les paroles du Sauveur, il 
se denv^nde, « pourquoi Jésus-Christ donne à Marie le nom de femme; 
au lieu de l'appeler sa mère? Etait-ce pour ne pas exciter contre elle 
les Juifs et les Scribes présents devant sa croix? Etait-ce pour nous 
enseigner, aux approches de la mort et de la gloire, à nous dépouiller 
des sentiments humains et des aft'ections trop naturelles qui nous atta- 
chent à nos parents? Elait-ce pour animer la Vierge à porter d'un cœur 
vaillant toutes les angoisses de l'heure prcsente, et lui mettre à cet effet 
devant le regard de l'âme la fei/une forte des Proverbes (xxxi, i)? 
l'ilait-ce peut-être pour ne pas augmenter jusqu'à l'infini sa douleur, en 
lui donnant le doux nom de mère ? Tout autrement belle et dé- 
vole est la solution donnée par Louis de Blois. — C'est, dit cet au- 
teur, comme si Jésus eût dit à Marie : Femme, non pas seulement ma 
mère, mais universellement femme, à raison de votre immense fécon- 
dité : car je vous ai constituée la mère de beaucoup de nations. Donc, 
Femme, voilà votre fds. Ce Jean (dont le nom signifie çjràce), vous 
l'aurez pour fils; et dès maintenant je vous accorde ce privilège d'être, 
en retour des mérites de votre ineffable affliction, la mère de l'éternelle 
grâce. Non jamais ne tarira dans votre sein le lait de la grâce, aliment 
et breuvage de quiconque le pressera par ses dévotes prières. C'e.-^t pour- 
quoi, femme très féconde, voilà voire fils. Ne pleurez pas comme une 
mère dclais^ée, une mère sans enfants. Réjouissez-vous plutôt : grâce 
aux douleurs que vous endurez maintenant, vous enfanterez des fils sans 
nombre, et vous serez la mère de tous ceux qui, par ma grâce, croiront 



cil. H. — TIÎM 1G.NA(jK.S KT TEXTE DE S. JKAN 2f) I 

Peut-être cette dernière coiisidéralioii seuiblera- 
t-elle trop subtile et trop recliercliéc. Je l'ai pour- 
tant lue chez plusieurs g-raves et pieux auteurs. 
En tout cas, il est une autre considération qui ne se 
prête pas au môme reproche ; c'estcelle àcscjualifica- 
tifs employés par l'Evang-ile pour désigner saint Jean. 
(( Jésus voyant sa mère et près d'elle le disciple qu'il 
aimait» (i). Comment, en effet, Jean est-il donné pour 
fils à Marie ? Comme disciple de Jésus, comme disci- 
ple aimé de Jésus. Assurément, ce n'est pas ici la 
première ni l'unique fois que le fils de Zébédée se dé- 
signe lui-même sous ce litre. Il l'avait déjà pris dans 
son Evang-ile, et nous le verrons s'en parer encore 
plus tard (2). Et pourtant, comme l'appellation de 
disciple aimé, ou bien encore comme la présence du 
disciple aimé, venu là pour recevoir la Mère de Jésus 
en qualité de mère, et celade préférence à tout autre, 
s'accorde heureusement avec la proclamation de 'a 
maternité spirituellede Marie. Si Jésus-Christ la donr.e 
comme mère à son disciple, au disciple aimé de son 
cœur, c'est donc par amour qu'il la donne ; c'est donc 
que si l'on est, au moins par destination, disciple et 
disciple aimé de Jésus, on peut aspirer dire à Marie : 
Ma mère ; c'est donc enfin que nous sommes, chacun 
de nous, enfants de Marie, dans la proportion que 



en moi. Tous vous les réchaufferez comme des fils dans le sein de votre 
bonté maternelle, vous les protégerez, et vous les abreuverez du lait de 
la gi'àce sur votre sein virginal, vous les verrez accourir vers vous, et 
vous dire : Montrez que vous êtes notre mère. Donc, femme, voilà, non 
plus votre seul fils, mais vos fils. Oubliez voire douleur; que ce soit là 
votre consolation, voire soulagement et votre réconfort au milieu de vos 
mortelles amertumes (i). » 

(i) Joan., XIX, 36. 

(2) Joan., XII!, 23: xx, 2; xxi, 7, 20. 

(1) Paciiichelli, in Virginem Deiparam. Excitalio 21 in psalm.Lxxxvi. n, 8, 
p 70, s. q. vVenetiis, 16GÔ). 



292 L. IV. — LA MATERNITE PROMULGUEE 

nous devenons disciples, fidèles, et dignes d'être aimés 
par son Unique. 

Enfin, pour ne rien omettre, considérons que le 
Seig-neur n'a pas dit : Je vous donne pour fils ; je 
vous confie /)OMr mère; mais seulement : Voici votre 
mère, voici votre fils. Supposez un instant qu'il 
s'ag-isse uniquement pour Jésus mourant de procurer 
un soutien à sa mère, une récompense à son plus cher 
et plus fidèle disciple^ la première formule serait à 
choisir préférablement à la seconde. Mais c'est la der- 
nière qui rend avec plus de bonheur et de précision 
l'idée d'une maternité de grâce, et d'une maternité 
qui s'étende à tous ceux dont Jean serait le repré- 
sentant ou la figure. En effet, tandis que la première 
forme laisserait entendre une pure donation faite par 
Jésus, de Marie à Jean et de Jean à Marie, sans rai- 
son profonde tirée des faits mystérieux qui se dérou- 
leiTt au Calvaire, la seconde se rattache étroitement à 
tout ce qui s'opère sur la croix et devant la croix. A 
ce moment, nousl'avons prouvé, Marie, par sa coopé- 
ration amoureuse à la Passion du Sauveur, enfante les 
hommes à la vie delà grâce. Donc, rien de plus naturel 
que délire dans les paroles de Jésus l'énoncé de cette 
maternité toute spirituelle ; etrien aussi de plus propre 
à rendre cette affirmation que les mots du Seig-neur : 
Voici votre fils, et voici votre mère. C'est comme si 
Jésus disait : Femme, vous venez d'enfanter, et voici 
devant vous le fils à qui vous avez donné la vie. Et 
vous, mon bien-aimé disciple, voyez celle qui coopère 
à votre naissance suivant la grâce. Or, une fois admis 
que Notre Seig-neur ait parlé de la maternité selon la 
g-râce, manifestement il nous faut voir tous les autres 
fils de Marie dans le disciple que Jésus aimait, et la 



eu. 11. TÉMOIGNAGES ET TI2XTE DE S. JEAN 2()3 

siynificalioii ne peut [)lus se [•eslrcindrcà Jean, coiiinie 
s'il était le seul aiiné de Jésus, le seul enfant de Marie 
dans l'ordre surnaturel. 

Ainsi tout concourt à confirmer rinterprétation 
commune et traditionnelle : et le temps, et les circon- 
stances où celte déclaration testamentaire de Jésus- 
Christ fut promulg-uée, et les fonctions de Prêtre et de 
Rédempteur des hommes que le Fils de Dieu remplis- 
sait alors, et la coopération de la Vierge au mystère 
du salut, et les expressions mêmes dont se servit 
Notre Seigneur pour manifester sa dernière volonté. 
Ce serait donc être trop dur à croire que de la rejeter 
ou de la révoquer en doule. D'autant plus que les rai- 
sons même qui rendent infiniment convenable pour 
cette heure la promulgation de la maternité spirituelle 
de Marie, vont donner un surcroît de certitude aux 
arguments qui précèdent. Voilà ce qu'il nous reste à 
montrer dans le chapitre suivant. 



CHAPITRE III 



Opporlunhé de la promulgation de la maternité spirituelle de la 
Vierge Marie, faite au Calvaire par le Rédempteur mourant. 



Nous avons à méditer dans ce chapitre une double 
opportunité : premièrement, opportunité d'une pro- 
mulgation explicite de la maternité de g"râce; secon- 
dement, opportunité de la faire au moment même où 
le Seigneur, allant expirer sur la croix, dit à sa mère : 
Voici votre fils. 

I. — Opportunité d'une promulgation explicite de la 
maternité de grâce. Je ne le nie pas, il aurait absolu- 
ment suffi que cette maternité, comme plusieurs autres 
vérités de l'ordre surnaturel, nous eût été révélée 
d'une manière implicite. Et certes, quand même 
Jésus-Christ n'aurait pas prononcé, du haut de sa 
croix, la double affirmation rapportée par saint Jean, 
cette maternité sainte ne serait pas un mystère ignoré 
des chrétiens. Il y aurait assez d'autres principes d'où 
nous pouvons la déduire. Mais quel surcroît de con- 
fiance et de consolation pour les fidèles d'entendre 
Jésus lui-même, et dans un pareil moment, proclamer 
de sa voix mourante qu'il leur a donné sa mère. 

Ainsi Jésus-Christ pouvait-il, s'il l'eût voulu, nous 
donner sa grâce par des sacrements, où le don qu'il en 



cil. m. — oppûRTUiNiTi;; de la l'aoMULG.VTioN 29.5 

fait, ne sérail pas, comme dans les noires, sig-nifié par 
des paroles expresses. Mais, parce qu'il est notre Dieii^ 
Jésus-Christ connaît à fond la nature humaine, et sait 
quelle puissance a la parole pour la toucher et la con- 
vaincre. C'est pourquoi il en a fait partout l'enveloppe 
sensible de ses libéralités divines envers nous; et c'est 
à raison du même dessein que la sainte Eg-lise, éclairée 
par son Esprit, a institué tant de cérémonies extérieu- 
res pour nous manifester les mystères invisibles de la 
grâce et de Dieu. La Mère de Dieu est ma mère : je le 
tiens de la bouche même de son Fils et de mon Dieu. 
Que puis-je désirer de plus, et que faut-il encore pour 
que je la vénère et je l'aime plus que toutes choses, à 
l'exception de Dieu? 

Souverainement utile pour les disciples, cette aties- 
talion solennelle de sa maternité l'était aussi pour 
Marie. Encore qu'elle fût par grâce au-dessus de l'hu- 
manité, la Vierge était de notre nature ; capable par 
conséquent d'être plus vivement émue, si la voix, et 
surtout la voix de son Fils, confirmait pour elle ce 
qu'elle savait être réalisé dans les faits. 

Ajoutons à ces considérations, fondées sur la nature 
des choses, un autre chef de raisons tirées défaits ana- 
logues. C'est une loi de la Providence que Dieu ne 
confère pas immédiatement par lui-même une fonction 
dans son royaume, sans le faire connaître par une dé- 
claration solennelle. Ainsi a-t-il agi pour son Fils. 
Bien que mille prodiges l'eussent révélé comme l'En- 
voyé de sa droite, nous le voyons, sans parler de la 
manifestation faite aux bergers par les Anges, au pre- 
mier jour de son existence humaine, authentiquement 
présenté par la voix du Père comme le Fils bien-aimé 
de Dieu, que le monde doit écouter et suivre; el tout 



296 L. IV. LA MATERNITÉ PROMULGUÉE 

à l'heure sa royauté va nous apparaître proclamée 
dans le moment même de son plus profond anéantis- 
sement. Ainsi Dieu a-t-il fait pour la mère du même 
Fils, au jour trois fois heureux de l'Annonciation ; ainsi 
Jésus-Ghrisl fera-t-il pour ses Apôtres, avant de re- 
monter au ciel. 

II. — Mais s'il était si opportun de promulguer la 
maternité spirituelle de Marie, aucun moment n'était 
convenable comme celui-là même où la Mère de dou- 
leurs, debout près de Jésus en croix, consommait avec 
lui l'œuvre de notre salut. C'est à sa maternité divine 
que nous en demanderons une première preuve. 

Marie, nous le savons, dès le premier instant de son 
existence, fut d'une certaine manière la Mère de Dieu. 
Elle le fut par destination, puisque toute la raison de 
sa venue dans le monde était sa maternité future. Elle 
le fut en préparation. Si, dès ce moment même. Dieu 
commença de verser à flots sur elle une abondance 
incomparable de grâces, c'est qu'il la considérait 
déjà comme celle qui devait donner l'être d'homme à 
son Fils unique. A partir de cette heure aussi, Marie 
concevait par l'esprit celui qu'elle devait un jour enfan- 
ter dans sa chair. Et pourtant, c'est alors seulement 
qu'elle devint actuellement mère, je veux dire à son 
Annonciation, que le m3'stère de sa maternité divine 
lui fut expressément révélé. Ainsi en doit-il être de la 
révélation formelle, explicite et publique de sa mater- 
nité spirituelle. Pour qu'elle l'entende sortir de la bou- 
che de Jésus, son Fils par nature, ce n'est pas assez 
que nous soyons ses fils par destination, ni qu'elle ait 
déjà concouru pour sa part avec le Sauveur au mys- 
tère de notre adoption ; il faut que celte renaissance 



en. III. OPPORTUNITE DE LA PROMULGATION 2Q7 

soit consommée, du moins en principe; en d'autres 
termes, il faut que l'œuvre de la rédemption ait reçu 
son complément final, dans les communes douleurs 
de Jésus et de Marie. 

C'est là ce que viennent aussi confirmer deux autres 
illustres exemples, celui de la grande promesse faite 
au père des croyants, et celui de la proclamation de 
la royauté de Jésus-Christ, Notre Seigneur. 

A peine le sacrifice d'Abraham était-il achevé, de la 
manière etians la mesure déterminées par Dieu, qu'il 
entendit ces divines paroles : « Je l'ai juré par moi- 
même, dit le Seigneur; parce que tu as fait ceci, et 
que tu n'as pas épargné ton fils unique àcause de moi ; 
je te bénirai et je multiplierai ta race comme les étoi- 
les du ciel et comme le sable qui est sur la rivage de 
la mer » (i). Grande et magnifique promesse que Dieu 
réalisa bientôt à la lettre dans le peuple juif, et plus 
tard dans la multitude des fidèles, postérité du saint 
patriarche suivant l'esprit. Vous le voyez, l*a mysté- 
rieuse paternité d'Abraham est solennellement pro- 
clamée par Dieu. Mais quand? Alors qu'il l'a méritée 
par l'acte le plus héroïque auquel Dieu l'avaitattachée. 
Parce c/ue tu as fait cela, moi je multiplierai ta race. 

Or, il n'en va pas autrement de la royauté du Ver- 
be fait homme. Cette royauté sera le prix de son im- 
molation volontaire. « Le Seigneur, disait le Pro- 
phète, en racontant par anticipation la Passion 
du Christ, le Seigneur a voulu le briser par la souf- 
france. Mais parce qu'il a donné sa vie pour expier 
le péché, il verra une postérité sans fin... Parce 
que son âme a été dans le travail et l'angoisse, il verra 



(i) Gen., XXII, i6, 17. 



298 L. IV. LA MATERNITÉ PROMULGUÉE 

et il sera rassasié... Parce qu'il s'est livré à la mort 
et qu'il a été mis au nombre des scélérats; parce qu'il 
s'est chargé des péchés dune multitude criminelle et 
qu'il a prié pour les viola'eurs de la loi, je lui donne- 
rai en partage un peuple nombreux, et il distribuera 
les dépouilles des forts » (i). Cette postérité sans fin 
du Ciirist, ce peuple enrichi par lui de la dépouille des 
forts, nous les connaissons, et nous voyons de nos 
yeux réalisé dans nous-mêmes l'oracle divin. 

El maintenant, ouvrez l'Evangile, et lisez comment 
cette royauté de son Fils, Dieu la proclame solennelle- 
ment dans le moinenlet surles lieux mêmes, où ce Fils 
en faisait la conquête par l'effusion de son sang. C'est 
Pilate, inconscient du mystère, maisPilate instrument 
et ministre de D!eu, qui fai". cette déclaration, publi- 
quement, en présence du peuple, à la face du monde. 
«Or, Pilate... fit amener Jésus dehors, et il s'assit sur 
son tribunal, au lieu qui est appelé Liihostrotos, en 
hébreuGabbatlia, — etPilate ditauxJuifs : Voilà votre 
Roi. — Et comme ils criaient : Enlevez-le, enlevez-le, 
crucifiez-le, Pilate leur demanda : Ciucifierai-je votie 
Roi » (2)? Djulez-vous que cette attestation vienne 
du Père par l'organs de Pilate, levez les yeux et lisez 
l'inscription qui surmonte la têle du Crucifié : Jésus 
de Nazareth, roi des Juifs. Le Roi des Juifs, Roi 
tant désiré, si longtemps attendu, c'est le Messie, le 
Fils de Dieu, le triomphateur du monde. Vainement 
les ennemis de Jésus-Christ vont trouver le procureur 
rijmain; vainement ils le pressent de modifier à leur 
gré son inscription. Lui, si faiblt3 tout à l'heure, si 



(1) Isa., LUI, 10, sqq. 

(2) Joan.j XIX, i3, sqq. 



CH. III. OPPOnTUNITE DE LA PROMULGATION SQQ 

limide devant leurs clameursJiKsqu'à sacrifier nn juste 
qu'il savait de science certaine être innocent, rcsisle. 
D'un mot il coupe court à toute sollicitation : Ce qui 
est écrit est écrit. Est-il possible de ne pas reconnaî- 
tre ici la main et l'action de Dieu? Donc, c'est Dieu 
lui-môme qui a tout dicté. El cette promul^^'-ation de 
la royauté de son Fils, il la destine au monde entier: 
car « elle est écrite, dit l'Evang-ile, en hébreu, en grec 
et en latin » (i); preuve authentique qu'elle n'est pas 
seulement pour les Juifs, mais pour toute nation. 

La conséquence à tirer de ces exemples, du dernier 
surtout, est manifeste. O.îi, la maternité de grâce 
devait être proclamée; oui, l'heure de cette procla- 
mation fut celle où Jésus dit à sa mère : Femme, voilà 
votre fils. Car c'est à cette heure seulement que la 
Sainte Vierge devint complètement mère des hom- 
mes. Jusque-là, elle l'était imparfaitement, comme 
son Fils lui-même n'était pis complètement Sauveur. 
De même qu'il fallait à Jésus sa Passion et sa croix 
pour que, les péchés du monde étant expiés, il fît couler 
à flots sur les hommes la grâce de la filiation divine avec 
le sang rédempteur; ainsi fallut-il à Marie sa compas- 
sion pour qu'elle eût sa part de choix dans le salut 
opéré par son Fils. Alors seulement Jésus-Christ, nous 
faisant entrer dans la vie de Dieu par sa mort, pou- 
vait dire à son Père céleste, en lui présentant l'homme 
racheté : Voilà votre fils. De même, alors seulement 
il pouvait montrer le même homm3 à celle qui, con- 
jointement avec le Père et d'une même volonté, venait 
de l'enfanter avec une angoisse inexprimable, et lui 
dire : Voilà votre fils. S'il est né de mon sang, il sort 



(i) Joan., XIX, 19, sqq. 



LA MATERNITE PROMULGUEE 



aussi de votre cœur déchiré; car c'est de vous que j'ai 
reçu le sang qui le vivifie, et c'est aussi de votre con- 
sentement que je l'ai versé. 

Cette première preuve est convaincante; mais il en 
est d'autres qui ne sont pas moins solides. Laissons 
encore ici parler Bossuet: personne n'a mieux que lui 
traité de ce mystère. « D'où vient que notre Sauveur 
a voulu attendre cette heure dernière pour nous don- 
ner à Marie comme ses enfants? En voici la véritable 
raison: c'est qu'il veut lui donner pour nous des en- 
trailles et un cœur de mère. Et comment cela, direz- 
vous? Admirez le secret de Dieu. Marie était au pied 
de la croix; elle voyait ce cher Fils tout couvert de 
plaies, étendant ses bras à un peuple incrédule et im- 
pitoyable, son sang- qui débordait de tous côtés par ses 
veines cruellement déchirées. Oui pourrait vous dire 
quelle était l'émotion du sang maternel? Ah ! jamaiselle 
né sentit mieux qu'elle était mère. Toutes les souffran- 
ces de son Fils le lui faisaient sentir au vif. Que fera ici 
le Sauveur? Vous allez voir qu'il sait parfaitement le 
secret d'émouvoir les affections. Quand Tâme est pré- 
venue pour un objet de quelque passion violente, elle 
en reçoit aisément les impressions pour tous les autres 
qui se présentent. Par exemple, vous êtes possédé 
d'uu mouvement de colère ; il sera difficile que ceux 
qui approchent de vous n'en ressentent quelques effets. 
Il en est de même dans les autres passions, parce que, 
l'âme étant déjà excitée, il nereste plus qu'à l'appliquer 
sur d'autres objets, à quoi son propre mouvement la 
rend extrêmement disposée. 

« C'est pourquoi le Seigneur Jésus, qui voulait que 
sa mère fût la nôtre, afin d'être notre frère en toute 
façon, considérant du haut de sa croix, combien son 



en. III. — OPPORTUNITÉ DE LA PROMULGATION 3oi 

àme était alteiulrie, comme si c'eût été là qu'il l'eût 
attendue, il [nh son temjis de lui dire, lui montrant 
saint Jean: Femme, voilà votre fils (i). Ce sont ses 
mots, et voici son sens: femme affligée, à qui un 
amour infortuné fait éprouver maintenant jusqu'où 
peut aller la tendresse et la compassion d'une mère, 
cette même affection maternelle dont vous êtes tou- 
chée si vivement pour moi, ayez-la pour Jean, mon 
disciple et mon bien-aimé ; ayez-la pour tous les fidè- 
les que je vous recommande en sa personne, parce 
qu'ils sont tous mes disciples et mes bien-aimés. Ce 
sont là ces paroles qui imprimèrent au cœur de Marie 
une tendresse de mère pour tous les fidèles comme 
pour ses véritables enfants. Car est-il rien de plus 
efficace sur le cœur de la très sainte Vierge que les 
paroles de Jésus mourant » (2) ? 



(i) On trouve ici dans les manuscrits de Bossuet cette note marginale, 
par laquelle il fortifie de l'autorilé de sa parole la signification 
mystique que nous donnions au texte. « S. Jean nous représente en cette 
action l'universalité des fidèles. Comprenez, s'il vous plaft, ce raisonne- 
ment. Tous les autres disciples de mon Sauveur l'ont abandonné; et 
Dieu l'a permis de la sorte^afin de nous faire entendre qu'il y en a peu 
qui suivent Jésus-Christ à la croix. Donc, tous les autres étant disper- 
sés, la Providence n'a retenu près du Dieu mourant que Jean le bien- 
aimé de son cœur. C'est l'unique, c'est le vrai fidèle. Car celui-l,i est 
vraiment fidèle à Jésus, qui suit Jésus jusqu'à la croix; et ainsi cet 
unique fidèle représente tous les fidèles, l'ar conséquent, lorsque Jésus- 
(.Jirst, parlant a sa mère, lui dit que saint Jean est son fils, ne croyez 
pas qu'il considère saiijt Jean comme un homme particulier ; il lui 
donne en la personne de Jean tous ses disciples et tous ses fidèles, tous 
les héritiers de la nouvelle alliance et tous les enfants de la croix. De 
là vient, comme je l'ai remarqué, qu'il Vappdle femme ; il veut dire 
femme par excellence, fem:; e choisie singulièrement pour être la 
mère du peuple élu. femme, lui dit-il. ô nouvelle Eve; voilà votre fils, 
et lui et tous les fidèles qu'il représente, ce sont vos enfants. Jean est 
mon disciple et mon bien-aimé : recevez en sa personne tous les chré- 
tiens, parce qu'il tient la place d'eux tous, et qu'ils sont tout aussi bien 
que Jean mes disciples et mes bien-aimés. » Second Scrm. pour la y^a- 
tiv. de la S. Vierge iédit. Lâchât), t. XI, p. 97, en note. 

(2) Bossuet, 2' serm. pour la Nativ. de la S. V., 2' p. Cf. serm 
sur la Compassion, 2* serm. pour le vendr. de la sem. de la Passion, 
2« point. 



302 L. IV. LA MATEUNITJÉ l'ROMULGUEE 

Voilà, si' je l'ai bien compris, la pensée de Bossuct. 
La bienheureuse Vierge ainm toujours son Fils d'un 
amour dont n'approchera jamais ni l'amour des Anges 
ni l'amour des Saints. Toutefois, cet amour si tendre, 
si fort, si continu, s'exalte encore à cette heure où 
Marie contemple Jésus dans l'acte de son saciifice. 
Jamais elle n'avait jusque-là compris ni senti, comme 
elle le fait, quels trésors de tendresse, de charité, de 
générosité, de mansuétude, en un mot, d'amabilités 
étaient renfermés dans ce cœur ; et, par conséquent, 
jamais non plus elle n'avait brûlé pour lui d'un amour 
égal à celui qui l'embrase. Or, c'est à ce moment où 
le cœur de Marie attendri , transporté, liquéfié par 
l'amour, ne sait plus qu'aimer ; c'est, dis-je, à ce mo- 
ment que Jésus-Christ la surprend, pour ainsi dire, la 
saisit et la tourne vers nous. Ce disciple debout à vos 
côtés, et tous les hommes dans ce disciple, ils sont vos 
fils; mieuxencore, votre fils : car ma grâce, cette giâce 
achetée par tant de blessures, tant d'ignominies et de 
sang-, les incorpore ou doit les incorporer à ma per- 
sonne. Vous les aimerez donc comme je les aime, et 
comme vous m'aimez; ou plutôt, c'est moi que vous 
aimerez en eux, moi votre fils dont ils sont les frères 
et les membres. Oui, ces bourreaux même vous les ai- 
merez en mère : car la voix de mon sang, criant misé- 
ricorde vers le Père, n'excepte personne, et mon hor- 
reur pour leur déicide ne m'empêche pas de les aimer 
jusqu'à mourir pour eux . 

Est-il possible d'imaginer une exhortation plus vive, 
plus pressanteetplus efficace? C'est pourquoi, le grand 
orateur voit dans les paroles de Jésus-Christ un glaive 
aigu qui, perçant le cœur virginal de Marie, porte, 
jusque dans ses dernières profondeurs, l'amour de mère 



cil. m. OPPORTUNJTK DE LA PUOMULGATIUN 3o3 

qu'il veut y faire entrer pour tous ses fidèles. « Ainsi, 
continue-t-il en s'adressant à la Vierge, vous nous 
avez pour ainsi dire enfantés d'un cœur déchiré par 
la violence d,'une al'fliclion sans mesure; et toutes les 
fois que les chrétiens paraissent devant vos yeux, vous 
vous souvenez de cette dernière parole, et vos entrail- 
les s'émeuvent sur nous, comme sur les enfants de 
votre douleur » (i). 

Je ne dissimulerai pas que ces pensées pourraient 
paraître opposées à ce nous dirons bientôt, à la suite 
des saints Pierre Damien et Thomas de Villeneuve, 
sur la uertii pratique des paroles du Sauveur, A quoi 
bon, en elfet, recourir aux circonstances douloureuses 
où ces paroles sont dites, pour en expliquer l'eftîca- 
cité, si par elles-mêmes elles ont la puissance de pro- 
duire en Marie son amour de mère? 

Cette objection est plus plausible que solide. Les 
sacrements de l'Eglise contiennent en eux-mêmes la 
g'iâce, et par suite ont le pouvoir de la produire ou de 
l'augmenter en nous. Et pourtant, leur effet dépend 
pour une grande part de l'état et des dispositions de 
qui les reçoit ; et c'est assez pour nous faire entendre 
que les paroles du Seigneur à la Vierge, encore qu'on 
les suppose efficaces par elles-mêmes, ont dû imprimer 
en elle un amour d'autant plus fort que son cœur était 
mieux préparé par son déchirement maternel à le re- 
cevoir. C'est donc à bon droit que l'illustre panégy- 
riste de Marie insiste sur la considération de l'heure 
où furent dites ces dernières paroles. Si la bienheu- 
reuse Vierg-e gardait si précieusement dans son cœur 
pour les méditer les mystères de l'enfance (2), com- 

(i) Bussuet, ibid. 
(2) Luc, II, 19. 



3o4 L. IV. — LA MATERNITÉ PROMULGUEE 

ment la Passion de Jésus ne lui serait-elle pas éternel- 
lement présente? Donc, perpétuellement aussi elle 
entend retentir au plus profond de ses entrailles ces 
paroles à jamais mémorables : Femme, voilà votre 
fils; et peut elle les entendre, sans être pressée d'en 
réaliser pleinement la signification? 

Me demandez-vous s'il est encore d'autres motifs 
pour Jésus de proclamer Marie notre mère, à l'heure 
même où il va expirer sur la croix, je vous montrerai 
Jean l'Evang-éliste, et dans ce disciple tous les chré- 
tiens qu'il représente? Lui dire et nous dire à ce mo- 
ment là, quand il va déposer sa vie mortelle et cesser 
d'habiter visiblement parmi nous : Voici votre mère, 
n'est-ce pas nous présenter Marie comme notre uni- 
que refuge et notre unique espérance après lui? N'est- 
ce pas encore nous enseigner avec une éloquence non 
pareille ce qu'il faut que soient des enfants de Marie? 
Substitués pour ainsi dire à Jésus crucifié, déclarés 
fils sur le Calvaire, jetés dans les bras de la Mère de 
douleurs, ne devons-nous pas, nous ses enfants, nous 
les frères de Jésus, être mortifiés, porter la croix, 
partager l'opprobre et la pénitence du Sauveur ; d'au- 
tant plus frères que nous reproduirons plus en nous 
la Passion de Jésus et la Compassion de Marie? 

Imitons le disciple bien-aimé. A peine a-t-il entendu 
la suprême recommandation de son bon Maître, qu'il 
se sent tout à coup possédé de l'alTection la plus filiale 
pour Marie. C'est dans sa qualité de mère qu'il la 
regardera toujours. « Et accepil eam discipulas in 
sua » (i). Elle est à lui. il est à elle, et rien ne sépa- 



( )} Joan., XIX, 37. 



CH. m. — OPPORTUNITÉ DE LA PROMULGATION 3o5 

rera jamais le disciple de l'amour de la mère du bel 
amour. Son cœur, échauffé au Cœur de Jésus, brûlera 
pour elle du même dévouement affectueux qui rem- 
plissait Jésus. 



LA JlERt DES H J.M.MES. 



CHAPITRE IV 



De la vertu des paroles de Notre Seig-neur ; et quels effets ont- 
elles produits — soit dans la bienheureuse Vierge, — soit dans le 
disciple bien aimé, — soit enfia dans ceux dont il était le repré- 
sentant? 



I. — La promulgation authentique de la fécondité 
■spirituelle de Marie, faite dans les circonstances que 
nous avons dites, avait une vertu merveilleuse pour im- 
primer au cœur de la Vierg-e l'affection la plus mater- 
nelle pour les hommes. En môme temps, elle est très 
propre à nous donner à nous-mêmes une conviction 
plus palpable et mieux sentie de notre filiation. Il en 
est d'elle, à ce point de vue, comme de l'absolution 
sacramentelle. Quelque preuve qu'un pécheur puisse 
avoir et de la perfection de son repentir et du par- 
don reçu, presque jamais il ne g-oûlera la confiance 
et la sérénité de l'âme qui lui vient de la sentence d'un 
prêtre, lui disant au nom de Jésus-Christ : Je vous 
absous de vos péchés ; allez en paix. 

On peut se demander si les paroles de Notre Sei- 
g-neur n'eurent pas d'autre effet. Or, au sentiment de 
savants docteurs et de grands saints, leur efficacité ne 
s'arrêta pas là. Les paroles de Jésus-Christ étaient de 
celles que les théologiens ont nommées pratiques^ 
parce qu'elles portent avec elles la vérité qu'elles énon- 
cent. Notre Seigneur, à la dernière Cène, prit du pain, 
le bénit et dit en le présentant aux Apôtres : « Ceci 



cil. IV. — EFFETS DE LA PROMULGATION 807 

est mon corps. Et c'était son corps qu'il leur donnait 
à mang-er; ce qui jusque-là n'était que du pain était 
devenu, par la vertu même de ses paroles, la propre 
chair du Fils de Dieu. Un aveugle, prosterné devant le 
Sauveur, le conjure de lui rendre la vue. Qu'il vous 
soit fait selon votre foi, dit Jésus, et il voit. Paroles 
pratiques encore, puisqu'elles ont opéré ce qu'elles 
signiliaient. 

Dirons-nous des paroles de Jésus-Glirist mourant : 
Voici votre fils, voici votre mère, qu'elles n'ont pas 
seulement promulg^ué la maternité de Marie, mais 
qu'elles l'ont faite ? C'est ce que j'ai lu dans plus d'un 
auteur, et ce qui toutefois ne peut être admis, selon 
toute la propriété des termes : car la raison fondamen- 
tale pour laquelle nous devons voir en Marie notre 
mère suivant la grâce est sa coopération au mystère 
de notre délivrance, je veux dire l'enfantement du 
Sauveur et sa propre compassion. 

Moins encore pourrions-nous adopter une opinion 
singulière^ autrefois soutenue par quelques auteurs(i). 
D'après elle, Jean, par la vertu des paroles du Sei- 



(i) Le P. Alph. Salmeroii l'a réfutée dans ses Comment, in hislor. 
evang , t. X, tract. 4i « terlium dubiuni est. » Cf. P. Tlieoph. Ray- 
naud, Diptijcha Mariana. P. 1, puncl. 8, n. a8. (lelte opinion aurait, ce 
semble, pour premier auteur un théologien de l'Ordre de S. François, 
Nicolas de Orbellis. Salmeron pourtant (/. c.) ne fait pas mention du 
docte et pieu.x franciscain, u Quelques-uns, dit-il, presque de notre 
temps et dans notre siècle ont prétendu qu'en vertu des paroles du Sei- 
gneur, Jean fut constitué fils de la B. Vierge suivant la nature. Jadis 
un certain Baurinon d-fendit à Rome cette opinion dans une dispute 
publique, et c'est contre lui, je pense, que l'évéque de Brescia (Brixiea- 
sis) Dominique de Dominis écrivit au temps de Pie II. Plus récemment, 
un prédicateur soutenait une opinion identique, à Tarragone, en Espa- 
gne D'après lui, Jean, parmi ses autres prérogatives, comptait celle d'a- 
voir reçu de Dieu une filiation naturelle par rapport à la B. Mère de 
Dieu ». Viennent ensuite les arguments apportés en faveur de la thèse, 
et qu'il serait oiseux de rappeler en détail. Le premier de tous est com- 
me toujours une preuve basée sur l'efficacité des paroles de la consé- 
cration. 



3o8 L. IV. DE LA MATERNITÉ PROMULGUEE 

gneur, serait devenu pour Marie, non pas un enfant 
d'adoption, mais un fils selon la nature, /llius natiira- 
lis. Le P. Théophile Uaynaud qui rapporte la même 
opinion pour la réfuter avec la vivacité parfois trop 
mordante de son style, va même jusqu'à soupçonner 
les auteurs d'avoir imaginé je ne sais quelle trans- 
substantiation du fils de Zébédée au fils de la Vierge, 
Mère de Dieu. Quoi qu'il en soit, rien n'est moins 
vraisemblable qu'un pareil sentiment, soit qu'il s'é- 
tende à la filiation commune des chrétiens, soit qu'on 
l'ait restreinte, comme il est plus croyable, à celle du 
disciple bien-aimé de Jésus. 

La raison en est manifeste. Car toute filiation natu- 
relle est une relation de père et de mère à fils, qui 
présuppose comme fondement essentiel une génération 
proprement dite, c'est-à-dire, une transmission de la 
nature des parents au fruit vivant qui portera le nom 
de fils. 

C'est vainement qu'on invoquait à l'appui de ces 
pieuses rêveries l'autorité de saint Pierre Damien. 
Voici, d'ailleurs, le passage à l'aide duquel on pré- 
tendait les confirmer; on jugera s'il contient ce qu'on 
voulait y trouver. Il est tiré du deuxième sermon sur 
l'apôtre saint Jean. « Les paroles prononcées par le 
Sauveur en croix : Femme, voilà votre fils, et : voilà 
votre mère, ne doivent pas être entendues comme 
des paroles purement humaines; elles furent efjicacea, 
appuyées qu'elles étaient sur la vertu divine et l'in- 
vincible autorité de la vérité. Car le Verbe unique du 
Père est un Verbe substantiel, éternel, consubstantiel 
au Père, et, par conséquent, ses paroles, parce qu'elles 
sont esprit et vie, ne peuvent passer sans effet. Le 
ciel et la terre passeront, a-t-il dit lui-même, mais 



eu. IV. EFFETS DE L\ l'UOMULGATION SoQ 

pour mes paroles elles ne passeront point (i). De 
même qu'il a dit à sa mère : Voilà votre fils; il a dit 
aux disci[)les: Voilà mon corps. Et telle fut la puis- 
sance de ces dernières paroles que le pain qu'il mon- 
trait fut aussitôt changé en son corps. Il a dit et tout 
a été fait; il a ordonné, et tout a été créé (2). Ainsi, 
par une certaine analogie, ex qiiadani similitudine, 
si nous osons parler de la sorte, le bienheureux Jean 
ne reçut pas seulement le nom de fils, mais, en vertu 
des paroles du Seigneur, il mérita de contracter une 
liaison plus intime et plus profonde avec la Vierg-e 
bénie. Considérons donc, ô mes hien-aimés, quelle est 
la gloire de ce grand homme, dont le sacrement de 
cette adoption mystérieuse a fait et le fils de la Vierg-e 
et le frère du Sauveur » (3). 

11 n'est pas difficile d'entrer dans la pensée du saint 
docteur. Loin de rêver je ne sais quelle métamorphose 
physique du disciple en la personne de son Maître, il 
la rejette clairement, quand il ramène tout à des ana- 
logies. Quelle vertu donne- t-il donc aux paroles du 
Seig-neur? Celle que nous reconnaissons nous mêmes; 
la vertu de produire et dans la Vierg'e et dans le dis- 
ciple la source toujours jaillissante des sentiments de 
la meilleure des mères pour son fils et du meilleur des 
fils pour sa mère. C'est, en effet, ce que ne pourraient 
jamais faire des paroles purement humaines. Elles 
ont, si vous le voulez, la puissance d'établir des de- 
voirs et des nœuds extérieurs; mais jamais elles ne 
peuvent, /?«r elles-mêmes ,iYd.\\^{oTm&T immédiatement 



(il iMatlh., XXIV, 35. 
(2) Psalm., cxLviii, 5. 

f3) S. Petr. Damian., serm. 6j, de S. Joanne Apost. a. P. L. cxliv 
868. 



3 10 L. IV. DE LA MATERNITÉ PROMULGUÉE 

les cœurs; faire, en un moment, un cœur de fils, un 
cœur de mère. 

Saint Tiiomas de Villeneuve avait connu cette 
étrange doctrine ; mais, loin de l'admettre, il approuve 
de tout le poids de son autorité l'interprétation que 
nous proposions tout à l'heure, à propos du texte de 
saint Damien. « Jésus-Christ, dil-il, était suspendu à 
la croix, sur le point de mourir et de retourner là d'où 
il était descendu. Il fit ses dispositions testamentaires, 
léguant son esprit au Père, son corps à l'Eg-lise, son 
sang- aux pécheurs; au larron le royaume du ciel, aux 
soldats ses vêtements, à Pierre son Eglise, l'Esprit 
Saint aux Apôtres, et l'abondance de ses grâces aux 
élus. A ses pieds, il voit le disciple qu'il aimait, at- 
tendant sa part aux legs du Seigneur. Que vous légue- 
rai-je, ô mon bien-aimé? Voici votre mère. C'est de 
tous mes biens le plus précieux et le plus cher, je vous 
la donne ; elle est à vous. Et se tournant vers sa mère: 
Voilà, dit-il, votre fils... Et n'allons pas croire que ce 
soient là des paroles creuses et stériles. On a vu des 
hommes doctes et pieux affirmer que cette filiation ne 
ressemble aucunement à celles qui, reposant sur les 
adoptions humaines, sont tout à l'extérieur, et n'em- 
portent aucun changement intime dans l'être. Celui 
qui d'une parole a tout créé de rien, ne peut-il faire un 
fils de qui ne Tétait pas? S'il a pu le faire, il l'a fait. 
Ainsi raisonnent-ils. Le Christ, en elfet, n'a pas dit: 
Tenez-la pour votre mère ; il a dit du ton le plus affir- 
matif : Voilà votre mère. 

« Que celte opinionsoit pieuse et religieuse, je ne le 
conteste pas; pourtant je n'oserais y engager ma foi. 
La Vierge est donc la mère de Jean, non par une dis- 
position purement légale, non de par la nature, mais 



cil. IV. EFFETS DE LA PUUMULG ATION 3ir 

par grâce. C'est donc justement que le disciple, à par- 
tir de cette heure, la prit avec lui. Le Seigneur impri- 
ma par cette parole au cœur virg-inal de Marie un 
amour maternel pour Jean, mais un amour et plus 
fort et plus ardent que la rature n'en produit dans 
le commun des mères. Et réciproquement il mit aux 
entrailles de l'Apotre un respect filial pour la Vierg'e,. 
tel que nul fils n'en eut jamais pour sa mère. De mê- 
me donc qu'en disant: Ceci est mon corps, il fit du 
pain son vrai corps; ainsi, quand il dit: Voilà votre 
fils, il transforma par amour le simple parent en fils. 
Pourtant, ce ne fut pas un lien de nature, mais de 
grâce; plus relevé toutefois, et plus intime que ne l'au- 
raient pu faire la loi et l'adoption humaines » (i). 

Voilà donc quel dut être l'effet ex opère operato 
des paroles du Seig"neur, et dans sa propre mère et 
dans le disciple bien-aimé. Et c'est aussi la vertu que 
Suarez leur reconnaît comme la seule qui soit vrai- 
semblable. (( Plusieurs, dit le grave théologien, ont 
affirmé et même publié par écrit des paroles du Sei- 
g-neur qu'elles eurent une efficacité vraimentsing-ulière, 
celle de produire l'effet propre et physique qu'elles 
signifiaient. Elles auraient, en conséquence, imprimé 
dans la Vierg'e et dans le disciple aimé la relation 
physique et réelle d'une mère à son fils et d'un fils à 
sa mère; ce qui manifestement est fiction et impossi 
bilité. Car des relations de ce g"enre supposent un 
fondement qui ne se trouve pas ici. Ce qui toutefois 
est vraisemblable, c'est que le Christ imprima par les 
mêmes paroles un amour réciproque entre la bien- 



(i) s. Thom. a Villanova, Conc. i de S. Joan. Apost., n» 9. 0pp., 
t. II, p. 5;5, sq. 



3l2 L. IV. LA MATERNITÉ PROMULGUEE 

heureuse Vierg'e et Jean ; source d'amour maternel 
dans l'une, et source d'amour filial dans l'autre » (i). 
Mêmes pensées dans Cornélius a Lapide : « Les paro- 
les du Christ ne sont pas, comme celles des hommes, 
purement orales et sans efficacité; mais, comme les 
paroles de Dieu, réelles, efficientes, produisant ce 
qu'elles signifient. C'est pourquoi, elles gravèrent 
dans l'Evang-éliste un amour, un esprit filial envers 
la tout heureuse Vierg'e, celui qu'on doit avoir pour 
une mère » (2). 

II. — Si donc, comme nous l'avons démontré, et 
comme ce dernier auteur le reconnaît expressément 
lui-même, Jésus, dans la personne de Jean, s'adresse à 
l'universalité de ses disciples, c'est aussi l'effet que ses 
paroles doivent opérer en eux dans leurs rapports avec 
Marie. Du reste, la liste serait longue des auteurs où 
l'on trouve une doctrine semblable. 

Bossuet l'a formellement prêchée dans l'un de ses 
plus beaux sermons. « De vous dire combien ces 
paroles, poussées du cœur du Fils, descendirent pro- 
fondément au cœur de la mère, et l'impression qu'ils 
y firent, c'est une chose que je n'oserais pas entre- 
prendre. Songez seulement que celui qui parle opère 
iojites choses par sa parole toute-puissante ; qu'elle 
doit avoir un efFet merveilleux, surtout dans sa 
sainte mère, et que, pour lui donner plus de force, il 
l'a animée de son sang, et l'a proférée d'une voix 
mourante, presque avec le dernier soupir. Tout cela 

(1) Suarez., De mi/ster. Christi. D 87,8. ^.I" Tertium verbum... ». 
Suarez ajoute : Sed de hoc alias. S'il a voulu par là promettre de plus 
amples explications, j'ignore dans quelle partie de ses oeuvres on pour- 
rait les trouver. 

(■>) Cornel. a Lapide, Comment, in Evang. Joann. xix. 



CH. IV. EFFETS DE LA PUOMULGATIO.N 3l3 

joint ensemble, il n'est pas croyable ce qu'elle était 
capable de faire dans l'anie de la sainte Vierge » (i). 

Je passe sous silence une foule d'autres témoigna- 
ges attribuant l'efficacité qu'on vient de voir aux 
paroles du Seigneur. On les trouverait en grand nom- 
bre, si l'on se reportait aux ouvrages qui reconnais- 
sent dans ces mêmes paroles une proclamation de la 
maternité de grâce (2). 

Or, ce que l'autorité du témoignage nous porte à 
croire, la nature même des choses et l'expérience s'unis- 
sent pour nous le persuader. J'ai dit :Ia nature des cho- 
ses. Rappelons-nous le grand principe posé par saint 
Thomas d'Aquin, lorsqu'il s'agissait d'établir les per- 
fections de grâce octroyées à la Mère de Dieu : 
« Quand Dieu choisit par lui-même quelqu'une de 
ses créatures pour une fonction spéciale, il la dispose 
d'avance et la prépare à remplir dignement le minis- 
tère auquel il l'a destinée » (3). Que, dans certaines 
conditions toutes singulières, un homme puissant et 
riche laisse par testament un étranger pour fils à sa 
mère, il devra, s'il est sage et s'il les aime, leur recom- 
mander d'avoir l'un envers l'autre des sentiments con- 
formes aux nouveaux liens qui les unissent. C'est tout 
ce qu'il peut faire. Mais ce qui serait assez pour un 
homme ne suffit pas, quand c'est un Dieu qui forme 



(i) Bossnet. 2° serm. [.our le vend, de la Semaine de la Passion, s" 
point. Il faut, ce me semble, interpréter dans le même sens, au moins 
en ce qui concerne saint Jean, ce texte d'Arnaud, évêque de Chartres : 
« Vices filii naturalis accepit adoptivus, et transl'unditur in ministrum 
filialis affectus, formaturque et firmatur in ambobus pietatis unicae gra- 
tus concorsque compicxus, non ex traducenaturae, sed ex munere gra- 
tiae ". Ernald. Carnotens., de Verbis Doniini in cruce, tract. III, P. 
L. ci-xxxix, 1696. 

(3) Voir plus haut, L. iv, cli. 2, p. a6C et suiv. 

(3) S. Thom., 3 p., q. 27, a. 4. Cf. ['^ Partie, L. III, c. 3, t. I, 
p. a56, suiv. 



3l4 L. IV. — LA MATERNITÉ PROMULGUÉE 

cette alliance, parce que son pouvoir à lui va plus 
loin. 

Aussi bien, voyons-nous que, dans l'ordre de la 
nature, il a planté dans le cœur des mères et dans le 
cœur des enfants une affection mutuelle, si spontanée, 
si universelle que, pour ne pas l'avoir, il faudrait s'être 
dépouillé de l'humanité. Dieu ne peut être moins libé- 
ral dans l'ordre de la grâce. Donc, et c'est une con- 
clusion qui s'impose, faisant et promulguant Marie notre 
mère, il a dû lui donner avec surabondance le cœur, 
les dispositions, les sentiments et l'affection d'une 
mère. Donc, les mêmes paroles qui, sorties de son cœur 
plus encore que de sa bouche, descendirent du haut 
de la croix sur la Vierge bénie, portèrent avec elles 
une flamme d'amour qui l'embrasa d'une affection 
toute maternelle pour les hommes. Et ces mêmes pa- 
roles allumèrent, en même temps, au cœur des dis- 
ciples un amour filial pour Marie qui ne doit jamais 
s'éteindre : car la filiation qu'elles sanctionnent durera 
tout autant que la maternité, c'est-à-dire jusqu'à la 
consommation des siècles et par delà. 

N'esL-ce pas là ce que nous révèle, à chaque page et 
presque à chaque ligne, l'histoire du peuple chrétien; 
et jamais paroles eurent-elles un si vivant et si palpa- 
ble commentaire? Ce n'est pas ici le lieu de raconter 
les universelles manifestations de ce double amour. 
La tendresse et le dévouement de la bienheureuse 
Vierge ne se lassent jamais : tant résonne toujours à 
l'oreille de son cœur la toute aimante et toute puissante 
parole de l'Homme-Dieu : Femme, vo'ci votre fils. Et 
ce que nous disons de la mère,il faut l'entendre, toute 
proportion gardée, des enfants qui lui furent donnés. 

C'est que la parole de Jésus : Voilà votre mère, 



en. IV. EFFETS DE LA PROMULGATION 3l5 

agit toujours, à travers les siècles, portant comme 
instinctifs dans le cœur des fidèles le respect, la con- 
fiance et l'amour pour leur divine mère (i). Ne m'op- 
posez pas ces chrétiens qui montrent à son ég-ard ou 
l'indilTérence ou l'oubli : car il se trouve des fils sui- 
vant la nature qui ne sont ni plus aimants ni plus 
respectueux pour leur mère; ou parce qu'ils n'ont pas 
le bonheur de la connaître, ou parce qu'ils sont plus 
ou moins dénaturés. Si leur conduite ne prouve rien 
contre la voix commune de la nature ; pourquoi vou- 
dricz-vous méconnaître celle de la grâce, ^ous le spé- 
cieux prétexte qu'elle n'est ni toujours entendue, ni 
toujours obcie? 

Du reste, nous pouvons encore invoquer sur ce 
point un témoignag-e bien précieux. C'est Léon XIII 
qui le rend, dans une de ses Encycliques sur le 
Rosaire. Parlant de lindulgence et de la bénig-nité 
sans mélange et sans bornes de la bienheureuse 
Marie, notre universelle intermédiaire auprès de son 
Fils, le Pontife ajoute : « C'est ainsi que Dieu nous 
l'a préparée. Par cela même qu'il l'a donnée comme 
mère à son Fils unique, illui a inculquédes sentiments 
maternels, des sentiments qui ne respirent que l'a- 
mour et le pardon... C'est telle aussi que Jésus l'a 
proclamée du haut de la croix, quand il a commis à 
ses soins, à son amour, l'universalité du genre humain. 



(i) Je rappelle que l'abbé Guerric a très heureusement signalé ce dou- 
ble effet dans son premier sermon sur l'Assomption de Marie. Après 
avoir monlré la vivacité et la durée des sentiments maternels de cette 
Vierge, même rebutée [lar ses fils, il ajoute : « Vide aulem si non et filii 
malrem videutur agnoscero, dictante ntiqiie iusis vehiti quadajn na- 
tiwali pielate Jîdei, ut ad invocationem nominis ejus rcfugiaiit in om- 
nibus uecessitatibus et periculis. tanquam parvuli ad binum matris ». 
Guerric. abb., in Assainpt. scrm. i, nn. 3 el 4- P- L. clxxvv, pp. j88, 
189. 



3l6 L. IV. — LA MATERNITÉ PROMULGUEE 

dans la personne de Jean son disciple bien-aimé ; c'est 
telle enfin qu'elle s'est donnée elle-même lorsque, 
recueillant d'un cœur viril l'héritage d'immense 
labeur q.ue lui laissait son fils mourant, elle com- 
mença sans retard à remplir envers tous ses devoirs 
de mère. 

« Et ce dessein de miséricorde réalisé en Marie par 
Dieu et confirmé parle Testament du Christ,les Apô- 
tres et les premiers fidèles en eurent, dès le principe, 
le sentiment joyeux. Ils le sentirent aussi, les vénéra- 
bles Pères de l'Eglise et toutes les nations chrétiennes 
de tout âge avec eux. Et quand même leurs paroles et 
leursécrits se tairaient, une voix qui s'échappe de toute 
poitrine chrétienne nous le rappellerait encore élo- 
quemment. Et la raison, c'est que la foi divine, par une 
impulsion très puissante et très douce, nous pousse et 
nous entraîne vers Marie... Ils sont donc à plaindre 
ceux qui, participant à notre foi sainte, osent traiter 
parfois d'excessif et d'extrême notre culte pour la 
Vierge Mère : car ils blessent grandement en cela la 
piété filiale » (i). 

Le même Pontife suprême, dans une autre encycli- 
que, parle encore de cette dévotion filiale des chrétiens 
pour Marie comme d'un sentiment qui leur est en 
quelque sorte naturel. Il avait rappelé la scène du 
Calvaire; comment, dans la personne de son disciple, 
le Christ avait assigné Marie pour mère au genre 
humain tout entier, mais spécialement aux fidèles; 
comment, après avoir été la coopératrice de l'humaine 
rédemption, la Vierge a reçu un pouvoir presque 
immense pour en dispenser les fruits de grâce. «. Voilà 



(i) Léo XIII, Encycl. Oclobri mense (aa sept. 1891). 



CH. IV. EFFETS DE LA PROMULGATION 817 

pourquoi, coutinuc Léon XIII, les âmes chrétiennes, 
mues par une espèce d impulsion native, se portent 
vers Marie; c'est pour cela qu'elles lui communiquent 
avec confiance leurs projets, leurs œuvres, leurs joies 
et leurs peines ; qu'elles se recommandentelles-mêmes 
avec tout ce qui est à elles, à sa sollicitude, à sa bonté, 
comme des fils, more Jiliorum » (i). 



(i) Léo XIII, Encycl. Adjiitricem popuLi (5 sept. 1896]. 



CHAPITRE V 



Djl sens précis qu'il faut aLLribiier aux paroles de la promulga- 
tion. — Est-ce un sens spirituel et typique? — Est-ce un sens 
littéral, et lequel t 



Nous avons prouvé, ce me semble, sinon avec une 
absolue certitude, du moins avec la plus sérieuse vrai- 
semblance, que les paroles du Seig"ueur en croix ex- 
priment la maternité spirituelle de la Sainte Vierge 
autrement que par accommodation. Elles la signifient 
réellement, suivant l'intention même de celui qui les 
a dites. Mais ici vient se poser une question plus dif- 
ficile à résoudre et moins généralement traitée : Quel 
est, parmi les sens scripturaires, celui qu'il faut attri- 
buer aux mîmss paroles ? En d;ihors du sens accom- 
modât ice dont il n'y a plus à s'occuper, je trouve chez 
les auteurs une double manière d'interpréter ce texte 
évangélique. Je proposerai l'une et l'autre avec les 
raisons principales sur lesquelles on les appuie. Au 
lecteur de choisir par lui-même celle qui lui agréera le 
mieux. Qu'il se souvienne pourtant que la divergence 
de vues et d'opinion sur ce point secondaire, et même 
notre impuissance adonner une solution bien certaine, 
ne doivent pas faire remsttre en discussion le sens réel 
si généralement admis. N'est-ce pas chose commune 
de voir les esprits se partager, quand il s'agit d'ex- 
pliquer plus à fond et de préciser avec la dernière 



cil. V. — SENS PRÉCIS DES PAROLES SlQ 

exaclilude des conclusions sur lesquelles ils étaient 
d'accord, sans que la variété des explications aille 
jusqu'à jeter des doiitessur la vérité déjà démontrée? 
Donc, soit qu'il se prononce pour une théorie soit 
qu'il embrasse l'autre, il retiendra ce qu'il y a de prin- 
cipal : la promulg-ation de la maternité de grâce faite 
par Jésus-Christ, mourant sur le Calvaire. 

I. — Avant d'exposer la première solution, je dois 
rappeler une propriété sing^ulière de la parole de Dieu, 
contenue dans nos saints Livres. La parole des hommes 
n'a qu'un sens : celui qu'on nomme le sens littéral, 
historique; je veux dire, le sens qui résulte des mots, 
avec ou sans emploi de métaphore. Outre le sens des 
mots, la parole divine comporte une signification plus 
haute, superposée au sens littéral, et découlant, non 
plus immédiatement des mots, mais des choses ex- 
primées par les mots. C'est là ce qu'on est généra- 
lement convenu d'appeler le sens spirituel, typique, 
ou mystique (r). 

Tâchons de rendre plus claires, au moyen d'exem- 
ples, ces notions trop abstraites. Je lis dans l'Evangile 
que les soldats, après avoir brisé les jambes aux deux 
voleurs crucifiés avec Jésus, s'approchèrent du Sau- 
veur ; m;iis, dit le texte sacré: «Voyant qu'il était déjà 
mort, ils ne lui rompirent pas les jambes ». Et l'Evan- 
gile ajoute : « Cela a été fait pour l'accomplissement 



(i) Le sens s,)irit jel comprend d'ordinaire trois subdivisions princi- 
pales : il est sens allégorique, quand les choses signifiées par les mots 
tigiirent la Loi nouvelle ; anagogique, si elles représentent la gloire éter- 
nelle ou les choses du ciel : tropjlogiqne, lorsqu'elles ont rapport à ce 
que nous devons être ou faire. Par exemple Jérusalem, en pi is du sens 
littéral, peat signifier et signifie parfois dans l'Ecriture l'Eglise, au sens 
allegoriijae ; le ciel, au sens anagogique; l'àme fidèle, au sens tropjlo- 
gique (S. Thjm., i. p., q, i, a. lo;; parce que la ville de Jérusalem 



320 L. IV. — LA MATERNITÉ PROMULGUEE 

de l'Ecriture : Vous ne briserez aucun de ses os » (i). 
Or, si je me reporte au texte de l'Exode, d'où ces der- 
nières paroles sont tirées (2), j'y trouve que cette 
prescription s'applique manifestement à l'agneau pas- 
cal. Les Juifs, à la solennité de la Pâque, devaient 
manger un agneau, par famille, et le manger tout 
entier; de plus, il leur était défendu d'en briser les 
os. Tel est le sens historique et littéral de la prescrip- 
tion divine. Mais cet agneau, immolé d'abord au 
temple, et mangé dans chaque maison, suivant le rite 
ordonné de Dieu, représentait prophétiquement l'^- 
gneaii de Dieu qui, par sa mort, efface les péchés 
du monde (3); et le sacrifice de la Pâque juive était la 
figure et la promesse du sacrifice de la croix. Donc, 
la signification du texte biblique va plus loin que la 
portée immédiate et littérale des paroles : car par la 
chose qu'elles expriment ce texte signifie Jésus-Christ 
lui-même, Jésus-Christ victime. L'Esprit Saint, en ins- 
pirant le récit de Moïse, avait ainsi deux choses en 
vue: déterminer l'un des rites à garder dans la célé- 
bration de la Pâque, et figurer dans ce rite et par ce 
rite ce qui devait se passer au Calvaire. Par consé- 
quent, le texte de l'Exode rappelé par saint Jean s'ap- 
plique à deux agneaux : à l'agneau figuratif suivant 
le sens littéral, ou la signification de la lettre; à \'A- 
gaeau par exellence, suivant le sens mystique ou la 
signification de la chose; en d'autres termes, au type 
et à l'antitype, à celui-ci médiatement, immédiatement 
à celui-là. 



était, suivant les différents textes, un type de ces trois sortes de choses. 
(i) Joan., XIX, 82-34. 
(a) Exod., XII, 46; col. Num., ix, 12. 
(3) Joan., I, 29; Isa., xv , i, etc. 



en. V. SENS PRÉCIS DES PAROLES 3x1 

L'Ancien Testament est plein de significations 
mystiques. A chaque instant, l'Evangile et les t'crits 
des Apôtres, spécialement les lettres de saint Paul, 
nous les font loucher du doigt (i). Faut-il également 
admettre ce genre de sens dans les livres de la Nou- 
velle Alliance, et notamment dans l'Evangile? Quoique 
les significations mystiques y soient moins nom- 
breuses, rien n'autorise à les en rejeter. 
■ Les Pères les plus graves les ont expressément 
signalées. Ainsi, pour en donner quelques exemples, 
à leurs yeux les deux pêches miraculeuses repré- 
sentent l'Eglise. Dans la première pèche, Pierre jetant 
son fdet sur l'ordre de Jésus « prit une si grande 
quantité de poissons que le filet se rompait m, laissant 
échapper une partie de la prise (2), Il n'est pas dou- 
teux non plus que les Apôtres durent faire un choix, 
retenant les bons et rejetant les mauvaise la mer (3). 
Dans la seconde pêche, au contraire, celle qui suivit 
la résurrection du Sauveur, le filet, comme l'Évan- 
gile en fait la remarque expresse, ne fut pas rompu, 
malgré le grand nombre de poissons ; et c'étaient 
tous de beaux et grands poissons, dignes du festin 
préparé par Jésus. Oui ne voit, dans l'une et l'autre 
de ces pèches où préside Pierre, l'une antérieure à 
la résurrection du Maître et l'autre postérieure, la 
vive image de l'Eglise réunie, sur le commandement 
de Jésus, par celui qu'il a créé pêcheur d'hommes? 

Dans son état présent, cette Eglise, encore qu'elle 
soit miraculeusement tirée des Ilots du monde, ren- 
ferme des pécheurs à côté des justes, et combien 



(i^, Cf. I Cor., X. 
(3) Luc, V, 5, sqq. 
(3) Malth., xiii, 48. 



LA MÈRE DES HOMMES. I. — 21 



322 L. IV. LA MATERNITÉ PROMULGUEE 

d'hommes s'en échappent, après avoir rompu les 
mailles, ou par le schisme ou par l'hérésie? C'est ce 
que symbolise la première pêche. Mais, dans l'état 
futur, c'est-à-dire dans l'état de l'Eglise triomphante, 
après la résurrection finale, le filet, si plein qu'il soit, 
ne subira pas de rupture et rien de ce qu'il renfermera 
ne sera jamais rejeté. Telle est la signification de la 
seconde pêche ; et c'est ainsi que nous avons dans ces 
deux récits de l'Évangile le sens mystique se superpo- 
sant au sens littéral et se coordonnant avec lui (i). 

Sile but de l'écrivain sacré, ou, pour mieux dire, du 
Saint-Esprit qui l'inspirait, n'avait pas été d'exprimer 
parles faits ce double état de l'Eglise de Dieu, on s'ex- 
pliquerait difficilement le pourquoi des détails, assez 
indifférents par ailleurs, dont l'une et l'autre descrip- 
tion est remplie. On ne concevrait pas non plus d'où 
vint, pour les premiers fidèles, cette universelle cou- 
tume de considérer les chrétiens comme des pois- 
sons retirés de l'eau par le ministère des prêtres du 
Christ (2), et ceux-ci comme des pêcheurs, ayant à 
leur tête le Pêcheur, vicaire du Christ et successeur 
de Pierre. 

A cet exemple fourni par saint Augustin il serait 
aisé d'en ajouter d'autres. La manière dont Jésus- 
Christ, prophétisant la ruine de Jérusalem, mêle en 
quelque sorte les circonstances de cette catastrophe 
particulière avec celles de la catastrophe universelle et 
finale du monde, ne nous fait-elle pas entendre que 
l'une est le type de l'autre? Saint Jean Chrysostôme 



(i) L'inlerprélation des deux pêches est de S. Augustin. Tract, cxxii 
m Evang. Juan., c. ^o, n. 7. P. L. xxxv, 1962. 

(ij Cf. IMurligriy, Dictionnaire diin Antiquités clirétienncs . kri. Pois- 
son, \ 2, p. 6JG, suiv. ^I■'aris, 1877^. 



CH. V. SEMS PRÉCIS DES PAROLES 828 

enfin, dans l'entrée triomphale que Jésus fait à Jéru- 
salem, monté sur une ânesse, n'a-t-il pas vu la figure 
de la conversion des g-entils (i)? 

Le tort de lÉcole d'Alexandrie n'est donc pas d'a- 
voir plus que toute autre mis en relief les sig-nifications 
typiques de l'Écriture; c'est d'en avoir parfois exa- 
géré le nombre et dénaturé surtout leur caractère en 
supprimant trop souvent le sens littéral, base indis- 
psnsable du sens spirituel et mystique (2). 

Ces notions sommaires suffisent pour entendre le 
premier mode d'interprétation. Notre Seig-neur aurait 
confié sa mère à Jean pour que celui-ci tînt sa place 
auprès d'elle, et l'entourâL d'une sollicitude, d'un res- 
pect et d'un amour vraiment filial. Réciproquement, il 
aurait donné Jean à Marie pour qu'elle le reg-ardâl 
comme son fils, un fils dans lequel cette vierg-e, privée 
désormais de Jésus, le verrait en quelque sorte sur- 
vivre. Ils seront l'un à l'autre dans un rapport de fils 
à mère et de mère à fili. Tel est assurément le sens 
historique. Mais Jean représentait les fidèles, comme 
l'ag-neau pascal représentait l'Ag-neau de Dieu. Donc, 
ce n'est pas à lui seulement que la bienheureuse Vierg-e 
est donnée comme mère. A cette relation établie par 
Notre Seigneur entre elle et lui, relation dont le but 
immédiat est de procurer à Marie une assistance ana- 
logue à celle qui va lui manquer du côté de son fils 
Jésus, vient se superposer une autre relation signifiée 
par la première. Désormais tous les disciples de Jésus, 
tous les fidèles, qu'ils le soient actuellement, ou tout 
au moins par destination, seront, de par la volonlé du 



(i) s. Joni. Chrysost., 1>on. 66 <al 67I, n. 2, P. G. lviii, 6 ^7. 
(2) Cf. Bjllarmin., de Verbo ii ram. 1. 1,11, c. 3; et surtout Corucly, 
Introd. ffjnjral. in szjr. U. T. libros. D. m, s. i, p. 54o, sq 



324 L. IV. LA MATERNITÉ PROMULGUEE 

Sauveur et dans l'ordre surnaturel, autant de fils 
pour la Vierge, et tous devront voir en elle, aimer et 
vénérer en elle une mère. Voilà, quant à la substance, 
le premier mode d'interprétation. Personne ne l'a 
mieux ni plus amplement exposé que le Père Joachim 
Ventura dans son beau livre de « la Mère de Dieu 
mère des hommes » (i). Je ne rechercherai pas cu- 
rieusement si les autres auteurs qui ont lu dans les pa- 
roles de Notre Seigneur une promulgation intention- 
nelle de la maternité de grâce admettent cette expli- 
cation. Aucun d'eux, au moins, ne la rejette expres- 
sément. Elle s'adapte généralement à leurs expres- 
sions, et tout particulièrement à la formule employée 
par tous ou presque tous: Jean réyjre'se/zto// les fidèles, 
et ceux-ci, dans la personne du disciple bien-aimé, 
furent confiés à Marie pour enfants. 

On a soulevé, dans ces derniers temps, une double 
objection contre la théorie du sens mystique. La pre- 
mière part de ce principe que les significations typi- 
ques ou spirituelles sont exclusivement propres à 
l'Ancien Testament : assertion qui, si elle était bien 
démontrée, suffirait à renverser de fond en comble 
l'explication que je donnais tout à l'heure. Mais est- 
elle vraiment démontrée? Vous ne trouverez pas, il 
est vrai, dans le Nouveau Testament, la même abon- 
dance de types que dans l'Ancien; d'accord. Est-ce 
une raison de nier leur existence? Des Pères ont paru 
le faire; je l'accorde encore; mais ces Pères parlaient 
d<*s types prophétiques qui promettaient soit le Christ 
soit l'Eglise du Christ. Avant Jésus-Christ, c'était l'om- 
bre et la figure; depuis, c'est la réalité. Ces types 



(ij I' Part., c. 4 et suiv. 



CH. V. SENS PRÉCIS DES PAROLES 826 

exclus, il en est d'autres qui peuvent avoir leur place 
dans la Loi nouvelle. Saint Thomas l'enseig-ne expres- 
sément (i); nous avons vu plusieurs Pères le recon- 
naître, et ce serait chose facile d'en citer encore beau- 
coup d'autres partageant les mêmes idées. Cette pre- 
mière objection n'est donc pas décisive. 

Passons à la seconde. Soit, disent les quelques ad- 
versaires du sens typique; mais, l'existence de ce sens 
admise mème,pour le Nouveau Testament, on ne sau- 
rait encore le trouver dans le texte en question. Il est 
bien vrai qu'il ne faut pas presser tous les détails et 
faire entrer dans la sig^nification typique toutes les cir- 
constances, toutes les faces de la lettre. Encore est-il 
nécessaire que le fondement du type, sa raison^ ratio 
tijpica, comme on dit, se trouve dans le point culmi- 
nant de cette même lettre. Or, rien de semblable dans 
le texte que nous étudions. Le point culminant du 
récit évangélique, ou, pour mieux dire, des paroles de 
Notre Seigneur, c'est que Jésus veut recommander et 
recommande, en effet, sa mère, aux soins du disciple 
bien-aimé. Dira-t-on que Jean, recevant ce dépôt 
sacré, représente tous les fidèles; et qu'à tous Jésus 



(i^ s. Thom. I p., q. i, a. 10. Le même saint docteur, expliquant 1rs 
préceptes de l'ancienne Loi (1-2, q. loi, a. 2), a fait cette belle remar- 
que : « Iq statu pracsentis vitae non possumus divinam veritalem in 
seipsa intueri; sed oportet quod radius divinae veritatis nobis illucescat 
sub aliquibus sensibilibus fip:uris... divcrsimode tamen secundum divcr- 
sitatem cocnitionis humanae : in veteri euim lege neque ipsa divina 
Veritas in se manifesta crat, neque eliam adluic propalata eral via ad 
hoc perveniendi, sicut Apostohis dicit ad Hebr. ix, et idco oportebat 
cultum V. L non esse fii^urativum solum veritatis manifestandae in 
patria, sed etiam fit^urativum Cbristi, qui est via duccns ad illam 
patriae veritatcm.Sed in statu N. L. haec via jam est revelata ; unde... 
solum oportet praefijjurari futuram veritatem gloriae nondum revela- 
tam; et lioc est quod Aposlolus dicit ad Hebr., x : L'mbram habct Lex 
futurorum bonorum, non ipsam imaginem rerum : umbra enim minus 
est quam imago, tancjuam imago perlineat ad novam legem, umbra vero 
ad veterem ». 



826 L. IV. LA MATERNITÉ PROMULGUEE 

confie la bienheureuse Vierg-e pour qu'ils en soient le 
soutien? Telle est l'objection. Voici la réponse. 

Le fondement du type est à chercher dans le fait 
même, en d'autres termes, dans l'acte et dans les pa- 
roles du Sauveur. Or, que signifient littéralement ces 
paroles? Elles établissent entre Jean et Marie la rela- 
tion de mère à fils, de fils à mère : Ecce Jîlias tuas, 
ecce mater tua. L'occasion, sans doute, ou, si l'on 
veut, la raison prochaine qui détermine cet acte du 
Sauveur, est de laisser un protecteur à Marie. Mais 
Jésus n'a pas dit : Voici votre soutien ; il a dit : Voici 
votre fils. A saint Jean de tirer la conséquence, et de 
veiller sur Marie comme un fils sur sa mère. Quel fait 
pourrait être une base plus convenable pour un type 
que celui-là ? Ce n'est pas le disciple, en tant qu'il 
doit entourer de soins Marie seule et désolée ; mais 
c'est ce même disciple, en tant qu'il est donné comme 
fils à Marie, qui représente les chrétiens. Or, encore 
une fois, voilà ce que les paroles du Sauveur expri- 
ment : une double relation, relation de mère à fils, 
relation de fils à mère. Ajoutons que la conséquence 
même qui résulte pour Jean d'une filiation si glo- 
rieuse, peut n'être pas étrangère à la raison de type. 
Car nous aussi, fils spirituels de Marie, nous devons, 
en tant que tels, la soutenir dans les intérêts de sa 
gloire, comme le portent expressément les formules 
de consécration à l'usage des Congréganistes de la 
bienheureuse Mère de Dieu. 

Dira-t-on que ce type pécherait encore par un autre 
côté? En effet, si Jean, par la filiation qu'il reçoit au 
Calvaire, représente la filiation des chrétiens, celle-ci 
par le fait même l'emporte en excellence sur celle-là. 
Nous serons plus parfaitement fils de Marie que Jean 



cil. V. SENS PRÉCIS DES PAUOLES 827 

ne l'éuit lui-même en vertu du Testament de Jésus. 
La réponse est encore 'aisée. Personne n'ig'nore que 
la délivrance des Juifs, revenant de la captivité où les 
avait jetés la prise et la ruine de Jérusalem par les rois 
de Babylone, est proposée par les prophètes comme la 
figure d'une délivrance et plus universelle et plus dé- 
sirable, celle que Dieu nous a préparée par son Christ. 
Personne n'ignore, non plus, que les Juifs fidèles à 
qui fut accordé le bienfait de la première délivrance 
ont aussi reçu le bienfait de la seconde ; aucun homme 
n'ayant jamais été libéré de la captivité du péché que 
par le Christ Sauveur. De même donc que la déli- 
vrance temporelle des Juifs, revenant de la captivité, 
signifiait la délivrance spirituelle (jui leur était com- 
mune avec l'universalité des rachetés ; ainsi la filia- 
tion particulière de Jean signifiait la filiation com- 
mune à l'égard de Marie, c'est-à-dire une filiation 
plus haute dont il a été lui-même participant dans la 
mesure de son mérite et de sa sainteté. 

II. — Ces considérations ne sont pas sans gravité; 
et, s'il n'y avait pas d'autre sens réel à donner aux 
paroles du Seigneur, en dehors du sens purement ac- 
commodatice, j'embrasserais, ce me semble, la signifi- 
cation typique comme uniquement véritable. Mais, tout 
bien pesé,jenesaiss'il ne serait pas possible de rester 
dans le sens littéral, et d'expliquer par lui comment 
la bienheureuse Vierge est vraiment, de par le Testa- 
ment du Christ, la mère universelle des chrétiens; di- 
sons plus, des hommes sans exception. Au reste, bien 
que nombre des témoignages, apportés dans les cha- 
pitres précédents, représentent expressément le disci- 
ple bien aimé comme le type et la figure des fidèles, 



328 



L. IV. LA MATERNITE PROMULGUEE 



tous cependant n'emploient pas une manière de par- 
ler si nettement significative du sens spirituel et typi- 
que. Beaucoup se contentent d'affirmer que nous 
avons reçu Marie comme mère, dans la personns de 
saint Jean.Ov, cette dernière formule peut s'adapter 
non seulement à la signification typique, mais encore 
au sens littéral. 

El, de fait, il y a des auteurs qui, touchant à cette 
question, ont cru pouvoir l'interpréter decette manière. 
Que si vous leur demandez comment les paroles du 
Seigneur, le sens typique une fois exclu, peuvent 
signifier la maternité spirituelle de Marie, voici la 
première explication ; la seule, du reste, que ces au- 
teurs aient nettement formulée, pour autant du moins 
que mes recherches me permettent d'en jug-er. Ce 
n'est pas directement que la maternité de g-râce serait 
exprimée, mais par voie de conséquence. Nous au- 
rions donc là ce qu'on est convenu d'appeler le sens 
littéral conséquent ; c'est-à-dire un sens qui, n'étant 
pas formellement contenu dans la lettre, peut en 
sortir par raisonnement, en vertu d'une déduction 
proprement dite. Avant de montrer comment cette 
déduction peut se faire, et sur quels fondements elle 
s'appuie, disons, en quelques mots, g-râce à quelles 
circonstances et dans quelles conditions une vérité 
ainsi déduite de la parole de Dieu pourrait, d'après 
plusieurs interprètes et théologiens, être tenue pour 
Tih'élée, et crue par conséquent sur le témoignage 
même de Dieu. 

S'il s'agissait d'une parole purement humaine, on 
ne serait pas régulièrement en droit d'attribuer à son 
auteur le sens obtenu par un semblable procédé, puis- 
qu'il faut employer pour l'avoir un élément qui n'est 



eu. V. — SENS l'RÉCIS DES PAROLES 32Q 

pas contenu dans la parole elle-même. Mais ce (pii ne 
peut arriver pour la parole de l'homme devient pos- 
sible avec celle de Dieu. Supposons, en effet, que dans 
sa prescience infinie Dieu voie que de sa propre pa- 
role et d'une vérité d'ailleurs certaine, encore qu'elle 
n'ait pas été révélée par lui, nous tirerons naturelle- 
ment une conséquence ég-alement certaine; supposons 
dis-je, qu'il le voie, et que rien de sa part ne nous 
détourne d'aller droit à cette conclusion ; ne peut-on 
pas dire qu'il fait sienne la même conclusion? Elle 
devient par là même le sens consér/uenl de la propre 
parole de Dieu; mais un sens que nous pourrons 
croire sur son autorité. C'est en pareille occurrence 
que se vérifieraient les paroles suivantes de saint Au- 
gustin : « L'Esprit Saint qui, par le ministère de l'écri- 
vain inspiré, a écrit ces paroles, a certainement prévu 
que cette pensée se présenterait à l'esprit du lecteur 
ou de l'auditeur; plus encore, il a voulu de dessein 
prémédité qu'elle se présentât, conforme qu'elle est à 
la vérité ); (i). 

La sainte Ecrituie elle-même, en plus d'un endroit, 
paraît confirmer cette manière de voir. Saint Paul, 
afin de prouver le droit qu'ont les ouvriers aposto- 
liques de recevoir des fidèles les choses nécessaires à 
la vie, en appelle à l'autorité même de Dieu. « Ce que 
je dis ici n'est-il qu'un raisonnement humain? La Loi 
même ne le dit-elle pas? Car il est écrit dans la loi 
de Moïse : Tu n'emmuselleras pas le bœuf, quand il 
foule le grain (2). Est-ce que Dieu a souci des bœufs? 



(i) Spiritum Dei qui per scriptorem inspiratum haec verba operatus 
est, etiam hanc sententiam lectori vel audilori occursuram pracvidisse, 
imo ut occurrcret, quia et ipsa veritati sit subiuxa, providisse. S Au- 
gust. De D ictrina Christ. ,\. m, c.27, P. L. xxviv, 80. 

(2_ D.ut., XXV, 4- 



33o L. IV. LA MATERNITÉ PROMULGUEE 

Et n'est-ce pas plutôt pour nous-mêmes qu'il a fait 
cotte ordonnance? Oui, c'est pour nous que cela est 
écrit » (i). Comment le texte du Deutéronome signi- 
fie-t-il l'application que saint Paul en a faite aux mi- 
nistres de l'Evangile? Assurément, ce n'est pas par 
le sens littéral immédiat, puisque la loi ne parle ex- 
pressément que des bœufs. Ce n'est pas non plus au 
sens typique : qui a jamais soupçonné ces animaux 
d'être la figure des prédicateurs de la foi ? Si donc le 
texte contient ce qu'en lire l'Apôtre, ce ne peut être 
qu'au sens conséquent. C'est comme si l'Apôtre avait 
dit : Dieu a voulu qu'il fût permis aux animaux de 
vivre de leur travail; or, tout autrement singulière est 
la providence dont il entoure les ouvriers de sa gloire; 
donc, à plus forte raison, eux aussi méritent leur ré- 
compense, c'est-à-dire une assistance temporelle en 
vue de leurs travaux (2). Voilà, certes, un sens consé- 
quent. Or, ce sens est expressément attribué par 
saint Paul à la loi promulguée de Dieu dans un texte 
du Deutéronome (3). 

Telle est, disent de graves auteurs, le sens dans 
lequel les paroles de Jésus en croix expriment la ma- 
ternité spirituelle de Marie. Jésus, eu prononçant ces 
paroles, et le Saint Esprit, en nous les conservant dans 
l'Evangile, savaient que les hommes pourraient et 
devraient un jour en conclure que Marie leur a été 
donnée pour mère, et qu'ils sont eux-mêmes, de par 
la volonté du Christ, et de par le rôle de la Vierge 



(1) ICor., IX, 8,sqq. 

(2) 1 Tim., V, 18. 

^3) J'ensçaçe ceux de mes lecteurs qui désireraient de plus amples 
explications sur celle matière, à lire le P. Cornely, Introd. grener. in 
libros U. T. sacros, D. 3, s, i, c. i, | 3. 



CH. V. SENS PRÉCIS DES PAROLES 33 1 

dans la Passion, les enfants selon l'esprit de cette 
vierg-e bénie. Ils le savaient, et c'était leur intention 
qu'il en fût ainsi : car tout, dans le texte, dans le con- 
texte et dans les circonstances, mène, pour le moins, 
à tirer cette conséquence. 

Dans le texte d'abord; et l'on en peut apporter une 
double raison. Nous avons déjà signalé la première, 
quand nous pesions la manière significative dont 
l'Évangile à cet endroit parle de saint Jean. C'est le 
disciple, le disciple que Jésus aimait, le disciple debout 
près de la croix ; comme pour nous faire entendre 
que nous pouvons avoir part au don que Jésus-Christ 
lui fait, dans la mesure où nous serons, nous aussi, 
ses disciples, où nous serons amis de Jésus, où nous 
nous tiendrons attachés à la croix. 

Dans le contexte. Nous le savons encore, les autres 
paroles de Jésus en croix ont une portée générale, 
nonobstant le caractère particulier qu'elles présentent 
au premier abord. Quand, par exemple, il dit: « Mon 
Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font; » 
il prie, sans doute, immédiatement, pour ses juges, ses 
insulteurs et ses bourreaux ; mais sa prière va plus 
loin; tous les pécheurs y sont compris, sans exception 
de temps ni de lieu : d'autant plus que tous ont con- 
couru pour leur part à sa mort. Vous ne direz pas 
que la prière de Jésus a cette étendue, parce que les 
Juifs sont ici la Jïffure des pécheurs; vous ne direz pas 
non plus que tous ceux-ci sont au sens littéral immé- 
diat l'objet de la même prière. Donc, si les paroles du 
Sauveur doivent s'appliquer à l'universalité des cou- 
pables, ce ne peut-être que dans le sens appelé consé- 
quent. Lorsque j'entends mon divin Maître prier pour 
les forcenés qui le poursuivent de leurs outrages, je 



332 



LA MATERNITE PROMULGUEE 



me rappelle qu'il est la victime universelle, FAg-neau 
de Dieu qui efface les péchés du monde ;, et je conclus 
de là que, priant pour les déicides, il doit prier aussi 
pour moi et pour les autres pécheurs, mes semblables; 
et que je puis me prévaloir de sa prière auprès de 
Dieu pour relever ma confiance et réclamer de lui 
miséricorde. 

Il serait aisé de faire un raisonnement analogue 
sur la seconde parole de Jésus en croix; c'est-à- 
dire, de montrer que la promesse faite au larron 
croyant et pénitent s'étend aux autres criminels, 
imitateurs de sa foi, de son repentir, de son espé- 
rance et de sa résignation. Il semble donc qu'on pour- 
rait du même droit tirer des paroles de Notre Seig-neur 
la maternité de g-râce, à défaut de la signification 
typique et de tout autre sens littéral; d'autant plus 
que les circonstances elles-mêmes, comme nous l'avons 
déjà montré, demandaient que cette maternité fût 
alors hautement promulguée (i). 

Je dois faire remarquer cependant, pour être exact, 
que l'apfjlication de cette théorie du sens littéral con- 
séquent à l'interprétation des paroles du Sauveur peut 



(i) C'est à ces idées, semble-t il, qu'on pourrait peut-être ramener 
le sentiment d'un auteur de mérite, dont le témoignage est pourtant 
invoqué par les partisans d'une pure accommodation. « Peut-on, se 
demande-t-il, employer les paroles, adressées par Jésus en croix soit à 
sa mère, soit à saint Jean, pour légitimer notre dévotion envers la. 
bienheureuse Vierge; et dans quel sens pourrait on le faire? Est-ce au 
sens littéral, est-ce au sens accommodalice ? Oui, on le peut, mais 
dans un sens déduit du sens littéral, gi àce à la parité de raison, de 
cette manière : Par ces paroles, Jésus a voulu que Jean honorât la 
Vierge et la tînt pour mère, et cela par amour pour Jcsus, dont elle 
était la mère : nous donc aussi qui sommes disciples de Jésus comme 
Jean, et qui \vi devons le même amour, nous répondrons aux vœux 
de Jésus en rendant le même culte à sa mère glorifiée dans les 
cieux : car elle mérite d'autant plus d'honneur que sa gloire au ciel 
surpasse davantage la dignité qu'elle avait sur la terre ». Van Sleinkisle, 
in Evanj. Matth. P. i4, s. 3, | 8. 



CH. V. SENS PRÉCIS DES PAROLES 333 

s'entendre de deux manières. La première consiste- 
rail à ne voir dans raffirmalion de la maternité spiri- 
tuelle, ainsi déduite à l'aide du raisonnement, qu'une 
[)ure conclusion théoloyique: ce qui ne répondrait que 
peu ou point à ce que les auteurs dont nous rappor- 
tions les lémoig-nag-es avaient dessein d'exprimer. Sui- 
vant la seconde, cette conclusion serait elle-même 
parole de Dieu. C'est où mènerait l'enseignement des 
interprètes que nous avons vus rang-er parmi les vérités 
à croire sur l'autorité de Dieu, non pas toutes les con- 
clusions sortant d'un texte formellement révélé, mais 
celles-là, du moinSjqui, dans la prescience et la volonté 
de Dieu, doivent en être prochainement et naturel- 
lement déduites. Mais, il faut bien le dire, encore que 
cette doctrine ne semble pas de tous points improbable, 
elle compte de nombreux opposants. D'où j'infère qu'il 
ne serait pas opportun de s'attacher au sens consé- 
quent comme à la seule interprétation recevable dans 
les circonstances présentes. 

111. — Nulle part, je dois l'avouer, je n'ai vu discu- 
ter la question du sens littéral, non plus conséquent, 
mais immédiat. Ce n'est donc pas sans hésitation que 
je l'aborde, heureux si j'en pouvais montrer au moins 
la probabilité. Dans la dernière Cène, Jésus-Christ, 
après avoir donné son corps à manger et son sang- à 
boire, dit aux Apôtres, assemblés autour de lui : Faites 
ceci en mémoire de moi (i). C'était l'institution du 
sacrilice et du sacerdoce des chrétiens (2) ; sacrifice et 
sacerdoce qui devaient se perpétuer jusqu'à la fin des 
siècles, parce que la puissance de consacrer le coi'ps 

(1 ) Luc, xxii, 19. 

(2) Coiicil. Tiiuciit., sess. XIII, c. i et scss., XXII, c. i. 



334 L. IV. LA MATERNITÉ PROMULGUEE 

et le sang- du Seig-neur n'était pas seulement assurée 
par les paroles du Maître aux disciples considérés 
personnellement, mais aux mêmes disciples pris juri- 
diquement, c'est-à-dire avec leurs successeurs dans le 
ministère sacré de l'autel. Ne pourrait-on pas inter- 
préter d'une manière analog-ue les paroles du Christ : 
Voici voire fils, voici votre mère? Jean seul est aux 
pieds de la croix pour recevoir de la bouche de Jésus 
le don qu'elles sig-nifient, comme les douze étaient 
seuls près de Jésus instituant le sacrement perpétuel 
de son amour. Mais en lui et par lui ces paroles bénies 
allaient à tous les héritiers de sa foi, à tous les disci- 
ples aimés de Jésus, comme l'institution du sacerdoc 
allait, dans les Apôtres et par les Apôtres, aux succes- 
seurs qui devaient continuer leur mission dans l'Eglise 
de Dieu. 

Vous direz peut-être que cet exemple prouve trop, 
ou qu'il ne prouve rien. En effet, le pouvoir d'of- 
frir le sacrifice eucharistique est le même dans les 
prêtres du Christ que dans les Apôtres du Christ en 
qui ces prêtres l'ont originairement reçu. Tout au 
contraire, les paroles dites à Jean sig-nifient pour lui 
quelque chose d'exclusivement propre : la fonction 
toute filiale qu'il doit remplir à la place de Jésus 
près de Marie, tant que cette divine mère n'aura pas 
rejoint son Unique au ciel. 

Il est vrai, les paroles du Sauveur ont une compré- 
hension plus larg-e, en tant qu'elles s'appliquent au 
disciple bien-aimé. Mais cela même empêcherait-il 
la conclusion d'être lég-itime ? On pourrait le nier, 
sans sortir de notre exemple. N'est-il pas vrai que 
le « Faites ceci en mémoire de moi w, ne s'entend pas 
de tous les prêtres du Nouveau Testament dans un 



CH. V. SENS PRÉCIS DES PAROLES 335 

sens absolument le môme que nous devons riiiter[)ré- 
ter de Pierre? Celui-ci ne dépend que de Dieu dans 
l'exercice de son ministère sacré, tandis que ce même 
exercice devient illégitime chez les prêtres qui vou- 
draient sacrifier contre les ordres de Pierre. 

Choisissons un autre exemple plus concluant. Le 
Seigneur, avant de monter au ciel, dit aux mêmes 
Apôtres : « Allez, enseignez toutes les nations,... et 
voici que je suis avec vous jusqu'à la consommation 
des âges » (i). Du consentement unanime des théolo- 
giens et des interprèles, Jésus-Christ, conférant cette 
puissance et ce privilège au collège apostolique, avait 
en vue l'épiscopat de tous les siècles. De plus, on s'ac- 
corde àvoirdansles mêmes paroles du Christ une pré- 
rogative d'infaillibilité personnelle pour chacun des 
Apôtres ; prérogative qui devait se perpétuer dans 
le corps des pasteurs, unis à leur Chef, successeur de 
Pierre, et qui toutefois ne conviendrait indLoiduelle- 
ment qu'à celui-ci. Donc, autre était la portée des 
mêmes paroles du Seigneur, en tant qu'elles s'adres 
saient aux membres du collège apostolique, autre leur 
compréhension par rapport à leurs successeurs dans 
l'épiscopat. Ce qui nous le montre, ce sont les circons- 
tances, les faits, la nature des choses qui n'exige pas 
pour chacun des évêques un privilège égal à celui des 
premiers promulgateurs de l'Evangile. 

Pourquoi ne donnerions-nous pas une interprétation 
semblable au Testament du Seigneur, léguant sa mère 
au disciple qu'il aimait? La maternité principale est la 
maternité de grâce. Elle embrassera comme fils et 
Jean et tous les disciples du Christ, héritiers de la foi 



(i) Ma'.th., xxviu, 19, 20; cjl. xviii, 18. 



336 L. IV. LA MATERNITÉ PROMULGUEE 

de Jean. Mais toutefois, dans celte communauté de 
rapports entre la bienheureuse Vierge et les disciples 
du Seigneur, il y aura quelque chose de particulier 
pour le bien-airaé de Jésus: à lui seul le privilège et la 
joie d'avoir avec Marie, pendant qu'elle vivra sur la 
terre, ce commerce plus familier et plus intime qui 
doit se trouver entre une mère et son fils d'adoption. 

Que les paroles du Sauveur mourant renferment 
pour lui cette amplitude, et cette restriction pour les 
autres, c'est ce dont il est aisé de se rendre compte par 
les circonstances de la donation. La maternité com- 
me la filiation purement spirituelle peut s'étendre 
aux fidèles de tous les temps et de tous les lieux, tout 
comme le bienfait de la rédemption, qui nous a con- 
féré le droit d'appeler Dieu notre Père. Mais il est 
manifeste qu'il n'en va plus de même, quand il s'agit 
des relations entre la mère vierge et le disciple vierge, 
signifiées par ce mot de l'Evangéliste : « Et depuis 
cette heure-là le disciple la prit avec lui », pour l'en- 
tourer dans son délaissement de l'amoureuse et res- 
pec;ueuse sollicitude qu'un bon fils doit à sa mère (i). 

De même donc que Jésus-Christ conféra dans la 
dernière Cène, non seulementaux Apôtres mais encore 
à tous les prêtres, le pouvoir d'offrir le sacrifice eucha- 
ristique; que, plus tard, sur les bords du lac de 
Tibériade, il commit en Pierre à tous les Souverains 



(i) Un troisième exemple tiré, lui aussi, de l'Evantijile, confirmerait 
cette explication. C'est le passage où J.-G. dit à ses Apôtres : Tout ce 
que vous lierez sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que vous 
délierez sur la terre sera délié dans le ciel (Mattli., xviu, l'è]. En effet, 
bien que cette promesse vise tous les Apôtres avec leur succession dans 
l'Eglise, l'intention de Jésus-Christ n'est pas qu'elle se réalise suivant 
la même mesure dans chacun des Apôtresetde leurs successeurs, comme 
elle doit se vérifier pour Pierre et pour les Pontifes, comme lui vicaires 
du Chribt ; et personne ne pourrait, sans erreur dans la foi, fonder sur 
elle une égalité de puiitsance entre les uns et les autres. 



cil. V. SENS PRÉCIS DES PAROLES 337 

Pontifes léi^iliincnicat élus la puissance de pailre ses 
agneaux et ses brebis; et que dans la mission d'en- 
seigner toutes les nations il comprit avec les Apôtres 
les évèques successeurs des Apôtres; ainsi voulut-il, 
au Calvaire, donner Marie pour mère à tous ses dis- 
ciples dans la personne de Jean, son disciple bien- 
aimé. Si le paralli'disme n'est pas une fiction, dans le 
dernier cas comme dans les autres, nous avons le sens 
littéral, et le sens immédiat des paroles de Notre Sei- 
gneur. Encore une fois, je hasarde cette explication 
sous toutes réserves; mais en faisant toutefois remar- 
quer qu'elle répond à la formule communément 
employée par une infinité d'auteurs, lorsqu'ils nous 
disent que nous avons été donnés pour fils à la 
Vierge Mère en la personne de Jean. 

Du reste, je le répète, à quelque solution qu'on se 
range, le sens purement accomniodatice me paraît 
définitivement exclu : ce n'est pas à l'homme, mais à 
Jésus-Christ lui-même qu'il faut faire remonter la si- 
gnification si douce et si consolante attribuée par tant 
de chrétiens à cette partie de son Testament. 



LA .MERE DES HOMJJES. I. — _'J 



LIVRE V 



LIVRE Y 

Marie dans l'exercice actuel des fonctions de la maternité 
de grâce 



CHAPITRE PREMIER 

La bienheureuse Vierg-e, après avoir coopéré avec le Sauveur à 
nous préparer en lui et par lui les principes de la vie divine, 
coopère encore, dépendamment de lui, à l'application du sang 
rédempteur, c'est-à-dire à l'actuelle distribution des grâces. — 
Démonstration par la raison ihéologique, — et par l'autorité 
des Saintes Ecritures. 

I. — Par le double mystère de l'Incarnation du 
Verbe et de la douloureuse Passion de l'Homme-Dieu 
les sources de la vie divine, taries pour nous dans la 
déchéance originelle, ont été de nouveau remplies. 
Jésus-Christ, naissant et mourant pour les hommes, 
leur a donné libéralement à tous le pouvoir d'être faits 
enfants de Dieu, Tous le sont déjà, non pas en acte, 
il est vrai, puisque beaucoup n'existent pas encore, et 
que trop d'autres vivent dans la mort du péché, mais 
en préparation, mais en puissance, mais en vertu, 
dans les causes universelles qui sont les mérites et la 
satisfaction de Jésus-Christ, et cela saffit pour que tout 
homme ait le droit de dire à Dieu : Notre Père et mon 
Père. 

Que faut-il, déplus, pour le devenir et l'être e« ^^e/? 
Remplir une seule condition, répondaient les chefs de 
la Réformation luthérienne : s'approprier à soi- 
même par la foi les mérites du Christ^ la justice et la 
sainteté du Christ. Croyez fermement que leChrist est 



34ii L. V. MATERNITÉ TOUJOURS EN EXERCICE 

mort, a satisfait pour vous : c'est assez, la justice du 
Christ est la vôtre; vous êtes justifié, vous êtes enfant 
de Dieu, sauvé. La doctrine catholique a condamné 
cette prétention (i). Elle veut que nous-mêmes nous 
devenions intérieurement justes et saints par une jus- 
tice, par une sainteté qui nous soit inhérente; que no- 
tre filiation divine repose sur une participation réelle 
de la nature divine, appelée grâce sanctifiante, et que 
nous nous disposions à cet état, surnaturel et divin, 
par des actes librement posés sous la lumière et par 
l'inspiration du Saint-Esprit (2). 

La Passion du Sauveur n'est pas le salut, mais seu- 
lement le moyen universel du salut. Le sang-, répandu 
sur la croix, a préparé pour les hommes une fontaine 
inépuisable de vie surnaturelle, d'où personne n'est 
exclu, puisque ce sang a été versé pour tous; mais 
encore faut-il que de cette fontaine la vie coule en cha- 
cun des hommes sous la forme des grâces actuelles et 
de la grâce permanente ou sanctifiante; en d'autres 
termes, de la grâce qui prépare et de la grâce qui cons- 
titue l'adoption des enfants de Dieu. Et c'est là ce 
qu'on entend, quand on parle de l'application des mé- 
rites du Christ et de la distribution des grâces, néces- 
saires l'une et l'autre pour que nous soyons refaits à 
l'image du Fils unique, et que nous opérions confor- 
mément à notre être d'enfants (3). 

Voilà pourquoi l'opération sanctihante de Jésus- 
Christ ne s'arrête pas. Il n'est plus question pour lui 

(1) Concil. Trident., sess. vi, capp. 3 et 6 ; cann. lo et ii. 

(2) La Grâce et la gloire, 1. 11, c i, suiv t. I, p. 76, etc. 

(3) Eclairons ceci par un exemple. De même que tous les hommes 
universellement sont morts en Adam, tous sont vivifiés dans le Christ 
(Rom.,v, i5, sqq.) Or, pour que chacun d'eux contracte de t'ait le péché 
originel qui est la mort de l'ùine, il faut (jue la condamnation portée 
contre le premier père leur soit actuellement appliquée, c'est-à-dire 
qu'ils viennent à l'existence et sortent naturellement de sa lignée. 



cil. I. — DISTRIBUTION DES GKACliS 343 

de nous mériter de nouveau les principes de la vie 
divine. A ce point de vue, « nous avons été sanctifiés 
par l'oblation du corps du Christ faite une seule fois», 
sur le Calvaire (i). Que fait-il donc? Il nous les ap- 
plique, il nous les approprie par son Eglise, ses sacre- 
ments, son «■/z/ew^/i//onperpétuelleauprèsduPère(2); 
et c'est ainsi que, nous engendrant complètement à 
la vie divine, il consomme sa mission de Rédempteur 
et de Sauveur. 

Ici vient se poser une question capitale pour la 
maternité spirituelle de Marie. A-t-elle sa part dans 
cette application des mérites du Christ, dans cette per- 
pétuelle distribution de la grâce et de la vie divine? 
Si, la rédemption consommée sur le Calvaire, la 
bienheureuse Vierge Marie n'a pas,dépendammentde 
Jésus-Christ, une coopération propre à cette nouvelle 
œuvre; ou bien même, si cette coopération se trouve 
limitée soit à certaines personnes, soità certaines effu- 
sions des biens surnaturels, manifestement sa mater- 
nité de grâce est imparfaite dans ses fonctions. Elle 
ne va plus, en son ordre, jusqu'où s'étend l'influence 
du Rédempteur. Il y aura, pour le moins, des vies ou 
des degrés de vie qui supposeront, il est vrai, son 
concours ministériel à l'œuvre fondamentale de la 
rédemption, mais qui pourtant ne dépendront aucu- 
nement d'elle quant à leur actuelle production. Vou- 

Taiit qu'ils ne vivent pas encore, ils sont morts et ne le sont pas : 
morts de droit, en principe, puisqu'ils doivent caitre dans une nature 
déchue, mais non pas morts en réalité, puisque la privation de la g'râce 
ne peut atTecter qu'un sujet existant. Ainsi en cstil, toute proportion 
garde e, au regard de la vie surnaturelle. L'humanité tout entière a été 
vivifiée par le sang de Jésus-Clirist. Mais cette vie, pour devenir 
actuellement propre à chaque membre de l'humanité, doit entrer en lui 
par la grâce. Jusque-là il n'est pas en fait du nombre des vivants. 

(i) Hebr., x, ic, 

(a^Hebr., vu, 26; Rom., viii, 24. 



344 L. V. MATERNITÉ TOUJOURS EiV EXERCICE 

lons-nous donc avoir la pleine intelligence de la ma- 
ternité spirituelle de Marie, nous devons chercher si 
elle a un rôle, et quel rôle dans la répartition de la 
grâce. Sans entrer, pour le moment, dans la question 
très complexe de savoir si toute faveur divine, sans 
aucune exception, nous vient par elle, après Jésus- 
Christ, nous nous maintiendrons dans des considéra- 
tions plus générales. Plus tard, il sera moins difficile, 
à la lumière projetée par les pensées des Pères et des 
Saints, de préciser avec une certitude plus ou moins 
grande jusqu'où vont, en 'cette matière, le pouvoir et 
l'action de la Mère des hommes (i). 

La question présente est donc celle-ci? Marie con- 
court-elle actuellement et concourt-elle générale-, 
ment. (2), surtout par ses intercessions et par ses mé- 

(i) Ce double rôk de la Sainte Vierge dans l'enfantement des fils 
d'adoption est heureusement rendu dans le texte suivant : «La mère de 
miséricorde a été établie coopératrice de notre rédemption et mère de 
poire naissance spirituelle. Premièrement, elle enfanta sans douleur son 
premier né qu'elle enveloppa de langes; pui.s elle enfanta de nouveau 
près de la croix, parmi d'immenses douleurs, non plus un seul fils, mais 
une multitude de fils: tous ceux qui étaient rachetés par le Seigneur 
(Psalm., cvi, 2). Et elle les enfanta tous ensemble, si l'on regarde la 
vertu de la cause, simul quantum ad virtatein caûsae ; mais non pas 
tous ensemble, si l'onregarde l'être, non simul quantum ad esse, puis- 
que les effets de la Passion doivent être appliqués successivement à dif- 
férentes époques de la durée ». En d'autres termes, la Vierge a deux 
manières de coopérer à la naissance des enfants de Dieu. Elle a coopéré 
d'abord à préparer pour tous la cause universelle de leur vie divine ; 
elle coopère ensuite, à mesure qu'ils viennent à l'exislence, à leur ap- 
pliquer les effets de la Passion du Sauveur, c'est à dire les grâces qui 
les régénèrent. Et c'est ainsi qu'elle les engendre successivement quan- 
tum ad esse, après les avoir engendrés tous à la fois quantum ad vir- 
tutem causae. 

Ce texte est cité comme appartenant à la 4° partie de la Summa 
iheoloçfica de saint Antonin ; d'où l'auteur de la Bibliotheca virginalis 
(t. II. p. 517) l'aurait pris. Je n"ai pu le voir ni dans le premier ou- 
vrage, ni dans le second. Eu tout cas, il est l'expression claire et vraie 
des fonctions ministérielles de la Sainte Vierge dans la génération des 
enfants de Dieu. La Bibliothèque virginale est une collection d'ou- 
vrages écrits à la louange de Marie. Le premier auteur est Pierre de 
Alba et Astorga, de l'Ordre de saint François. Elle fut imprimée pour 
la première fois à Madrid, en 1648. Trois iu-fol. 

(2) Généralement, c'est-à-dire de telle sorte que d'ordinaire, au 
moins, les grâces nous arrivent dépendamment de sa médiation. 



cil. I. DISTRIBUTION DES fia.VCES 



3/i5 



rites, à h\ distiibiilion qui se fait des biens surnatu- 
rels entre les hommes? Je ne saurais mieux répondre 
qu'en empruntant à Bossuet la solution donnée par 
lui même au problème. Après avoir montré comment 
Marie a coopéré par le libre mouvement de son 
amour à donner le Libérateur du monde, il ajoute : 
« Comme cette vérité est connue, je ne m'étends pas à 
vous l'expliquer; m:iis je ne vous tairai pas une con- 
séquence que peut-être vous n'avez pas assez méditée: 
c'est que. Dieu ayant une fois voulu nous donner 
Jésus-Christ par la Sainte Vierg-e, cet ordre ne change 
plus; et les dons de Dieu sont sans repentance (i). Il 
est et sera toujours véritable qu'ayant reçu par elle 
une fois le principe universel de la grâce, nous en 
recevions encore par son entremise les diverses appli- 
cations dans tous les étals différents qui composent 
la vie chrétienne. Sa charité maternelle ayant tant 
contribué à notre salut dans le mystère de l'Incar- 
nation, elle y contribuera éternellement dans toutes 
les autres opérations qui n'en sont que des dépen- 
dances » (2). 

Remarquez cette expression : « des dépendances )>. 
Gela seul suffirait pour démontrer la haute conve- 
nance et comme la nécessité pour Dieu de sanctifier 
les hommes par l'entremise de Marie, puisque c'est 
d'elle et par elle que nous est venu l'Auteur de toute 
grâce. « Dieu ajMut une fois voulu que la volonté de 
la Sainte Vierge coopérât efficacement à donner 
Jésus-Christ aux hommes, ce premier décret ne se 
change plus, et toujours nous recevons Jésus-Christ 



(i) Rom., XI, 29. 

(2) Bossuet, 3" serin, pour la fêle de la Concept, de la S. V, 
1" point; col. 3" serin, pour la fête de l'Annonc. Fin du f point. 



346 L. V. 



MATERNITE TOUJOURS EN EXERCICE 



par l'entremise de sa charité » (i). Il y aurait une 
espèce d'inconséquence à mutiler cet ordre, et le plan 
divin y perdrait pour une grande part et sa beauté 
et son unité. 

Voilà certes, avec une raison solide, une grave 
autorité. Mais une autre voix s'est fait entendre de 
nos jours, plus précise encore et digne d'une plus 
grande attention. C'est celle de Léon XIII, affirmant 
du haut de la chaire apostolique que, de par le con- 
seil de Dieu, Marie siégeant dans la gloire, comme le 
demandait sa dignité de Mère de Dieu et l'excellence 
de ses mérites, ne cesse de nous protéger et de veiller 
à nos intérêts avec une sollicitude plus que mater- 
nelle : « Car,ayant prêté son ministère à l'oeuvre de la 
rédemption des hommes, elle exerce pareillement le 
même ministère dans la dispensation de la grâce qui 
découle perpétuellement de la croix, investie qu'elle 
est pour cette fin d'un pouvoir presque immense » (2). 

Avant Léon XIII et Bossuet, et tout aussi manifes- 
tement que l'un et l'autre, l'auteur d'un sermon sur 
l'Assomption de la bienheureuse Marie, différent de 
celui dont on faisait jadis honneur à saint Jérôme, 
attestait cette liaison naturelle entre le rôle de la 
Vierge au Calvaire et sa qualité de distributrice uni- 
verselle de la grâce. Voici ce remarquable passage : 
(( De toute l'affection de notre cœur confions-nous aux 
intercessions de la Vierge bénie; tous et de toutes nos 
forces implorons son patronage, afin que, recevant 



(i) II]., 4° serin, pour la fêle de V Annonciat . , i" point. 

(2) Divino consilio sic illa coepit advigilare Ecclesiae, sic nobis 
adesse et favere maler, ut quae sacramenti humanae redemplionis pa- 
trandi administra fuerat, eadem gratiae ex ilio in omne lempus deri- 
vandae essei pariter administra, permissa ei poene immensa poteslate 
Encycl. Adjutricem popali {b sept. 1896). 



CH, 



DISTRIBUTION DES GRACES 34? 



conslaniment de la terre nos supplications et nos 
hommages, elle daigne, au ciel, faire monter vers 
Dieu pour nous une prière empressée. En effet, il n'y 
a pas à en douter, celle qui a mérité de fournir le prix 
de notre rachat peut aussi, mieux que tous les Saints 
ensemble, faire agréer ses suffrages pour les rache- 
tés » (i). 

Voyez-vous les deux fonctions générales de la 
maternité spirituelle de Marie : celle que nous avons 
étudiée jusqu'à cette heure, fonction de coopératrice 
à la rédemption du monde, consommée pleinement sur 
le Calvaire; et celle qui nous reste à méditer, fonc- 
tion de dispensatrice du bien de son Fils? Voyez-vous 
aussi comment la première appelle la seconde : car^ 
si les suffrages de Marie l'emportent en vertu sur les 
prières réunies de tous les Saints de la terre et du ciel, 
n'est-ce pas parce qu'elle a seule mérité de préparer 
pour le sacrifice et d'offrir le prix de la Rédemption? 
Jésus-Christ, son Fils unique (2)? 

Après cette courte entrée en matière, laquelle, à 
vrai dire, comprend en germe tous les développements 
qui vont suivre, nous allons tout d'abord asseoir 
notre thèse sur des raisons tirées de la nature même 
des choses; ensuite viendra l'appel aux témoignages 



(i) Append. serm. S. Augustini, serm. 208, n° 12. P. L. xxxix, 
21 34. On estime que ce sermon est ou de Fulbert de Chartres, ou plus 
probablement, peut-être du B. Ambroise Autpert (viii« siècle). Quoi qu'il 
en soit, on le retrouve à la suite des œuvres de S. Jérôme,m Manlissa, 
ep. 10. P. L. XXX, 143, sqq. 

(2) Le même rapfort est encore nettement marqué dans l'oraison de 
la messe votive de la sainte Vierge, à célébrer de Noël à la Purification. 
« G Dieu qui, par la Virginité féconde de la bienheureuse Marie, avez 
procuré au genre humain les richesses du salut ; faites nous vous en 
prions, que nous sentions qu'elle intercède pour nous, celle par qui nous 
avons mérité de recevoir l'Auteur de la vie, Jésus-Christ, JNotre Sei- 
gneur ». 



348 L. V. — MATERNITÉ TOUJOURS EN EXERCICE 

positifs des saintes Ecritures, des Pères et de nos 
docteurs. 



II. — ;- Supposant donc cette vérité que la très Sainte 
Vierg-e nous a donné sciemment, volontairement et 
librement l'auteur et le principe de toute grâce et de 
toute vie surnaturelle, et que, non contente de l'en- 
fanter pour le sacrifice attendu par tous les siècles, 
elle l'a nourri, gardé, suivi pas à pas jusqu'à la croix, 
comme l'assistante inséparable de son immolation; 
cette vérité, dis-je, établie sur des démonstrations so- 
lides, que devons -nous conclure? La doctrine qui 
fait le sujet de ce chapitre : car elle découle de ces 
prémisses comme d'une source féconde, et par mille 
ruisseaux. Encore ici, l'embarras n'est pas de trouver 
les preuves de cette multiple déduction, mais de les 
ordonner de manière à n'en affaiblir ni la force ni la 
portée. 

A quoi tendent tous les dons de grâce que nous 
fait la libéralité divine, et d'où viennent-ils? La foi 
nous l'enseigne, c'est du Rédempteur, Fils de Marie, 
que nous les tenons, sans exception pour un seul. Et 
la findes mêmes dons est deparfaire en nous le Christ 
Jésus (i), de nous incorporera lui, de faire de nous, 
non seulement un Christ, à l'imitation du Premier- 
."^é, mais le Christ total, Christus totiis, suivant l'ad- 
mirable pensée de saint Augustin (2). De là nous avons 
déjà conclu, dans l'un des premiers chapitres de cette 
deuxième Partie (3), qu'il nous faut une mère, et que 



(i) GalaL., iv, 5. 

(2) La Grâce et la gloire, 1. v., c. k, t. I. pp. 3i5 suiv. 

(3; L. I, c. '6. 



eu. I. — DISTRIBUTION DES GRACES 3^9 

celte mère est,cii toute vérité, la bienheureuse Vierg-e 
Marie. 

Mais là ne doivent pas s'arrêter nos déductions : 
car il appartient aux mères, non seulement de donner 
la naissance à leurs (ils, mais encore et surtout de 
présider à leur pleine formation. C'est ce que la sacrée 
Vierge a fait pour le Sauveur, la tête de la personne 
mystique dont nous sommes les membres. Supposez 
qu'après avoir coopéré sur le Calvaire à la première 
et virtuelle naissance du genre humain (i), elle ne 
concoure plus à l'application des grâces par où coule 
la vie divine; c'est une mère encore, si vous le vou- 
lez, mais une nîère qui ne fait plus pour les membres 
ce qu'elle a fait pour le Chef, incapable de présider à 
leur formation spirituelle. 

J'aurais moins de peine à l'entendre, s'il nous était 
donné, comme autrefois aux esprits angéliques, d'at- 
teindre d'un élan à la perfection, d'un bond à la béa- 
titude finale, c'est-à-dire à la plénitude de l'homme 
parfait. Mais, dans l'ordre religieux et moral, tout au- 
tant que dans l'ordre physique, nous sommes soumis 
à la loi de l'évolution; petits enfants, infantes, au 
sortir des eaux du baptême, et devant grandir sous 
l'action de la grâce, lentement, parfois même avec des 
reculs, sans jamais échapper pleinement en ce monde 
aux faiblesses de la formation. Comprenez-vous main- 
tenant la nécessité d'une mère qui, d'accord avec Jé- 



(i) Oïl pourrait dire qu'il y a, dans l'ordre surnaturel, comme une 
double naissance à la vie divine. La première est celle que je viens de 
nommer virtuelle. ISMe. est commune à tous les hommes, et donne à tous 
le droit de dire à Dieu, Noire Père. La seconde, celle qui nous consti- 
tue for nielle ment enfants de Dieu, et nous introduit de fait dans la 
famille divine, résulte de l'infusion de la grâce sanctifiame dans les 
cœurs; grâce ([ui, conjointe inséparablement à l'iiabitation du Saint- 
Esprit, est le fondement et la raison intime de notre filiation divine. 



35o L. Y. MATERNITÉ TOUJOURS EN EXERCICE 

sus-Christ et par Jésus-Christ, fasse arriver jusqu'à 
nous les moyens de conservation et de croissance, 
c'est-à-dire, les grâces méritées par le Sauveur? 

Et cette nécessité paraît d'autant plus pressante 
que, remontant à l'origine des biens surnaturels 
épandus sur les hommes, nous trouverons que s'ils 
viennent principalement du Fils, la mère a généreu- 
sement prêté son ministère pour leur acquisition. 

Certes, je ne dirai pas que la Rédemption du monde 
est le prix des mérites et des satisfactions de la Mère 
de Dieu. Déjà nous avons éliminé cette opinioncomme 
incompatible avec le rôle exclusif du Rédempteur. 
Ce qu'elle a mérité, c'est le droit d'être l'instrument 
par lequel Jésus-Christ dispense les grâces de salut. 
On peut l'affirmer en ce sens : au moment où la Vierge 
Mère revêtit librement de sa chair le Verbe fait hom- 
me, au moment plus solennel encore où, debout sur 
le Calvaire, elle l'offrait à Dieu comme notre victime 
et le prix de notre rachat, elle acquit une sorte de 
juridiction sur tous les écoulements de la grâce : car 
celte grâce part d'un sang puisé dans ses veines et 
d'une chair faite de sa propre chair. 

J'ai dit : une sorte de juridiction. Les Saints l'ont 
prêché longtemps avant moi, et d'une manière encore 
plus énergique. Témoin ce passage de saint Bernar- 
din de Sienne: «Toute grâce, communiquée aux hom- 
mes dans ce siècle, l'est par une triple procession : 
car elle va du Père au Christ, du Christ à la Vierge et 
de la Vierge à nous... En effet, à partir de l'heure où 
Marie conçut le Fils de Dieu dans son chaste sein, 
elle a joui d'une espèce de juridiction ou d'autorité 
sur toutes les processions temporelles du Saint Esprit, 
en sorte que nulle créature ne reçoit de Dieu aucune 



CH I. — DISTRIBUTION DES GRACES 35 1 

grâce dont Marie ne soit la dispensatrice... Elle peut 
donc être justement appelée la pleine de grâce, puis- 
que toute g-râce coule par elle sur l'Eglise mili- 
tante » (i). C'est une pensée reprise par Bossuet : 
« Vous avez en vos mains, dit-il à cette bienheureuse 
mère, vous avez, si j'ose le dire, la clef des bénédic- 
tions divines. C'est votre Fils qui est cette clef mys- 
térieuse par laquelle sont ouverts les coffres du Père 
Eternel : il ferme et personne n'ouvre, il ouvre etper- 
sonne ne ferme. C'est son sang qui fait inonder 'sur 
nous les grâces célestes. Et à quel autre donnera-t-il 
plus de droit sur ce sang qu'à celle d'où il a tiré tout son 
sang? Sa chair est votre chair, ô Marie, son sang est 
votre sang ; et il me semble que ce sang précieux pre- 
nait plaisir à ruisseler pour vous à gros bouillons sur 
la croix, sentant bien que vous étiez la source d'où il 
découlait. Au reste, vous vivez avec lui dans une ami- 
tié si parfaite qu'il est impossible que vous ne soyez 
pas exaucée » (2). 

Ces derniers mots de Bossuet suffisent à dissiper 
je ne sais quelle imagination de certaines âmes, se 
figurant, dans leur simplicité, qu'il en est des dons 
surnaturels de la grâce comme d'une chose qui serait 
matériellement transmise de Jésus-Christ à sa mère 
pour que nous la recevions d'elle. L'expression de 
canal souvent employée confirmerait cette illusion. 
Non, la grâce n'est rien de semblable. C'est Dieu lui- 
même qui l'infuse dans les âmes, mais en considéra- 
tion des mérites de Jésus, à la prière de Marie. Yoilà 



(i) s. Bernard. Sen., Serm. de Annuncial. 6, a. i, c. 2. t. I 
opp., p. 90. 

(2) Bossuet. 2' sermon pour le vendr. de la 1" mn. de la Passion. 
I p Œuvres Orat., l. l,pp. 86, 87. 



352 L, V. MATERNITÉ TOUJOURS EN EXERCICE 

dans quel sens celte bénie Vierge est aussi la tréso- 
rière de la grâce. A Dieu ne plaise que nous matéria- 
lisions ce qui de sa nature est purement spirituel. 

Notons aussi, pour répondre d'avance aux objections 
calomnieuses des Prolestants, qu'il ne faut pas prendre 
le lerme de juridiction, dans le texte de saint Bernar- 
din de Sienne (i), comme s'il s'agissait d'un domaine 
ou d'une autorité proprement dite. Le saint lui-même 
nous met en garde contre une pareille méprise. Une 
certaine Juridiction, dit-il, c'est-à-dire un certain 
droit fondé sur les dispositions mêmes de Dieu, appe- 
lant la Vierge à coopérer, dans la mesure que nous 
avons dite, à la rédemptiou du monde, et conséquem- 
ment sur le mérite que cette mission lui valut, sur- 
tout au Calvaire. 

Proposons un autre chef de preuves. Personne ne 
conteste que donner au monde le principe universel 
de la grâce, être la mère de l'auteur de tout don par- 
fait, ne soit plus que d'être le canal distributeur de la 
même grâce et d^s mêmes dons. Or, dans les opéra- 
lions de la divine sagesse, le plus emporte le moins, 
quand le plus et le moins appartiennent au même 
ordre, au même dessein. 

Deux analogies contril)ueront à mettre ces vérités 
dans un nouveau jour. N'est-il pas vrai que Dieu, 
ayant voulu se donner à nous par Jésus-Christ, cet 
ordre désormais ne change plus. Ce qui a eu lieu 
généralement pour tous au Calvaire se continue tou- 
jours et pour chacun des hommes à travers les siècles. 
Nul ne peut aller au Père que parle Fils {2); j'entends, 



(i] Suarez sest servi lui-même de la même expression. 
(2) Joar., XIV, 6. 



CH. 1. DISTRIBUTION DES GRACES 353 

par le Fils revctii de notre chair. Vouloir obtenir les 
grâces et l'amilié du Père sans les recevoir par son 
Christ, c'est impiété ou illusion pure. Pareillement, 
Jésus ayant voulu se donner à nous par Marie (i),cet 
ordre ne doit pas changer davantage. La voie nor- 
male pour arriver au Fils doit passer par la mère 
Donc, parce que c'est la grâce qui nous mène au Fils 
c'est à Marie qu'il appartient de nous obtenir cette 
grâce. Telle est, eu substance, la première analogie. 
Voici la seconde. 

Eve, par cela même qu'elle a coopéré avec le pre- 
mier homme à la révolte d'où sortit la déchéance 
originelle, a donné la mort, en principe, à toute la 
famille humaine. A ce titre seul elle est vraiment la 
mère des morts, j'entends des morts à la vie surna- 
turelle et divine. Mais Eve enfanta des fils avec Adam 
le grand coupable, et c'est par elle, après lui, que le 
péché, qui est la mort de l'âme, les infecta de fait, k 
leur première origine. Ainsi donc, si nous le compre- 
nons bien, Eve n'a pas seulement concouru général 
lement et de droit à priver l'humanité de la justice 
primitive, en y^ versant de concert avec son époux 
l'ordre divinement établi; elle a, de plus, et par une 
suite nécessaire, coopéré pour sa part à distribuer la 
mort aux hommes qu'elle engendrait à la vie natu- 
relle; et ce qu'elle fit immédiatement pour ses propres 
fils, elle continue de le faire, médiatement du moins, 
pour leurs descendants, à mesure que, partis du pre- 
mier couple, ils arrivent à l'existence (2). 

Donc, pour que le rapport entre l'ancienne et la 

(i) Nobis datus, nobis natus 

Ex iiitacta Virgiiie 
(2) Si l'acle d'engendrer est le véhicule de la mort spirituelle, c'est que 
ce père et celte mère continuent le premier couple d'où ils sont issus. 

LA MIiRE DES HOMMES. I. 23 



354 L. V. MATERNITÉ TOUJOURS EN EXERCICE 

nouvelle Eve se maintienne, il faut que celle-ci coo- 
père prochainement avec le nouvel Adam à la distri- 
bution qui se fait de la vie surnaturelle dans tout 
le cours des siècles. Si vous lui retranchez sa part 
dans l'application des mérites et de la rédemption du 
Christ, vous n'avez plus que dans une mesure incom- 
plète l'Eve nouvelle à côté du nouvel Adam, et de ce 
chef encore le plan de la Réparation va perdre de sa 
majestueuse et parfaite harmonie. 

Insistons sur le caractère de nouvelle Eve pour en 
tirer tout ce qu'il renferme. Je me rappelle l'antique 
promesse : « Et le Seigneur dit au serpent : Je met- 
trai des inimitiés entre toi et la femme, entre ta race 
et sa race, et celle-ci te brisera la tête. » Ces inimi* 
liés, je les voyais tout à l'heure en acte au Calvaire; 
et \a, femme avec sa race et par sa race, c'est-à-dire 
la Vierg-e-Mère avec Jésus et par Jésus, écrasait la 
tête du monstre infernal. Mais, si vaincu, si renversé, 
si broyé qu'il soit, celui-ci n'est pas anéanti. Le dra- 
gon se redresse encore pour combattre et pour dévo- 
rer l'autre postérité de Marie, celle que nous sommes, 
nous ses fils d'adoption. Donc les inimitiés gardent 
leur cours ; donc les embù'hes, la lutte vont conti- 
nuer. Donc aussi, la femme et sa race, Jésus-Christ 
et Marie, doivent poursuivre et compléter leur œuvre 
réparatrice. 

Et comment cette œuvre se continue-t-elle pour 
Jésus ? Est-ce donc qu'il doit encore souffrir et mou- 
rir pour mériter le pardon des coupables, et leur ac- 
quérir les grâces de salut? Non; mais il faut qu'il 
applique à chacun des hommes les trésors de miséri- 
corde et de sainteté qu'il a si chèrement achetés pour 
eux. Donc, ô Marie, vous devez encore être avec 



CH. I. DISTRIBUTION DES GRACES 355 

Jésus dans cette universelle répartition des fruits du 
Calvaire, au même titre, dans la môme mesure, et 
pour les mêmes causes pour lesquelles vous partici- 
piez à leur acquisition. Ici encore il n'est pas bon que 
l'homme soit seul (i). 

Faut-il ajouter aussi que Jésus-Christ ne pouvait 
refuser à sa mère cette fonction de choix dans la 
distribution de ses grâces, sans faire en quelque sorte 
violence à son amour maternel? Puis-je me persuader, 
€n effet, que cet amour de notre salut qui lui fit pro- 
noncer son double fiat : le flat de Nazareth et le Jîat 
du Calvaire, se soit refroidi ; que, par conséquent, 
elle ne soit plus la même pour nous, toujours bonne 
et toujours mère ? Or, un amour comme le sien ne 
pourrait être satisfait; il serait, au séjour de la béa- 
titude, privé de sa jouissance la plus délicate, s'il ne 
s'épanchait en bienfaits, s'il ne pouvait travailler 
actuellement à la formation, au développement, à la 
conservation de ses fils. Et comment le ferait-il, si 
les grâces destinées à cette grande œuvre sortaient 
du Cœur de Jésus sans passer aucunement par les 
mains de Marie ? 

Et non seulement Dieu, refusant à Marie toute par- 
ticipation actuelle dans l'etTusion de ses grâces, la 
priverait de la consolation la plus chère à son cœur 
maternel ; mais, pour le faire, il devrait encore chan- 
ger l'ordre de la Providence : car c'est une loi de cette 
Providence qu'il se serve du ministère des causes se-^ 
condes pour répandre ses bienfaits sur les créatures. 
N'est-ce pas ce qu'il fait dans l'ordre naturel ; n'est- 
ce pas encore ainsi qu'il en agit constamment sur la 

(j) Gen., n, 18, 



356 L. V. MATERNITÉ TOUJOURS EN EXERCICE 

terre dans l'ordre de la grâce ? De quelque côté que 
je tourne les yeux, je le vois qui fait servir les œu- 
vres de ses mains à la sanctification des hommes. C'est 
leur gloire de participer à ce qu'il y a de plus haut et 
de plus auguste dans la causalité divine ; et cette gloire, 
Marie, quand elle était parmi nous, dans l'état de son 
humiliation, en jouissait plus largement que toute autre 
créature de Dieu. Est-il possible qu'elle lui soit reti- 
rée, maintenant que Dieu l'a couronnée dans les splen- 
deuis du ciel, comme la Reine universelle de la créa- 
lion? Ou plutôt ne faut-il pas qu'elle la possède 
d'autant plus éclatante qu'elle-même est plus honorée ? 
Or, si vous lui enlevez sa part de choix dans la réparti- 
tion des grâces, vous lui ôtez nécessairement et du 
même coup ce joyau, l'un des plus chers et le plus 
précieux de son diadème. 

Saint Bernardin de Sienne apporte encore une autre 
preuve, discutable peut-être en elle-même, mais qui 
montre à quel point la vérité dont nous voulons ren- 
dre compte était fortement imprimée dans l'âme et le 
cœur des Saints. « Je trouve, écrit-il, en contemplant 
Jésus-Christ, notre Roi, deux dignités également admi- 
rables : dignité de Dieu le Père qui l'engendre de sa 
substance, dignité de Dieu le Fils produisant éternel- 
lement par voie de spiration Dieu le Saint-Esprit. Or, 
celte première dignité, qui fait du Père le principe du 
Fils, la Vierge y participe si excellemment que Jésus 
est aussi véritablement le Fils de la Vierge qu'il est le 
Filsdu Père. .. Participant à la première dignité, Marie 
doit participer encore, dans une certaine mesure, à la 
deuxième. Pourquoi ? Parce que, étant mère dun Fils 
d'où l'Esprit Saint procède, il est souverainement con- 
venable qu'elle dispense quand elle veut, comme elle 



cil. I. — DISTRIBUTION DES GRACES 357 

veut, autant qu'elle veut, à qui elle veut, les dons, 
les vertus elles grâces du même Esprit » (i). 

Je reprends la pensée du saint pour la présenter 
sous une forme un peu différente. Mère du Fils uni- 
que de Dieu, laVierg-e entre en communion très étroile 
avec la propriété du Père. Elle ne communie pas 
moins kXo. propriété an Saint Esprit : car, par toute 
elle-même, elle est œuvre d'amour, tellement oeuvre 
d'amour, qu'elle doit tout à l'éternelle dilection,même 
son existence. Que reste-t-il encore, sinon qu'elle par- 
ticipe à celte perfection qui fait de son Fils le principe 
de la troisième personne? Mais, parce que cette par- 
ticipation ne saurait, en aucune manière, aller jusqu'à 
la faire concourir à la procession du Saint-Esprit, il 
est de suprême convenance qu'elle coopère à l'exis- 
tence qu'il a dans les âmes ; or, cela même est-ce autre 
chose que d'être après son Fils l'universelle dispen- 
satrice des grâces, puisque c'est par celles-ci que le 
Saint-Esprit vient et réside en nous? 

Dernière considération. Plus d'une fois nous avon^ 
vu Marie associée au divin Rédempteur, soit dans 
l'ordre de préparation, soit dans l'ordre d'exécution 
des divins mystères. Dans l'ordre de préparation : 
presque à l'égal du Sauveur du monde, elle a été pro- 
mise aux Patriarches, annoncée par les Prophètes, 
figurée par les personnes et les choses de l'Ancienne 
Alliance, attendue par les justes, et, comme lui, dans 
une certaine mesure, la Désirée des Nations. Dans 
l'ordre d'exécution : c'est elle qui l'a reçu du Père; 
d'elle qu'il a pris une nature semblable à la nôtre; par 
elle qu'il est devenu l'un de nous. Elle a vécu de sa 

(i) s. Bernard. Sen., Serm. S. Nativit. B. M. V. 5, a. un., c. 8, 
0pp. t. IV, p. 96. 



358 L. V. — MATERNITÉ TOUJOURS EN EXERCICE 

vie, travaillé, fui, souffert avec lui. Quand Jésus monte 
au Calvaire, charg-é du bois de son sacrifice, elle 
l'accompagne, le cœur broyé, mais n'ayant avec lui 
qu'une même intention, qu'une même volonté : glo- 
rifier Dieu, sauver le monde. Et voilà pourquoi, pen- 
dant que Jésus-Christ s'offre en holocauste d'agréable 
odeur, expiant nos crimes et nous méritant les grâces 
du salut, Marie, debout aux pieds de la croix, l'offre 
pour la même fin; participant à la rédemption du 
monde. 

C'est ce que nous avons contemplé jusqu'ici. Reste 
pour achever l'œuvre un dernier ordre, celui de l'ap- 
plication. Est-il possible que Jésus-Christ y refuse à 
sa mère la place qu'elle avait dans les deux autres, et 
que désormais il soit bon pour l'homme d'être seul? 
Or, si elle n'a pas son influence universelle dans la 
dispensation des grâces, le genre d'union si constam- 
ment observé jusqu'ici ne subsiste plus, ou du moins 
s'est grandement relâché, quand tout demanderait 
qu'il allât croissant, puisqu'en toute autre chose celte 
union s'est resserrée. Au ciel, la mère est plus près du 
Fils; et sur la terre ils sont moins séparés que jamais, 
puisque, dans toutes les fêtes, dans toutes les louan- 
ges, dans tous les cœurs, Marie participe à l'amour, 
aux honneurs rendus à Jésus. Donc, elle doit être à 
sa manière, après Jésus, l'organe universel de l'appli- 
cation des mérites de Jésus. Si vous le niez, je ne com- 
prendrai plus les desseins de Dieu. Il se donnerait le 
démenti que nous avons déjà rejeté plus d'une fois 
comme moins digne de la divine sagesse, et trop peu 
conciliable avec la suite que Dieu met dans ses con- 
seils. 



cil. I. DISTRIBUTION DES GRACES SoQ 

IH. — Voilà certes des raisons admirables, et ii'eût- 
011 pas d'autres preuves pour affirmer le rôle universel 
de Marie dans la distribution des grâces, il faudrait 
l'admettre sans conteste. Mais, je l'ai dit en commen- 
çant, l'autorité du témoignage vient ajouter une force 
irrésistible aux raisons tirées jusqu'ici de la nature 
même des choses. 

C'est d'abord le témoignag-e de la Sainte Ecriture : 
témoignag-e des paroles, et témoig-nag-e des faits. 

Témoignage des paroles. Revenons encore une fois 
à la promulgation de la maternité spirituelle de Marie : 
Voici, dit Jésus, votre mère, et voilà votre fils. 

Ces paroles, pour qui sait les entendre, démontrent 
peut-être mieux que toute autre considération la vérité 
que nous cherchons à mettre en lumière. En effet, elles 
ont une portée indéfinie. Jésus-Christ ne dit pas seu- 
lement à Jean, et, dans la personne de Jean, à tous 
les fidèles : Voilà votre mère; c'est-à-dire, voilà celle 
qui vient de coopérer avec moi à l'acquisition des grâ- 
ces qui feront votre vie surnaturelle. Il dit, sans dis- 
tinction de temps ni de lieu, ni de mode : Voilà votre 
mère; c'est-à-dire, celle qui est et qui sera désormais 
pour vous une mère dans l'ordre de la grâce ; celle qui, 
de ce moment, vous tiendra toujours pour ses fils; des 
fils en formation, dans le cours successif des siècles; 
des fils arrivés àl'âge parfait, dansl'immobile éternité; 
celle à qui j'ai conféré pour vous toutes les fonctions, 
tous les privilèges, tous les devoirs d'une mère. Donc 
Marie, toujours et partout, remplira pour nous l'office 
d'une mère, comme Jésus-Christ, toujours et partout, 
continue sa fonction de Sauveur. Dites, si vous l'osez, 
que Jésus-Christ, après nous avoir sauvés sur le Cal- 
vaire, ne nous sauve pas encore, à chaque moment. 



36o L, V. MATERNITÉ TOUJOURS EN EXERCICE 

par l'application qu'il nous fait des mérites de sa Pas- 
sion, et je vous accorderai que Marie, devenue mère 
sur le même Calvaire, n'exerce plus sa mission mater- 
ternelle à l'égard de ses fils d'adoption. 

Que dirai-je encore? N'y aurait-il pas une espèce de 
dérision dans cette proclamation de la maternité de 
Marie, tombant sur elle du haut de la croix, si les 
droits, les devoirs et les bienfaits de cette maternité 
devaient cesser à l'heure même où Jésus-Christ la 
promulgue avec notre filiation? Et pourtant, c'est là 
ce qu'il faudrait admettre, si la mère des hommes ne 
contribuait pas pour sa très grande part à l'applica- 
tion des mérites de Jésus-Christ, c'est-à-dire à la dis- 
pensation des grâces qui, préparant et produisant en 
eux la vie divine, transforment les enfants des hom- 
mes en fils adoptifs de Dieu. A Marie donc, incompa- 
rablement p'us qu'à saint Paul, il appartient de dire, 
non pas seulement auxGalates, mais à tous les fidèles 
du Christ et pour toute la durée des siècles : « Mes 
petits enfants, je vous engendre de nouveau jusqu'à 
ce que le Christ soit pleinement formé en vous » (i). 

A l'autorité de la parole les Saintes Ecritures ajou- 
tent le témoignage des faits. J'en choisirai deux parmi 
plusieurs autres: car chacun d'eux comprend un grand 
mystère. Le premier, consigné dans l'Evangile de 
saint Luc, est le récit de la visite de la bienheureuse 
Vierge chez sa cousine Elisabeth; le second, rapporté 
par les Actes, est la descente du Saint Espiit sur les 
Apôtres, réunis au Cénacle avec les premiers disci- 
ples. Pour bien saisir la liaison de ce double mystère 
avec la maternité spirituelle de Marie, il faut se rap- 

(i) Gai ,1V, 



CH. I. DISTRIBUTION DES GRACES 36 1 

peler que notre vie surnaturelle et notre étal d'adop- 
tion sont constitués par deux éléments : lagrâce sanc- 
tifiante et l'habitation du Saint Esprit. Du reste, l'un 
des éléments ne va ni ne peut aller sans l'autre. La 
grâce sanctifiante appelle l'Hôte divin (r), et la pré- 
sence intime de Dieu en nous y suppose la grâce. 
Nous ne devons pas voir là deux bienfaits séparés ni 
séparables; et tel est leur enchaînement harmonieux 
que Dieu même ne pourrait le briser, puisqu'il est 
formé par l'essence même des choses (2). 

Or, que voyez-vous dans les mystères de la Visita- 
tion et de la Pentecôte? La première application sen- 
sible de la vertu sanctificatrice du Sauveur après son 
Incarnation; la premièi-e mission publique du Saint 
Esprit sur l'Eglise, considérée dans ses chefs et dans 
ses membres. Personne ne niera que cette première 
application des mérites de Jésus-Christ à la sanctifi- 
cation des âmes, et cette première donation de l'Es- 
prit Saint ne soient aptes à nous montrer comment 
et par quelle voie se feront les suivantes. Autant vau- 
drait dire que le pardon accordé à l'amour pénitent 
de Madeleine, à la foi confiante du larron sur la croix, 
sont des faits isolés et sans portée, dont on ne sau- 
rait induire la miséricorde de Jésus-Christ pour tout 
pécheur qui se repent comme eux. Autant vaudrait 
soutenir que la guérison de sa fille, accordée par Notre 
Seigneur aux humbles et pressantes importunités de 
la Chananéenne, ne témoig^ne pas de la puissance de 
toute prière persévérante. Non, des faits si diligem- 
ment relatés ont une sig-nification voulue de Dieu. Ils 



(i) Dulcis hospes animae. (Hymn. Veni, Creator.) 
(a) Voir notre ouvrage intitulé la Grâce et la Gloire, 1. iv, c. 3, t. I, 
pp. 23o et suiv. 



362 L. V. MATERNITÉ TOUJOURS EN EXERCICE 

sont comme l'exemplaire et le spécimen de ce que sa 
bonté fera perpétuellement dans l'Ég^lise, moins visi- 
blement, il est vrai, mais avec une efficacité toujours 
également admirable. 

Or. s'il est une chose manifeste, c'est que dans l'un 
et dans l'autre des deux mystères, dans la sanc- 
tification du Précurseur comme dans la descente 
de l'Esprit Saint sur l'Eg^lise naissante^ apparaît l'in- 
tervention de Marie. D'où nous avons le droit de con- 
clure à son intervention constante dans la sanctifica- 
tion des hommes et dans l'effusion du Saint Esprit et 
de ses dons. Relisons, pour nous en convaincre, les 

textes sacrés. 

... 
Voici d'abord ce qu'ils nous apprennent de la sanc- 
tification de saint Jean-Baptiste : « Il arriva qu'à peine ' 
Elisabeth eut entendu la salutation de Marie l'enfant 
tressaillit dans son sein, et Elisabeth fut remplie du 
Saint Esprit... ))(i).Ce tressaillement chez l'enfant est 
la marque certaine de sa justification. Il a reconnu 
la présence et l'influence sanctifiante de l'Epoux, et, 
comme il est désormais son ami, il ne peut contenir 
sa joie. Mais qui donc vient d'apporter Jésus à Jean 
si ce n'est Marie? Quand Jésus a-t-il opéré la sancti- 
fication de son précurseur? Tant que la Vierge n'a ; 
rien dit, Jean reste endormi dans le sein de sa mère. 
Ce qui le réveille, ce qui le fait tressaillir d'allégresse, 
c'est la salutation de Marie. A cette même salutation, 
Elisabeth est remplie du Saint Esprit, comme l'était 
son enfant. D'où vient à la parole de la Vierge cette 
action sur la mère et sur le fils ; ou, pour nous en tenir | 
strictement au texte, à quoi rapporter la liaison et ] 

(i) Luc, 1, 4') 44. 



CH. 1. DISTRIBUTION DES GRACES 3G3 

l'ordre de ces faits : Marie saluant, Jean tressaillant 
de joie, Elisabeth prophétisant? A l'action du Verbe 
incarné, sans doute, mais à son action portée par la 
voix de sa mère (i). Pas d'autre explication plausible. 
Par conséquent, ces premières grâces du Dieu l'ait 
homme sont attachées au ministère de Marie. S'il en 
est le principal auteur, elle en est comme le sacrement 
et le véhicule (2). 

Il faut que celte vérité soit bien certaine pour avoir 
été si nettement professée par un homme de grand 
talent, mais en qui ni ses relations, ni son caractère 
ne permettent de soupçonner l'exagération, quand il 
s'agit de célébrer les privilèges de la Mère de Dieu. 
L'importance du texte me détermine à le citer en 
entier. Voici donc ce que je lis dans Nicole, à propos 
du mystère de la Visitation : « Saint Jean prévint 
Jésus-Christ dans l'ordre du ministère, et Jésus- 



(i) Joannes materno in utero sanctificatur charismate insig^ni, lectis- 
que donis ad vias Domini parandas iiislruitiir; haec tamen cotilinjçunt 
ex salutatione Mariae cognalam divino afflata visentis, dit Léon XIII 
dans l'Encyclique, Jucunda semper (R sept. 1894.) 

(2) « Il faut savoir que le mystère de la Visitation est un mystère de 
Manifestation et de Lumière, et que le principe de cette manifestation 
est le divin composé de l'Enfant Jt'sus et de sa Mère, et de l'Enfant 
Jésus opérant par elle et vivant en elle », écrit le R. P. Guill. Gibieuf, 
de l'Oratoire, dans son ouvrage sur la Vie et les Grandeurs de la Mère 
de Dieu; 2<= p., ch. 5, | 4. C'est pourquoi, suivant le même auteur, non 
seulement la sanctification du Précurseur, mais le don de prophétie 
qui se révèle et dans les paroles d'Klisabeth et, plus tard, dans le Canti- 
que dcZacharie, doivent être attribués à Marie, comme instrument de 
Jésus. Grandes furent les bénédictions que reçut la demeure d'Obédedom 
par la présence de l'Arche ; d'autant plus t:randes incomparablement 
celles que répandit l'Arche de la Nouvelle alliance sur la maison 
d'Elisabeth, « qu'il y a plus de ditlércnce entre la figure et la vérité. Et 
Elisabeth peut dire justement de la Vierçe ce qui est dit de la 
Sapience : Venerunt mihi omnia bona cuni illa, et innumerabilis 
honestas per inanus illius ; toutes sortes de biens me sont venus avec 
elle, et une infinité de gj'ràces m'ont été conférées par ses mains... Heu- 
reuses, ô Vierge, les maisons que vous visitez! Heureuses les personnes 




ffile, G. 10, § 2 



364 L. V. — MATERNITÉ TOUJOURS EN EXERCICE 

Christ prévint saint Jean dans l'ordre de la grâce qu'il 
lui conféra dans la visite que la Vierge rendit à Eli- 
sabeth qui le portait dans son sein. Ainsi, saint Jean 
après la Sainte Vierge reçut les prémices des grâces 
opérées par l'Incarnation du Fils de Dieu. Toutes 
celles qui avaient été données auparavant avaient bien 
été données en vue de l'Incarnation de Jésus-Christ 
(et de ses mérites) ; mais elles ne l'avaient pas été par 
Jésus-Christ homme. La première action de Jésus- 
Christ a été de former son précurseur. C'est pour cela 
qu'il le va chercher, et qu'il le prévient de sa visite... 
«Jésus-Christ associe la Vierge au dessein qu'il avait 
de former un précurseur, en remplissant de grâce 
l'âme de saint Jean. Il veut que cela s'exécute par 
son ministère. 11 lui donne part à la naissance spiri- 
tuelle de saint Jean, comme elle avait eu part au 
mystère même de l'Incarnation. Et comme saint Jean 
représentait l'Eglise ettous les élus, puisqu'il est dit de 
lui qu'il a été envoyé de Dieu afin que tous croient 
par lui (Jean, i, 7), et qu'on ne peut parvenir au salut 
que par la voie de la pénitence qu'il a enseignée aux 
hommes ; Jésus-Christ nous a montré par là que la 
Sainte Vierge coopère par sa charité à la naissance 
spirituelle de tous les élus, et que^ lorsque Jésus- 
Christ les visite par sa grâce, la Vierge les visite par 
sa charité, en leur obtenant cette grâce par ses inter- 
cessions. Ainsi elle est notre véritable mère, et nous 
la devons toujours regarder aussi unie à Jésus - 
Christ dans les opérations qu'il fait sur nous, comme 
elle l'était dans cette visite rendue à Elisabeth et à 
saint Jean » (i). 



(i) Kicdie, Continuât, des Essais de Morale. Pensées morales sur les 



CH. I. DISTRIBUTION DES GRACES 365 

Transportons-nous maintenant au Cénacle. Apôtres 
et disciples, sur l'ordre du Sauveur montant au ciel, 
s'y préparent dans la retraite et. dans la prière, à « re- 
cevoir la vertu du Saint-Esprit qui doit venir sur 
eux )) (i). Pourquoi la Sainte Ecriture, toujours si 
sobre de détails au sujet de la Mère de Dieu, nous la 
représente-t-elle nominativement, en termes exprès, 
priant avec eux, au milieu d'eux? « Tous persévéraient 
unanimement dans la prière avec Marie, Mère de 
Jésus ». C'est à Léon XIII que nous demanderons la 



mystères de J.-C . La Visitation, § 2 et 3. Œuvres, t. XIII, p. 33i, 
332. (Paris, 174')- 

Ailleurs le même Nicole écrit encore : 

« El celte charité (maternelle) paraît principalement dans la Sainte 
Vierge qui les porte tous (il parle des chrétiens) dans le sein de sa cha- 
rité, et qui, par ses intercessions, coopère au sakit de tous, pécheurs et 
innocents, morts et vivants, en obtenant aux uns le recouvrement de la 
grâce et de la vie, et aux autres la conservation de l'une et de l'autre» 
{Id., ibid.) Jésus-Christ élevé en croix, % 3, pp. 43i, 422. 

Ne quittons pas cet auteur, sans avoir recueilli de sa bouche les attes- 
tations les plus consolantes sur l'universelle médiation de Marie. Elles 
serviro/it de contre-poids à ce qu'il a pu écrire ailleurs de moins favo- 
rable à notre confiance filiale envers la Mère de Dieu. A la question de 
savoir « quels sont les saints en qui nous devons avoir une confiance 
plus particulière, et à qui nous devons plus particulièrement nous 
adresser », il répond : n Comme Dieu applique diversement les fidèles 
qui sont au monde, à assister d'autres fidèles, soit par leur charité, soit 
par leurs prières; il applique aussi diversemenl les saints du ciel à se- 
courir eu particulier certains fidèles de l'Eglise. Les uns obtiendront des 
grâces par l'intercession d'un saint pour qui ils auront eu une dévotion 
particulière, les autres par les prières d'un autre. JMais on peul dire, en 
général, que chaque fidèle doit avoir une confiance et une dévotion sin- 
gulière pour la Sainte Vierge. Elle est la mère de tous les chrétiens, 
puisqu'elle est la Mère de Jesus-Christ. Elle a coopéré par sa charité, dit 
saint Augustin, à leur naissance spirituelle; et comme son amour pour 
Dieu est beaucoup plus grand que celui de tous les Anges et de tous les 
Saints, il est aussi plus efficace auprès de son Fils. Il faut donc ex- 
horter tous les fidèles à avoir pour la Sainte Vierge une révérence et 
une dévotion très particulières, à se lier à elle par divers exercices de 
piété ; et ils ne feront en cela que suivre l'esprit de l'Eglise qui s'adresse 
à la Sainte Vierge au commencement de toutes ses prières, puisqu'elle 
emploie presque aussi souvent l'Ave Maria que l'Oraison dominicale, 
pour montrer que la Vierge est le canal ordinaire des grâces de Dieu 
sur nous, et que nous avons un besoui tout particulier de ses interces- 
sions. » Nicole, Instruct. théolog. et mor. sur l'Oraison domin., la Sa- 
lut, angc.l., elc, 7^ Instr., ch. 6, p. 3o3, 3o4 'Paris, 1718J. 

(1) Act., I. 5, 8, 14. 



366 L. V. MATERNITÉ TOUJOURS EN EXERCICE 

réponse, a Comme l'œuvre sacrée de la Rédemption 
ne sera pas achevée, tant que l'Esprit Saint promis 
par le Christ n'aura pas fait son avènement, nous 
contemplons la Vierge dans le Cénacle où, priant au 
milieu des Apôtres et pour eux avec un gémissement 
ineffable, elle appelle sur l'Eg-lise la plénitude du Pa- 
raclet, don suprême du Christ, trésor qui ne défaudra 
jamais en elle » (i). Réponse suggérée par le texte 
inspiré, de l'avis de nos plus illustres docteurs, et 
symbolisée, comme je le faisais remarquer dans une 
autre circonstance, par les peintres chrétiens dans la 
représentation du mystère (2). 

Or, ce qui se fait à la Pentecôte est l'image de ce 
qui se reproduira dans toute la série des âges. Car 
toute effusion de grâce, de quelque nature qu'elle soit, 
en quelque temps qu'elle se renouvelle, est une parti- 
cipation, disons mieux, une suite de cette première et 
solennelle effusion. Aucun don ne sera fait aux hommes 
soit de grâce sanctifiante, soit de privilèges gratuits, 
que le Saint Esprit n'ait alors apporté, quand il des- 
cendit sur l'Eglise naissante. Donc, encore une fois, 
ou les règles posées par Dieu subissent un change- 
ment que rien n'explique, ou l'Esprit Saint et ses grâ- 
ces descendront toujours sur les hommes à la prière 
et par le ministère de Marie. 

Creusons ces deux faits capitaux pour en tirer 
tout ce qui peut contribuer à mettre en relief l'associa- 
tion de la Vierge avec son Fils dans les œuvres de la 
grâce. L'Évangile, dans son récit de l'Incarnation du 
Verbe, nous montre comme un double facteur : l'Es- 



(i) Léon XHI, Eacycl. Jucunda Sempei' (8 sept. 1894). 
(2) I" Partie, l. Vlï, c. 3 ; t. Il, p. 242. 



CH. I. DISTRIBUTION DES GRACES 3C7 

prit de Dieu survenant en Marie, et la Vierge elle- 
mcnie concevant le Fils de Dieu par l'opération du 
même Esprit. C'est ainsi que naît à la vie mortelle le 
Fils unique de Dieu, fait homme. A la naissance spi- 
rituelle de Jean, comme à celle de l'Eglise, au jour de 
la Pentecôte, je retrouve le même Esprit opérant et 
vivifiant l'un et l'autre; et je ne m'en étonne pas : car 
ces deux mystères sont une conséquence et comme le 
prolongement du mystère de l'Incarnation. Je devais 
donc rencontrer aussi Marie, la Vierge Mère, afin que 
la suite répondît de tous points au principe. 

Et ce que l'analogie de la foi me faisait pressentir, 
la Sainte Écriture le confirme expressément dans l'his- 
toire de l'un et l'autre mystère. Mais, pour le redire 
encore, ces deux mystères, mystère de l'adoption divine 
par la justification, mystère de la descente du Saint- 
Esprit dans l'âme des croyants, sont des faits capi- 
taux et journaliers dans le monde: capitaux, parce que 
c'est à ces deux choses que se rapportent tous les 
dons de grâce répandus par Dieu sur ses créatures ; 
journaliers , parce que l'œuvre de la sanctification 
des hommes ne s'arrête jamais. Par conséquent, c'est 
aussi la perpétuité et l'universalité du ministère de 
Marie dansl'application des mérites de son Fils, notre 
Sauveur. 

Telle est la loi man'festée par la sanctification du 
Précurseur et par la descente du Saint Esprit au Cé- 
nacle. 

On en saisirait aisément la trace. et l'application 
dans plusieurs autres faits racontés par nos Evan- 
giles. Voici les mages, prémices de la gentilité, qui 
viennent reconnaître le Roi nouveau-né par leurs ado- 
rations. Une étoile miraculeuse les amène à son ber- 



368 L. V. — MATERNITÉ TOUJOURS EN EXERCICE 

ceau ; mais c'est par l'entremise de sa mère, et pré- 
senté par elle, qu'il reçoit les premiers hommages de 
leur foi. Peu de temps après, le Christ enfant s'en 
ira prendre possession des pays infidèles, et jeter la 
semence féconde d'où sortiront un jour des moissons 
de vertus religieuses : il gagnera cette terre d'Egypte 
porté sur les bras de Marie. Plus tard encore, il mon- 
trera par le premier de ses miracles que sa bonté va 
jusqu'à nous accorder les biens temporels, quand cette 
faveur doit avoir pour effet de promouvoir notre bien 
spirituel et la gloire de son Père : et c'est aussi par 
l'intervention de Marie qu'il opérera ce prodige (i). Si 
nous en croyons nombre d'écrivains de l'Église latine 
et même de l'Église grecque, la conversion du larron 
pénitent serait le fruit des prières de la Mère de dou- 
leurs. Elle aurait par son intercession fait rejaillir sur 
ce malheureux la vertu du sang rédempteur. Sa pré- 
sence au Calvaire, attestée par l'Evangile, leur a suffi 
pour tirer cette conclusion. 

Nous pourrions, dès maintenant, montrer quelle est 
la perfection de la maternité spirituelle de la Sainte 
Vierge, et quels droits elle possède de nous appeler 
ses fds; puisqu'elle remplit si pleinement des fonc- 
tions qui seules, indépendamment de tout concours à 
la rédemption du monde, suffiraient à nous donner 
une mère et des pères dans l'ordre de la grâce. Mais la 
vérité traitée dans ce chapitre est si capitale qu'il faut 
la confirmer encore par l'autorité de nouveaux témoi- 
gnages. 



(i) Voir Bossuet. > serm. vour la fêle de la Concept, de la S, V., 
■' point. 



CHAPITRE II 

i)ù la coopération universelle delà Sainte Vierge à la distribution 
des grâces, acquises au Calvaire, est confirmée par le témoi- 
gnage de la Liturgie, des Pères, des docteurs et des pontifes, 
en Orient tout aussi bien qu'en Occident. 



I. — Au témoig'nag'e de l'Écriture vient s'adjoindre 
celui de la sainte Eglise, exprimé par ses prières litur- 
giques, par ses Pères et par ses docteurs. Dites-moi, si 
vous le pouvez, quand cette Epouse du Christ a cru pou- 
voir se passer, dans les prières qu'elle adresse à son 
Epoux, de l'intercession de Marie ; quel genre de grâces 
elle demande sans employer pour les obtenir le pa- 
tronage de cette divine mère; à quelle époque de la 
durée, dans quelles circonstances, elle a oublié de la 
regarder comme son intermédiaire et sa médiatrice 
auprès du Médiateur? Quant à moi, c'est vainement 
que j'ai parcouru sa Liturgie, sous les différentes for- 
mes qu'elle a revêtues dans la suite des temps, pour 
y constater un pareil oubli. Toujours et partout l'Eglise 
et par ses hymnes, et par ses oraisons, dans le plus 
auguste de ses mystères aussi bien que dans les au- 
tres partiesdeson.culte, atteste pratiquement la grande 
vérité que nous voulons établir. Trop souvent l'occa- 
sion se présentera d'en apporter la preuve, pour qu'il 
soit nécessaire de multiplier ici les textes. J'en trouve 
le résumé dans cette oraison d'un Office récemment 
accordé par le Saint-Siège: « Seigneur, Dieu toutpuis- 

LA MÈRE DES HOMMES. — I. — 24 



870 L. V. MATERNITÉ TOUJOURS EN EXERCICE 

sant qui avez voulu que nous recevions tout par V im- 
maculée Mère de votre Fils, donnez-nous, grâce à 
l'assistance d'une si grande mère, elc. » (i). 

Or, celle phrase, introduite ainsi dans la Liturgie, 
on peut la suivre avec beaucoup d'autres, ayant une 
signification semblable, à travers les écrits des Doc- 
teurs et des Pères, en Orient non moins qu'en Occident, 
A la fin du Livre suivant, nous en presserons la signi- 
fication, pour en faire jaillir tout ce qu'elle renferme. 
En ce moment, la chose qu'il s'ag-it de prouver, c'est 
que, pour parler en g-énéral, la Sainte Vierg-e a le 
rôle de médiatrice universelle; rôle secondaire, il est 
vrai, mais rôle incontestable, dans la dispensation des 
grâces. 

La même proposition, exprimée dans ces termes ou 
d'autres équivalents : « Tout par Marie; tout bien par 
Marie », est devenue, nous pouvons le dire avec 
assurance, comme un lieu commun chez les auteurs 
ascétiques, au moins depuis saint Bernard qui l'a mou- 
lée dans celte formule à la fois si brève et si pleine, 
que tous les siècles vont redisant après lui. 

Écoulez ce grand serviteur de la Reine du ciel. 
L'intelligence que nous aurons de sa pensée nous 
fera mieux entendre la pensée commune. Il l'a plus 
nettement consignée dans le sermon[sur la Nativité de 
la bienheureuse Vierge, généralement intitulé : De 
rAcjueduc. 

Après avoir présenté le Christ Jésus comme la source 



(i) Domine Deus Omnipoteiis, qui per immaculalara Genitricem Filii 
tui omnia nos habere voluisti, da iiobis taulae malris auxilio, elc. » 
Postcomin. /est. Manifest. Imniacul.M. a sacro numismate (37 nov.). 
Déjà dans la secrète de la messe pour la vigile de l'Assomption, 
Marie nous était reprtsenlt'e montant au ciel afin d'y prier pour nous; 
tout comme Notre Seigneur était monté lui-mcme ad interpellandum 
pro nobis. 



cil. II. — ENGOUE LA DISTRIBUTION DES GRACES 871 

de vie qui de la cité de Dieu s'est détournée vers nous, 
pour nous abreuver de ses eaux; « l'Aqueduc est 
plein, poursuit-il, afin qu'on puise à sa plénitude 
même. Vous avez déjà compris, si je ne me trompe, 
quel est cet aqueduc qui, cherchant au cœur du Père 
la plénitude de la source, l'a mise à noire portée, si- 
non comme elle est en elle-même, au moins dans la 
mesure où nous pouvions la recevoir: car vous savez 
à qui il a été dit: Je vous salue, pleine de grâce... Si, 
durant tant de siècles, les ruisseaux de la grâce ont 
coulé parcimonieusement sur le genre humain, c'est 
que le précieux aqueduc dont nous parlons n'existait 
pas encore (i)... 

« Considère, ô homme, le plan de Dieu et recon- 
nais-y le dessein de la sagesse, le dessein de la bonté. 
Avant de couvrir l'aire de la rosée céleste, il com- 
mence par en imprég-ner toute la toison. Voulant 
racheter le genre humain, il en met toute la rançon 
dans Marie... » J'omets une partie de la page sui- 
vante, parce que je l'ai donnée dans un autre endroit. 
(( Mais, dit le saint, il faut entrer plus profondément 
dans le mystère et considérer de quelle ardeur d'af- 
fection Dieu veut que nous honorions cette Vierge, 
puisqu'il a mis en elle la plénitude de tout bien. Par 
suite, tout ce qu'il y a en nous d'espérance, ce qu'il y 
a de grâce, ce qu'il y a de salut, tout, dis-je, et n'en 
doutons pas, nous vient de celle qui s'élève vers le ciel, 
inondée de délices (2). 



(i) Et pourtant, nous le dirons plus tard, la ^râce qui ne manqua ja- 
mais au genre humain, même avant la venue du Christ et l'existence de 
sa mère, était encore distribuée dependani:neiil de l'un et de l'autre. 

(a) Totius boni plenitudinem posuit in Maria, ut proinde si quid spei 
in nobis est, si quid gratiae, si quid salulis, ab ea noverimus reiiuudare. 
Paroles adoptées par le Bréviaire romain, fête de N.-Dame auxiliatrice 
24 mai, 7* leçon. 



372 L. V. MATERNITÉ TOUJOURS EN EXERCICE j 

« Oui, certes, elle est un jardin de délices que le vent [ 

du divin Midi n'a pas seulement une fois caressé de j 

son souffle, mais sur lequel il est revenu de sa chaude ] 

et fécondante haleine, afin d'en faire couler toujours \ 

en abondance les plus doux parfums, je veux dire les [ 

richesses de la grâce (i). Otez cette masse solaire \ 

qui illumine le monde^, où sera le jour? Otez Marie, 1 

cette étoile de la mer, de la grande et vaste mer du ; 

monde, que restera-t-il qu'un immense brouillard, | 

l'ombre de la mort et les plus épaisses ténèbres? j 

Donc, de toute la tendresse de nos cœurs, de tout l 

notre pouvoir d'aimer, de tous nos vœux les plus ; 

ardents, honorons et vénérons cette Marie : telle 1 

est la volonté de celui qui a voulu que nous ayons \ 
tout par Marie; sic est voluntas Ejus qui totuni nos 

hahere voluitper Mariam.Te\\& est, dis-je, sa volonté, ■ 

mais une volonté qui va toute à notre avantage » (2). \ 

Nous tenons, il est vrai, tous les biens de Marie par j 

cela seul qu'elle nous a donné l'auteur de la grâce, : 

Jésus-Christ, notre Rédempteur. Mais ce n'est pas là ; 

toute la pensée de saint Bernard. Ce qu'il veut encore i 

et surtout nous enseigner ici, c'est le rôle universel ^ 
de cette divine mère dans la répartition des grâces. 
Pour s'en convaincre, il suffit de lire les paroles sui- 
vantes du même texte : 

(' Elle s'empresse partout et toujours d'apporter 

assistance à nos misères; nous consolant dans nos \ 

craintes, réveillant notre foi, raffermissant nos espoirs, \ 



(i) Cant. , IV, 6. 

(3) S. Bernard, de Aquneductu, n. 4,sqq.P. L. CLxxxiii, 4io, sq. 

Le saint dit ailleurs, en termes équivalents : « Ni/iil nos Deus liabere 
voluii, qiiod per Afariae manus non transiret ; Dieu a voulu que nous 
n'eussions rien qui ne passât par les mains de Marie i. Serin, pro Vi- 
gil. Nativ, Doin. 3, n. lo.P. L. clxxxiii, ioo. 



en. II. — ENGOUE LA DISTRIBUTION DUS Gil.VCES 



3i3 



cliassauL la défiance, relevant la pusillanimilé. Vous 
n'osiez approcher du Père. Tremblants au seul bruit 
de sa voix, vous vous enfuiez dans le feuillage. Il 
vous a donné son Fils pour Médiateur... Mais peut- 
être redoutez-vous encore en Jésus la majesté divine : 
car, tout en se faisant homme, il est resté Dieu. Vou- 
(Iriez-vous un avocat auprès de lui? Recourez à Marie, 
En Marie, c'est l'humanité toute pure, non seulement 
[)ure de toute tache, mais pure de toute nature autre 
que la vôtre. Je le dis sans hésitation : elle aussi 
sera exaucée pour la considération qu'elle mérite. Le 
Fils exaucera sa mère, et le Père écoutera son Fils. 
Mes petits enfants, voilà l'échelle des pécheurs, voilà 
mon plus ferme espoir, voilà toute la raison de ma 
confiance. Car enfin le Fils peut-il donner ou recevoir 
un refus; est-il possible que le Fils n'écoute pas, ou 
que lui-même ne soit pas écouté ? Ni l'un ni l'autre, 
assurément. Vous avez, dit l'Ang-e, trouvé grâce 
auprès de Dieu. O bonheur! Toujours elle trouvera 
la grâce, et nous n'avons besoin que de la grâce... 
Ah! cherchons la grâce, et cherchons-la par Marie, 
parce que ce qu'elle cherche, elle le trouve infaillible- 
ment » (i). Quelque longue que paraisse cette citation 
je ne l'ai pas abrégée sans regret; tant elle est apte 
à mettre en évidence et le sentiment de saint Ber- 
nard et cette idée si glorieuse pour Marie que, dans 
l'ordre de la Rédemption et dans l'ordre de l'appHca- 
tion des mérites de Jésus-Christ, tout nous vient par 
son entremise : Sic est uohintas Ejiis qui totiim nos 
habere voliiil per Mariam. Or, encore une fois, 
l'axiome formulé par le saint abbé de Clairvaux a été 



(i) s. Bernard, ibld. 



374 L- V. — MATERNITÉ TOUJOURS EN EXERCICE 

recueilli et répété par les maîtres de la science sacrée 
qui l'ont suivi, depuis le xii^ siècle jusqu'à nos jours. 

II. — En voulez-vous des preuves? Ecoutez ces 
quelques textes choisis entre mille. Voici d'abord un 
auteur assez rapproché des temps illustrés par saint 
Bernard : « Considérez, mes bien chers, que Marie 
est la souveraine des hommes en ce monde. C'est 
d'elle qu'il est écrit au livre des Psaumes : Comme 
les yeux d'une servante sont attachés aux mains de 
sa maîlresse.. (i). La servante de Marie, Notre Dame, 
c'est toute âme fidèle; disons mieux, c'est l'Eglise 
entière. Les yeux de la servante doivent être constam- 
ment attachés aux mains de sa maîlresse, parce que 
nous devons toujours porter nos regards vers les 
mains de Marie, soit pour en recevoir du bien, soit 
pour offrir à Dieu par elle toutes nos œuvres bonnes. 
En effet, c'est par les mains de cette maîtresse bieii- 
aimée que nous recevons tout ce qu'il y a de bien en 
nous : témoin cette parole de saint Bernard : Dieu 
n'a rien voulu nous donner qui ne passât par les 
mains de Marie » (2). 



(i) Psaltn. , cxxii, a. 

(2) Spéculum B. M. V. Lect. 3. 0pp. s. Bonav. t. XIV, p. a4o. sq. 
(éd. Vives). J'ai déjà dit comment la critique dispute à S. Bonavcnture 
ia paternité de cet ouvrage : ce qui d'ailleurs ne lui Ole ni son anti- 
quité, ni tout son mérite. Mêmes idées dans un sermon, attribué comme 
le Sprculum à saint Bonaventure, et d'une aulhenticité également dou- 
teuse. On trouvera ce dernier tcxle dans le stcond tome de notre 
/■■« Partie, 1. vu, c. 4. P- 258. 

La pensée de saint Bernard se rencontre encore dans le livre intitulé, 
De la Couronne de la Vierge, c. ih. V . L., xcvi, .3o4. « Tous les biens 
que la Majesté souveraine a dessein de communiquer au monde, 
elle a voulu les déposer entre vos mains. Ainsi Dieu vous a t il confié 
les trésors de la sagesse, les joyaux àcs charismes, les beautés des ver- 
tus, tous les ornements de la grâce Quand vous les semez sur nous, 
notre stérilité devient féconde » Saint Hildefonse ne peut avoir écrit ce 
livre, encore qu'il en ait été donné comme l'auteur, puisqu'il contient 
des fragments de saint Bernard, et quele siyle est celui du xu« sicclc,Si 



en. II. — ENCORE LA DISTRIBUTION DES GRACES 'd']5 

Après l'auleiir du Miroir de la Vierge Marie, con- 
sultons le pieux et savant Denis le Chartreux. Voici 
comment il termine une mag-nifique description de la 
dig"nité suréminenle et des privilèges apportés par la 
maternité divine à la Vierge Marie : 

« Enfin le Roi-Messie, le Christ Notre Seigneur, 
jaloux d'exalter sa propre mère et de l'honorer sans 
mesure, l'a constituée médiatrice entre lui, le juge, et 
nous, les justiciables. IITaprise àses côtés pour qu'elle 
soit notre avocate ; il lui a confié l'Eglise militante, 
et soumis toute l'armée des élus, en sorte que rien ne 
nous est donné que par elle. Donc, si nous sommes 
exaucés, s'il nous vient indulgence et grâce, sachons- 
le bien, tout nous arrive par Marie ; c'est entre ses 
mains qu'est notre salut » (i). L'allusion dans ce texte 
aux paroles de saint Bernard est évidente. Ces mômes 
paroles, le chancelier Gerson les a faites siennes, en 
les rapportant à leur auteur : « Vous, mère de grâce, 
Vierge incomparable; vous, par les mains de laquelle, 
au témoignage de saint Bernard, nous est donné de 
Dieu tout ce qui nous est donné; yous, riche en misé- 
ricorde envers ceux qui vous invoquent, nous vous 
prions en vous saluant, nous vous saluons en vous 
priant » (2). 

Déjà nous avons entendu saint Bernardin de Sienne; 
mais puisqu'il n'a pas eu peur de se répéter, ne crai- 
gnons pas non plus de l'écouter à nouveau. Parlant 
des étoiles qui couronnent le front de la Vierge, « la 



je l'ai cité comme les textes précédents, c'est qu'il montre combien la 
formule du grand abbé deClairvaux et la doctrine qu'elle exprime étaient 
généralement répandues, dès les douzième, treizième et quatorzième siè- 
cles. 

(i) Dionys. Carthus., L. de via et fine solitar., a. 7. 

(2) Gerson., serin, in Goena Doinini, sub inilio. 0pp., t. III, p. 196. 



376 L. V. MATERNITÉ TOUJOURS EN EXERCICE 

quatrième, dit-iljest la dispe/isation. A^^SLTlir de l'heure 
où elle conçut dans ses flancs le Verbe de Dieu, elle 
obtint, pour ainsi dire, une certaine juridiction, une 
sorte d'autorité sur toute procession temporelle du 
Saint Esprit ; tellement qu'on ne reçoit les grâces de 
Dieu que par son entremise. C'est pourquoi, le très 
dévot Bernard a dit : Aucune grâce ne vient du ciel 
enterre, ànioins de passer par les mains de Marie»{i). 

On se rappelle celui qu'on désignait par l'appellation 
de sage Idiot, avant que le P. Théophile Raynaud 
eût découvert son véritable nom, celui de Raymond 
Jordan. Lui aussi répète l'axiome de saint Bernard : 
(( Vous êtes, ô Notre Dame, la dispensatrice des 
grâces divines : rien ne nous est accordé par votre 
Fils, qu'il n'ait passé par vos mains » (2). 

Même affirmation générale dans livre des Louanges 
de la bienheureuse Marie, composé par Richard de 
Saint-Laurent. Ayant expliqué delà Mère de Dieu plu- 
sieurs des textes où l'écrivain sacré fait le plus splen- 
dide éloge de la divine Sagesse, il en arrive à ce ver- 
set : « Tous les biens me sont venus par elle »(3). 
{( C'est, dit-il, ce qu'il faut principalement entendre 
des biens de la grâce qui sont les véritables biens. Ils 
nous sont venus de la largesse inépuisable de Dieu, 
qui veut faire passer par les mains de Marie tout le 
bien qu'il donne à ses créatures » (4)- Or, le pieux 
auteur parle bien, lui aussi, de la dispensation des 
grâces, et non pas seulement de leur première acqui- 

(i) s. Bernardin. Sen., Serm. de Nativ. B. M. V. 5, a. un., c. 8. 
0pp. t. V, p. 96. 

(2) Raym. Jordan., Conlempl. deB. M. F., p. ix, contemp. i4. de 
dilect. V. Mariae. 

(3) Sap., VII, Il . 

(4) Ricard, a S. Laurent., de Laudib. B. M. L. II, c. 3. 0pp. AI- 
berti M. t., XX, p. 61. 



cil. II. ENCORE LA DISTRIBUTION Dj;.S GRACES O77 

sition, car il ajoute : « C'est pourquoi il faut s'appli- 
quer à connaître Marie ; parce que, qui la connaîtrait 
l'aimerait, et qui l'aimerait recevrait du Fils, par son 
intermédiaire, ipsa mediante, tous les bici;s néces- 
saires dans le présent, et, pour le futur, la vie éternelle 
dont les grâces et les vertus sont les arrhes et le 
gage » (i). Même axiome encore chez saint Antonin 
de Florence : « C'est par Marie que descend du ciel 
tout ce qu'il j a de grâce à venir dans le monde » (2). 
Adam de Perseigne exprime à la fois et l'idée que 
Marie nous a donné toute grâce en nous don- 
nant l'Auteur de la grâce , et l'idée que , dans 
l'application, toute grâce aussi nous arrive par 
sua entremise. « Comme elle est pleine de grâce, 
comme de tout elle-même ruissellent les délices de 
la miséricorde, il n'y a pas de grâces que son en- 
fantement ne nous apporte. Elle est à nous cette 
Vierge, ils sont nôtres tous les mystères célestes qui 
s'opèrent en elle. Il est donc souverainement périlleux 
de s'éloigner, même pour un instant, de ceùle à qui 
sont confiées toutes les délices de notre suavité, de 
celle en qui sont réservées pour nos usages les riches- 
ses du salut, la sagesse et la science des Saints » (3). 
Et encore : « salut assuré, ô sommaire de la vie, ô 
notre unique espérancedepardon,ô suavité singulière! 
Vous êtes tout pour moi, mon unique Souveraine ; 
en vous est déposée la plénitude de tous les biens... 
Avez-vous besoin de miséricorde, vous la trouverez 
surabondamment dans ses entrailles virginales; cher- 



(i) Id„ ibid. 

(2) S. Anton. Flor., Sumni.,Y>. iv, tit. i5, c. 20, | 12. 

(3) Adam. Persen., Frayinenta Mariana., fragin. y. P. L. ccxi, 
p. 704. 



878 L. V. — MATERNITÉ TOUJOURS EN EXERCICE 

chez-vous la paix, etc., etc. » (i). Énuméralion qui se 
rapporte manifestement à la distribution des grâces. 
Voulez-vousencore un témoig-nae-e autorisé, venant 
deTEglise latine? C'est un texte du bienheureux Albert 
le Grand. Il n'est pas étranger à la loi formulée par 
saint Bernard, puisqu'il suit immédiatement l'extrait 
d'un sermon où notre saint a très éloquemment 
célébré l'universelle efficacité des intercessions de 
Marie, considérée sous le nom d'étoile (2). « Et le 
nom de la Vierge était Marie. Marie, suivant les 
diverses interprétations, signifie souveraine, étoile 
de la mer, illuminée, il'uminatrice... Souveraine : 
n'est-elle pas la dame et maîtresse de tout ce dont 
Dieu est le Seigneur et le maître ?... Lumineuse^ illu- 
minatrice : car elle reçoit immédiatement les illumi- 
nations divines, et toutes les faveurs du ciel sont uni- 
versellement distribuées par elle, ipso omnium boni- 
iatani uniuersaliter distribuliua. Etoile de la mer, 
parce qu'elle est et sera toujours la plénitude de tou- 
tes les grâces de la vie présente » (3). Si ce texte ne 
paraissait pas encore assez clair, en voici un autre qui 
ne permet aucune hésitation. Le bienheureux Albert 
traite de la plénitude des grâces en Marie. Il signale, 
en dehors des autres plénitudes, « celle qui reçoit uni- 
quement pour donner, et c'est la plénitude du canal. 
Or, la très heureuse Vierge a cette plénitude : car tou- 
tes les grâces, quant au nombre (c'est-à-dire, sans 
en excepter aucune), passent par ses mains. Et voilà 
pourquoi il est dit au livre de l'Ecclésiastique : Je 



(i) Id , ibid., I p.; 745, 746; col. ep. 16, 634, sq.; Marialis serai. 
2, 7"i. 

(2) S. Bsrnard-, hom.,2 supsr Missus est. P.L. clxxxiii. 

(3| Albert. M., Qiiaest. saper Missus est . , q. 29, g 2. 0pp. T, XX, 
p. 3i. 



CH. II. ENCORE LA DISTRIBUTION DES GRACES 3jÇ) 

suis comme le canal du fleuve, et comme l'aqueduc 
qui sort du paradis de Dieu (i) ; c'est à-dire, des dé- 
lices de la divine miséricorde ;) (2). Vient ensuite une 
allusion très expresse à la formule de saint Bernard, 
et l'application faite à Marie des paroles de la Sa- 
gesse : Tous les biens me sont arrivés par elle et j'ai 
reçu de ses mains une incalculable richesse (3). 

J'omets une foule d'autres témoignag-es pourm'ar- 
rèter sur un texte de Léon XIII. C'est par lui qu'il a 
fermé sa lettre encyclique, Jncunda semper, sur le Ro- 
saire de Marie. « Vénérables frères, dit le Pontife à ses 
coopérateurs dans l'Episcopal, que Dieu qui nous a 
donné, dans sa bonté miséricordieuse, une telle Mé- 
diatrice, et qui a voulu que nous recevions tout par 
Marie, daigne par son intercession et sa faveur exau- 



(i) Eccli.,xxiv, 4i- 

(21 Albert. M., Ibid. q. i64, P- ii6. Beatissima Virpo plena est 
graliaruin omnium, quantum ad numerum, quae omnes ad numcriim 
transeunl par ipsius maiius..., L c. 

(3) Le moyen à^e fournirait bien d'autres témoins à qui prendrait le 
temps d'eu interroger les ascètes et les prédicateurs. Voici, par exem- 
ple, le franciscain Bernardin de Busti disant de Marie : « Dieu l'a 
tant aimée qu'il n'a voulu nous faire aucun bienfait qui ne passât [)ar 
ses mains. Or, elle n'est pas avare, mais libérale et çcnéreuse. Dieu l'a 
constituée sa cellericre et la dispensatrice de ses grâces ». Mariai., part. 
111, de nomiue Mariae, serm. 2. 

Voici Pelbart de Themesvs'ar. qui répète, après saint Bernardin de 
Sienne, « qu'à partir du moment où la V'icrge con(;ut le V^erbe de Dieu, 
elle eut une sorte de juridiction sur toutes les processions temporelles 
du Saint Esprit, en sorte que nulle créature ne reçoive grâce ou vertu 
quelconque du Saint Esprit, sans qu'elle en soit la dispensatrice. Et je 
ne crains pas de dire, ajoute-t-il, que. .. du sein de cette Vierge. comme 
d'un Océan de la divinité, sortent les ruisseaux et les fleuves de toutes 
les grcîces... Donc, la source de toute grâce est en elle, afin que nous 
l'invoquions dans toutes nos nécessités ... car elle est la dispensatrice 
de tonte griàce «. SIellarii, l. 11, p. 2. Voici Cornélius de Snekis, 
qui proclame Marie « trésorière des divines grâces, parce qu'il a plu à 
Dieu de tout nous donner par ses mains, et rien sans elle ». Rusarium, 
«erm. 4* 

Pour le moment, ne regardons pas ce qu'il y a parfois d'outré dans 
les expressions, et ne prenons que la pensée qu'elles veulent mettre en 
saillie ; c'est loujoiirs 1 idée formulée par saint Bernard, avec moins 
de mesure pcut-élre, mais sans la moindre hésitation, tant elle paraît 
oalurelle et vraie. 



38o L. V. MATERNITÉ TOUJOURS EN EXERCICE 

cer nos vœux communs... ». Et pour qu'on ne se 
méprenne pas sur la source d'où il a tiré la formule, 
Léon XIII a soin de signaler saint Bernard par une 
référence expresse. Du reste, il avait, dans le cours de 
la même lettre, rapporté d'autres paroles analog-ues, 
extraites d'un sermon de saint Bernardin de Sienue, 
mais écrites par ce dernier sous l'influence du saint 
abbé de Clairvaux : « Toute grâce communiquée à 
ce siècle y vient par une triple procession, de Dieu au 
Christ, du Christ à la Vierge et de la Vierge à nous ». 
Or, Léon XIII, en parlant ainsi de Marie, ne fai- 
sait que suivre l'exemple de son glorieux prédéces- 
seur : car Pie IX, écrivant de Gaëte aux évèques du 
monde catliolique pour leur demander quel était 
leur sentiment et celui de leurs églises sur l'imma- 
culée Conception, leur disait: « Vous savez très bien, 
Vénérables frères,que toute notre confiance repose sur 
la très Sainte Vierge : car Dieu a mis en elle la pléni- 
tude de tout bien; sachons-le donc, tout ce qu'il y a en 
nous d'espérance, tout ce qu'il y a de grâce et de sa- 
lut émane d'elle... Telle est la volonté de celui qui a 
voulu que nous ayons tout par Marie » (i). Constam- 
ment d'ailleurs, Pie IX, et dans ses Encycliques et 
dans ses Allocutions, exprime cette pensée que la bien- 
heureuse Vierge est notre mère à tous, une mère très 
aimante, une mère qui peut tout obtenir, qui trouve 
ce qu'elle cherche et ne saurait être déçue dans sa 
prière (2). 

III. Or, n'allons pas croire qu'il n'y ait que les 



(i)Eiicycl. C/è« /jrmmm, data Cajelae (2 feb- 1849). 
(2)Allocut. 20 avr. 1849; 20 déc. 1867; encycl., Nostis Nobiscuin 
] déc. 1849), ^' Quanta cura (8 déc. i864j. 



cil. II. ENCORE L\ DISTKIBUTION DES GRACES 38 1 

Pères et les écrivains de TE^-lise laliiie à tenir ce lan- 
gai^e L'Orient nous offriraiteii foule des lémoignag-es 
aussi clairs et non moins explicites. Rappelons pour 
mémoire deux catégories de textes qui reparaissent à 
chaque instant dans les homélies des Pères. J'ai fait 
des emprunts à la première au début de notre second 
livre (i). Par vous, disent-ils à la Mère de Dieu, par 
vous. . . énumérant en détail avec saint Cyrille d'Ale- 
xandrie tous les fruits passés et présents de la ré- 
demption. La seconde catég-orie comprend les bril- 
lantes séries d'Ave par lesquelles se terminent nombre 
de leurs sermons à l'honneur de Marie. Le temps 
viendra d'en parler plus à loisir. Ce qu'il importe de 
noter ici, c'est qu'il n'est aucun don de grâce, accor- 
dé par la divine miséricorde, qui n'y soit attribué 
constamment à l'entremise de la Mère de Dieu. Je ne 
le nie pas, nos docteurs ont souvent en vue le don 
même du principe de la grâce, principe en qui nous 
avons tout reçu; mais aussi voyons-nous par les 
mêmes textes ou par leurs contextes qu'ils font dé- 
pendre l'actuelle dispensation des divines faveurs et 
de l'assistance et du pouvoir impétratoire de Marie. 
« Vierge, ô Mère de Dieu, elle est si puissante votre 
intercession que, pour obtenir le salut, il ne nous faut 
pas d'autres intercesseurs que vous auprès de Dieu... 
Personne, ô toute sainte, qui soit sauvé, sinon par vous. 
Personne,© immaculée, n'est délivré du mal, sinon par 
vous... Personne, ô très pure, qui reçoive les dons de 
Dieu, sinon par vous. Personne,© très honorée, à c/ui 
/a bonté div ine accorde ses grâces, sinon par vous» (2). 



(i) II* partie, 1. ii, c. i . 

(2) S.Germaa. Consl., /loin. in S. M. Zonam, n. 5. P. G. xcviii, 38o, 



382 L. V. MATERNITÉ TOUJOURS EN EXERCICE 

C'est surtout en parlant de la glorieuse Assomption 
de Marie que les Pères d'Orient célèbrent cette uni- 
verselle et perpétuelle médiation. Si la Vierge est 
montée au ciel; si elle a été admise plus intimement 
que tout autre au baiser du Seigneur, c'est pour inter- 
céder plus constamment et plus puissamment en fa- 
veur de ses fils exilés. Peut-être n'est-il pas un dis- 
cours sur le Sommeil et la glorification de la Mère de 
Dieu, où cette idée n'apparaisse tantôt sous une forme 
et tantôt sous une autre. 

Voulez-vous quelques exemples? Lisez ce passage 
de Jean, archevêque d'Euchaïla, dans l'Asie Mineure : 
(v Elle monte au séjour de l'éternelle paix; mais il ne 
faut pas croire que nos intérêts vont lui devenir moins 
chers et moins sacrés. Maintenant et toujours, elle 
s'occupe de notre malheureuse terre... Par elle nous 
avons l'être, le mouvement et la vie(i). Par elle, nous 
mourons avec la confiance de trouver la béatitude 
après notre passage; et, pour tout dire en un mot, 
tout ce cjuil y a d' heureux pour nous dans la vie pré- 
sente et dans la vie future, tout, dis-je, nous vient 
par elle : car en tout temps et de toute manière elle 
nous rend propices et son Fils et le Père de miséri- 
corde, en sorte qu'elle nous obtient et nous obtiendra 
de lui tous les biens; tant la soif de nous bien faire 
est inextinguible en elle. Ainsi, nous vous saluons, ô 
notre Souveraine; ainsi nous vous glorifions, à l'heure 
de votre départ : car vous avez bien mérité de notre 
nature, puisque vous nous avez apporté le salut à tous, 
puisque vous avez enfanté notre vie, puisque vous 



38i. Item, in Praesmtat. SS. Deip., n. 19. Ibid., p. 3o8. Cf. S. Joan. 
Damasc, S. Andr. Cret , etc., passim. 
(i)II Cor., I, 8. 



eu. II. ENCORE LA DISTRIBUTION DES GRACES 383 

avez fait pleuvoir la joie sur noire misérable race. 
Qu'ils soient bénis les dons par lesquels vous nous avez 
enrichis; bénies tant de grâces dont nous avons été 
glorieusement couronnés par votre entremise. Désor- 
mais, nous ne sommes pas sous la condamnation qui 
pesait sur nos premiers parents; nous ne sommes 
plus des maudits livrés à la corruption ; désormais, la 
mort a perdu son empire. Et tout cela c'est grâce à 
vous, par vous et de vous que nous le tenons. Per te, 
propter te et ex te ista omnia... Vous vous êtes posée 
comme médiatrice entre le ciel et la terre, et vous avez 
merveilleusement changé tout en mieux » (i). 

Texte d'autant plus remarquable qu'il distingue 
très nettement les deux parts de Marie dans l'œuvre 
de notre salut : celle qui lui revient dans l'acquisition 
de la grâ^e, en tant que Mère du Sauveur et son as- 
sociée dans le sacrifice de la croix, et celle qu'elle a 
perpétuellement comme avocate auprès de Dieu, Notre 
Seigneur. Il les distingue, dis-jo, pour nous assurer 
que, par l'une et par l'autre fonction de son minis- 
tère, la Vierge toute pure est pour nous le canal uni- 
versel des grâces. 

Lisez encore cette éloquente apostrophe de saint 
André de Crète à la Vierge mourante : 

« Toute la création est pleine de votre gloire. La 
très suave odeur de vos parfums a tout sanctifié. Par 
vous le péché a perdu son aiguillon : par vous sont 
changées en joie les malédictions pesant sur notre 
premier père; par vous les Anges chantent avec nous: 
Gloire à Dieu au ciel, et paix à la terre... Partez donc, 
partez en paix; quittez cette demeure terrestre pour 

(i) Joan., Euchait. arch., Serni. in S. Deip. Dormit, n. 82, 33. P. G. 

t. CXX, IIO9, II 12. 



384 ^' V. MATERNITÉ TOUJOURS EN EXERCICE 

aller rendre Dieu propice à nous, sa créature. Vivant 
parmi nous, vous n'étiez possédée que par une minime 
partie de notre terre. A présent que vous montez aux 
cieux, le monde entier vous embrassera comme son 
propitiatoire universel » (i). 

« Et maintenant la Mère de Dieu, Reine et Souve- 
raine de l'univers, devenue pour jamais immortelle, 
tend vers le Seigneur ces mains corporelles qui ont 
porté Dieu... Très douce colombe, élevée par un inef- 
fable essor vers les régions d'en haut, elle ne cesse de 
protéger nos basses régions. Des hauteurs des cieux, 
elle met en déroute les démons : car elle est là noire 
constante médiatrice auprès de Dieu » (2). 

Saint Jean Damascène comparait la mort de la 
Sainte Vierge à une éclipse de soleil. Encore qu'il 
nous soit quelque temps voilé par l'interposition de 
la lune, l'astre du jour n'a pas perdu sa lumière, et 
bientôt il reparaîtra dans sa splendeur, inondant le 
monde de ses rayons. Ainsi en est -il du Sommeil de 
la Vierge immaculée. « Source de la vraie lumière, 
trésor inépuisable de la vie, fontaine jaillissante de 
toute bénédiction, vous nous avez apporté tous les 
biens; et vous voilà cachée maintenant pour quelques 
jours dans les ombres de la mort. Mais la mort ne 
peut vous garder sous son empire; et vous verserez 
perpétuellement sur le monde les purs, immortels et 
toujours inépuisables rayons de la lumière et de la 
vie, les fleuves de la grâce, les sources des guéri sons 
et des bénédictions célestes » (3). 



(1) s Andréas Créions ., serin . 3 in Dormit. B. V.M.P. G.xcvn, iioo. 

(2) S. Theodor. Studit., Orat. in Dormit. SS. Deiparae. P. G. 
xcix, 720. 

(3) S. Joan. Damasc, hom. in Dormifion. Deip. Virgr., n. 10. P. G. 
xcvi, 716. Cf. Georg. Nicom., or. 6, in SS. Deip, ingressum... P. G. 
C, ili'A'], sqq. 



CH. 11. ENCORE LA DISTRIBUTION DES GRACES 385 

Ces textes auxquels il serait aisé d'en adjoindre 
beaucoup d'autres, prouvent assez que la formule em- 
ployée par saint Bernard, et devenue classique après 
lui, n'était pas, du moins quant à la substance, igno- 
rée des Pères grecs. 

Les livres liturgiques en sont une nouvelle preuve; 
témoins ces quelques fragments détachés des Menées. 
« vous qui avez porté sur vos bras le. Christ qui 
porte toutes choses par le seul acte de sa volonté, 
offrez-lui vos puissantes prières pour qu'il me délivre 
de la main de mes ennemis, et qu'il me serre entre les 
bras de son immense miséricorde » (i). 

« Loin de nous oublier, maintenant qu'elle règne 
au ciel, la Vierge Mère étend suppliantes ses mains 
divines vers le Créateur qu'elles ont porté « (2). Et 
ailleurs : « Offrons nos acclamations à la très pure 
et très sainte Vierge Marie : car c'est d'elle et par elle 
que découlent sur nous, au delà de tout ce qui se peut 
concevoir, les grâces célestes : elle est le torrent de 
la bonté divine » (3). 

Est-il besoin de le dire, les Eglises orientales, pas 
plus que l'Eglise latine, en rapportant à Marie tous 
les biens spirituels qui concourent à la sanctification 
des hommes, ne les lui attribuent pas comme à la 
source première, ni même comme à leur cause prin- 
cipale; son pouvoir est dans la vertu de ses interces- 
sions. « Glorieuse Mère de Dieu, la toujours Vierge, 
chantent-elles dans leurs hymnes, portej: notre prière 



(i) Et. Men., S. Joseph, conf., od. g, 17 febr., de S. Archippo, in 
Claus. Pietas Mariaiia Graec. . . P. i, n. 23a. 

(2) Ex Men. , S. Theophan., i3 febr., post od. 3, de S. Martiniano. 
Pietas Mariana.. . P. i,n. 23o. 

(3) Ea; Men., S. Theophan., 17 jan., od. 21 de S. Anton., in claus 
Pietas, etc., n. ii4. 

LA MÈRE DES HOMMES. — I. — 25 



386 L. V. MATERNITÉ TOUJOURS EN EXERCICE 

à Dieu votre Fils, afin que, par vous, il sauve nos 
âmes » (i). a Ma voix suppliante crie vers vous, 
ô ma Souveraine ; sauvez-moi par votre intercession, 
réveillez-moi de mon lourd sommeil pour votre g-loire 
et par la vertu de Celui qui s'est fait chair en 
vous )) (2). 

Ce n'est pas encore ici le lieu de parler des monu- 
ments du culte des premiers chrétiens pour la Mère 
de Dieu, tel qu'il nous est révélé dans les Catacombes. 
Mais parmi ces pièces archéologiques il en est une qui 
mérite d'être signalée d'avance, parce qu'elle exprime 
avec une exactitude ihéologique, non seulement la 
nature du culte rendu par l'antique Eglise à la Mère 
de Dieu, mais encore l'idée qu'on avait alors de son 
universelle médiation. C'est une pierre gravée d'une 
rare élégance, provenant du Musée Vettori (3). On y 
voit l'auguste Vierge dans l'altitude de la prière, 
c'est-à-dire, les bras étendus, la tête nimbée et voilée. 
Contre sa poitrine, selon le type b^'zantin, est l'En- 
fant-Jésus portant le nimbe crucifère. Or, la mère et 
le Fils apparaissent debout, dans une espèce d'urne 
qui, de chacun de ses flancs, laisse échapper un ruis- 
seau. Dans le champ de la pierre sont gravés les sigles 
MP 0r, Mater Dei, et plus bas, au-dessous, le mot 
HIIHril, Fons^ la source. Pouvait-on mieux exprimer 
que de Jésus-Christ, « la source principale », toutes 
les faveurs célestes coulent perpétuellement sur le 
monde, mais grâce à l'intercession toujours présente 
et par l'entremise de sa mère (/}). 



(i)Gosmas hierosol., Ili/mn. pro magna feria 5 . P. G. xcviii, 48i. 

(a) Idem, ihid. 

(3) Num. aer. explic, p. 61. 

(4)Is.,xii.3. 

(5) Marligny, Dict. des Antiq chrét. La sainte Vierge, viii. 



CHAPITRE III 



Comment la bienheureuse Vierqe Marie resta présente au milieu 
de l'Eglise naissante, après l'Ascension de son Fils, pour exer- 
cer sensiblement les fonctions de la maternité spirituelle 
qu'elle doit remplir inoisiblemenl jusqu'à la lin des siècles, 
et montrer par là que les fonctions de celte maternité ne s'ar- 
rêtaient pas au Calvaire . 



I. — Jésus-Christ, après avoirconsommé la rédemp- 
tion des hommes par son immolation sang-lante, et 
donné les quarante jours qui suivirent sa résurrection, 
aux dernières dispositions réclamées par l'établisse- 
ment del'Ég-lise, quitte la terre ets'élève glorieusement 
au ciel. Oui ne croirait, s'il n'avait lu la sainte Ecriture, 
que le Sauveur fait alors même participer sa bienheu- 
reuse mère à son triomphe, comme elle avait été partici- 
pante de son combat, et qu'elle monte, elle aussi, de 
cette vallée de larmes à la terre des vivants, appuyée 
sur son Bien- aimé ? Tout, semble-t-il, exigeait qu'elle 
le suivît. Sa mission parmi nous était finie, puisque 
c'était pour concevoir, mettre au monde, et conduire 
jusqu'à l'autel de la croix notre commune Victime 
qu'elle avait reçu miraculeusement cette vie mortelle. A 
cette heure, sa sainteté dépassait déjà toute limite; elle 
était donc souverainement digne d'occuper, à la droite 
de son Fils, le trône de la gloire, au-dessus de toute 
créature soit humaine, soit angélique.Et puis, son cœur 
désormais et toute sa vie ne seront-ils pas au ciel, là où 
sera son unique trésor; et faudra- l-il que l'union qui 



388 L. V. MATERNITÉ TOUJOURS EN EXERCICE \ 

jusqu'à ce moment l'a tenue près de Jésus-Christ dans ! 
ses mystères, soit interrompue si heureusement pour 

lui, si douloureusement pour elle ; enfin, pouvons-nous j 

supposer que le Fils qui va goùler en paix les splen- ! 

deurs de la patrie, laissera derrière lui sa mère dans ] 

les tristesses de l'exil? 1 

Encore si Jésus-Christ était seul à quitter la terre, j 

j'aurais moins de peine à concevoir l'abandon qu'il y \ 

fait de sa très sainte mère. Mais il emmène avec lui : 

ces millions d'âmes bienheureuses, que sa mort a dé- j 

livrées de leurs chaînes ; et, si je n'en ai pas la certi- \ 

tude, je peux croire avec une grande probabilité que j 

plusieurs de ces âmes, en particulier, celle de Joseph, ; 

le virginal époux de Marie, sontdéjà, comme la sienne, \ 

réunies à leurs corps glorieux (i). Puisque c'est un ! 

privilège de l'accompag-ner dans ce mystère tout de : 

g-randeur et de joie, la Vierg-e qui doit être la plus ! 

privilégiée des créatures et qui l'est, en effet, ne de- ' 

vrait-elle pas être la première à le suivre dans son \ 

admirable Ascension ? , 

Oui, sans doute, elle le suivrait, si elle n'était que 1 
Mère de Dieu. Mais n'oubUons pas qu'elle est devenue \ 
la Mère des hommes, et, par conséquent, la Mère de ; 
la sainte Église. Et voilà, si je ne me trompe, pourquoi | 
Marie doit rester encore sur la terre, après le départ ^ 
de son Fils glorifié. L' Église estunJésus-Ghristnouveau- { 
né, un Jésus-Christ dans les langes, un Jésus-Christ au j 
berceau. C'est au Calvaire qu'il a reçu le jour, parmi \ 
d'incroyables douleurs. Et la preuve que cette Église ! 
naissante est bien Jésus-Christ, c'est que bientôt le Sei- 
gneur criera du haut des cieux à Paul, le persécuteur j 

(i) Mallh., XXVII, 53. , | 



eu. III. — EXEUCICE VISIBLE DE LA MATERNITÉ 889 

acharné des premiers fidèles : « Saul, Saul, pourquoi 
me poursuis-tu?... C'est moi, Jésus, que tu persé- 
cutes » (i). 

Jésus pour son être phi/sir/ue avait eu besoin d'une 
mère qui veillât sur sa propre enfance; il avait grandi 
sous sa maternelle égide, en âge, en sagesse, en grâce 
devant Dieu et devant les hommes. C'est ainsi qu'il 
passa trente ans avec Marie, jusqu'au jour où il quitta 
le toit béni de sa mère pour entrer dans sa mission 
publique. N'était-il pas convenable que le même Jésus, 
dans son être mystique qui est la sainte Eglise, eût 
une mère pour accompagner sensiblement ses pre- 
mières années, jusqu'à l'heure où cette Eglise aussi, 
moins éloignée de la maturité de l'âge, s'en irait par 
tout le monde prêcher l'Evangile du règne et conver- 
tir les nations? Et quelle autre que Marie pouvait être 
celte mère visible, puisque c'est elle qui, après le Dieu 
incarné, l'avait enfantée sur le Calvaire (2)? 

Ne me répondez pas que le Saint Esprit était des- 
cendu sur l'Eglise, et que, Jésus-Christ demeurant invi- 
siblement avec elle jusqu'à lafin des siècles, elle n'avait 
pas besoin du ministère extérieur de Marie. Je vous 



(i) Act., IX, 4. 5. 

(2) Rien ne nous empêche de considéiei" aussi l'Eglise comme l'épouse 
de Jé.sus, le F'iis de Rlarie. Nous y sommes autorisés par nos saints 
Livres. L'Apôtre n'a-l-il pas proposé l'union du Christ avec l'Eglise 
comme l'exemplaire parfait de l'union qui doitexister,parmiles chrétiens, 
entre l'époux et l'épouse (Ephes., v, 24, sqq.); et ne savons-nous pas 
que le Cantii[ue des Cantiques, dans son sens principal, a pour but de 
célébrer ce divin mariage ? Or, cette épouse à qui le Sauveur venait de 
s'unir, après l'avoir tirée dé son côté entr'ouvert, il l'avait presque aus- 
sitôt quittée, « la laissant veuve et désolée, parmi les premiers efforts 
de son affliction vccenie. y> [Yiossuci,^' serm. pour l'Assomption, i^^ point). 
Mère de l'Epoux, Marie de droit était la mère de l'épouse. Il était donc 
souverainement juste et raisonnable que la mère demeurât prés de celle 
que l'Epoux privait de sa présence visible; aussi longtemps, du moins, 
que sa jeunesse aurait un besoin particulier d'être consolée, soutenue, 
fortifiée. 



SgO L. V. MATERNITÉ TOUJOURS EN EXERCICE 

l'accorde, si vous parlez d'une absolue nécessité ; mais 
il y a aussides nécessités de convenance. Jésus-Christ, 
quand il vint au monde, était dans sonhumanité sainte 
plein de grâce et de vérité; l'Esprit de Dieu s'était 
reposé sur lui avec la plénitude de ses dons; que dis- 
je ? le ciel et la terre étaient à ses ordres, et Dieu 
pourtant le confia, pour de longues années, à la solli- 
citude amoureuse d'une mère. Ainsi en fut-il du Christ 
mystique; providence d'autant plus admirable que 
cette continuité de soins maternels attestait l'unité du 
Christ dans son double état, et, si j'ose ainsi parler, 
dans sa double personne. 

Ajoutons une seconde considération non moins im- 
portante que la première. Nous l'avons médité, Marie, 
sacrée mère des hommes au Calvaire, n'a pas fini là 
d'exercer les fonctions de sa maternité. Elle doit les 
prolonger à travers les siècles, ministre universelle de 
son Fils dans l'application de ses mérites et dans la 
formation des enfants de Dieu. Voilà ce que nous 
disent les paroles de Jésus expirant sur la croix. Mais 
encore faut-il que la vérité contenue dans ces divines 
paroles soit pleinement comprise, et gravée d'une 
manière indélébile au plus profond des cœurs. Sans 
doute, à supposer que la bienheureuse Vierge fût, en 
même temps que son Fils, montée dans la gloire, ses 
bienfaits auraient rendu témoignage à son rôle de 
mère. Toutefois, ce n'eiit pas été la preuve sensible, 
palpable, que nous donne sa présence prolongée du- 
rant de longues années encore. 

Le Saint Esprit, promis par le Sauveur, descend 
toujours et repose toujours avec ses dons sur l'Eglise 
et sur les enfants de l'Église. Mais, parce qu'il fait 
invisiblement sa demeure en nous, il convenait que le 



cil. ni. — EXEUCICE VISIIÎEK DE LA MATEIUNITE 3f)I 

premier avènemeiil de ce divin Espril^prémicesel ^age 
de ceux qui devaient suivie, fût visible à tous les 
yeux; et c'est pourquoi sa descente à la Pentecôte 
d'abord, et sur les premiers convertis du jiniaïsme et 
du paganisme ensuite, fut manifestée par les signes 
extérieuis dont les Aclrs nous ont fait si souvent 
Témouvant récit. Donc, ô Vierge, notre mère, conso- 
lez-vous de rester encore dans l'exil. Il vous serait plus 
heureux d'aller prendre possession du trône et du 
diadème que vous avez mérités. Mais nous, vos petits 
enfants, nous avons besoin de votre assistance sen- 
sible. Montrer que vous êtes notre mère, et que vous 
en remplirez toujours les fonctions, et cela d'une 
manière si nette et si palpable que nous ne puissions 
jamais ni le méconnaître, ni l'oublier, quand vous 
aurez été soustraite à nos regards de chair. 

D'après les Saints et les Docteurs, ce que l'Eglise 
pouvait alors demander à Marie, sa mère, et pour 
elle-même et pour ses enfants, c'était la consolation, 
la lumière divine, le secours d'une prière efficace et 
constante, l'exemple de la vie parfaite. Or, voilà ce 
qu'elle trouva surabondamment en elle, et ce par quoi 
Marie démontra pratiquement qu'elle exerce toujours, 
même après la Passion consommée, son office de 
mère (i). 



(i) Léon NCIII n'a pas oublié ce point de doctrine dans ses Encycliques 
sur le Rosaire a Le Christ sur la croix nous avait, en la personne de 
sa nt Jean, confiés comme des tils à sa mère. Cette grande et laborieuse 
tonclion, Marie l'accepta d'un cœur mag;-nanime, et, dès le Cénacle, 
elle en consacra les débuts. Dès lors, en effet, on la voit soutenir admi- 
rablement les prémices du peuple chrétien par la sainteté de ses exem- 
ples, l'autorité de ses conseils, la suavité de ses consolations, l'efficacité 
de ses prières : très V('ritablement Mère de l'Eulisc, Maîtresse et Reine 
des Apôtres, à qui elle communiquait libéralement les divins oracles 
conservés dans son cœur ». Encycl. Adjutricern populi (5 sept. (SgS). 
Et dans une autre encyclique, après l'avoir montrée « savourant en si- 



Sq2 L. V. MATERNITÉ TOUJOURS EN EXERCICE 

IL — El d'abord, elle est par excellence la conso- 
latrice. Grande certes fut la joie des disciples quand 
ils virent leur Maître, après tant d'ig-nominies et de 
souffrances, monter triomphalement au ciel, victorieux 
de la nature et de la mort. Mais aussi quelle peine de 
ne plus entendre ses paroles ni jouir de sa présence • 
peine si cuisante qu'elle leur fait appeler la mort de 
tous leurs vœux pour être avec le Christ (i). Marie 
leur adoucit la privation de Jésus : il leur semble le 
contempler encore, en le voyant comme revivre dans 
les traits, la physionomie, la conversation de sa divine 
mère. 

Voilà bientôt une autre source de tristesses. « Con- 
templez, écrit un ancien auteur, les commencements 
de l'Eg-lise à son enfance, alors que, semblable à une 
nouvelle épousée, elle recherchait avidement les pre- 
miers embrassements du Christ. bon Jésus, quels 
assauts furieux lui furent livrés; quelles machina- 
lions perfides furent dès lors mises en œuvre pour 
l'écarter de son divin Epoux » (2) ! 

C'est encore Marie qui la soutiendra dans ces ter- 
ribles épreuves, à la place de Jésus absent. Lorsque 
toute l'Eglise était en oraison pour la délivrance de 
Pierre, la bienheureuse Vierg-e fut, je n'en doute pas, 
comme à la veille de la Pentecôte, le centre et l'âme 



lence la gloire de son Fils victorieux de la mort, et le suivant de sa 
maternelle tendresse >', il ajoutait immédiatement : « Mais, si digne 
qu'elle soit du ciel, elle est retenue sur la terre pour être la parfaite 
consolatrice et la maîtresse de l'Egjlise naissante, elle qui a pénétré au- 
delà de tout ce qu'on peut concevoir, dans les profondeurs insondables 
de la divine sagesse. . .Et nous la contemplons dans le Cénacle... appe- 
lant sur l'Eglise la surabondante effusion du Paraclet, don suprême 
du Christ ». Encj'cl. Jucunda seinper ^8 sept. 1894). 

(t) Phil., I, 23 ; II Cor., v, 8. 

(s) Gillebert., abb., In Cantic, serm. 12, n 2. P. L. clxx.xiv, 64. 



cil. III. EXERCICE VISIBLE DE LA MATE UN ni'; BqS 

de la pieuse réunion, soutenant les cœurs ébranlés, 
encourageant la prière, appelant l'assistance efficace 
de son Fils. Et toujours, au milieu de ces premières 
tribulations de l'E^^-lise, on la trouva remplissant ma- 
ternellement son rôle de consolatrice. « Elle voyait 
son Fils dans tous ses membres; sa compassion était 
une prière pour tous ceux qui souffraient; son cœur 
était dans le cœur de tous ceux qui gémissaient pour 
leur aider à crier miséricorde, dans les plaies de tous 
les blessés pour leur aider à crier soulagement » (i). 
C'est là ce que signifient les paroles émues que 
saint Jean Damascène a mises sur les lèvres des 
Apôtres et des autres disciples, réunis autour de la 
Vierge mourante : « vous, notre consolation sur la 
terre, ne nous quittez pas ; ne nous laissez pas orphe- 
lins ; nous, exposés à tant de périls pour le nom du 
très aimable et très miséricordieux Fils dont vous êtes 
la mère » (2). Je me représente donc Marie renou- 
velant pour l'Eglise, si jeune et déjà si cruellement 
éprouvée, ce qu'elle a fait pour Jésus petit enfant' 
alors que la douleur lui tirait des larmes : elle la 
presse contre son sein, elle lui dit de ces paroles 
qu'une mère seule peut trouver dans son cœur, 
séchant les larmes, et relevant les âmes à force d'a- 
mour. Si jamais quelqu'un a pu dire en vérité, comme 
le grand Apôtre, et mieux que lui : « Oui est faible 
sans que je sois faible; qui est scandalisé sans que je 
brûle » (3), à coup sûr, c'est bien la compatissante et 
toute miséricordieuse Mère de Dieu, notre mère. 



(i) Bossuet, 2" serm. pour la fête de l'Assompt., second point. 

(2) S. Joan. Damasc, hoin. 2 in Dormit. B. V. Deiparae, n. 8. P. 
G. xcvi, 736. 

(3) II Cor., XI, «9. 



894 L. \'. MATERNITÉ TOUJOURS EN EXERCICE 

Mais là ne s'arrêtait pas le rôle sensible et mater- 
nel de Marie. Il n'y a qn'un instant, Léon XIII nous 
la montrait comme la plus excellente maîtresse de 
l'Eg-lise à son berceau, une maîtresse ayant sondé, 
au delà de ce qu'on peut concevoir, l'abîme infini de 
la divine sagesse : tellement qu'elle paraît comme 
noyée dans cette inaccessible lumière (i). 

Non, nous ne l'oublions pas^ les Apôtres avaient 
un Maître, le Saint Esprit, qui leur enseignait toute 
vérité, pour que les fils de l'Eglise apprissent ensuite 
de leur bouche ce qu'ils devaient croire et ce qu'ils 
devaient faire. Mais cela même ne rendait pas superflus 
les enseignements de Marie. Jésus enfant prenait des 
leçons d'elle, lui qui, dès le premier instant de son 



(i) s. Bernard., serin, de XII Praerofj. B. V. M., n. 2. P. L. cxxxiii. 
43i. Que de fois les docteurs et les écrivains ecclésiastii^ues ont expres- 
sément signalé cet ofllce de la Vierge bénie. « Pourquoi, demande le 
bienheureux Amédée de Lausanne, pourquoi retarder encore un instant 
(après l'Ascension) le départ de la Vierge pour le ciel, et lui imposer 
une séparation si douloureuse ? Pourquoi ditlérer pour elle le rassasie- 
ment de SI saints et si brûlants désirs ? Parce que cet ajournement, 
sans porter préjudice à la mère, était d'une immense consolation et 
d'une utilité non moins grande pour le salut des hommes. Le Seigneur 
Jésus voulait qu'après son retour au ciel les Apôtres pussent jouir des 
encouragements et des leçons de sa mère. Ils étaient, il est vrai, à 
lecole du Saint Esprit ; mais pourtant ils pouvaient apprendre bien des 
choses auprès de celle <\m a donné au monde le Soleil de justice, et fait 
couler à plein lit la source df. toute sagesse, jaillissant de sa prairie 
virginale ». B. Amed.Laasau. , hom. 7. de B. V. obitu. P. L clxxxviîi, 
1337. 

Le bienheureux, confirmant ce que nous disions tout à l'heure, ajoute 
immédiatement : « Ce fut aussi l'etfet d'une admirable condescendance 
pour l'Eglise primitive qui ne pouvait plus voir Dieu présent dans la 
chair, de lui laisser la vue souverainement aimable de sa mère. Y a-t-il 
rien de plus ravissant ni de plus délectable que de contempler la Mère 
du Créateur et du Rédempteur universel ? Si l'on désire si ardemment 
voir le tombeau du Sauveur, que Jérusalem possède encore aujourd'hui; 
si la pierre sur laquelle reposa le rejeton sacré de Jessé, attire à elle tous 
les cœurs ; quelle était dune la joie de voir la iMère de Dieu, alors que 
la divine bonté lui permettait de vivre parmi les hommes, et de leur vie 
commune? bienheureuse la génération qui mérita de contempler un 
pareil spectacle ! bienheureuse, dis jf, cette nalion sainte au milieu de 
laquelle apparaissait visiblement l'arbre qui porta le fruit de la vie, la 
source de la vraie lumière, la fontaine fermée et scellée d'où coula le 
sang qui lave les péchés du monde ». Id., Ibid., 



CH. m. EXERCICE VISIBLE DE L\ MATERNITÉ SqS 

existence terrestre, fut, même dans sa nature hu- 
maine, plein de g-râce et plein de vérité. 

Assurément, Marie ne tenta jamais de s'arroger 
les fonctions attribuées par son Fils aux seuls maîtres 
de la foi. Elle ne l'ignorait pas ; ce n'est pas à elle qu'il 
avait été dit : Allez et prêchez l'Evangile à toute créa- 
ture. De toutes les brebis confiées à Pierre elle fut 
toujours la plus humble, la plus simple et la plus 
docile. C'est ce que j'ai expliqué trop longuement 
dans la Mère de Dieu pour qu'il soit opportun d'y 
insister à nouveau (i). Pour la même raison, je ne 
dirai pas, non plus, comment elle pouvait, sans fran- 
chir les bornes établies pour son sexe, édifier les 
fidèles du Christ, et les merveilles opérées par ses 
maternels entretiens. Qu'il nous suffise d'ajouter ici 
quelques explications sur ce qu'elle fut, au point de 
vue de la doctrine, pour les dépositaires eux-mêmes 
de la science du Christ. 

Le Saint Esprit n'éclairait pas tellement les Apôtres 
et les écrivains sacrés qu'ils fussent universellement 
dispensés de recourir aux moyens extérieurs d'infor- 
mation mis à leur portée. Lui-même les poussait effi- 
cacement à le faire, et les dirigeait dans cette re- 
cherche. Le Concile de Jérusalem en est une preuve 
assez frappante. C'est que Dieu fait tout servir à ses 
fins, et que la grâce dans ses œuvres n'exclut pas la 
nature, pas plus que la foi n'exclut la raison. Voilà 
pourquoi les Evangélistes, en particulier, encore qu'ils 
écrivissent sous l'inspiration du Saint Esprit, s'entou- 
rèrent de toutes les lumières qu'une enquête auprès 
des témoins pouvait leur fournir. C'est ce que nous 



(i) P. L. vil, c. 5 et 6, t. II, p. 288, suiv. ; p. 807, suiv. 



896 L. V, — MATERNITÉ TOUJOURS EN EXERCICE 

déclare expressément saint Luc, au commencement- 
de son Evang-ile (i). Et voilà ce qui donne une si 
g-rande autorité à ces écrits, même auprès de ceux 
qui ne croient pas à leur inspiration. En dehors de la 
certitude divine qui leur vient de celle-ci, ils ont la 
certitude historique qui résulte de l'emploi conscien- 
cieux des plus sûrs moyens d'investigation. 

Et ce n'est pas seulement chez les Evangélistes que 
nous trouvons cette alliance de l'élément humain avec 
l'élément divin, du témoignage de Dieu avec celui de 
Fhomme. Les Apôtres, dans leurs prédications les 
plus hautes, ne se contentent pas de confirmer leur 
enseignement par des miracles. Ils se posent comme 
témoins de ce qu'ils annoncent du Christ Jésus. Ainsi 
fait Pierre (2). Ainsi, le disciple bien-aimé du Sei- 
g-neur(3); ainsi, l'apôtre saint Paul (4), comme on 
peut le constater par leurs épitres. Jésus-Christ lui- 
même avait ménagé ces deux ordres de témoignage, 
quand il disait à ses Apôtres : « Lorsque le Paraclet 
sera venu... // me rendra témoif/naffe, et vous aussi 
vous rendrez témoignage, parce que vous êtes avec 
moi depuis le commencement » (5). Voilà pourquoi 
l'une des conditions indispensablement requises pour 
l'élection de l'apôtre qui devait remplacer Judas parmi 
les douze, c'est qu'il ait suivi Jésus-Christ, «depuis le 
baptême de Jeanjusqu'aujour de son Ascension ))(6). 
Telle est donc l'économie divine qui va présider à la 
première prédication soit écrite soit orale de l'Evangile. 



(i) Luc, I, 4' 

(2) il Petr., 1, 17, 18 ; Act. r, 3:: ; m, i 5, etc. 

(3) 1 Joan., I. I, 2. 

(4) Gai., I, II, 12 ; AcI,, xxvi, i3, sqq. ; I Cor., xv, 6, etc. 

(5) Joan., XV, 26, 27. 

(6) Act., I, 21, 22. 



eu. m. EXEKCICE VISIBLE DE LA MATERNITE 3g7 

11 faut qu'elle s'appuie, dans une certaine mesure, sur 
l'autorité du témoignage humain. 

Ne vojez-vous pas déjà quel rôle nécessaire est 
réservé pour la Mère de Jésus? La vie publique, « à 
partir du baptême de Jean jusqu'à l'Ascension du 
Seigneur », a ses témoins autorisés dans le collège 
apostolique et dans une foule d'autres disciples. 
Maisqui témoignera des années antérieures ? A quelle 
source l'Eglise primitive ira-l-elle en puiser la con- 
naissance certaine, entière, vivante ? Elisabeth, Zacha- 
rie, Joseph, les bergers, les mages, Siméon, Anne 
la propliétesse ont eu l'honneur et le bonheur de 
contempler chacun leur part des mystères delà divine 
enfance. Mais qui d'entre eux les a connus tous, les 
plus secrets comme les plus visibles ; étaient-ils pré- 
sents à l'entretien de Gabriel avec Marie; ont-ils 
entendu le message de l'Ange et les réponses de la 
Vierge ? Non, pas même Joseph. Et d'ailleurs, où 
sont-ils, quand le moment est venu d'en témoigner 
devant les Apôtres, et devant l'Eglise ? Marie seule a 
tout vu, tout entendu, tout su; d'elle seule il est dit à 
plusieurs reprises et non sans cause : « Et sa mère 
gardait toutes ces choses et les repassait dans son 
cœur )) (i). Voilà donc la source que nous cherchons, 
pleine de grâce et de vérité, le cœur maternel et vir- 
ginal de Marie. C'est d'elle que saint Luc apprendra, 
pour nous l'apprendre à son tour, tout ce que nous 
savons du mystère de la conception, de la naissance 
et de la vie cachée de Jésus. Elle est le témoin par 
excellence, témoin unique, témoin d'autant plus sûr 



(i) Luc, II, 19, 5i. 



3g8 L. V. MATERNITÉ TOUJOURS EN EXERCICE 

qu'elle est plus humble, et qu'elle s'est plus longtemps 
renfermée dans le silence (i). 

N'allons pas croire que Marie ne fit ces révélations 
qu'à saint Luc. Que de fois, sans doute, elle fut in- 
terrogée par les Apôtres, par les premiers disciples 
et par ces fidèles qui venaient en foule grossir le 
troupeau du Christ. Pour tous elle était une mère, 
leur mère et la Mère du Dieu fait homme. J'en juge 
par moi-même. Si j'avais eu le bonheur de vivre près 
d'elle, avec quelle curiosité filiale et confiante je l'au- 
rais interrogée sur Jésus, sur son amour, sur sa vie; 
avec quelle sainte joie j'aurais appris de sa bouche 
maternelle tout ce qu'elle avait contemplé, tout ce 
qu'elle se rappelait de mon tout aimable Maître et 
Sauveur. J'aurais été l'humble et petit frère qui ne se 
lasse pas de demander à la mère commune, à la meil- 
leure des mères, le récit des grandeurs, des vertus, 
des souffrances et des gloires de son aîné. 

Je n'oserais décider jusqu'où s'étendait ce ministère 
caché de Marie. Tout ce que je sais, c'est qu'il dut 
être fécond et durable; c'est que, la survivance de la 
divine Vierge à l'Ascension de son Fils n'eût-elle eu 
d'autre utilité que celle-là, je m'expliquerais pour- 
quoi Notre Seigneur ne l'a pas emportée dans son 
triomphe 11 la fallait pour édiicatrice à l'Eglise nais- 
sante. 

Et cela je ne l'ai pas dit de moi-même. Au témoi- 
gnage d'un grand et saint évêque que j'ai rapporté, il 
serait facile d'en ajouter bien d'autres, que nous four- 
niraient à l'envi les théologiens et les Saints. C'est 
ainsi que l'auteur du beau livre de V Excellence de la 



(i) Gerson., Tract. II, super Majnificat. 0pp. t. IV, p. 255. 



eu. m. EXERCICE VISIBLE DE LA MATERNITÉ 899 

Vierge nous assure « qu'à son avis la présence de la 
bienheureuse Vierge auprès des Apôtres, après l'As- 
cension de son Fils, était utile, nécessaire même à 
notre foi. Sans doute, remarque-t-il, lui aussi, ils 
avaient reçu toute vérité du Saint Esprit; mais la di- 
vine mère était entrée, par la g-râce du même Esprit, 
dans une connaissance incomparablement plus pro- 
fonde et plus claire de cette même vérité ; et Dieu 
par elle leur apprit sur les mystères du Christ beau- 
coup de choses qu'elle savait, et que seule elle pouvait 
savoir, non pas seulement d'une science spéculative, 
mais pratiquement, par les effets, par l'expérience, 
ipso effectii, ipso experimenlo » (i). 

Vers le même temps, le pieux et savant abbé Ru- 
pert ne craig-nait pas d'appeler Marie « la Maîtresse des 
maîtres, c'est-à-dire, des Apôtres » {'î). Je nevo.udrais 
pas dire avec lui que cette bénie Vierge eût la part 
principale dans leurs délibérations et leurs décisions 
dogmatiques ou pratiques (3). Il y a là de l'exagéra- 
tion: mais ces exagérations mêmes prouventquel sen- 
timent l'on eut toujours du concours insigne apporté 
par Marie dans l'éducation de l'Eglise. C'est pourquoi 
nous trouvons encore les titres de maîtresse des na- 
tions, maîtresse des Evangélistes, maîtresse des Apô- 



(i) Eadmer., L. de Exce.llenl. B. M. V ,c. 7. P. L. t. CLIX, c. 571. 

(2) Rupert., in Cant. L. 1. P. L. t. CLXVllI, c 85o. 

(3) An, quia loco supra memorato de Actibus Apostolorum ubi, 
facta seditione propter caeremonias judaicas, convenerunt Apostoli et 
seniores videre de hoc verbo, nullam lui mentionem Scriptura f'acit, 
idcirco putandum est quod couventus ille te omiserit, et Sancluin de luo 
pectore. de tuo ore Spiritum nos consuluerit ? (Act., xv). Idio et illic 
et in ceteris agendis tu princeps omnem solvisti quaestionem ; ita ta- 
men ut non clamares, neque contenderes, neque audiretur vox tua foris 
(Is. xLiii ; quia, sicut ante nos dictum est, lu sola es. Virgo, quae uni- 
versam haerelicatn pravitatem interemisti. Rupert, ibid. 



400 L. V. MATERNITÉ TOUJOURS EN EXERCICE 

très et de toutes les églises, chez une foule de person- 
nages remarquables et de saints (i). 

La sainte Liturgie vient confirmer cet ensemble de 
témoignages : a Consciente et dépositaire des mystères 
divins, la Vierge Mère, après avoir consolé les Apô- 
tres dans leurs épreuves, reye/rt/^ aux fidèles les secrets 
mystérieux de son Fils. De ses lèvres, les paroles 
coulaient plus douces que le miel, le Seigneur coopé- 
rant par l'aiïluence de sa grâce aux saintes confiden- 
ces de sa mère » (2). Ainsi Marie préludait sensible- 
ment au rôle qu'elle continuera de remplir invisible- 
ment, pendant toute la durée des siècles; et nous 
trouverons tout naturel de l'entendre nommer par 
les Pères la propagatrice et le boulevard de la foi, 
l'exterminatrice des hérésies, la lumière des chrétiens, 
l'inspiratrice des Docteurs, la bouche toujours élo- 
quente des Apôtres (3). Ce qu'elle a fait après laPente- 



(i) Voir, par exemple, saint lldefonse, serin. 5 de Assuinpt. (douteux); 
S. Antonin. Florent., Sutn. ii P., tit. i5, c. i4; S. Thomas de Vil- 
len., conc. de Assumpt. 3, n. 7; le pieux Idiot., Contemplât., \). m, con- 
lempl. 8; Denis le Cliart., in I Sent. D. 16, 9, 2, d'où il renvoie à soa 
traité de Laudibus B. Matris Dei, pour de plus amples développements, 
etc. Donnons enfÎQ sur ce même sujet un passage de l'abbé du Bec, 
Guillaume le Petit. Expleto jam opère redemptionis et assumpto in 
Patris dexteram Filio, erat pia mater cum sodalibus ejus Apostolis in- 
trans et exiens, verbisque salubribus credentes informabat Et licet 
Aposloli, docente unctione Sancti Spirilus, omnia fidei mysteria plenis- 
sime didicissent, delectabat tamen eos coguita per Spintum Sanctum 
audire ex ore Mariae, et de iis saepius cum ea conferebant, et super 
eos stillabat eloquium ejus. Et cum disserebat de mysterio Incarnalio- 
nis sanctac, tacebant omnes, et os cordis sui aperiebaot quasi ad im- 
brem serotinum, et veiut quasdam coelestes delicias ex verbis ejus hau- 
riebant. Ipsa vero illis hoc arcanum insinuans : Voa\ inquiebat, dilecti 
inei pulsaniis facta est ad me, quando, impleto tempore aelernae dis- 
posilionis suae, placuit incarnari ex me : Aperi mihi, soror mea, etc. 
Guilhelm. in Cant. V, 3. 

(2) Illa mysterioruni divinoruni conscia parens.... Filii arcana 
fidelis et mysteria discipiilis revelabat... ». Ex Missali mixio quod 
dicitur Mozarabes, in Missa B. M. V. P. L. lxxxv, io35. 

(3) Cf. Léon Xlli, encycl. Adjutricem populi (5 sept. 1896). 



G££. III. — EXERCICE VISIBLE DE LA MATERNITÉ liOÎ 

côte et pendant sa vie mortelle prcsag-eait et promet- 
tait tout cela. 

III. — A ces fonctions de maîtresse et d'éducatrice 
Marie joig-nait dès lors celle cVauocate auprès de son 
Fils. C'est ici ({u'il convient de peser et de méditer les 
derniers mots explicitement écrits dans nos saints 
Livres sur la Mère de Dieu, notre mère à tous. Et les 
Apôtres, disent les Actes, (( persévéraient unanime- 
ment dans la prière avec Marie, la Mère de Jésus /> (i). 
On racontera ce que firent ensuite les Apôtres ; pour 
Marie, il n'en sera plus parlé. La dernière mention his- 
torique que nous avons d'elle nous la montre dans l'acte 
de la prière, et d'une prière en faveur de l'Eglise et 
de ses enfants. Rien ne nous dit qu'elle ait interrompu 
cet acte d'invocation; tout, au contraire, nous mène 
à croire qu'elle l'a prolong-é jusqu'à la mort. Que 
dis-je? La mort même ne pourra l'interrompre ; 
et tous les saints qui racontent son dernier passage, 
la montrent à cette heure suprême dans l'acte de 
la prière, aussi bien que dans l'acte de l'amour. 
C'est pourquoi, lorsque l'Eglise primitive voulut re- 
tracer, par le pinceau de ses artistes, la Vierge Marie 
dans la gloire où la fit entrer son bienheureux trépas, 
c'est sous la figure d'une Orante qu'elle la représenta ; 
c'est-à-dire, d'une femme debout, les bras étendus, 
dans l'attitude de la prière. Or ce rôle, Marie devait le 
remplir visiblement auprès de l'Eglise naissante. Car 
l'Eglise aussi doit prier toujours; et voilà pourquoi 
les mêmes artistes lui donnent également, dans les 
Catacombes, la même pose et la même expression 



(i) Act., I, 14. 

LA MÈRE DES H'.'MMES. 



402 L. V. MATERNITÉ TOUJOURS EN EXERCICE 

d'Orante. N'était-ce pas une raison pour que Marie 
demeurât près du berceau de l'Ég-lise, la formant par 
ses maternels encouragements et par son exemple à 
la prière perpétuelle ? 

De plus, la prière chrétienne, encore qu'elle aille 
finalement à Dieu par son Christ, doit passer par la 
Médiatrice, si elle veut être plus sûrement exaucée. 
Donc, à ce titre encore, la survivance de la bienheu- 
reuse Vierge était dans l'ordre de la providence : 
l'Eglise et ses enfants, témoins de la puissance et de 
la continuité de sa prière, s'accoutumaient, dès main- 
tenant, à réclamer ses suffrages et son assistance auprès 
du Médiateur. 

Et certes, c'est bien là ce qu'on voyait dans ces 
premiers temps de l'Eglise. Saint Paul ne cesse, par 
ses lettres, de se recommander aux prières des fidèles; 
et je pourrais croire que les chrétiens d'alors n'auraient 
pas sollicité Marie d'intercéder pour eux auprès de 
Notre Seigneur? Autant vaudrait dire qu'ils ne con- 
naissaient ni sa bonté miséricordieuse ni les droits 
qu'elle avait d'être écoutée. Je n'ai pas la présomption 
de me comparer à ces fidèles de la première heure ; 
et je sens pourtant que je les aurais surpassés en 
confiance, s'ils s'étaient montrés lents à se jeter sous 
la protection de la Mère de Dieu. De quel cœur, ayant 
le bonheur de m'approcher d'elle, je lui aurais tout 
confié, nécessités spirituelles et même temporelles, 
tentations, découragements, tristesses, afin d'obtenir 
par son intercession toute-puissante le secours dont 
ma misère aurait eu besoin. 

Ajoutons la dernière raison par laquelle s'explique 
le séjour prolongé de Marie dans notre vallée de lar- 
mes. A ce Christ mystique, à cette jeune Eglise, à 



CH. III. EXERCICE VISIBLE DE LA MATERNITÉ 4^3 

peine entrée dans la carrière, il fallait un modèle sen- 
sible de tous les sacrilices, de tous les dévouements, 
de toutes les vertus. Certes, Jésus était toujours 
l'exemple par excellence. Et puis, tant de justes par- 
mi les disciples du Seig-neui-, les Apôtres surtout, for- 
més sur le Maître, et perfectionnés par le divin Espiit, 
l'Esprit Saint et sanctificateur, étaient, après Jésus, 
de beaux modèles; et ce n'est pas une vaine ostenta- 
tion qui leur faisait dire avec saint Paul, écrivant aux 
fidèles de Corinthe : « Soyez mes imitateurs comme 
je le suis de Jésus-Christ « (i). 

Et toutefois, pour avoir sous les yeux un modèle 
achevé de tous points, il convenait que l'Eg-lise con- 
servât, vivante au milieu d'elle, la Mère du Seigneur. 
En elle seule était récapitulé, dans la mesure la plus 
complète qui se puisse concevoir, tout ce qui fait la 
sainteté (2) ; elle seule possédait le double et incom- 
municable attrait qui provoque le plus sûrement à 
l'imitation: celui de Mère tout aimée du Seigneur et 
celui de mère très aimante des hommes. 

Me direz-vous que ces fonctions de sa maternité, 
fonctions de consolatrice, d'illuminalrice et d'éduca- 



(i) I Cor IV, 161 co! Pliilipp.,111. 37; I Thcss.,i. 6. 

^2) Denique Vir^o Mater omnium in se charismatum commercia 
deferebat. Prima iiamque vihione sciiitillans sacri amoris ignibus, pro- 
xiinorum pectora suaviter exurebal, animis fidem sug-gerebat, suadebat 
venciindiam, honestalem veiuistabat, intlectens ad pietalem. Spirabal 
florem viri;,inilatis, serebal novale castilatis, depingens oculis habitum 
buniilitatis, et praeferens iiidicium virilalis. Splendor indeficiens in cir- 
cuilii ejus et ignis e.xardesceus a i'acie ejtis.... Fertur ab iis qui norunt 
naturam animantiuin (j.iod solo visu et flalu morùfero vicina quaeque 
sibi reg'ulus venenalus iuteiimat : sic illa c regione ignis divino calore 
vehementer acceusa. tt verbi flammigeranlis sparsa inceudiis, odorem 
ressuscitantis gratiae, iis qui longe et iis qui prope (Isa.. Lviij comma- 
nebaiit, exhala bat. C'est en ces termes que Saint Amédee de Lausanne a 
làclii' de rendre ce que f.it pour l'tdificalion des fidèles, la vie de la 
B. Vierge après la résurrection de sou Fils. Honiil. 7 ex 8, de B. V. 
Matre Dei. P. L.^clxxxviii, i338. 



4o4 L. V. MATERNITÉ TOUJOURS EN EXERCICE 

trice, d'Orante et d'exemplaire, Marie pouvait les rem- 
plir au ciel, et que, par suite, elles n'exig-eaient pas 
qu'elle demeurât parmi les hommes, après le départ 
de son Fils? J'accorde qu'elle le pouvait. Ne les remplit- 
elle pas toujours, et jusqu'à la fin des siècles? Mais, 
je le répète, il importait souverainement qu'elle com- 
mençât tout d'abord à s'en acquitter visiblement au 
milieu de nous. Pourquoi? Je le redis encore : afin 
que, dès sa première enfance, l'Eg-lise sentît par une 
expérience palpable que le rôle de la maternité spiri- 
tuelle n'est pas tout entier dans l'enfantement du 
Verbe fait chair et dans l'union de la Compassion de 
la mère avec la Passion du Fils; mais qu'il se pro- 
longée à travers les âges, jusqu'à la pleine consomma- 
tion des élus. 



CHAPITRE IV 



De la manière dont la Sainte Vierge exerce ad uellement ses fonc- 
tions maternelles. ■ — Triple causalité; causalité efficiente, cau- 
salité d'impétralion, causalité de mérite. — Réponses à quel- 
ques objections. 



I. — Puisqu'il appartient à la Sainte Vierge, en sa 
qualité de Mère des hommes, de parfaire en nous, 
après son Fils, notre être d'enfants de Dieu; puisque 
Dieu a fait d'elle le canal universel des grâces qui vont 
à celte fin, il importe de nous demander comment et 
suivant quel mode elle exerce ces fonctions mater- 
nelles; en d'autres termes, quelle est son action dans 
la distribution des grâces? Afin de procéder avec ordre 
commençons par poser quelques remarques. 

Et d'abord, c'est chose manifeste que la sphère d'in- 
fluence de Marie ne peut s'étendre au delà des choses 
qui se rapportent au salut des hommes: car elle n'est 
leur mère que pour concourir, soit à la production, soit 
à la conservation, soit au perfectionnement de leur vie 
surnaturelle et divine. Serait-ce donc qu'on ne peut 
attendre aucun bienfait temporel de son pouvoir et de 
sa bonté? S'il en était ainsi, pourquoi nous parlerait- 
on si souvent de bienfaits de ce genre obtenus de Dieu, 
grâce à son intercession? Pourquoi l'Evangile lui-même 
nous l'aurait-il montrée, non sans mystère, priant 
son Fils de venir en aide aux époux de Cana, et l'ame- 
nant à faire ce changement de l'eau en vin qui fut son 



4o6 L. V. MATERNITÉ TOUJOURS EN EXERCICE 

premier miracle? Enfin, pourqnoi l'Eg-lise, notre règle 
et notre modèle, demande-t-elle à Dieu par les mérites 
de Marie, non seulement les faveurs spirituelles, mais 
des biens propres à la vie présente, la santé, la tem- 
pérature qui convient aux moissons, et mille autres 
choses de ce genre? 

A ces questions, il n'y a qu'une réponse: Oui, cer- 
tainement, les biens temporels nous viennent aussi de 
Dieu par Marie; mais à la condition qu'ils se réfèrent 
à la fin surnaturelle, c'est-à-dire à la gloire de Dieu 
et au salut des âmes. Partout oij cette condition fait 
défaut, Marie n intervient pas ni ne peut intervenir: 
cela ne rentrerait pas dans son rôle de mère. Ainsi, 
l'âme de Jésus-Christ, quelque puissance qu'elle ait 
reçue comme instrument du V^erbe auquel elle est per- 
sonnellement unie, ne saurait faire aucun miracle qui 
ne serait pas orc/o/ma6/e, médiatement du moins, à la 
fin de l'Incarnation (i). Et voilà, pour le dire en pas- 
sant, ce qui explique comment des prières multipliées 
et confiantes ne semblent pas être écoutées de la Mère 
de Dieu : c'est qu'on lui demande ce qu'elle-même ne 
peut, vu sa mission, ni vouloir, ni faire, ni obtenir de 
Dieu pour ses suppliants (2), 

Une seconde remarque touche à la manière dont la 
bienheureuse Vierge aide ses enfants, dans l'ordre de 
la grâce et du salut. 

La théologie catholique distingue trois manières et 
comme trois voies principales par où les bienfaits sur- 



(i) Si loquamur de anima Christi, secunduni quod est instrumen- 
tum Verbi ai iiniti, sic habiiit omnem virliilem ad omries immutationes 
miraculosas faciendas, ordinabiles ad Inccirnationis finem. S. Thoni., 
3 p.. q. i3, a. 2. 

(2) Ce qui ne veut pas dire toutefois que ces prières ne soient nulle- 
ment exaucées. 



CH. IV. — DIVERS MODES d'exERCICE ^©7 

naturels descendent de Dieu sur nous. Je parle ici de 
l'applicalion des fruits de la Rédemption qui se lait 
dans le cours des siècles: car nous savons déjà com- 
ment, et dans quelle mesure, la Mère du Sauveur a pris 
part à l'œuvre elle même de la rédemption du monde, 
c'est-à-dire à la préparation du trésor de grâces que la 
divine bonté verse continuellement sur les âmes pour 
les sanctifier. Il y a ce que j'appelle la causalité effi- 
ciente; il y a la causalité d'intercession ou d'impétra- 
tion ; il y a la causalité de mérite. 

Donnons quelques exemples où l'on puisse voir en 
quoi ces trois modes de causalité diffèrent les uns des 
autres. Si je pense, si je parle, si je marche, je suis 
cause efficiente de ces actes : car ils proviennent de 
l'activité que je déploie pour les produire. J'en serais 
la cause première, si je ne recevais de Dieu ni la puis- 
sance d'agir, ni la coopération nécessaire pour en user. 
N'étant pas cause première, je suis au moins cause 
urincipale, parce que je possède en moi la faculté per- 
manente d'exercer ces opérations. Le pinceau de l'ar- 
tiste et la plume de l'écrivain sont aussi des causes 
efficientes ; mais au lieu d'être les causes principales 
du livre et du tableau qui révèlent aux yeux les pensées 
du peintre ou de l'auteur, ils ne sont, l'un et l'autre, 
que de purs instruments. Aussi bien, personne ne 
songera jamais à leur attribuer le mérite des œuvres 
d'art et de science auxquelles ils ont concouru. On 
sait trop qu'opérant par eux-mêmes ou conduits par 
d'autres mains ils n'auraient rien produit de send^la- 
ble; tant il est vrai que leur vertu d'écrire ou de pein- 
dre ne sort pas de leur fonds, mais de l'intelligence 
qui les emploie. 

Après ce que nous avons dit maintes fois, ce serait 



4o8 L, V. MATERNITÉ TOUJOURS EN EXERCICE 

tomber dans des redites inutiles que de vouloir expli- 
quer la causalité du mérite. Du reste, l'exemple queje 
citais tout à l'heure nous en fournirait à lui seul un 
exemple, si nous supposions que le peintre qui fait un 
tableau ou le savant qui écrit un livre se proposent 
d'acquérir, en les faisant, un droit lég-iti me à quelque 
récompense équivalente à la valeur de leurs œuvres : 
car, d'une certaine manière, on devient cause de ce 
que l'on mérite en retour de son travail. 

Le troisième genre de causalité n'a pas besoin, non 
plus, de longues explications pour être compris. User 
de son crédit près d'une personne riche et puissante 
pour l'amener à secourir un malheureux, c'est assu- 
rément être cause des largesses qui lui sont faites; et 
d'autant plus cause que le crédit qui les détermine, est 
appuyé sur des titres plus solides, et qu'on a plus de 
droits à faire agréer sa requête. Ces prémisses posées, 
demandons-nous jusqu'où va la causalité de Marie 
par rapport aux dons célestes. 

II. — Et d'abord, est-ce une causalité effective? 
S'il s'agit de la grâce par excellence, je veux dire de 
la grâce sanctifiante et des vertus infuses, manifeste- 
ment Marie n'est ni ne peut être cause efficiente; et 
je ne dis pas seulement cause première, mais simple- 
ment cause principale Commentle serait-elle, puisque 
la sainte humanité même du Sauveur n'a pas ce pri- 
vilège? Vérité tellement incontestable que les Pères(r), 
dans leurs controverses avec les hérétiques des qua- 
trième et cinquième siècles ; par exemple, saint Alha- 
nase. Saint Grégoire de Nazianze, saint Basile, saint 



(i) V. La Grâce et la gloire, 1. ii, c. 5, n. 3, t. I, pp. i3o, suiv. 



Cn. IV. — DIVERS MODES d'eXERCICE ^09 

Cyrille d'Alexandrie, démonlraient la divinitc'" du Fils 
et du Saint Esprit sur ce principe qu'ils sont l'un et 
l'autre l'auteur de la g'râce, et quil leur appartient en 
propre de transformer ainsi nos âmes à l'image de 
Dieu. 

« Nécessairement Dieu seul peut déifier l'homme, en 
le faisant participer par ressemblance à sa nature di- 
vine, tout comme il est nécessaire d'être feu pour em- 
braser », enseigne à ce sujet l'Ange de l'Ecole (i). 

Quant à ces autres dons, surnaturels aussi par leur 
substance, mais différents des grâces habituelles et 
permanentes, je parle des illuminations de l'intelli- 
gence et des attraits divins sans lesquels aucun 
pécheur ne pourrait se disposer au bienfait de la jus- 
tification, toute causalité créée n'en est pas exclue. 
Puisqu'ils sont en nous des opérations vitales, il faut 
bien qu'ils procèdent aussi de nous. Mais encore est- 
il que celui-là môme qui les produit n'en peut être 
la cause par la seule énergie de ses facultés naturel- 
les. Il faut que le Saint-Esprit, par une action spéciale, 
élèue ces puissances d'agir à la liauteur des actes 
qu'elles doivent poser (2); et c'est encore une œuvre 
qui n'appartient exclusivement qu'à lui (3). Aucune 
créature ne saurait entrer dans le sanctuaire d'un 
esprit; tout être qui n'est pas Dieu, si noble et si 
puissant qu'il soit, reste nécessairement aux abords. 
A plus forte raison, ne peut-il y porter par son acti- 
vité propre le supplément d'ordre supérieur, essen- 
tiellement requis pour la production des actes surna- 



(i) s. Thom., 1-2, q. iia, a. i, ia corp. 

(2) Nous avons dit ailleurs de quelle manière se fait cette élévation 
dans les âmes non juslitiécs. V. Grâce et (jloire, append. II. 
(3j Conc. Trident., sess. vi, can. 3, 4, etc. 



4 10 L. V. — MATERNITÉ TOUJOURS EN EXERCICE 

turels et divins. Donc, Marie n'est pas plus en nous 
la cause principale de ce genre de grâces qu'elle ne 
l'est des dons habituels, fondement et principe de la 
filiation divine. 

Je le sais, il a plu à Dieu d'employer des agents 
créés à la sanctification des hommes, le corps de 
Jésus-Christ, par exemple, au sacrement de l'autel et, 
dans les autres, des éléments sensibles, comme l'eau 
et l'huile ; mais il n'en a pas fait ni ne pouvait en faire 
des causes efficientes principales ; ce sont de simples 
instruments qui portent le commandement et la vertu 
de Dieu jusqu'aux âmes pour les sanctifier ou les 
perfectionner dans la grâce. 

La Sainte Vierge, si elle n'est pas cause principale, 
n'aurait-elle pas au moins^ dans la production de la 
grâce, ce genre de causalité qui convient aux instru- 
ments dont nous venons de parler? Voici la solution 
que donne sur ce point le grand théologien François 
Suarez, dans ses belles considérations sur les privi- 
lèges de la Mère de Dieu : 

« C'est chose inouïe que la bienheureuse Vierge 
soit un instrument du Christ dans la production de la 
grâce : autrement, on pourrait dire aussi qu'il s'en 
sert comme d'un instrument pour la consécration de 
son corps et de son sang, dans l'action du sacrifice ; 
ce qui serait hérésie pure. Donc, elle n'est d'aucune 
manière cause efficiente de la grâce, principalement 
si l'on parle d'une loi régulière et constante. Pourtant, 
si quelqu'un prétendait que, dans des cas exception- 
nels et par manière de miracle, elle a été choisie pour 
être l'instrument proprement dit d'une sanctification 
particulière, comme celle de Jean-Baptiste ou de tout 
autre, ce serait pour le moins affirmer une chose in- 



en. IV. — DIVERS MODES d'eXERCICE f^ll 

certaine; mais toutefois sans mériter la censure » (i), 
dont on serait digne, en transformant ce cas extraor- 
dinaire en règle commune. 

Jusqu'ici, nous n'avons considéré que les grâces 
strictement dites : g-ràcc habituelle avec ses annexes; 
grâces actuelles appartenant de leur nature au même 
ordre que les dons sanctifiants. 

Mais il est d'autres bienfaits ordonnés moins pro- 
chainement et moins strictement au salut de l'homme. 
Ai-je besoin de rappeler l'action des saints Anges ; 
de ces «esprits envoyés de Dieu pour prêter le secours 
de leur ministère à ceux qui doivent recueillir l'héri- 
tage du salut» (2) ? Oui dira tout ce que nous devons 
à ces princes de la cour céleste, devenus, par la charité 
de notre Maître commun et la leur, nos guides, nos 
protecteurs et nos gardiens? Leur action bienfaisante 
nons entoure et nous suit partout (3) ; invisibles, ils 
sont toujours là écartant les dangers, contrebalançant 
l'influence des puissances de l'enfer acharnées à notre 
perte, préparant à leurs protégés les occasions de bien 
faire. 

Et leur action ne s'exerce pas seulement autour de 
nous. Encore que les entrées du sanctuaire intime de 
l'âme leur soientfermées, comme à toute autre créature 
de Dieu, ils peuvent cependant y faire pénétrer leur 
influence bienfaisante. Si l'homme, à l'aide des signes 
sensibles, a le pouvoir d'agir si puissamment sur 
l'homme pour lui communiquer ses idées et ses vues, 
pour l'émouvoir, le persuader et l'entraîner, l'Ange a, 
de par sa nature, une puissance incomparablement 



(i) Suarez, de Mysteriis Christi, D. aS; S. i, | Dicendum primo . 

(2) Hebi'., Il, 14. 

(3) Psalm., xc, ii. 



4 12 L. V. — MATERNITÉ TOUJOURS EN EXERCICE 

plus grande. Nos facultés organiques, les sens exté- 
rieurs, l'imaçinalion, la sensibilité lui sont ouverts. 
Il en peut exciter et déterminer les actes ; et grâce aux 
relations intimes entre ces actes et les opérations spi- 
rituelles de l'âme, atteindre celles-ci par ceux-là (i). 

C'est par là surtout que les attaques du démon sont 
possibles et redoutables. La convoitise par elle seule 
est déjà pour nous unecausede combats et, tropsou- 
vent aussi, de chutes; mais qu'elle devient autrement 
dangereuse, quand l'esprit du mal, agissant sur 
l'homme extérieur, l'excite et la pousse, afin que ses 
entraînements obscurcissent en nous le sens du de- 
voir et paralysent la volonté (2) ! Malheur à ceux qui 
se livrent à cette tyrannie des passions; malheur à 
tout homme mortel, si la Providence qui veille sur ses 
créatures permettait aux esprits mauvais d'exercer 
contre nous toute leur puissance. 

Or, ce que peuvent les anges déchus pour notre 
perte, les Anges fidèles le peuvent pour notre salut. 
Il leur appartient donc, à plus forte raison, d'agir sur 
nos organes, et d'arriver aux puissances spirituelles 
par l'intermédiaire des facultés sensibles. Et nous 
n'avons pas à craindre que leur pouvoir soit inférieur 
aux forces de l'ennemi. De part et d'autre, c'est la 
même nature spirituelle; et l'amour des uns pour nous 
égale au moins la haine des autres contre l'image de 
Dieu qui fait notre gloire. Enfin et surtout, la même 
providence, qui met des bornes à l'exercice de la puis- 
sance diabolique, ajoute une énergie nouvelle à l'ac- 
tion des anges commis à notre garde. 

Or, pour en revenir au sujet dont ces considéra- 

(i) s. Thom., I p., q. m, a. i, sqq. 

(2) Voir, i'" Partie, i. vi. c. i,t. II, p. 85, suiv. 



GII. IV. DIVERS MODES d'eXERGIGE 4' 3 

lions sommaires sembleraient nous avoir écartés, la 
bienheureuse Vierge est la Souveraine du ciel, et tout 
spécialementla Reine des Ang-es. Et ce n'est pas un vain 
titre. Reine, elle en exerce les fonctions, et les esprits 
ang-éliques, de par la volonté de leur Roi, sont à ses 
ordres. Donc, nous pouvons et nous devons le croire, 
c'est elle après Dieu qui les envoie sur cette terre qui 
est aussi de son royaume, et près des hommes qui 
sont non seulement ses sujets, mais ses enfants. Donc, 
ce qu'ils opèrent autour de nous, en nous et sur nous, 
c'est elle qui le fait par eux, comme par des ministres 
joyeusement soumis à sa direction. Elle est donc, en 
toute vérité, la cause efficiente^ au moins médiate, des 
biens qu'ils nous procurent; non pas qu'elle donne 
à ses envoyés la puissance qu'ils déploient en notre 
faveur, mais parce qu'elle en use au profit des hommes 
et pour la gloire de Dieu. 

Est-ce là tout ce que Marie peut faire pour nous 
dans cet ordre de causalité? Je répug-ne à le croire. 
Nous l'avons vu dans la première Partie de cet ou- 
vrage, Marie, plus excellemment que tout autre saint, 
reçut en partage le charisme àe,s miracles. Or, ce pou- 
voir, elle ne l'eut pas seulement pour le temps de sa 
vie mortelle, et l'on ne pourrait, sans faire injure à 
son Fils, prétendre qu'il l'en a dépouillée le jour de 
son entrée dans la gloire. Ce serait aussi donner un 
trop éclatant démenti à tant de faits merveilleux dont 
les Annales de l'Eglise et les Vies des Saints nous ont 
conservé la mémoire. Marie vient donc à notre aide 
par des miracles. 

Avant de chercher s'il y a là, pour elle, l'exercice 
d'une causalité efficiente, personnelle, immédiate, il 
convient de faire une distinction très importante. C'est 



4l4 L, V. MATERNITÉ TOUJOURS EN EXERCICE 

que les miracles sont de deux sortes. Il y a les mi- 
racles de premier ordre, les miracles strictement dits, 
qui, soit par leurs effets, soit par la manière dont ils 
s'opèrent, dépassent toute activité créée : tels, par 
exemple, la résurrection d'un mort, ou la formation 
instantanée d'un organe. Il y a des miracles de second 
ordre, comme serait une g-uérison que des ag-ents na- 
turels pourraient absolument produire, mais seulement 
à la condition d'être appliqués par un art plus puis- 
sant que l'art humain. 

Manifestement, les premiers sont exclusivement 
l'œuvre de Dieu. Pas plus que les autres saints, Marie 
n'en peut être physiquement l'auteur. Sans doute, i 
s'est fait, dans le cours des siècles, une multitude de 
miracles, appartenant à cette première catég-orie, qu'on 
ajustement tenus pour des bienfaits dus à son ma- 
ternel amour. Mais si elle en était cause, c'était par 
voie cV intercession J'ai bien lu dans saint Thomas, 
parlant en cela d'après le pape saint Grég'oire, que les 
Saints opèrent des miracles strictement dits, tantôt par 
prière et tantôt par puissance {i). Mais cette doctrine 
ne va pas contre ce que j'affirmais tout à l'heure. 
Dans ce dernier cas, en eflTet, comme l'a expliqué le 
saint docteur, ce n'est pas par leur vertu propre que 
les Saints opèrent (2). Toute leur action se borne à 
porter à la nature le commandement de Dieu. 

Tâchons de rendre cela plus clair au moyen d'un 
exemple. Je le prendrai dans les Actes des Apôtres. 

Voilà saint Pierre amené devant le cadavre de cette 



(i) Sancli quandoque faciunt miracula oraiido, quandoque ex poles- 
tale D,; Patent ia q. 6, a 4- 

(2) Opéra miraculosa nuUa creatura polest facere quasi agens princi- 
pale ; i. e., iiisita virtute. S. Thom., 3 p., (j. 88^ a. 4. ad- 2. 



CH. IV. DIVERS MODES d'eXERGICE ^i5 

charitable veuve de Joppé : « Tabithe, lui crie-t-il, 
lève-toi; et elle ouvrit les yeux, et voyant Pierre, 
elle se mit vivante sur son séant » (i). Que fait 
l'Apôtre parsa parole? Il applique le commandement, 
c'est à-dire la puissance de Dieu, qui, seule, fait ren- 
trer la vie dans ce corps inanimé. C'est là son action 
propre à lui. Mais, remarque expressément le livre des 
Actes, Pierre avait d'abord prié ; et c'est principale- 
ment grâce à cette prière que Dieu donna l'efficace à 
sa parole. C'est donc, en dernière analyse, par la 
prière que la créature opère ce premier genre de 
miracles; et voilà comment la très sainte Mère de Dieu 
les fait pour le bien de ses enfants. 

A-t-elle souvent, comme nous le lisons ici du prince 
des Apôtres, concouru par une action présente et cor- 
porelle à l'application de la puissance divine, c'est 
une question dont l'examen nous mènerait trop loin ; 
d'autant plus qu'il supposerait une autre question 
non moins complexe, celle des apparitions person- 
nelles de notre bienheureuse mère (2). Peut-on croire 
que, des hauteurs du ciel et sans descendre person- 
nellement sur notre terre, elle puisse, par un simple 
vouloir, appliquer ainsi la puissance divine, à peu près 
comme un prêtre qui, par un privilège inouï, consa- 
crerait à distance ; encore un problème dont il ne 
m'appartient pas de chercher ici la solution. 

Quoi qu'il en soit, lorsqu'il s'agit des miracles de 
second ordre, c'est-à-dire d'effets merveilleux qui peu- 
vent résulter d'un emploi des forces de la nature 



(i) Act., IX, 40; col. II, 6, sqq. 

(2) Pour cette dernière question, on pourra consulter utilement le P. 
Pierre Thyraeus, de Variis spiritiiuiii apparitionibas, 1. i, c. 5 ; c. ii, 
n. 206. (Coloniae Agripp., lôg^l. 



4l6 L. V. MATERNITÉ TOUJOURS EN EXERCICE 

impossible à notre faiblesse, mais réalisable pour des 
esprits supérieurs et pour des êtres en possession de 
la gloire (i),rien n'empêche la bienheureuse Vierge 
de les produire ou immédiatement par elle-même, ou 
médialement par le ministère des Anges; tels eftîls 
n'étant pas de ceux qui réclament une puissance supé- 
rieure à toute activité créée. Mais, dequelque manière 
qu'on explique lintervention de la Mère de Dieu, il 
faudrait être aveugle pour ne pas voir son cœur et sa 
main dans un nombre toujours croissant de faits 
extraordinaires, attestés par d'irrécusables témoigna- 
ges; et, sans doute, arrivés un jour, comme nous l'es- 
pérons de sa charité maternelle, au séjour de la lumière, 
nous admirerons des merveilles que notre état présent 
nous permet à peine de soupçonner (2). 

III. — Toutefois, pour le dire encore, ce n'est pas 
là qu'il faut chercher la coopération commune de la 
Vierge à l'effusion des grâces qui nous viennent de la 
divine libéralité, mais dans son intercession, dans ses 
prières; intercession et prières par lesquelles Marie 
incline constamment le cœur du Fils à nous appliquer 
les fruits de son sang, et la miséricorde du Père à 
répandre dans nos âmes les dons du Saint Esprit. 
C'est pourquoi les Saints, quand ils parlent du pou- 
voir qui fait de cette bénie Vierge le canal des grâces, 
et la cause actuelle de notre naissance et de notre 
croissance dans l'ordre de la vie divine, l'appellent 
une toute-puissance suppliante. De là vient aussi que 
les Pères, voulant représenter ce qu'est Marie depuis 



(i) s. Thomas, i p., q. iio, a, !i: de Potentia, q. 6, a. 3. 
(2) Cf. Suarez, de Mysteriis vitae Christi, D. 23, s. i, | Unde 
ulterius. 



CH. IV. DIVERS MODES d'exERGICE 4i7 

son bienheureux Passage^ nous la montrent univer- 
sellement dans l'acte d'une prière perpétuelle. Et c'est 
encore ce que nous disent tacitement, mais éloquem- 
ment, la plupart des peintures de la Mère de Dieu 
retrouvées dans les Catacombes. Son attitude au ciel 
est une posture de suppliante, d'Oranfe. 

Il importe peu qu'elle se soit manifestée plus d'une 
fois dans d'autres attitudes : par exemple, assise la 
couronne en tête et parée d'un manteau royal auprès 
de Jésus ; ou bien encore enivrée d'une chaste ivresse, 
et penchée sur le cœur de son Bien-aimé qui l'attire 
et la soutient; ou, enfin, tournée vers les hommes et 
s'inclinant pour les bénir. Ces diverses positions n'ex- 
priment rien d'incompatible avec la première. Autre- 
ment, il faudrait dire aussi qu'il y a contradiction 
quand Jésus-Christ nous est présenté dans les Ecritu- 
res, tantôt assis à la droite du Père, tantôt debout, soit 
pour contempler ses martyrs et ses élus dans leurs 
combats, soit pour intervenir en notre faveur devant 
le trône de Dieu. Les Pères nous apprennent qu'il faut 
voir dans ces positions différentes une expression 
sensible des fonctions qui conviennent au Christ res- 
suscité (i). Et cette explication suifît à donner la clef 
des multiples positions attribuées à la Mère de Dieu. 
Mais pourquoi ne pas ajouter que toutes vont à son 
grand rôle d' Orante ?Nou.s la montrer dans l'appareil 
de sa gloire, c'est nous dire sa puissance d'interces- 
sion; quand je la vois près du cœur de Jésus, il me 
semble l'entendre qui le supplie d'avoir pitié des 
hommes pour qui ce cœur fut autrefois percé. Si elle 
se tourne vers nous, c'est pour savoir toutes nos misè- 



(i) Judex est Christus cum residet; advocatus est cum assurgit, a dit 
quelque part saint Ambroise. 

LA MÈRE l ES HOMMES. — I. — 27 



4l8 L. V. MATERNITÉ TOUJOURS EN EXERCICE 

res, écouter nos g-émissements ou, mieux encore, ré- 
pandre sur nous les bénédictions que nous ont values 
ses prières. 

A la causalité d'impétration vient s'adjoindre la 
causalité des mérites ; non pas toutefois que la Sainte 
Vierge puisse maintenant acquérir quelque mérite, si 
parfait que soit son amour, si saintes que soient tou- 
tes ses œuvres. Au ciel, c'est le terme, et non la voie. 
On y porte les mérites de la terre, mais on ne les aug- 
mente pas. Si donc les mérites de la Vierge attirent sur 
nous les bénédictions célestes, nous ne le devons uni- 
quement à ceux qu'elle présenta devant le trône de son 
Fils, quand il daigna l'appeler à partager sa gloire. Du 
reste, il en est de la causalité méritoire comme de 
la causalité efficiente. Elle ne doit pas être séparée 
de l'intercession. 

Pour mieux entendre cette vérité, considérons d'a- 
bord le Fils dans son rôle actuel de Médiateur auprès 
du Père. Au sentiment de quelques théologiens, Jésus- 
Christ, depuis qu'il s'est dépouillé de notre mortalité, 
ne prierait plus d'une prière formelle. « Il est entré 
dans le ciel (non pour y faire l'office de suppliant, 
mais) afin de />araf^re maintenant pour nous devant 
la face de Dieu » (i). Il est là, « avec son propre sang, 
le sang de l'Agneau immaculé » (2), qui crie plus élo- 
quemment que celui d'Abel (3), avec les traces glo- 
rieuses des blessures reçues pour le salut des hom- 
mes et la gloire de son Père, c'est-à-dire, avec ses in- 
finis mérites, et cette présence même constitue toute 
sa prière. Que faut-il autre chose que celte apparition 



(i) Heb., IX, 24. 

(2) Ibid.. 12; 1 Pet., I, ig. 

(3j HcLir , xii, 24. 



CH. IV. DIYEUS MODES d'eXERCICE /41g 

pour émouvoir le cœur de Dieu, et l'cng-ag-er à nous 
combler de ses grâces? 

Certes, il faut l'avouer, Dieu ne peut rester indiffé- 
rent devant un tel spectacle. Mais si efficace que puisse 
être ce genre de prière, il ne suffît pas à notre Sau- 
veur, Aussi bien, l'Apôtre nous le montre t-il « tou- 
jours vivant afin d'intercéder pour nous » (i). Ce qui 
a trompé les théologiens dont je parlais tout à l'heure, 
c'est le langage de certains Pères, où la prière semble 
être donnée comme une fonction propre à Jésus-Christ 
vivant de sa vie mortelle. Mais, outre que ces Pères 
sont le petit nombre, on s'aperçoit, en y regardant 
de plus près, que leur opposition n'est qu'apparente. 
Ce qu'ils nient, ce n'est pas l'exercice formel de la priè- 
re, mais une manière de prier qui supposerait de l'infé- 
riorité dans la personne elle-même du Christ, et non 
pas seulement dans l'une de ses natures; c'est encore 
une prière qui s'adresserait uniquement à la divine mi- 
séiicorde, comme si le Prêtre éternel n'avait pas sura- 
bondamment acheté les bienfaits qu'il réclame pour 
ses membres; c'est une prière où, comme il l'a fait ici- 
bas, il invoquerait son Père non seulement pour nous, 
mais pour lui-même; c'est finalement une prière in- 
compatible avec l'état présent de son humanité glori- 
fiée, prière accompagnée de larmes et de sanglots (2), 
d'humbles et douloureuses prostrations (3). Voilà, 
d'après les différents contextes, la prière qui ne con- 
vient plus à Jésus-Christ triomphant. Et, pour le dire 
en passant, voilà pourquoi l'Eglise demande à Jésus- 
Christ, non pas de prier pour nous, mais d'avoir [ilié 



(i) Heb., VIII, 25. 
(2) Hebr., v, 7. 
^^3j Luc, XXII, i4. 



420 L. V. MATERNITÉ TOUJOURS EN EXERCICE 

de nous, voulant, par celte différence de formules, ex- 
clure de la prière du Sauveur toutes les imperfections 
inhérentes à celles des simples créatures. Mais quoi 
donc empêcherait Notre Seig-neur d'exprimer à son 
Père les désirs qui le pressent de voir accorder aux 
hommes les grâces si chèrement payées? Ne faut il 
pas d'ailleurs qu'il expose ce que sa présence avec 
tous ses mérites ne suffît pas à dire, quels bienfaits 
il demande et pour qui? Or, cela même n'est-ce pas 
une prière formelle? 

Le Docteur Angélique a résumé dans quelques mots 
substantiels ce double mode de prière : « Il intercède 
pour nous, d'abord en présentant devant son Père 
l'humanité qu'il a prise (et livrée) pour nous; ensuite 
en exposant le désir que sa très sainte âme a de notre 
salut » (r). 

Or, ce qu'il a dit du Christ, saint Thomas l'ensei- 
gne des élus du ciel. « Les Saints prient pour nous 
de deux manières. En premier lieu, par une prière 
expresse, alors qu'ils adressent leurs vœux pour nous 
à la divine clémence; en second Heu, par une prière 
interprétative, fondée sur leurs mérites qui, toujours 
présents devant la face de Dieu, ne sont pas seule- 
ment pour eux un titre à la gloire, mais sont encore 
pour nous comme autant de suffrages et de prières 
tacites, tout ainsi quelesang- de Jésus-Christ, répan- 
du pour nous, demande grâce en notre faveur » (2). 
Si nous distinguons ces deux modes de prière, 
g-ardons-nous de les séparer ; car, au fond, il y a là 
moins une double prière que deux éléments conslitu- 



(i) s. Thom., Comment, in pp. ad Rom., e. VII, lect. 4. 
(3) S. Ihom., in Sentent, iv, D. 45, q. 3, a. 3. 



CH. IV. DIVERS MODES d'eXERCIGE ^21 

lifs de la racmc prière, c'est-à-dire, et ce qui fait la 
demande et ce qui la rend puissante auprès du Dieu. 
C'est pourquoi l'Eglise a soin de réunir ces deux 
choses, quand elle s'appuie sur le suffrage des Saints : 
« Nous vous demandons Dieu tout-puissant, que, par 
les sacrements que nous venons de prendre, avec le 
secours des mérites et des prières du bienheureux 
.loacliim, le père de la Mère de Notre Seigneur Jésus- 
Christ, nous participions dans le temps à votre grâce, 
et à votre gloire dans l'éternité... » (i). Et ailleurs : 
« Que, par les prières et les mérites de la bienheu- 
reuse Marie toujours Vierge et de tous les Saints, le 
Seigneur nous conduise au royaume des cieux » (2). 
La croyance à cette union des mérites et des priè- 
res dans l'unité d'une même intercession n'est pas 
chose nouvelle, au sein de l'Eglise : témoin le pané- 
gyrique des saintes martyres Bernice, Prosdoce et 
Domnine, prononcé par saint Jean Chrysostôme. 
« Ce n'est pas assez, prêchait-il aux fidèles, d'être 
venus près de ces bienheureuses dépouilles, au jour 
de leur fête; revenons d'autres jours supplier ces (rois 
martyres du Christ d'être nos avocates auprès de 
Dieu : car elles ont grand crédit, plus encore après 
leur mort que durant leur vie. Portant maintenant les 
sùgmalesdnChnsi, elles peuvent, en les lai montrant, 
tout obtenir du Roi. Puis donc qu'elles jouissent 
auprès de lui d'un tel pouvoir et d'une si intime 
amitié, pouvons-nous douter que, si nous gagnons 
leurs bonnes grâces par de fréquentes visites, nous 



(') Mess? ch S. Joachiin., Posfcomm. 

(:i] l'riit office de la Ste Vierj:\ an Capitule. 



4 22 L. V. MATERNITÉ TOUJOURS EN EXERCICE 

n'obtenions par leur assistance pleine miséricorde 
au trône de Dieu » (i)? 

Tel est donc le grand moyen par où la Mère de 
Dieu, devenue notre mère, attire sur nous les béné- 
dictions célestes et les trésors de vie surnaturelle ; 
ou, ce qui revient au même, concourt à l'application 
des mérites de Jésus-Christ : sa prière, mais une 
prière appuyée premièrement sur les mérites de son 
Fils, et secondairement sur ses propres mérites. 

Or, quand je dis mérites, je n'entends pas seule- 
ment les mérites proprement dits, mais encore tout 
ce qui peut rendre un suppliant digne d'être exaucé. 
A ce point de vue la maternité divine, avec tous les 
privilèges de grâce et de gloire dont elle est le centre 
et la source, entre par elle-même dans l'ordre du mé- 
rite. N'est-il pas juste, en effet, que la Mère de Dieu 
soit écoutée de son Fils; la Fille de Dieu, de son 
Père ; l'Epouse de Dieu, du Saint Esprit, son royal 
Epoux? 

Beaucoup d'auteurs ont parlé de la puissance 
que donne à la prière de Marie le mérite de sa mater- 
nité. Aucun peut-être ne l'a fait plus heureusement 
que l'abbé Arnaud de Bonneval, dans ce texte que 
nous avons déjà rappelé : « Désormais l'homme peut 
avec confiance s'approcher de Dieu, puisqu'il a dans 
sa cause le Fils pour Médiateur auprès du Père, et la 
mère pour médiatrice auprès du Fils. Le Fils montre 
au Père et son côté entr'ouvert et ses blessures, et la 
mère présente au Fils le sein qui l'a porté, les ma- 
melles qui l'ont nourri. Il ne peut y avoir de refus là 
où conspirent et prient ensemble plus éloquemment 

(i) s. Joann. Chrvsost., Or. panegyr . in SS. Bernicen., etc.,n. 7. 
P. G. L., 64o. 



CH. IV. DIVERS MODES d'eXERCICE 423 

que toute langue les marques de la clémence et les 
insignes de la charité » (i). 

IV.— Avant de clore ce chapitre, écoutons et résol- 
vons quelques difficultés. Elles sont de celles que le 
Protestantisme oppose à notre confiance dans l'invo- 
cation des Saints, et tout spécialement de la toute 
sainte Vierge Marie. 

Comment, disent les hérétiques, la Vierge pourrait- 
elle appuyer sa prière sur ses propres mérites puisque, 
d'après vous, il n'y a plus de mérites pour les élus du 
ciel; et, môme en supposant ces mérites, comment ne 
serait-ce pas faire injure à ceux du Christ que de les 
mettre en avant pour obtenir les bienfaits de Dieu? 

Saint Thomas avait prévu la première partie de 
l'objection : nous pouvons donc apporter sa réponse. 
Elle est décisive. «Quoique les Saints ne soientplus en 
état de mériter, à partir de leur entrée dans la patrie 
céleste... (2), ils ont cependant mérité pendant leur 
vie de voir leurs prières exaucées après leur mort. 
D'ailleurs, autre est la valeur méritoire de la prière, 
autre sa force d'impétration. Le mérite consiste 
dans une certaine équation entre l'acte et ce qu'il 
revendique à litre de récompense : tandis que la force 



(i) Ernald. Ceivnui., Tract . de Laudibus B.V. M.P L., t.CLXXXIX, 
1726. Voici comment le chancelier Gerson résumait les différentes ma- 
nières dont la Sainte Vierge assiste ses enfants dans leur marche vers 
la patrie céleste : Maria tripliciter adjuvat viatores. Iniperative. si non 
meritorie, propter stalum. Coiiiinissivcper aliquos Angelorum vel Sanc- 
torum, (juales voiuerit destinare, cum sit suprema hierarchizans post 
Filium, purgando, illuminando et perficiendo. Coopérative , ([uan- 
doijuc per principalem sui donalionem, secundum testimonia 
multis exhibita tam in vita quam in morte. . . Rursus ergo Maria polest 
ut cuivis in suo exitu praeseus consolatrix.duxlrix et proteclrix existât. 
Tract. VI sujier Magnificat. 0pp., t. IV, p. 3i6. 

(2) Le saint dit plus explicitement ailleurs : à partir du moment où 
la mort les a retirés de I "état de la voie. 



42^ L. V. MATERNITÉ TOUJOURS EN EXERCICE 

impélratoire de la prière s'appuie sur la libéralité de 
celui près duquel on intercède. Donc, encore que les 
S:iints ne soient plus en état de mériter, ils n'en res- 
tent pas moins en état de prier et de voir exaucer 
leurs prières » (i). Retenons la première partie de la 
solution : car c'est d'elle que nous avons besoin, puis- 
qu'il s'agit d'une prière fondée sur le mérite. 

Mais, dira-t-on, pourquoi parler des mérites anté- 
rieurs; n'ont-ils pas reçu de Dieu leur juste récom- 
pense, dans une gloire personnelle, adéquate à leur 
nombre comme à leur degré? Si donc la prière de 
Marie doit tirer du mérite quelque titre à se voir exau- 
cée, il faut recourir à des mérites acquis au ciel : ils 
sont les seuls à pouvoir espérer une nouvelle récom- 
pense. 

La solution donnée par saint Thomas suffit pleine- 
ment à dissiper cette difficulté. Soit! répondrons-nous 
avec lui, ces mérites ont reçu leur récompense, en 
tant qu'ils sont mérites strictement dits; mais tout 
acte méritoire est encore impétration et satisfaction, 
et la gloire ne périme ni l'une ni l'autre. 

Ajoutons, et c'est la principale réponse, que les 
Saints ont, il est vrai, reçu le prix de leurs mérites : 
mais cette récompense elle-même emporte pour eux 
le privilège d'être unis de l'amitié la plus intime et la 
plus indissoluble avec Dieu; et, par suite aussi Je pri- 
vilège d'obtenir de Dieu tout ce qu'ils demandent. 
Enlevez cette efficacité à leurs prières, leur béatitude 
n'est pas complète, et, par conséquent, il manque quel- 
que chose à la récompense qu'ils ont méritée. Voici, 
pour me servir d'un exemple, un général dont la vail- 



(i) s. Thom., in iv. Sent., D. 45) q. 3, a. 3, ad l\. 



CH. IV. DIVERS MODES d'eXERCICE 4 25 

lance a consolidé le trône de son roi. Aura-t-il le prix 
dû à ses services, si le prince se persuade avoir assez 
fait en Ini payant la solde réclamée par son grade, 
et ferme l'oreille aux recommandations qu'il lui adres- 
serait en faveur de ses compagnons d'armes ou de ses 
enfants. Et vous croiriez que Noire Seigneur se tien- 
drait quitte envers Marie, parce qu'elle est dans le 
degré de vision béatifique qui répond à ses mérites, 
sans toutefois avoir aucun droit à solliciter efficace- 
ment des grâces pour ses fils de la terre? Ce serait 
avoir une étran^-e idée de la béatitude céleste et de 
l'amour de Jésus-Christ pour sa mère. 

Venons à l'autre partie de l'objection. Si les Saints, 
dites-vous, appuient sur leurs propres mérites les 
prières qu'ils adressent pour nous à la divine miséri- 
corde, ils font outrage aux mérites de Jésus-Ciirisl. 
C'est ou n'en pas faire compte ou, tout au moins, les 
tenir pour insuffisants. 

Dites aussi que saint Paul faisait outrage à la rédemp- 
tion du Christ, quand il disait : « J'accomplis dans ma 
chair ce qui manque aux souffrances de Jésus-Christ 
pour son corps qui est l'Eglise » (i). Insensés qui ne 
voyez pas que ces mérites des Saints sont fondés sur 
les mérites du Christ; et que, si la prière s'appuie sur 
eux, c'est encore pour aller à la source de toute grâce 
par les mérites du Christ. Donc, loin d'être une injure 
faite à ces infinis mérites, la prière des Saints et leurs 
mérites en sont la glorification : ils les rehaussent et 
les manifestent, comme les causes secondes sont la 
glorification de la cause première. Tout bien considéré, 
Dieu, quand il exauce les prières et les mérites des 

(i) Col., ï, 24. 



4^6 L. V. — MATERNITÉ TOUJOURS EN EXERCICE 

Saints, accorde la grâce à son Fils, Notre Seig-neur : 
car et ces mérites et ces prières n'ont de prix à ses 
yeux que pour autant que les mérites du Christ en 
sont le principe et le couronnement (i). 

Une dernière objection, qui va moins contre l'in- 
tercession de la Sainte Vierg'e et des Saints qu'elle ne 
s'attaque à la manière dont nous, catholiques, nous 
la réclamons, c'est que nous les invoquons non pas 
comme des intercesseurs auprès de Dieu, mais comme 
des causes principales, je veux dire, comme les auteurs 
des bienfaits qui, d après notre propre doctrine, ont 
Dieu seul pour principe. Voyez, par exemple, ces 
prières de l'Eg-hse à la Vierg-e : brisez les chaînes des 
coupables, rendez la lumière aux aveug-les, écartez 
de nous tous les maux, et demandez tous les biens, 
etc., etc. 

Que répondrons-nous ? Deux choses. Premièrement 
que, s'il y a crime, ce crime n'est pas uniquement 
celui de l'Eg-lise romaine. Il faut en accuser plus 
encore les églises d'Orient : car ces manières de 
parler reviennent plus souvent dans les écrits de leurs 
docteurs et dans leurs prières liturgiques que dans 
les nôtres. Que dis-je, il faut porter ces accusations 
jusqu'aux Apôtres. N'est-ce pas saint Paul, en effet, 
qui disait : « J'honorerai mon ministère, m'efiforçant 
d'exciter l'émulation de ceux de mon sang, et d'en 
sauver quelques-uns » (2). Secondement, et ce sera 
l'explication toute simple de ces formules et des autres 
semblables, c'est que la nature même des choses nous 
avertit du sens qu'elles peuvent et doivent avoir, 

La Sainte Yierge et les Saints nous procurent les 

(i) Concil. TrideiUin., Sess. VI, cap. i6, -et can. 33. 
(2) Rom., XI, 14. 



en. IV. — DIVERS MODES d'eXERCICE 4 27 

grâces de salut que nous leur demandons, mais en 
intercédant pour nous auprès de Jésus-Christ et de son 
Père, et c'est aussi de cette manière que nous les 
prions de nous les procurer. Au reste, si des explica- 
tions étaient nécessaires, on les trouverait à toute heure 
dans les mêmes invocations dont on nous fait un 
crime. « Ecartez de nous tous les maux, demandez 
pour nous tons les biens, » est -il dit dans l'hymne à 
la Vierge que nous citions, il n'y a qu'un instant. 
Pries pour nons, répète sans cesse l'Eg'lise. 

Lisez l'hymne des Vêpres dans la Fête de Tous les 
Saints. Vous y trouverez alternativement ces deux 
formes de prière : l'une par laquelle nous demandons 
aux élus du ciel les grâces qui font la sainteté de la 
terre et la g-loire de la patrie, « Anticjua cum prae- 
sentibus — Fntura damna pellite... — Exules vocate 
nos in patriam . .. — Coelitnm locate nos in sedibus. 
Délivrez-nous des maux présents et des anciens ; 
écartez les maux à venir. Appelez-nous pauvres exi- 
lés dans la patrie; Et faites-nous asseoir parmi les 
bienheureux ». Cela vous scandalise. Ecoutez ces 
autres paroles de la même hymne : « Placare, 
Christ e, servulis — Ouibus Patris clementiam — 
Tuaead tribunal gratiae — Patrona Virgo postulat. 
O Christ, pardonnez aux serviteurs pour lesquels la 
Vierg-e, leur patronne, implore la clémence du Père à 
votre tribunal de grâce ». Et encore : « Apostoli cum 
Vatibus — Apud seuerum judicem — Veris reorum 
fletibus — Exposcite indulgentiam. Apôtres et pro- 
phètes, présentez devant le juge sévère les vraies lar- 
mes des coupables, et sollicitez pour eux son indul- 
gence». Chose singulière, c'est Marie surtout que, 
dans ces invocations, l'Eglise conjure de prier pour 



/(28 L. V. MATERNITÉ TOUJOURS EN EXERCICE 

ses fils; et c'est aux martyrs et aux prophètes qu'elle 
demande directement les grâces de salut : preuve ma- 
nifeste que, dans sa pensée, l'une et l'autre formule 
renferme une seule et même signification (i). 

Du reste, cette interprétation n'est pas nouvelle. 
Saint Augustin l'a plus d'une fois donnée. Parlant 
des miracles, et de ces miracles qui sont l'œuvre pro- 
pre de la toute-puissance : « Voilà, dit-il, ce que/o/i/ 
les martyrs, ou plutôt ce que Dieu fait à la prière 
et avec la coopération des martyrs » (2). C'est ainsi 
que nous l'entendons, quand nous demandons à la 
bienheureuse Vierge l'une de ces guérisons morales 
ou physiques qui sont au pouvoir de Dieu seul ; et 
c'est ainsi que l'auteur des Actes attribue soit à saint 
Pierre soit à l'Apôtre des Gentils les étonnantes mer- 
veilles qu'il rapporte (3). Et c'est encore ainsi, pour 
prendre un exemple familier, que nous remercierions 
comme l'auteur d'un bienfait celui dont le charitable 
crédit nous l'aurait obtenu. 

Voilà donc comment la toute aimante et toute aima- 
ble Mère des chrétiens poursuit à notre égard sa 
lâche maternelle; comment elle achève de nous enfan- 
ter à la vie du Christ. 

Notre étude sur ce sujet serait terminée, s'il ne 
nous restait encore à résoudre trois difficultés, oppo- 
sées par le protestantisme et par l'incrédulité. Marie, 
nous dit-on, perdue dans la vision de Dieu, toute 
absorbée dans la contemplation de la beauté suprême 
et dans son amour, n'a plus de cœur pour nous 



(i) Voir II" partie, I. v, c. a, t. I, p. 879-380. Celte objection a d>jà 
ctc résolue pour les Grecs. 

(2) S. August., De civit., L. XXXII, c. 10. 

(3) Act., V, 12, sq. 



CH. IV. DIVEUS MODES d'exERCICE /jat) 

aimer, indifférente qu'elle est aux choses de la terre, 
d'autant plus que nos révoltes contre son Fils nous 
rendent indignes de ses faveurs. Marie n'a point 
cette puissance auprès de Dieu que lui supposent ses 
panégyristes. Ce qu'il lui dit aux noces de Cana : Qu'y 
a-t-il de commun entre vous et moi, il le lui répéte- 
rait au ciel, si toutefois elle s'avisait d'intercéder pour 
nous. Enfin, Marie, eût-elle sur son Fils l'autorité 
qu'on lui suppose, ne pourrait l'implorer en notre 
faveur, si ce n'est peut-être d'une manière générale, 
indéterminée : car elle n'est plus au milieu de nous 
pour connaître nos besoins. C'est à résoudre très 
amplement ces objections si opposées au rôle mater- 
nel de Marie, que nous emploierons les chapitres qui 
vont suivre. 



LIVRE VI 



LIVKE YI 

Comment rien ne manque àla Sainte Vierge desconditioas les 
plus aptes à la continuation de son rôle maternel. 



CHAPITRE PREMIER 

Son amour ineffable pour les hommes, — les sources où il s'ali- 
mente, — et comment il s'active dans la béatitude, au lieu de 
s'endormir. 



Puisque Marie continue surtout par ses interces- 
sions d'exercer son rôle de Mère des hommes, à tra- 
vers l'espace et le temps, il importe d'étudier à fond les 
aptitudes qu'elle a pour le bien remplir. C'est par là que 
sa maternité spirituelle se révélera dans toute sa splen- 
deur. Or, quatre conditions lui sont nécessaires pour le 
parfait accomplissement de cette grande fonction. C'est 
d'abord un immense amour pour Dieu et pour les 
hommes, ses enfants adoptifs; c'est, en second lieu, 
une miséricorde sans bornes qui la rende compatis- 
sante à leurs misères; c'est aussi la connaissance in- 
time, entière de leurs maux, de leurs actes, des sou- 
pirs qu'ils poussent vers elle; enfin, c'est une grande 
puissance sur le cœur de son Fils et de Dieu, le Père 
de toute bonté. Les adversaires eux-mêmes de la ma- 
ternité de Marie ont reconnu, comme nous, qu'il lui 
faut tout cela pour être vraiment à la hauteur de sa 

LA MÈRE DES HOMMES — I. — 28 



434 L. VI. LES APTITUDES DE LA MATERNITE 

mission, puisqu'ils se sont efforcés de lui ravir ces 
titres à notre filiale confiance. Or, il nous sera facile 
de montrer que ce sont là des conditions portées au 
suprême deg-ré dans la céleste mère. 

I, — Parlons, avant toutes choses, de son amour. 
Nous n'avons plus à dire de quelle ineffable charité 
le cœur de Marie brûle pour Dieu; quel sens profond 
elleatoujours eu de la bonté divine et de ses prédilec- 
tions pour elle ; jusqu'où fut porté son zèle pour la 
gloire de Dieu; comment jamais âme vivante, à l'ex- 
ception de celle du Sauveur, ne fut, comme la sienne, 
passionnée pour l'établissement et l'expansion du 
royaume de Dieu. Et maintenant, je le demande, un 
tel amour peut-il se désintéresser du salut des hom- 
mes et de leur sainteté ? Est ce pour lui chose indiffé- 
rente que la famille adoptive de Dieu croisse en nom- 
bre, en grâce, en perfection? Serait-ce aimer Dieu, son 
honneur et sag-loire, que de ne pas désirer sur toutes 
choses de le voir adoré, servi, glorifié ? Or, ou les 
mots n'ont pas de sens, ou tout cela mène à la prière 
constante; puisqu'elle est pour Marie le moyen prin- 
cipal de prouver efficacement à Dieu sa reconnaissance 
et son amour. 

Mais plus encore que l'amour de Marie pour Dieu, 
son amour pour les hommes est capable de nous ré- 
véler et la ferveur et la perpétuité de son intercession. 
L'amour de la Sainte Vierge pour les hommes, cet 
amour d'où jaillit la prière comme le ruisseau de la 
source, est chose tellement évidente qu'il est im- 
possible d'en douter, lorsqu'on a connu ce qu'est 
Marie. Aiinerait-elle Dieu de tout son cœur, de toute 
son âme et de toutes ses forces, plus que toutes les 



cil. I. AMOUR POUll LES HOMMES /{35 

■créatures ensemble, si le même amour ne s'élcndait 
pas universellementsur tous les hommes, quand, au té- 
moig'uag'e de nos saints Livres, ces deux amours ne sont 
qu'un seul et même amour? Mais que d'autres motifs 
de nous aimer viennent s'ajouter à ce premier motif. 
Rappelons-nous que Jésus mourant lui lég-ua les 
hommes pour enfants dans la personne de son disci- 
ple, et la proclama notre mère, à tous. Or, ce ne fut 
pas ds la part du Sauveur une proclamation stérile. 
Souvenons nous-en, lui dire : Femme, voilà votre fils, 
•était du même coup lui mettre au cœur une tendresse 
en rapport avec la fonction maternelle qu'il lui confiait. 
Dieu ne fait pas à demi ce qu'il fait par lui-même. 
Prodigue de ses dons jusqu'à l'infini pour disposer la 
Vierg-e à porter dignement sa qualité de Mère de Dieu, 
il ne pouvait être moins libéral dans la préparation 
de cette autre maternité qui fait de tous les hommes 
les enfants de Marie suivant la grâce. Or, entre les 
qualités d'une more en est-il une plus naturelle que 
l'amour pour les fils qui lui sont donnés? 

Rappelons-nous encore une autre véx'ité que nous 
avons établie par les Ecritures dans la première Par- 
tie de cet ouvrag-e ; c'est que, depuis la bienheureuse 
Incarnation, Dieu le Père étend ses complaisances 
paternelles jusqu'à l'humanité de son Fils. Il ne sait 
pas séparer dans son amour la nature humaine d'a- 
vec la nature divine, et l'objet de ses affections de 
Père est l'Homme-Dieu tout entier. Par une consé- 
quence naturelle, le même amour du Père embrasse 
les fidèles, membres du Christ, avec leur chef; et cet 
^mour, passant par la personne physique, englobe à 
cause d'elle, dans son unité, la personne mystique. 
C'est le fruit de la prière du Christ : « Mon Père, 



/(36 L. VI. — LES APTITUDES DE LA MATERNITE 

a-l-il dit, que l'affection par laquelle vous m'avez aimé 
soil en eux; car je suis moi-même en eux », et ils 
sont en moi (i). 

Ainsi, disions-nous, l'amour de la bienheureuse 
Vierge pour son Jésus embrassait en lui tout à la fois 
et la nature divine et la nature humaine, et l'homme 
et le Dieu, puisqu'une bonne mère aime tout ce (jui 
appartient à la personne de son fils. De là, cette con- 
séquence encore que l'amour de Marie pour nous est 
une partie de celui qu'elle porte à Jésus; disons 
mieux, c'est le même amour maternel qui se dilate et 
s'étend suivant la mesure où Jésus-Christ lui-même 
reçoit de nous un accroissement dans sa personne 
mystique. Encore une fois, il est impossible de con- 
cevoir la Vierge aimant comme "à l'infini le Dieu fait 
homme, sans se la représenter, en même temps, pleine 
d'une immense tendresse pour nous, les frères, les 
images et les membres de Jésus-Christ : car ces deux 
amours se fondent en un seul par la force même des 
choses. Les justes, elle les aime parce qu'ils sont en 
Jésus-Christ; les pécheurs, pour qu'ils soient incor- 
porés à Jésus-Christ (2). 

Ne m'opposez pas qu'elle ne peut aimer ceux que le 
péché sépare de son Fils : car, aussi longtemps que la 
séparation n'est pas définitive, il les aime lui-même, 
non pas, certes, comme des membres vivants de son 
corps, mais comme des membres dont la destinée 
surnaturelle est de participer à cette bienheureuse 
union. Voilà comment Marie les aime; et ce que veut 
faire en eux son maternel amour, c'est de les préparer 
et de les amener à cette union. 



(i) Joan., xvUj 26, col. 28. 

(2) S. Thom., Quaest. clisput., De Caritate, q. un., s. 4» in corp. 



CH. 1, — AMOUR POUR LES HOMMES ^37 

Rappelons nous, de plus, que Marie ne peut n^i^ar- 
der aucun homme, sans le voir comme inondé du sang 
de Jésus, versé pour lui. Elle sait mieux que tout 
autre de quel cœur son Fils l'a répandu, puisqu'elle 
était là, quand il s'est livré pour eux à la mort, 
témoin de toutes ses souffrances, et plus encore des 
intentions qui les lui firent accepter. Ne pas nous 
aimer, et d'un amour qui réponde à tant d'amour, ne 
serait-ce pas méconnaître le prix immense dont le 
Sauveur a payé notre commune rançon ? 

Que dirons-nous encore? Lorsque le côté du Christ 
fut ouvert par la lance du soldat, Marie la première, 
et plus clairement mille fois que Jean et que Made- 
leine, contempla de ses yeux l'incendie d'amour allu- 
mé dans le cœur de son Fils, et les bienfaits sans 
nombre qui tendaient à s'échapper par cette blessure. 
Elle-même fut comme l'auxiliaire et l'inséparable as- 
sociée de Jésus dans l'offrande qu'il fit de tout lui- 
même pour le salut des pécheurs : elle avait sciem- 
ment et volontairement préparé le prêtre et l'holo- 
causte, et son cœur battait à l'unisson du cœur de 
son Fils. 

II. — Est-il croyable que cet amour de Marie se soit 
refroidi, parce qu'elle est entrée dans le ciel, celle 
fournaise éternellement brûlante de la charité, et 
qu'une fois assise sur le trône de sa gloire elle ait 
oublié ceux que son Fils a tant aimés, ceux qui lui 
furent si prodigieusement chers, aux jours de sa vie 
mortelle, qu'elle offrit pour eux, non seulement ses 
larmes, maisjusqu'à la dernière goutte du sang rédemp- 
teur? Il y aurait comme une folie sacrilège à le pen- 
ser : car la charité, loin de se refroidir au ciel, y prend 



438 L. VI. LES APTITUDES DE LA MATERNITÉ 

de nouvelles ardeurs, au contact et dans la contem- 
plation de l'éternel amour. Non, le ciel n'est pas la 
terre de l'oubli. « A Dieu ne plaise, ô sainte âme, 
disait Augustin à son ami Nébridius, à Dieu ne plaise 
que votre prière ail perdu de son efficacité, mainte- 
nant que vous pouvez intercéder en présence de la 
majesté divine, et que, ne marchant plus dans la voie, 
vous réçnez dans la pleine lumière. Je ne saurais me 
persuader que l'ivresse de sa béatitude m'ait effacé de 
sa mémoire, quand vous, Seig-neur, dont il s'abreuve, 
avez souvenir de nous » (i). 

« Loin de nous, dit pareillement saintBernard, dans 
sa lettre sur la mort du saint évêque d'Irlande, Mala- 
chie, loin de nous, la pensée que cette charité si agis- 
sante sur la terre soit diminuée ou réduite à rien dans 
le ciel, maintenant que, reposant à la propre source 
de l'éternelle charité, vous aspirez à pleine bouche ce 
torrent dont les gouttes mêmes étaient ici-bas si déli- 
cieuses pour votre soif. La mort n'a pu vaincre en 
vous la charité ; car elle est forte, cette charité, plus 
forte même que la mort » (2), Il faut encore entendre 
le même saint développer les mêmes pensées, dans la 
touchante oraison funèbre qu'il fit de son frère Gérard, 
moine de Clairvaux comme lui, son conseillerdansscs 
doutes, et son consolateur dans ses épreuves : « Peut- 
être, bien que tu nous aiesconnu selon la chair, tii ne 
nous connais plus à cette heure; et, parce que te voilà 
entré dans les puissances du Seigneur, tu n'as plus 
devant les yeux que sa justice, oublieux de nous. Je 
le sais, qui adhère au Seigneur est un même esprit 



(i) s. August , Çonfess. 1. ix, c. 3, n. 6. P. L. xxxti, 766. 
(2) S. Bernard., ep! 874. ad fratres de Hybernia, de obitu S. Ma- 
lachiae. P. L. clxxxii, 579. 



en. I. AMOUR POUR LES HOMMES 4'^0 

avec lui (i), et se transforme tout entier dans le divin 
amour, ne pouvant sentir ni goûter que Dieu, et ce 
que Dieu sent et goûte, tout plein qu'il est de Dieu. 
Mais Dieu est charité, et, par suite, plus on est proche 
de lui, pinson est rempli de charité. Certes, Dieu ne 
peut patir, mais il peut compatir; impassibilis est 
Deiis, sed non est incompassibilis ; lui dont le propie 
est défaire toujours miséricorde et de toujours pardon- 
ner. C'est donc nécessité que, toi aussi, tu sois misé- 
ricordieux, toi qui demeures en Dieu, bien que tu ne 
sois plus misérable : et si tu ne pâtis pas, tu compa- 
tiras. Donc, ton amour pour nous n'est pas dimi- 
nué, mais transformé; et, parce que tu t'es revêtu de 
Dieu, tu n'as pas dépouillé toute sollicitude pour 
nous : car il a soin, lui, de nous (2). L'infirmité tu l'as 
rejetée, mais non la piété. La charité ne passe 
jamais (3) ; jamais non plus tu ne perdras mon sou- 
venir » (4). 

Or, notons-le bien, les motifs que nous avons déve- 
loppés sont universels ; ils s'étendent généralement 
à tous les hommes, sans exception. Voilà pourquoi 
le pieux et savant Idiot interprète de Marie ce que 
le Psalmiste a chanté du soleil : « Personne ne se 
dérobe à la chaleur de ses rayons » (5); c'est-à-dire, 
« à la dilection de la mère du bel amour ))(6).De même 
toutefois que plus on se rapproche du soleil, plus on 
en ressent la vivifiante influence, ainsi l'amour deMarie 
se montre plus bienfaisant pour ceux qui l'aiment et 

(i) 1 Cor., VI, 17. 

(2) I Petr., V, 7. 

(3) I Cor., xm, 8. 

(4l S. Bernard., Sermo in obitu fvatris siii Girardi, n. 5. P L., 
CLXxxin, 906, sq. 
(b) Psalm. , xviii, 7. 
(6j ContempI . de B. V. M., in proloj. 



44o L. VI. LES APTITUDES DE LA MATERNITE 

la servent avec une dévotion plus respectueuse et plus 
aimante ; et c'est encore ce qu'on veut signifier, quand 
on lui met sur les lèvres ces paroles de la Sagesse : 
« J'aime ceux qui m'aiment » (i). 

III. — Où sont maintenant les objections que je 
signalais à la fin du chapitre précédent ? Marie, tout 
absorbée qu'elle est dans l'amour divin, n'a plus de 
sentiment pour nous. Mais ne voyez-vous pas que 
cet excès d'amour est cela même qui la pousse plus 
efficacement à nous aimer? Disons mieux : lextase 
de son amour pour Dieu est nécessairement une extase 
d'amour pour les hommes ; car autre n'est pas au ciel 
l'amour du Créateur, autre l'amour de la créature. Ils 
ne sont, en réalité, qu'un seul et même amour, tout 
ainsi que la vision de la beauté divine et la vision de 
la créature de Dieu sont une seule et même vision. 
De même donc que Marie, nous voyant en Dieu, nous 
voit avec une clarté d'autant plus grande qu'elle jouit 
plus parfaitement de la contemplation de Dieu; de 
même aussi, parce qu'elle nous aime en Dieu, son 
amour pour nous augmente dans la mesure de l'ac- 
croissement qu'à son entrée dans la gloire a pris en 
elle l'amour de Dieu. 

Vous craignez que la jouissance ineffable du sou- 
verain bien n'éteigne en son cœur toute amou- 
reuse compassion pour nous et nos misères : car 
ce serait, pensez-vous, mêler la tristesse à des joies 
incompatibles avec elle. Saint Bernard a dissipé ces 
vaines terreurs. Faudrait-il donc que Dieu, notre Père, 
et Jésus-Christ, notre frère, cessent de nous aimer. 



(i) Prov., VIII, 17 ; col. Sap., vi, i3. 

Lire S. Alph. de Liguori, Gloires de Marie, 1" p., c. i, | 3. 



cil. I. — AMOUR POUR LES HOMMES 44' 

parce que leur béatitude exclut tout ce qui n'est pas 
elle ? Disons plutôt que la félicité même de notre 
divine mère, en l'enivrant de ses délices, l'enivre 
aussi du besoin de la communiquer. Si la bonté divine 
tend si impétueusement à se répandre en dehors de 
Dieu, elle le doit à sa plénitude. Donc, loin d'être un 
obstacle à la maternelle bienveillance de Marie pour 
les hommes, son amour jouissant en est le stimulant 
et l'aig-uillon. 



CHAPITRE II 

La miséricorde de la B. Vierge. — Comment celle miséricorde 
découle naturellement de son amour, — Du titre de Mère de 
miséricorde, et les raisons sur lesquelles il est fondé. — Doc- 
trine consolante des Docteurs et des Saints. 



I. — Tel est l'amour de Marie pour les hommes. 
Que dirons-nous de sa miséricorde ? Les Saints ne 
se lassent pas de l'exalter et de la bénir. Il semblerait 
parfois qu'ils oublient toutes les autres perfections 
de la Sainte Vierge pour célébrer uniquement cette 
tout aimable qualité de leur mère. Et qui s'en étonne- 
rait : est-il rien de plus doux, de plus cher, de plus 
réconfortant pour le cœur des misérables qu'ils se 
croyaient et que nous sommes, que n'est la miséricor- 
dieuse tendresse de la Reine du ciel ? Parlez-moi de 
sa g-randeur, de la gloire dont l'a couronnée son Fils, 
des privilèges sans nombre et sans nom qu'il lui a si 
libéralement prodigués, je m'en réjouis : elle est ma 
mère. 

Dites-moi qu'au sein de cette grandeur et de cette 
gloire elle nourrit un ardent amour pour les hommes, 
c'est un nouveau sujet de joie, car il est doux d'être 
aimé d'une mère, et d'une telle mère. Et pourtant 
cette joie n'est pas sans inquiétude: mes péchés, mes 
ingratitudes envers son Fils ne l'obligent-ils pas à me 
fermer son cœur. Mais si j'apprends qu'elle est 
compatissante et miséricordieuse, autant qu'elle est 



CH. II. MISÉUICORDE DE NOTRE MÈUE /j43^ 

aimante et glorifiée, voilà par-dessus tout ce qui me 
touche, me relève et me ravit. 

Or, il est impossible d'en donter, la très Sainte 
Vierge est miséricordieuse. Pour en être convaincu, 
je n'ai qu'à me rappeler son amour et ma misère. En 
effet, qu'est-ce que la miséricorde ? « C'est, répond 
saint Aug-ustin, la compassion que nous avons au 
cœur pour la misère d'autrui; compassion qui nous 
pousse à lui porter assistance dans la mesure de notre 
pouvoir » (i). 

Assurément, s'il faut à Marie des misérables à 
réclamer sa compassion, et des misères à soulager, 
cette vallée de larmes peut lui fournir abondamment 
les uns et les autres. Oue sommes-nous, surtout dans 
l'ordre spirituel, sinon l'indig^ence même, et qu'of- 
frons-nous à ses reg-ards sinon mille sujets de pitié, 
surajoutés à notre pauvreté native ? Donc, rien ne 
manque du côté de la misère. Rien non plus ne sau- 
rait manquer du côté de la compassion. Car, en pré- 
sence des misères, la compassion naît de l'amour et 
se mesure par lui. C'est en effet le propre de l'amour 
de faire estimer siens les biens et les maux des au- 
tres, parce que l'amour est un principe unifiant; si 
bien que cet amour se transforme naturellement en 
compassion, quand il voit souffrir ceux qu'il aime (2). 
Si donc la très sacrée Vierg-e est pour nous tout 
amour, il faut bien qu'elle soit aussi toute miséri- 
corde, puisque nous ne sommes guère à ses yeux 
qu'un triste composé de misères. 



(i) Mlsericordia est alienae miseriae compassio in corde nosfrn 
qua uliqne, si possimus, siibvenire compellimur. S, August., De 
Civil. Dei. 1. ix, c. 5. P. L. xli, soi. 

(2) S. Thom., -3-2, q. 3o, a. 2. 



4-^/1 L. VI. LES APTITUDES DE LA MATERNITE 

Saint Thomas, chez qui j'ai pris cette analyse, signale 
encore d'autres causes d'où la miséricorde reçoit de 
nouveaux accroissements. C'est d'abord une alliance \ 
plus étroite avec ceux que la misère ou le malheur a 
frappés. Autre est la compassion que nousavons pour 
un père, une mère, autre celle qui nous émeut sur les 
peines d'un étranger. C'est encore l'expérience que 
nous avons faite nous-mêmes des maux qui nous sol- 
licitent à la compassion. Il en résulte, avec un senti- 
ment plus vif de ces maux, je ne sais quelle sympathie 
qui nous prédispose plus naturellement à prendre 
notre part de peines qui furent les nôtres, afin d'en 
adoucir l'amertume et d'en alléger le poids. C'est là ce 
que saint Paul exprime si heureusement, quand il écrit 
de Jésus-Christ, dans sa lettre aux Hébreux : « Nous 
n'avons pas un Pontife qui ne puisse compatir à nos 
infirmités : car il a été éprouvé en tout, à notre ressem- 
blance, sauf le péché. Allons donc avec confiance vers 
le trône de la grâce, afin d'y recevoir miséricorde et 
d'y trouver la grâce dans un secours opportun » (i). 
Et ailleurs, dans lamême épître: « Comme les enfants 
ont participé à la chair et au sang, lui aussi s'en est 
revêtu... Car il a dû être en tout semblable à ses 
frères, afin de devenir auprès de Dieu un Pontife mi- 
séricordieux et fidèle, pour expier les péchés du peu- 
ple. En effet, par cela même qu'il a subi la souffrance 
et lépreuve, il est puissant à secourir ceux qui sont 
éprouvés » (2). 

Comprenez-vous les conseils de Dieu? Son amour 
des hommes l'incline éternellement vers eux pour les 
arracher à leur misère. C'est pour cela qu'au lémoi- 

(1) Hebr. iv, lo, i6. 

(2 Hebr., ii, i4, 17, 18. 



cil. II. MISÉUICOKDE DE NOTRE MERE /l45 

g-nag"e de l'Eglise la miséricorde, une miséricorde qui 
ne se lasse pas, est sa qualité /j>roy>re (i). Mais, j'ose le 
dire, tant qu'il reste au sein de son infinie béatitude, 
sa miséricorde, si grande qu'elle soit, n'est pas com- 
plète. 11 y manque un je ne sais quoi de tendre et 
de compatissant qui ne J)eut avoir sa cause que dans 
une union plus réelle avec les misérables, et son com- 
plément que dans un être capable de sentir. Que fera 
notre Dieu, pour que sa miséricorde soit de tous points 
achevée ; tellement qu'elle brille à nos yeux d'un 
éclat sans égal, et que nous ne puissions en douter? 
Ce que l'Apôtre vient de nous dire ; il prendra notre 
nature avec toutes ses misères; et, s'il ne peut nous 
être semblable par le péché, le plus grand de nos maux, 
parce qu'il est le Saint et la sainteté même, au moins 
s'en revêlira-t-il autant qu'il le peut, pour en porter 
lajuste peine. Ainsi le Dieu fait homme fut-il miséri- 
cordieux pendant sa vie mortelle; ainsi l'est-il encore, 
assis à la droite du Père; avec cette différence toute- 
fois que les sentiments de compassion qu'il garde en 
son cœur pour nos défauts, nos imperfections et notre 
misère, ne sont plus, comme ils l'étaient alors, mêlés 
de tristesses et d'angoisse. 

Ainsi la miséricorde du Christ glorifié tient en 
quelque sorte le milieu entre la miséricorde des hom- 
mes et la miséricorde divine. Elle est libre comme celle- 
ci de toute impression contristante ; mais elle connaît 
expérimentalement comme celle-là les misères qu'elle 
soulage, et conserve, au fond du cœur de Jésus, les sen- 



(i) Deus cui propriiim est misercri semper et parcere. Tiré des 
oraisons pour les morts. Miseiicors et miseralor Dominus. Psalm., 
ex, 4 ; eu, 8 ; CXI, 4, etc. 



446 L. V. LES APTITUDES DE LA MATERNITE 

timents humains de pitié dont ces mêmes misères 
l'avaient si profondément touché. 

Telle est maintenant la miséricorde de la Vierg-e, au 
ciel : c'est une compassion qui n'est surpassée que par 
celle de Jésus; une compassion fondée sur la commu- 
nauté de nature etdépreuvesjunecompassionqui, pour 
n'être plus mêlée de douleur, ne se porte pas avec 
moins d'empressement à nous délivrer de nos maux. 

J'ai dit : une compassion qui n'est plus mêlée de 
douleur, et c'est ce que nous avons déjà lu dans saint 
Bernard, et ce que répétera bientôt le chancelier Ger- 
son. Oui voudrait en conclure que Marie n'est pas, en 
toute vérité, miséricordieuse, comprendrait bien peu 
ce qui fait l'essence même de la miséricorde ou de la* 
compassion. D'après le Docteur Ang-élique, notre mi- 
séricox'de à nous est formée de deux éléments : c'est 
d'abord un sentiment de peine, et de peine sensible, 
à la vue des misères d'autruij c'est ensuite un mou- 
vement affectueux du cœur qui porte à soulag-er cette 
misère, comme on ferait de la sienne propre. Le pre- 
mier sentiment, s'il demeure seul, n'est qu'une com- 
passion stérile. Quant au second, il est, à vrai dire, ce 
qui constitue la vertu de miséricorde : aimer un mal- 
heureux et lui venir en aide d'un amour désintéressé. 
Voilà comment Dieu peut être miséricordieux et l'est 
en eiïet : « Miséricordieux, dit saint Thomas, d'une 
miséricorde qui n'est pas en lui à Vétat de passion 
proprement dite, mais à celui d'e^et ;deleile manière 
pourtant que cet effet procède de l'affection de la 
volonté, ex affecta voluntatis (i) w : car secourir un 



(i) s. Thom., in IV SentenL, D. 46, q. i, a. i ; col. i. p., q. 21, 
a. 3. 



en. II. MISÉRICOHDE DE NOTRE MÈHE ^4? 

misérable sans le faire de cœur et par amour pour 
lui n'est ni compassion, ni miséricorde, mais égoïsme, 
indifférence ou calcul. Au ciel, Notre Seigneur et sa 
mère ont ce sentiment et quelque chose de plus. Quoi 
donc? Ce que notre pitié emprunte à l'élément sensi- 
ble de notre être, mais épuré, transformé, dég-ag-é de 
toute impression douloureuse. Ainsi l'un et l'autre 
existent comme nous dans la chair; mais dans une 
chair capable de recevoir des émotions agréables, 
incapable d'éprouver les souffrances qui affligent la 
nôtre (i). 

II. — Un titre où se résument et cette croyance et 
cette doctrine est celui de Mère de miséricorde, J/a^er 
misisricordiae. Mère de miséricorde, Marie l'est d'abord 
parce qu'elle nous a donné le Sauveur. Jésus-Christ, 
Fils éternel de Dieu, fut éternellement avec lui le Père 
des miséricordes. Mais c'est en recevant de Marie son 
humanité sainte qu'il est devenu miséricordieux dans 
toute l'étendue du sens qui peut appartenir à ce mot. 
Elle-même, en l'enfantant, l'a revêtu de miséricorde. 
L'auteur du sermon de l'Assomption, dans les œuvres 
de saint Jérôme, assure que Jésus-Christ, naissant 
d'une mère vierge, en a tiré la miséricorde et la 
mansuétude, comme deux fruits de cette terre vir- 
ginale (2). Brebis raisonnable, en elle et par elle le 
Verbe s'est fait agneau. 

Voulez-vous sur le même sujet une autre gracieuse 

(i) Notons ici la difftruiice que met saint Thomas entrela miséricorde 
et la bonté divine. La miséricorde comprend la bouté, mais elle lui 
surajoute un élément : car elle va non seulement à répandre le bien ce 
qui est de la bonté, mais surtout à délivrer du mal. lu iv Sent, l, c. 
sol. 2. 

(2) Ep. ad Paul, et Eusiach. d. 9, in IMantissa opp. S. Hieroa. 
P. L. XXX, i3i. 



448 L. V. LES APTITUDES DE LA MATERNITE 

image? Lisez ce passage de saint Bernard: « Le Fils 
de Dieu était une abeille vivant parmi les lis et de leur 
suc, dans le séjour fleuri des Anges. Or, l'abeille di- 
vine est d'un vol rapide descendue des cieux à la pelile 
cité de Nazareth, c'est-à-dire à la cité des fleurs, sui- 
vant la signification du mot; et là, rencontrant le lis 
embaumé de la perpétuelle virginité de Marie, elle 
s'est glissée dans son sein pour s'y attacher par tout 
elle-même. La céleste abeille avait le miel et l'aiguil- 
lon : car le prophète, chantant sa miséricorde, exalte 
aussi sa justice (i). Mais en venant à nous par Marie 
elle ne relient que son miel, oublieuse de l'aiguillon, 
je veux dire la miséricorde sans les rigueurs de la 
justice. Aussi, quandles Apôtres demanderont à Jésus 
de consumer par le feu du ciel une ville qui ne l'avait 
pas reçu, il leur répondra: le Fils de l'homme n'est 
pas venu juger le monde, mais le sauver (2). Vous le 
voyez, elle n'avait plus d'aiguillon, notre abeille. Elle 
s'en montrait aussi dépouillée, quand, malgré tant de 
traitements indignes, elle exerçait la miséricorde et 
non le jugement» (3). 

Mère de miséricorde, parce qu'elle nous a formé 
par son enfantement virginaU'auleur de la miséricorde? 

(i) Psalm., c, I. 

(2) Luc. IX, 54, sq. 

(3) S. Bernard., De advent. Dom., serra. 2. n. 2. P. L. clxxxui, 

42. ... 

Après ce texte de saint Bernard, qu'il me soit permis de tran.scrire 
une pensée non moins gracieuse d'un serviteur de Marie, le P. Binet, 
de la Compagnie de Jésus : « Quand Dieu, selon les rabbins, voulut 
puraîlre plein de majesté, il fit le ciel parsemé d'étoiles, et s'en para 
comme d'un vêlement royal. 11 se mit dans les fleurs et les parl'ums, 
quand il voulut faire sentir sa douceur. Afin de montrer sa richesse, il 
pénétra dans le sein de la terre, où il affina l'or et l'argent. Pour faire 
trembler l'univers à la pensée de sa justice, il habita les nuées ton- 
nantes et de là darda ses carreaux. Mais quand il voulut opérer les mi- 
racles étonnants de ses éternelles m.iséricordcs, il se cacha dans le 
cœur de Notre Dame, et c'est là proprement le lieu de ses merveilles. » 
Marie, chef d' œuvre de Dieu, 1" p., c. i, | 5. 



CH. II. MISÉIIICOKDE DE NOTRE MÈRE A49 

Marie l'est encore,parce qu'elle-même n'existe ([ue pour 
une fin de miséricorde. Je parle surtout de cette misé- 
ricorde qui compatit aux malheureux coupables, et 
travaille à les délivrer du plus grand des maux, le 
péché. 

Nous l'avons déjà prouvé. Dieu a créé cette bien- 
heureuse Yie'rg-e pour les pécheurs ; tellement pour 
eux (qu'elle n'aurait pas existé, s'il n'y avait pas eu de 
pécheurs. Elle est la Reine des Anges; et pourtant ce 
n'est pas aux Anges, mais aux pécheurs, que Dieu l'a 
donnée. Enlevez le péché, plus de rédemption: sans 
rédemption, point de Rédempteur; et sans Rédemp- 
teur, plus de mère du Rédempteur. Donc, encore une 
fois, c'est aux pécheurs qu'elle doit son existence ; 
malheureux, parce qu'ils sont pécheurs ; heureux, 
parce qu'ils ont été l'occasion d'un si grand bien. 

Est-il surprenant qu'elle se porte vers eux de toute 
l'impétuosité de son amour; ou plutôt, ne serait-ce pas 
aller directement contre sa destinée de leur refuser se- 
cours et pitié? J'admire chez les Saints une tendance 
qui leur est comme naturelle, à pleurer sur toutes les 
misères de leurs frères, et surtout sur leurs misères 
morales; et je ne comprendrais pas, après tant d'e- 
xemples, une sainteté qui ne fût pas prête à tous les 
sacrifices pour leur venir en aide et les sauver. Or, ce 
qui, dans les autres saints de Dieu, serait chose incon- 
cevable, le deviendrait infiniment davantage, quand 
il s'agit de Marie. Pourquoi? Parce qu'ils n'ont pas 
été créés expressément, comme elle, pour l'œuvre de 
miséricorde; parce qu'ils ne sont pas de par Dieu, 
comme elle, mère des misérables ; parce que le poids 
de leur existence ne les porte pas, comme elle, vers les 
pécheurs, non pour les rejeter et les condamner, mais 

LA MÈRE DES HOMMES. — I. — 29 



45o L. VI. LES APTITUDES DE LA MATERNITÉ 

pour les délivrer de leurs chaînes et les jeter libres 
et purs 'entre les bras de son Fils, leur père et leur 
Dieu. Montrez-moi le Sauveur des hommes rejetant 
les pécheurs, leur fermant ses bras et son cœur, et 
je vous accorderai que sa mère est insensible à leur 
misère. Mais puisqu'il les a tant aimés qu'il a versé 
pour eux jusqu'à la dernière g-outte de son sang-, il 
faut bien qu'elle aussi soit tout amour pour eux, puis- 
qu'elle est venue du même éternel dessein, prédestinée 
comme lui pour le salut des pécheurs: car, pour le 
dire encore, « elle est devenue Mère de Dieu en vue 
de la miséricorde, Maria facta est Mater Deipropter 
inisericordiam » (i). 

Si le lecteur veut bien se reporter à la première 
Partie de cet ouvrage, il pourra voir avec quelle onc- 
tion nos pères ont célébré la Mère de miséricorde (2 
et quelles considérations touchantes leur furent in- 
spirées par ce titre. Il serait aisé d'extraire de leurs 

(i) Ricard, a S. Viclore. In Cantic. cantic. P. ii, c. 3y. P. L. 
cxcvi, 5i8. 

C'est dans le même ouvrage qu'on pcul lire cette louange de la misé- 
ricordieuse bonté de Marie : Cujus ubera adeo pietale repleatur, ut 
alicujiis notilia miseriae lacta, lac l'undant misericordiae, ncc possit 
miserias sci e et non subvenire. Ibid., c. 23, p. 475- 

(2) \" Partie, /. 11, c. i ; t. i p. 127, suiv. Là, j'ai rapporté quel- 
ques ligjnes empruntées au.x; Contemplations du pieux Raymond Jordan. 
En voici d'autres qui ne sont pas moins capables d'exciter notre 
confiance dans la miséricorde de notre céleste mère : « Vous êtes vrai- 
ment une source de miséricorde. De même, en efFel, qu'une source s'ali- 
mente par des conduits souterrains d'où lui viennent continueliemeiït ses 
eaux, ainsi vous, ô Vierge Marie, vous êtes la source et la fontaine des 
eaux vives (Gant., iv i5), qui vont du Christ à vous, et de vous à nous 
])éclieurs, sous la motion de votre commune bénignité. C'est l'immensité 
du divin amour, ô très pieuse Vierge, qui vous a donnée aux pécheurs : 
car la grâce que vous avez trouvée près de Dieu, vous l'avez reçue à 
l'occasion des pjchés. Oui vous êtes devenue Mèr de Dieu à cause des 
])icheurs. Si l'homme n'avait point péché, nulle nécessité pour le Fils de 
Dieu de prendre notre chair. Voilà pourquoi vous êtes si prompte à dé- 
l'enser au profit des pécheurs la grâce que vous avez trouvée pi'ès de 
Dieu, à l'occasioj des pécheurs. C'est pourquoi les pécheurs peuvent 
s'approcher de vous en toute sûreté : vous leur avez été donnée ; tan- 
f/aam sibi dalani )). Contemplât., P. V, contempl. i4; col. contempi. 16. 



Ca. H. MISÉRICORDE IJE NOTHE MLIRE f\5 1 

œuvres bien d'autres payes semblables. Telle, entre 
autres, est celte invocation si filiale et si pressante, 
adressée par saint Anselme à notre commune mère. 
« Parmi les terreurs qui me pouisuivenl, dans la 
crainte qui me glace, ô Souveraine tiès clémente, 
quelle médiatrice invoquerai-je avec plus de ferveur 
que celle dont les entrailles ont porté la réconciliation 
du monde? Quelle intercession obtiendra plus facile- 
ment la grâce d'un criminel comme moi, que la prière 
de celle qui a nourri de son lait l'universel vengeur de 
tous les crimes et le miséricordieux auteur du pardon. 
De même, ô bieidieureuse Dame, qu'il nous est im- 
possible d'oublier ces méiiles si glorieux pour vous et 
à nous si nécessaires; ainsi, \'ierge pleine de douceur, 
il n'est pas croyable que vous ferniiez votre cœur à 
des malheureux qui ^ous implorent. 

« Le monde sait bien, et nous autres pécheurs du 
monde nous ne permettrons pas qu'on l'ignore; nous 
savons bien, dis-je, ô Notre Dame, quel est le Fils de 
l'homme, descendu pour sauver ce qui était mort (i), 
et de quelle mère il est le h!s. Quoi donc! o ma Sou- 
veraine, mère de mon espérance, oublierez-vous, par 
indignation contre moi, le mystère si iniséricordieuse- 
menl annoncé, si heureusement prêché dans le monde 
et si amoureusement embrassé? Quoi ! le débon- 
naire Fils de riiomme serait venu librement sauver ce 
qui était perdu, et la Mère de Dieu pourrait fermer 
l'oreille aux cris de ce qui est perdu ! Le débonnaire 
Fils de l'hommi serait veiiu convier le pécheur à la 
pénitence (2), et sa bonne mère détîaignerait le péni- 
tent qui l'invoque ! Quoi ! ce Dieu si bon, cet homme 

(i) Luc, XIX 10. 
(3) Luc, V, 32. 



452 L. VI. LES APTITUDES DE LA MATERNITÉ 

la douceur même, ce miséricordieux Fils du Père des 
miséricordes, ce compatissant Fils de l'homme serait 
descendu du ciel à la recherche du pécheur égaré; 
et vous, sa bonne mère, vous, la puissante Mère de 
Dieu, vous repousseriez un malheureux qui vous im- 
plore » (r)? C'est en ces termes que le saint archevê- 
que de Cantorbéry résume, en les faisant passer dans 
sa prière, les principales raisons qui démontrent com- 
bien grande est la miséricorde de Marie. 

Peu de temps après, saint Bernard, comme lui 
grand serviteur de cette Reine du ciel^ parlait aussi 
divinement de la miséricorde de Marie, quand, par 
exemple, il lui disait : « bienheureuse Vierge, que 
celui-là se taise de votre miséricorde, qui se rappelle 
vous avoir jamais invoquée dans ses besoins, sans que 
vous l'ayez assisté. C'est [)ourquoi, nous, vos petits ser- 
viteurs, nous nous réjouissons avec vous de vos au- 
tres vertus; mais, c'est nous-mêmes que nous félici- 
tons de celle-ci. Nous louons votre virginité, nous 
admirons votre humilité; toutefois la miséricorde a 
plus d'attraits pour les malheureux; elle leur est plus 
chère et plus aimable; ils se la rappellent plus souvent, 
ils l'invoquent plus fréquemment : car c'est elle qui a 
obtenu la réparation du monde et le salut universel. 

« Oui donc, ô Vierge bénie, qui sera jamais capable 
de mesurer la longueur et la largeur, la hauteur et la 
profondeur de votre miséricorde? Par sa longueur elle 
assistera jusqu'aux derniers des jours tous ceux qui 
l'implorent. Par sa longueur elle s'étend jusqu'aux 
extrémités de l'univers. Sa hauteur monte jusqu'à la 
cité d'en haut pour en réparer les pertes, et sa pro- 



(i) s. Aiiselm. Gant., Or. 5i ad B. V. M. P. L. eux, gSo-gSi. 



cil. II. — MISÉIUCOUDE DE NOTRE MÈUE 4^3 

fondeur descend jusqu'aux abîmes pour rendre à la 
liberté ceux qui étaient assis dans les ténèbres et 
l'ombre de la mort : car par vous le ciel a été rempli 
l'enfer vidé, les ruines de la Jérusalem céleste relevées, 
la vie divine rendue aux misérables en qui l'avait tuée 
le péché » (i). 

Voilà comment saint Bernard prouve la miséricorde 
de Marie par ses effets. Il la met plus heureusement 
encore en lumière par l'Evangile, dans un texte uni- 
versellement connu de ceux qui récitent les Offices de 
l'Eglise, « Pourquoi l'humaine fragilité craindrait-elle 
de s'approcher de Marie? En elle rien d'austère ni de 
terrible; elle est toute douce, offrant à tous le lait et 
la laine. Feuilletez diligemment toutes les pag-es de 
l'Evangile ; et si vous y trouvez rapportés de Marie 
une seule parole dure, un seul reproche blessant, un 
signe enfin de la plus lég"ère indignation, je vous le 
permets, ayez sa bonté pour douteuse, et redoutez son 
abord. Mais si vous constatez, comme vous le ferez 
en effet, que tout en elle est plein de g-râce et piété, 
plein de compassion et de miséricorde, remerciez 
celui qui, dans sa bénignité, vous a pourvu d'une 
médiatrice qui ne peut en rien vous être suspecte, et 
qui tient largement ouvert pour tous le sein béni de 
sa miséricorde » (2). 

Qu'on me pardonne si, dans une matière souverai- 
nement consolante pour nous, j'insère encore ici 
quelques extraits de la lihétorique divine, ouvrag-e 
composé par le célèbre Guillaume d'Auverg-ne, évêque 



(i) s. Bernard., De Assumpt. B. V. serin. 4, n. 8. P. L. clxxxiii, 
428. sq, i 

(2) S. Bernard., serm. de XII Praeronat. B. V. u. 2. P. L. clxxxiii, 
43o. 



454 L. VI. — LES APTITUDES DE LA MATERNITE 

de Paris. « Je sais, disait à Marie ce savant évêque, 
je sais, ma chère Dame, que vous n'avez pas pour 
importune la multitude des pécheurs qui vous invo- 
quent Au contraire, toute votre joie est de prier pour 
les misérables et d'assister de votre intercession tou- 
jours agréée et toujours efficace ceux qui sont en danger 
de se perdre. Car vous savez, ô très douce Mère de 
Dieu, mieux que tous les hommes etque tous les Anges, 
combien votre Fils à jamais béni tient à cœur notre 
salut, et combien sa miséricorde le presse de nous 
sauver. Vous savez aussi quelle gloire lui revient du 
salut d'un pécheur. C'est pourquoi, puisque vous 
aimez la gloire de votre Fils, plus que toutes les 
créatures ensemble, je ne puis douter que leur 
réconciliation ne vous soit immensément chère et 
désirable... » (r). 

(( Or, poursuit l'évêque de Paris, insistant sur le 
rôle de médiatrice, que peut-on vous demander de 
meilleur que de remplir votre mission? Qu'y a-t-il de 
plus digne d'une mère que de promouvoir la gloire de 
son Fils ; de plus digne de vous que de faireja fonc- 
tion pour laquelle vous êtes Mère de Dieu ? Vous 
avez été élevée à cette très éminente dignité pour la 
même fin pour laquelle le Fils de Dieu s'est fait votre 
Fils, c'est-à-dire pour sauver les pécheurs, et les ré- 
concilier avec son Père" car Dieu était en Jésus-Christ 
pour réconcilier le monde... Puisque c'est pour cela 
que votre Fils est venu daus le monde, il est très 
juste que vous, très douce Mère de Dieu, vous vous 
appliquiez avec une diligence extrême à ce pourquoi 
vous furent conférés le bonheur et la gloire d'être la 



(i) Guilielm. Alvernus, ep. Paris. De Rhetorica divina, c. i8, t. I. 
0pp., pp. 357 et 358 (Paris, 1674). 



cil. II. MISÉniCOnDE DE NOTRE MERE ^55 

Mère tic Dieu, la Reine et la maîtresse du monde... 
D'autant plus que, s'il est permis déparier ainsi, vous 
êtes redevable aux pécheurs de tout de tout ce que 
vous avez de gloire, et même de votre divine mater- 
nité : car c'est à cause d'eux que tout cela vous a 
été donné. 

i( Donc, nul doute que vous ne leur deviez les se- 
cours qui leur sont nécessaires» Et ces secours que 
vous nous (levez, vous ne les refuserez pas au misérable 
que je suis; vous y ajouterez même de nouvelles fa- 
veurs, m 'accordant au delà de ce que vous devez... 
Serait-ce donc à tort que toute l'Eglise des saints vous 
appelle son avocate et le refuge des misérables? A 
Dieu ne plaise qu'une Mère de Dieu, après avoir donné 
au monde la source de toute miséricorde, refuse jamais 
le secours do sa miséricorde au plus grand des misé- 
rables... C'est en vain que nous crierons, si vous vous 
taisez; nos paroles seront comptées pour rien devant 
votre Eils,si votre voix ne vient pas appuyer nos priè- 
res. Donc, ô glorieuse Mère de Dieu, que les entrailles 
de votre très bénigne miséricorde s'émeuvent en notre 
faveur ; de cette miséricorde incomparablement plus 
g-rande que tous mes vices et que tous mes péchés... 

« Je vous en prie, n'allég-uez pas mes iniquités qui 
je le confesse, me rendent indig'ue des secours de votre 
pitié, de tout regard de votre miséricorde. Car il n'est 
pas juste que vous preniez parti pour la justice contre 
moi ou contre personne autre : ce serait combattre 
pour la justice contre la miséricorde; cette miséricorde, 
dis-je, à qui vous devez très certainement tout ce 
que vous avez de grâce, tout ce qui brille en vous de 
gloire, et, sur toutes choses, votre dignité de Mère de 
Dieu. Donc, à Dieu ne plaise que vous vous rangiez 



456 L. VI. — LES APTITUDES DE LA MATERNITÉ 

du côté de la justice, ô très bénigne mère. Elle ne vous 
fait pas un devoir de vous opposer en aucune manière 
à la miséricorde de votre béni Fils, de qui vous sont 
venus tous vos privilèges; encore moins, à votre pro' 
pre miséricorde qui vous est à g-loire sur tous vos au- 
tres biens. C'est par votre miséricorde, en effet, que 
vous apparaissez surtout comme Mère de Dieu ; prin- 
cipalement aux yeux des pécheurs et des misérables, 
à qui vous obtenez le pardon et la gloire. Aucune au- 
tre créature, en effet, que sa mère ne pourrait impé- 
trer de votre béni Fils tant et de si grandes grâces. En 
quoi, assurément, il vous honore non pas comme sa 
servante, bien que vous le soyez, mais comme sa très 
véritable mère» (i). 

Je n'ai parlé que des auteurs occidentaux ; ce n'est 
pas que leurs frères d'Orient aient eu d'autres senti- 
ments sur la miséricordieuse bonté de la Mère de Dieu. 
Leurs chants liturgiques, à défaut de tout autre té- 
moignage, suffiraient à convaincre d'erreur un pareil 
soupçon. Ne peut-on pas lire dans leurs Menées 
des prières comme celle-ci : « vous uniquement 
aimée de Dieu, vous êtes un abîme débordant de mi- 
séricorde envers les hommes. Par cette miséricorde 
sans fond, absorbez mes péchés, et purifiez-moi des 
souillures dues à mon irréflexion. Ainsi délivré des 
maux causés par mes négligences, je célébrerai perpé- 
tuellement et vos grandeurs et vos bontés » (2). 

Saint Joseph le confesseur enchérit encore, s'il est 
possible, sur ce qu'on vient de lire, dans cette humble 

(i) Gulielm. Alvern., Ibidem. On pourrait lire encore sur le même 
sujet de très pieuses considéralions dans Richard de Saint-Laurent, de 
Laudibus B. M. V., 1. iv, c. 22. 0pp. Alberti M., t. XX, pp. iSyi^g. 

(3) Ex. Men., 11 april., in Vesper.,de S. Mart.Anlipat. Fietas Mariana 
Graecor., auct. P. Wangnereck. P. i, n. 887. 



CH. II. — MISÉRICORDE DE NOTRE MERE 4^7 

invocation qu'il fait à Marie : a Me voihi plong-;' dans 
un abîme de péchés... Je vous en conjure, donnez- 
moi le repentir, avec le pardon de mes fautes. Que tous 
soient dans la stupeur, en contemplant en moi les ef- 
fets de votre surabondante miséricorde, l'océan sans 
fond de votre clémence, les trésors infinis de votre 
bénig-nité » (i). 

Il est donc bien vrai : la Mère de Dieu, notre mère 
à tous, est, par excellence, la Mère de miséricorde. 
Mère de miséricorde, parce qu'elle a été uniquement 
créée pour coopérer à la miséricorde qui nous sauve ; 
mère de miséricorde, parce qu'en elle et par elle la 
miséricorde, jusque-là cachée dans le sein de Dieu, 
s'est revêtue de notre nature, afin de prendre avec 
elle le sentiment et l'expérience de notre misère; mère 
de miséricorde, parce qu'elle est par tempérament 
et par nature "comme une émanation de l'éternelle 
miséricorde (2); mère de miséricorde, parce qu'elle a 
tout ce qui fait la miséricorde, l'amour, la compassion, 
la volonté de venir en aide à nos misères ; mère de 
miséricorde enfin, parce que, d'après une ancienne et 
pieuse tradition, la Vierge elle-même aurait pris auprès 
de ses enfants ce titre béni de Alère de miséricorde 
que lui donne la sainte Eg-lise. 

C'est ce que nous apprend saint Anselme dans l'une 
de ses plus touchantes prières à Marie. « Je me sou- 
viens, lui dit-il, et il m'est doux de me le rappeler, 
comment, un jour, désireuse de vous faire connaître 
aux malheureux comme leur unique secours, vous 
avez révélé votre nom mémorable à l'un de vos ser- 



(i) Ibid., i3 april., post od. 3, de S.Martino papa, n.34o; col, n.346, 
347 etc. 

(2) Cf. Mariale Adami, Perseniae abbat., cum notis, P. L. ccxi, 761. 



458 L. YI. LES APTITUDES DE LA MATERNITE 

viteurs qui touchait à son heure dernière. Vous dai- 
gnâtes vous montrer à hii au milieu de ses ang-oisses. 
Me reconnais-tu? lui dites-vous ; et comme il vous ré- 
pondait d'une voix tremblante qu'il ne vous reconnais- 
sait pas ; vous, Notre Dame, dans votre bonté, vous 
lui dites d'une voix douce et caressante : Eh bien ! Je 
suis la Mère de miséricorde. Nous donc, si misé- 
rables, si infortunés, auprès de qui pouvons-nous 
aller plus sûrement g-érair sur nos calamités et nos 
misères qu'auprès de vous, pu'sque vous êtes en toute 
certitude et vérité la Mère de miséricorde? Mère sain te, 
mère unique, mère immaculée, Mère de miséricorde, 
mèred'inJulg-ence et de tendresse, ouvrez les bras de 
votre bonté compatissante, et rocevez-y ce mort dans 
le péché » (i). 



(i) s. Ansfilm. Ornt. 4y-P- L-ct.viii, g'iy, sq. Le même fait est signal- 
dans le beau traité de la (Conception de la bienheureuse Vicr2;e Marie, 
(n. 36, I'. L. CLix, 3i6), et peut être csl-ce une des raisons qui firent 
jadis attribuer ce livre à saint Anscl-ne. On trouve encore le même récit 
'dans le traité de l'Incarnatinn, (c. ii, P. L. o.lxxx, 87) compos' par 
Hcnnann, abbc do Saint-Martin de Tournai. Ilermann le donne comme 
tiré de saint Anselnc. Celui ci pourtant n'en est pas le premier narra- 
teur. C'est dans la vie de saint Odon, deuxième abbé de Cluny, écrite 
par le moine Jean son disciple, qu'il apparaît, je crois, pour la première 
fois. On lit donc dans celte vie qu'un jour le saint, passant sur un 
territoire infesté de brigands, fut rencontré par un jeune homme appar- 
tenant à l'une de leurs bandes. Or, celui-ci, touché jusqu'au cœur de 
l'air de bonté de l'abbé Odon, se jeta tout à coup à ses pieds, le sup- 
pliant avec larmes d'avoir pitié de lui .. Odon, après avoir constaté la 
triste profession du jeune homme, lui dit : « Allez; corrigez d'abord 
vos mauvaises habitudes, et puis vous songerez à la vie monastique ». 
Et moi, répondit le vo'eur, puisque vous me rejetez, je retourne à la 
voie de la perdition; mai-: Dieu vous redemandera mon àme. 

Le saint, ému d'ime miséricordieuse piti', l'admit dans son monas- 
tère. A[>rès quelques années d'une vie toute d'obéi' sance et de prière, 
le nouveau moine tomba gravement mala.le. Or, avant de rendre son 
àme à Dieu, il fit appeler son père, le sai^t abbé, pour lui faire un der 
nier aveu et réclamer un suprême pardon. L'aveu portait sur deux fau 
tes ; il avait donné sa tuniq-ie, et de plus il avait pris au célérier une 
corde de crin. La tunique devait couvrir la nudité d'un pauvre; quant 
a la corde, il s'en était serré !e corps en punition de sa gourmandise, 
mais si étroitement qu'on ne put l'eidever sans arrach r des lambeaux 
de chair. « Puis le mourant ajouta : Celte nuit, mon père, j'ai été 
comme élevé au ciel dans une vision. Uoe dame d'une majesté et d'une 



cil. II. MISÉRICORDE DE NOTUE MÈRE /(Sq 

Ce que Job, cet antique patriarche de ITdumt'e, 
disait de lui-môine, Marie peut se Tappropi-ier mille 



beauté sans pareilles s'est présentée devant moi, qui m'a dit : Me con- 
nais tu? — Non, Madame, ai je répondu. Et elle a repris : Je suis la 
Mère de miséricorde. —El moi j'ai dit : Madame, que voulez-vous que 
je fasse? — Et elle : Dans trois jours, tu viendras ici, et à telle heure. 
Et le voleur pénitent mourut au jour et à l'heure prédite. Et de ce mo- 
ment notre père, ajoute le narrateur, prit l'habitude d'appeler la bien- 
heureu-^e Vierçe Marie du nom de Mère de misi'ricorde ». Vita S. Odo- 
nis, abbat. Gliiniac. secundi, a Joanne nionacho, n. 20. P. L. cxxxui, 

S'il fallait en croire de pieuses traditions, la b:eiih'>ureuse Vierg:e 
auraitdaiçué plus d'une autre fois prendre le même litre de !\[èrc ou de 
Reine de miséricorde, auprès de ses fidèles serviteurs. Théodoric dt 
Appoldia raconte du bienheureux Dominique qu'après avoir passé, 
suivant sa coutume, une partie de la nuit en pieuses veilles, dans l'é 
fflise de sou Ordre, à Sainte-Sabine, il entra dans le dortoir où les 
frères prenaient leur repos, et s'arrêta dans un coin pour prier. Or, en 
levant les yeux, il vit en face de lui troi-; vierges d'une admirable 
beauté; mais celle du milieu l'emportait incomparablement sur les 
deux autres. L'une de ces de nières portait à la main un vase d'une 
grande richesse, plein d'eau bénite, et sa compagne présentait un 
aspersoir. El la Reine, passant avec ses deux suivantes à travers le 
dortoir, aspergeait les frères et fai^^ait sur chacun d'eux le signe de la 
croix. Alors, le bienheureux Dominique, se relevant de sa prière, alla 
au devant de la Reine jusqu'à l'endroit où était suspendue la lampe, et 
tombant à ses pieds il lui dit : Je vous conjure. Madame, de me dire à 
moi, voire serviteur, qui vous êtes... Et la Reine lui répondit: Je suis 
cette Reine de miséricorde que vous invoquez pieusement tons les jours, 
à la fui des vêpres. Et quand vous chantez : Eia erjo, advorata nos- 
ira..., je me prosterne devant mon Fils, priant pour la confirmation de 
votre Ordre. Et Dominique, rempli d'une filiale confiance : Quelles sont, 
demanda-t-il, les deux vierges, qui vous accompagnent? Cécile etCathe- 
rine, répondit Marie. — J'ai tiré ce trait du P. Paciuchelli O. P. 
(E.vercilationes dormitantis animae... ad diligendam SS. Deiparam, Exci- 
tatio XI in Salue Rpijinn, p. 869, c. i); et lui-même renvoie son lec- 
teur soit à la Vie d i H. Dominique par Théodoric (L. 11, c. i3) soit 
aux Annales des Prêcheurs par Bzovius et Malvenda, ad a. i-!i8. On 
trouve aussi le récit dans les Acta sancturiiin, i4 August., vie de S. 
Dominique, | i3, p. 583 

Saint Alphonse de Liguori, dans ses G'oires de.Varie, rapporte éga- 
lement une apparition de la Sainte Vierge à un frère nommé Léodat, 
appartenant à la famille dominicaine, où cette divine mère, interrogée 
sur son nom, auraitrépondu comme au voleur converti : Je suis la Mère 
de miséricorde. L"s .-\nnales des Prêcheurs (ad a. laSS) lui font dire ; Je 
suis la Mère de Dieu. 

Il me souvient d'avoir encore lu quelque chose de semblable dans les 
Révélations de sainte Brigitte : « Je suis' la Reine du ciel et la .Uére de 
miséricorde, lui disait un jour Marie; je suis la joie des justes, et la 
porte qui donne accès aux pécheurs auprès de Dieu. 11 n'est personne, 
si maudit soit-il, à qui ma miséricorde fasse défaut, tant qu'il vit 
sur cette lerre.... personne, à moins d'êlre absolument réprouvé, qui ne 
puisse en m'invoquant revenir à Dieu et trouver miséricorde » [Revs!. 



46o L. VI. LES APTITUDES DE LA MATERNITE 

fois plus justement : « Dès mon enfance la miséricorde 
a cru avec moi ; avec moi elle est sortie du sein de ma 
mère » (i). Et cette miséricorde elle ne l'a pas laissée 
derrière elle, ens'élevant au séjour de la gloire. « Que 
peut désormais vous refuser la Mère de miséricorde, 
après qu'elle a bien voulu livrer son propre Fils pour 
nous délivrerdenotre misère? Qu'est-cedonc qu'elle ne 



L. VI, c. lo). Et encore : « Tout le monde m'appelle Mère de miséri- 
corde, et vraiment la misi'ricorde de mon Fils m'a faite mist'ricordieuse. 
C'est pourquoi, malheureux à jamais celui qui, le pouvant avec une si 
grande facilité, ne vient pas à la miséricorde. » (Ibid., L. ii, c. 28). 

Finissons par un dernier trait. On le trouve dans le Recueil d'exem- 
ples, inst'ré par saint Alphonse à la fin de ses Gloires de Marie, t:ous 
le n. 33. Le saint renvoie comme à la source au P. Auriemma (Affect., 
L. 11, c. 8). Un écolier avait appris de son maître à redire souvent à la 
sainte Vierge Je vous salue, ô Mère de miséricorde. Or, au moment de 
sa mort, la bienheureuse Marie se montrant à lui : Mon fils, lui dit-elle, 
ne me reconnais-tu pas? Je suis cette Mère de miséricorde que tu as 
tant de fois saluée. A ces mots, le pieux enfant, étendant les bras vers 
elle, et le visage rayonnant d'un céleste sourire, expira doucement. 

Dans tous ces récits c'est la bienheureuse Vierge qui se donne elle- 
même le titre de Mère de miséricorde. Voici maintenant une pieuse 
apparition où Jésus Christ lui confirme la propriété de ce nom béni. 
Sainte Brigitte raconte d'elle-même qu'elle vit une fois la Mère de Uieu 
sollicitant de son Fils plusieurs j: races pour un malheureux bandit qui, 
parmi ses crimes, avait conservé quelque crainte des jugements de Dieu. 
Et Jésus- Christ de lui répondre; r Bénie soyez-vous, ma mère bien-aimée... 
Vos paroles ont pour moi la douceur du vin le plus délicieux; elles me 
sont agréables au delà de tout ce qui se peut imaginer... Bénie soit 
votre bouche, bénies vos lèvres d'où procèdent toute miséricorde envers 
les malheureux pécheurs. C'est justement, qu'on vous appelle Mère de 
Miséricorde. Vous l'êtes en vérité : car vous ne dédaignez aucune mi- 
sère et vous inclinez mon cœur à la pitié. Demandez donc ce que vous 
voulez; ni votre charité ni vos demandes neseront frustrées ». Révélait. 
S. Birgittae, L. vi, c. 28, t. II, p. >8. (Romae, 1628). 

Ces fai'.s et ces visions sont-ils tous authentiques? Jel'ignore, bien 
que je n'aie pas de raison positive de les rejeter. Fn tout cas, tant d'exem- 
ples et d'autres qu'on pourrait tirer indéfiniment d'une foule de Recueils, 
prouvent au moins cette vérité certaine : c'est que, toujours et parlout, 
si grande et si profonde a été la croyance à la miséricordieuse et puis- 
sante bonté de Marie, que les témoignages les plus extraordinaires de 
cette bonté semblaient tout naturels. Ce que je dis des faits concernant 
la miséricorde de la B. Vierge, je le dirais de tant d'autres où brillent 
ses autres attributs maternels. Légendaires ou réels, ils sont une dé- 
monstration du pouvoir et de la tendresse infinie qu'ils nous révèlent en 
action : car ils n'auraient été ni si universellement racontés ni si sim- 
plement admis, si Marie n'était pas pour nous pécheurs, pour nous ses 
enfants, la mère qu'ils représentent. 

(i) Job., XXXI, 18. 



CH. II. MISJÉKIGORUE DE NOTRE MERE 4G I 

nous accordera pas dans sa béatitude, après nous avoir 
tant donné dans son affliction ? Elle s'est dépouillée 
de nos misères; mais l'est-elle de sa miséricorde? Elle 
n'a plus, il est vrai, la compassion mêlée de tristesse ; 
mais elle garde la compassion libre du cœur, la com- 
passion prodigue de secours ». Ainsi fait-on parler 
Gerson dans ses commentaires sur le Magnificat (i). 

Authentique ou non dans toutes ses parties, ce dont 
je n'ai pas su m'assurer, la pensée qu'il exprime est 
d'une vérité bien faite pour augmenter notre confiance 
en cette mère très miséricordieuse. De même, en effet, 
qu'elle a paru sur notre terre pour être l'instrument 
des divines miséricordes, elle est montée au ciel afin 
d'y continuer auprès de Dieu son ministère de miséri- 
corde. Il en est d'elle comme de son Fils, Notre Sei- 
gneur. Si Jésus-Ciirist est retourné vers son Père, lui- 
même nous l'enseigne, c'est pour y prendre nos inté- 
rêts ; pour nous envoyer l'Esprit consolateur, nous 
préparer une place dans son royaume, être notre per- 
pétuel avocat devant le Père, toujours vivant afin 
de toujours intercéder pour nous (2). 

Voilà ce que l'Eglise et les Saints veulent que nous 
pensions de la très heureuse Vierge, Déjà, dans un 
des chapitres précédents, nous entendions les Pères 
grecs affirmer par leurs discours et d:uis leurs prières 
que tel était bien le but de son Assomption (3j. Il 
serait aisé d'en multiplier les preuves. Ecoulez plu- 
tôt cette oraison que les prêtres doivent réciter au 



(i) Perdidil miseriam, numquid et miser icordiam ? Perdidit passio- 
nein, numquid et coinpassionein? Perdidit profecto passionem aftlic- 
tivam, sed retiauil coinpassionem electivam. Voir la substance du texte, 
Tr. VI, t. IV, p. 3i6. 

(2) Joan., xiVj 2, XVI, 17; I Joan.,ii, t ; Hebr., vu, 25, etc. 

(3) i''^ Partie, 1. v, ch. 2, t. Il, p. 34i, suiv. 



462 L. VI. LES APTITUDES DE LA MATERNITE 

saint sacrifice, dans la vigile de l'Assomption de 
Marie : « Que la prière de la Mère de Dieu fasse 
agréer de votre clémence, ô Seignear, les vœux que 
nous vous offrons : car vous l'avez transférée de ce 
monde, afin quelle intercède en toule confiance 
auprès de vous, pour nos péchés ». Ainsi le tiiomplie 
de noire mère et sa charge de miséricordieuse avocate 
vont de pair et se tiennent. Elle est Reine du ciel, 
mais c'est pour être encore plus Reine de miséri- 
corde. L'Eglise du Christ n'a garde de l'oublier; elle 
ose même le rappeler à son Epoux, en même temps 
qu'elle en fait souvenir ses enfants : « ut pro nostris 
peccatis apud Te fiducialiter intercédât; afin qu'elle 
intercède avec confiance auprès de vous pour nos 
péchés », lui dit-elle. Et nos Saints et nos docteurs le 
répètenl à sa suile. 

La terre, prêchaitsaint Bernard, a fait au ciel, dans 
l'Assomption de Marie, le plus beau des présents. 
« Mais elle aussi (devenue céleste) fera des présents 
à la terre. Et pourquoi ne donnerait-elle pas, puis- 
que ni la puissance ne saurait lui faiie défaut ni la 
volonté. N'est-elle pas la Reine du ciel et Reine 
toute miséricordieuse; que dis-je? n'est-elle pas la 
Mère du Fils unique de Dieu? Rien assurément ne 
démontre mieux l'immensité de son pouvoir et de sa 
bonté; à moins peut-être que le Fils de Dieu cesse 
d'honorer sa mère, ou que ces entrailles dans lesquel- 
les la Charité, qui est Dieu, s'est reposée corporelle- 
ment pendant neuf mois, ne se soient pas trans.'or- 
mées en affection de miséricorde et de charité. Mais 
cpi le pourrait croire » (i)? Vers la même époque, un 

(il s. Beraard., Ser/n. in Assampt. i, n. 2, J'. L. clxxxiii, 4i5. 



cil. 11. MISKUICOKUE DE NOTRE MÈUE 4^3 

aulie auteur ecclésiastique qu'on croit être Ecbert, 
abbé de Schunau, priait ainsi la sacrée Vierge : « 
Jurande, ô débonnaire, ô très aimable Marie, vous ne 
j)Ouvez être nommée sans échauflci' le cœur, ni pen- 
sée sans réveiller les sentiments aflectueux de ceux 
qui vous aiment. A peine avez-vous franchi les por- 
tes de notre mémoire, que la douceur dont vous êtes 
divinement imprégnée, nous embaume. Nous vous 
suivons donc, ô Notre Dame, vous criant de tout 
notre cœur: Aidez-nous, faites cesser notre opprobre.. 
Qui nous délivrera de nos maux? La grâce de jvotre 
Fils, notre Sauveur?... Mais qui donc est capable 
comme aous de l'altendrir sur nos misères; vous qui 
reposez aujourd'hui dans les nijstérieux embrasse- 
ments de ce Fils bien-aimé, dans l'éternel midi; vous 
qui jouissez de ses entreliens les plus familiers avec 
un cœur où déborde la plénitude de la joie » (ij. 

Loin donc que l'éloignement ait paralysé sa misé- 
ricorde, elle l'a faite au ciel plus active et plus effi- 
cace : « car, dit à ce sujet Léon Xlll, il est impossi- 
ble d'exprimer tout ce que sa protection a reçu d'am- 
plitude et de vertu, depuis qu'elle a été élevée près de 
son Fils à ce faîte de gloire, réclamé par sa diguilé de 
mère et parla splendeur de ses mérites. C'est depuis 
lors surtout qu'elle nous assiste et veille sur nous 
comme une mère « (2); d'autant plus que sa félicité 
même, contrastant d'une manière si vive avec nos 
peines, ajoute encore à la compassion maternelle dont 
elle est touchée. 



(i) Ad B. Virginem sermo panegyric, W L. clxxxiv, ioi3, sq. 
(2) Léo XIII, Encycl. Adjutricem populi (5 sept. iPgô). 



CHAPITRE III 



De la connaissance qui nous rend présents à nos prolecteurs du 
ciel avec toutes nos nécessités, nos louanges et nos prières. 
— Comment ils nous voient dans la lumière même de Dieu 
par l'acte de la vision béatifique, — et comment la Sainte 
Vierge l'emporte incomparablement en ce point sur tous les 
élus. — Solution de quelques difficultés. 



I. — Les hérétiques qui, à différentes époques, 
ont combattu le dogme catholique de l'intei cession 
des Saints, ne l'ont pas tous rejeté dans la même me- 
sure. Les uns, et c'est le plus grand nombre, ont 
nié purement et simplement que les élus de Dieu 
puissent ou veuillent intercéder en notre faveur. 
Arrivés au port de l'éternelle béatitude, pourquoi 
songeraient-ils à s'inquiéter de notre sort à nous qui 
luttons contre la tempête ? D'autres, surtout parmi 
les partisans de Lutlier, ont rougi de prêter aux bien- 
heureux habitants du ciel une insensibilité si gros- 
sière. Ils leur permettent de prier pour nous. Ce 
qu'ils nient, c'est que leur intercession soit détermi- 
née quant aux grâces qu'ils demandent, et quant aux 
personnes pour lesquelles ils les demandent. Les Saints 
connaissent en général et confusément les nécessités 
qui pressent les hommes et les périls où nous vivons, 
loin de la patrie. Mais leur science ne va pas au delà. 
Cette connaissance imparfaite leur suffit pour que la 
charité les incite à solliciter pour nous les bienfaits de 



CH. III. — LA CONNAISSANCE MATERNELLE 4*^5 

Dieu; mais impiiissaïUe qu'elle est à les éclairer sur 
chacune des personnes et sur chacun de leurs be- 
soins, elle ne leur permet ni d'entendre nos vœux, ni 
de demander pour nous aucune grâce particulière (i). 

Un pareil sentiment, s'il était véritable, irait non 
seulement à diminuer notre confiance dans l'inter- 
cession de Marie, mais encore à nous détourner de 
lui adresser aucune prière. A quoi bon lui parler^ si 
elle ne nous entend pas? Pourquoi lui exposer nos 
misères, si elle ne doit pas les connaître et ne nous 
connaît pas nous-mêmes ? Et puis, comment son 
cœur pourrait-il s'émouvoir de compassion sur des 
maux dont elle n'a qu'une science confuse et géné- 
rale, à peu près comme je connaîtrais les souffrances 
physiques et morales des habitants d'une terre quittée 
par moi depuis des années ou même des siècles? C'est 
à voir les infortunés et leurs infortunes, à entendre 
leurs cris de douleur et leurs voix suppliantes que le 
cœur s'émeut avec la passion de leur venir en aide. 
Aussi, j'accorderais volontiers aux hérétiques qu'il 
est inutile d'invoquer les Saints du ciel, s'ils doivent 
ignoreret les épreuves particulières où nous sommes, 
et les prières qui réclament d'eux pour nous secours 
et pitié. 

Mais à Dieu ne plaise qu'ils restent dans cette igno- 
rance. Puisque la sainte Eg'lise les a toujours invo- 
qués; puisque c'est un point de notre foi que le 
recours à leur intercession est cliose raisonnable et 
salutaire, il faut bien confesser que nos prières arri- 
vent jusqu'à leur connaissance. Les textes que nous 
apporterons bientôt mettront cette vérité dans tout 



(i) Bellarmin., de Beatitudine, L. i, c. i5. 

LA MÈRE DES HOMMES. — I. — 30 



466 L. VI. LES APTITUDES DE LA MATERNITÉ 

son jour. Sur ce point, nulle controverse parmi les 
docteurs, tant la règle de foi se montre à tous avec 
certitude et clarté. 

Il n'en va plus tout à fait de même, quand il s'a- 
git d'expliquer le mode de connaissance. Suivant les 
uns, cette connaissance a pour cause une révélation: 
révélation venant des Anges commis à la garde des 
hommes, ou révélation faite immédiatement par Dieu 
lui-même. Ce que le bienheureux n'entend ni ne voit 
de lui-même, il l'apprendra parce qu'on le lui dit. 
C'est connaissance indirecte et médiate, comme ce 
que nous savons sur l'autorité d'un irrécusable té- 
moin. Suivant les autres, et c'est de beaucoup le 
sentiment le plus commun et le mieux fondé sur les 
témoignages et sur la raison éclairée de la foi, les 
Saints nous connaissent, nous, nos nécessités et nos 
prières, directement, immédiatement, par intuition. 
Prouvons-le généralement pour tous les élus du 
ciel ; il nous sera facile de faire ensuite à Marie l'ap- 
plication particulière des autorités et des principes 
sur lesquels est établie la doctrine commune. 

C'est une vérité presque sans conteste en théologie 
que chacun desélus contemple, dans la divine lumière, 
toutes les choses de ce monde qu'il peut avoir intérêt 
et désir légitime de savoir. Il les contemple, dis-je, 
non pas d'une connaissance quelconque, mais par le 
même acte dont il voit Dieu lui-même, d'une même 
intuition, dans la même lumière de gloire. Par con- 
séquent, c'est une vue claire, sans voiles, sans inter- 
médiaire créé ; semblable à l'intuition par laquelle 
Dieu, se voyant lui-même, du même éternel regard 
voit toutes choses en lui-même. Il y a là un caractère 
de la béatitude des Saints; non pas le plus essentiel. 



eu. m. LA CONNAISSANCE MATERNELLE /4G7 

il estvrai, mais appartenant toutefois à la plénitude de 
leur bonheur et de leur yloire. D'après cette règ-le for- 
mulée par l'Ang-ede l'Ecole, les bienheureux habitants 
du ciel ont la connaissance actuelle, immédiate, intui- 
tive des prières que nous faisons monter vers eux, 
comme aussi des honneurs que nous rendons à leurs 
glorieux mérites (i). 

La même rèyle nous oblige à conclure que tous les 
êtres de la création, tous les faits qui se déroulent et 
se dérouleront dans la longue série des âges; tout, 
dis-je, jusqu'aux pensées les plus fugitives et le mieux 
ensevelies dans les replis des cœurs, est présent par la 
lumière de gloire au reg-ard humain de notre Sauveur, 
parce que tout, sans exception, se rapporte à lui 

(i) s. Thom. 2-2. q. 83, a, 4; ad 2. Donnons en entier la doctrine de 
saint Tliomas.Les Saints connaissent-ils nos prières? C'est la question; 
voici la réponse. « Je rq»o:ids (jue l'essence divine est par elle iiiènie 
un moyen suffisant pour connaître toutes choses; et la preuve, c'est 
que Dieu voyant cette essence voit tout en elle. 11 ne s'ensuit pas ce- 
pendant que quiconque voit l'essence de Dieu connaisse loute chose, à 
moins qu'il la comprenne (c'est à dire qu'il la connaisse aussi pleine- 
ment ([u'elle est intelligible). Ainsi faudrait-il la totale compréhension 
d'un principe pour y voir toutes les vérités qui en découlent. Donc, 
parce que les âmes saintes n'ont pas la compréhension de l'essence 
divine, elles ne connaissent pas, en la contemplant, tout ce qu'il estpos- 
sible de voir en elle et par elle. Et voilà pourquoi les anges inférieurs 
sont instruits de plusieurs choses par les anges supérieurs, encore que 
les uns et les autres voient l'essence de Dieu. 

(( Mais cliacun des Saints voit nécessairement dans la même essence 
autant de choses différentes de Dieu que le demande la perfection de 
sa béatitude. Or, il est de la perfection de la béatitude que l'homme 
possède tout ce qu'il veut, et qu'il ne veudle rien contre les lois de l'or- 
dre. D'ailleurs, c'est chose couforme à la rectitude de la volonté que 
riionime souhaite connaître tout ce qui le touche, ea qiine ad ipsuiii 
pertinent, l'uis donc que nulle rectitude ne fait défaut aux Saints, ils 
désirent connaître ce qui les concerne spécialement, et c'est pour cela 
qu'ils doivent le connaître dans le Verbe. 

« Or. un des intérêts de leur gloire est de venir en aide aux besoins 
spirituels des hommes, leurs clients : car c'est ainsi qu'ils sont les coo- 
péralcurs de Dieu, la plus divine des œuvres, au témoignage de saint Denys 
(Dionys. Areop.,de Coclesti Hierar.,c. 3^. Il est donc manifeste que les 
Saints connaissent ce que réclame un si sublime ministère, et, par con- 
séquent, il est incontestable aussi qu'//s voient dans le Verbe les vœux, 
les dévotions et les prières des hommes qui cherchent en eux leur re- 
fuge ». S. Thom., in Sent, iv, D. 45, q. 3, a i. 



468 L. VI. LES APTITUDES DE LA MATERNITE 

comme au Roi immortel des siècles, au Pontife uni- 
versel de la création, au Juge souverain des vivants et 
des morts (i). 

On se demande parfois si les personnes que les 
liens de la nature ou de la grâce ont particulière- 
ment unies sur celte terre se reconnaissent au ciel? 
Pour moij je n'ai jamais su m'expliquer comment on 
peut mettre en question celte reconnaissance mutuelle 
des amis de Dieu. En douter serait oublier ce qu'est 
la béatitude, ou regarder comme cho^e indifférente les 
liens les plus légitimes et la plus naturelle des affec- 
tions. Gomment? ici-bas, nous avons regret à quitter 
des personnes qui nous sont chères, notre désir et 
notre bonheur est de les revoir; les Apôtres mêmes, 
dans leurs lettres inspirées, manifestent ce double sen- 
timent; et là où tout est amour et charité, l'on de- 
viendrait insensible ? Est-ce croyable? Oui, certes, amis 

(i) s. Thom., 3 p., q. lo. a. 2. Voir sur la même doctrine Suarez, 
de Deo,lT. 1, 1. 11, c. 28: ilem, de Reli</ione,Tr. IV, 1. i, c. 10, n.20; 
Ferrariens. in Summ. c. Gent. L. m, c. 69; Gabriel Biel,in6'anort.,lcct. 
3. litt. E; Dom. Solo et Capreol. dans leurs comment, sur le livre des 
Sentences, à la Distinct. 40. 

Voici les assertions défendues par Suarez dans son Traité de Deo, \. 
c. « Gredibile est Beatos videre in Verbo ex bis (crealurarum) actibus 
libcris, seu conting'entibus elîectibus.omnia quae spectant ad cujuscum- 
que statum... Sed quaeres, quae dicantur pertinere ad slatum Beati? 
Hespondetur, duplicis generis haec esse. (Juaedam spectantia ad ipsas 
bealiludinis operationes, id est, ad exercendas omnes actiones quas 

Beati in suo statu operantur ea quae expediunt ad suum ministe- 

riuni convenienti modo exequendum. — In alio ordine constituuntur 
ea quae Beati reliquerunt in hac vila, et erant suae curae commissa, si 
talia sint, ut merito censeautur adliuc habere specialem curam eorum; 
ut, verbi gratia, quod Fundator alicujus religionis de illius progressu et 
augmente curam habeat, et cupiat scire, et sic de aliis... Potest aulem 
de bis interrogari, an censeautur hoc modo pertinere ad statum Beati 
solum ea quae reliquit in inslanti morlis suae, an etiam quae postea 
flunt? Melius dicitur haec omnia sive sint praesentia, sive praeterita, 
sive fulura,quae pertinentad aliquem Beatum, ab ipso videri in Verbo... 
Tertio, inquiri potest, an oraliones quae in Ecclesia funduntur ad Sanc- 
tos, pertineant hoc modo ad statum eorum, ita ut in Verbo eas vi- 
deant?... Haec opinio (alTirmans) magis pia videtur, et quae eadem fa- 
cilitate defendi potest quam ea qua dicitur, Beatos videre quascumque 
alias res (ad suum statum pertinentes) ». Num. i5-i8. 



CH. m. L\ CONNAISSANCE MATERNELLE /jGq 

et parents se reconnaissentaiiciel. C'est trop peu dire: 
chacun des bienheureuxest connu de tous. «Et ce n'est 
pas seulement aux traits du visage qu'on se connaîtra, 
mais dans une lumière incomparablement supérieure... 
Pleins de Dieu, les élus verront et se verront divine- 
ment. Divine videbiint, qjiando Dro pleni eriint » (i). 
Et pourquoi chacun des élus con(emplera-t-il ainsi la 
vivante armée de ses compagnons de gloire, si ce n'est 
parce qu'un tel spectacle est du ressort de sa béati- 
tude (2) ? 

Cette béatitude exige-t-elle moins la connaissance 
que nous revendiquons en ce moment pour eux; ou 
l'essence divine qu'ils contemplent, et dans laquelle, 
comme en un miroir infiniment pur, ils voient leurs 
frères du ciel, n'a-t-elle pas une égale vertu pour re- 
présenter les choses du temps et celles de l'éternité ? 

N'allons pas nous figurer que cette doctrine soit 
une invention de la théologie scolastique. Oulre que 
ses grands maîtres n'ont pas coutume d'innover dans 
des questions d'une telle importance, lors même qu'ils 
ne jugent pas à propos de citer leurs autorités, nous 
avons ici nombre de témoignages explicites, puisés 
dans les écrits des anciens Pères. 

L'auteur du traité De la Virginité, publié sous le 
nom de saint Basile, exhorte les vierges chrétiennes à 
respecter partout les regards des Anges et des Saints: 
« car, ajoute-t-il,il n'en est aucun dont l'œil incorporel 
ne pénètre partout... » (3). Saint Augustin, dans un 



(i) s. August.,Se7*rti. 243, in diebus pas chai. i4, n. 5. P., 1. xxxviii, 
ii46. 

(3) Voir ce que j'ai dit sur ces questions dans l'ouvrage, la Grâce 
et la Gloire, 1. ix, c. 4- 

(3) Liber de vera Virginit. integritate, ad Lefoium, INIelitin. cpisc, 
n. 39. Append. 0pp. S. Basilii. P. G. xxx, 729. Ce traité est fort re. 



470 L. VI. l-ES APTITUDES DE LA MATERNITE 

sermon pour la fête du martyr saint Etienne, exprime 
là même doctrine, quand il dit à saint Paul : « En 
compag"nie de celui que vous avez lapidé, vous rég-nez 
avec le Christ. De là, l'un et l'autre vous nous voyez; 
de là, l'un et l'autre vous entendez maintenant notre 
parole. Priez tous les deux pour nous : celui-là vous 
exaucera qui vous a couronnés tous les deux » (i). 



uiarquable et digne à bien des fifres du grand docfcur à qui plusieurs 
l'ont attribué. Pourtant, quoiqu'il soit du iv« sic. le, deux choses ont 
principalement empêché les meilleurs critiques de le tenir pour son 
œuvre propre : une question de chronologie, suscitée par la clédicace à 
révêque de JNIélitène, et surtout la trop grande crudité des idées et des 
expressions. Je ne résiste pas au plaisir de traduire le passage en entier. 
Parmi les conseils que l'auteur donne à la vierge chrétienne, il lui re- 
commande, « quand même elle serait seule, de ne rien faire qui soit 
indigne de son Epoux. Car, même en l'absence de fout œil humain, la 
vierge est elle-même avec elle-même, et doit souverainement respecter 
sa propre présence... Donc, lors même qu'elle serait absolument seule, 
qu'elle se respecte d'abord elle-même et sa conscience, et qu'elle respecte 
ensuite son ange gardien. Car leurs anges, a dit Jésus-Christ, contem- 
plent toujours la face du Père qui est au ciel (Math., xviii, lo). Il ne 
convient pas qu'après s'être soustraite aux regards des hommes, elle 
ne tienne aucun compte de l'ange à qui le Seigneur a confié le soin de 
notre salut; elle surtout qui, vierge, l'a reçu pour être le témoin vigilant 
et le gardien de sa virginité. Plus que les Anges encore, qu'elle respecte 
son Epoux, et le Père de l'Epoux et l'Esprit Saint. Mais qu'est il besoin 
de prolonger cette cnumération ; qu'elle respecte les innombrables ba- 
taillons des Anges et les esprits bienheureux des saints pères. Il n'en est 
aucun dont le regard ne pénètre partout. Ils sont invisibles pour les 
yeux du corps; mais leur œil incorporel embrasse toutes choses ». On 
peut croire que les dernières lignes ne sont pas sans quelque exagéra- 
tion : car elles vont au delà de la règle si sagement posée par le Doc- 
teur Angélique. Mais cela même ne prouve que mieux à quel point, 
dans ces premiers âges, on était persuade de la vérité que nous défen- 
dons. 

(i) S. Augustin, Serm. SyS, in solenin. S. Stephani ?<, c. 5. P.L,. 
xx.win, 1434. « Rien même, auscntimcnt de saint Thomas, ne nous em- 
pêche de penser qu'après le jour du jugement, quand la gloire des 
hommes et des Anges aura sa pleine consommation, fous les bienheu- 
reux connaîtront tout ce que Dieu connaît par la science de vision; 
de telle manière pourtantquechacun, pris séparément, ne voie pas foutes 
choses dans la divine essence. Mais l'âme de Jésus-Christ y verra fout, 
comme elle le fait dès à présent; les autres contempleront dans la lu- 
mière de Dieu des objets plus ou moins nombreux suivant le degré de 
leur vision intuitive; et c'est ainsi que l'âme du Christ pourra illuminer 
les âmes des élus, en leur communiquant ce qu'elle voit de plus qu'eux 
dans le Verbe ». S. Thom., in iv Sc?it.,T). 49, a. 5, ad 12. On comprend 
par cette doctrine pourquoi les plus élevés parmi les Anges et les Saints 
peuvent aussi manifester aux élus des ordres et degrés inférieurs cer- 



cil. III. — LA CONNAISSANCE MATERNELLE l\'] l 

C'est manifestement d'après les mêmes principes 
qne ce grand docteur introduit dans l'intelligence an- 
g-élique ce qu'il appelle la connaissance du malin et 
la connaissance du soir, cognitio matutina, cog-nitio 
vespertina (i). Suivant l'opinion qui lui paraissait la 
plus vraisemblable, les jours de la créalioii dont il est 
parlé au livre de la Genèse, ne constituaient pas un 
ordre de succession dans le temps, mais l'ordre dans 
lequel chaque catégorie des êtres créés se présentait 
aux regards des natures angéliques (2) . Dans cette 
hypothèse, le matin et le soir sig"uifieraient un dou- 
ble mode de connaissance. Par la première, l'Ange 
contemplerait les créatures de Dieu dans le Verbe, 
c'est-à-dire par la même vision qui lui rend présente 
la divine essence : ce serait la connaissance du matin. 
Par la seconde, il les appréhenderait, non plus en 
Dieu, c'est-à-dire par l'essence divine comme forme 
intelligible, mais par des formes idéales imprimées 
dans son intellig'ence, qui la feraient apte à les repré- 
senter dans leur nature : ce serait la connaissance 
du soir. 

Quoi qu'il en soit de la théorie prise en elle-même, 
elle nous montre clairement la pensée de saint Aug-us- 
tin sur la question qui nous occupe. En effet, pour- 
quoi cette double connaissance, et tout spécialement 
pourquoi cette connaissance des êtres créés dans le 
Verbe, si ce n'est parce qu'il importe à la béatitude 



tains secrets du ciel, bien qu'ils soient tous plongés, mais inégalement, 
dans une même lumière. 

(i) S. August., de Gen. ad litt., 1. iv, c. 22; De Civit. Dei, 1. xi, 

'^^ 7- . . . . 

(2) Sic ordo diei non fuit ordo lemporis, sed ordo nafurae, qui in 

cognitione Angeli attenditur secundum ordinem cognitorum ad invicem 

prout alterum altero est prius natura. S. Thom., De Vei'itate,q. 8, a. 16. 



472 L. VI. — LES APTITUDES DE LA MATEnNIXÉ 

des esprits célestes de contempler non seulement la 
face de Dieu, mais encore les œuvres de Dieu ; ces 
œuvres où s'exercera leur ministère, sous le contrôle 
et par le vouloir de Dieu (i). 

Un autre écrivain ecclésiastique, venu très peu de 
temps après l'illustre évêque d'Hippone, Julien Pomère, 
reconnaissait aux saints du ciel une science non moins 
parfaite. « Là, rien de caché pour toute âme bien- 
heureuse dans chacune des autres : elle les verra face 
à face, comme l'œil de nos corps contemple les visa- 
ges de chair. C'est que la pureté des cœurs y sera telle 
que tous auront à rendre g-râce au Dieu qui les a 
purifiés, et personne à rougir des souillures du 
péché : car il ne se trouvera ni péchés ni pécheurs, 
où ceux-là mêmes qui le furent pendant leur vie mor- 
telle ne pourront plus pécher ». Croyez-vous qu'il ne 
s'agit ici que de la connaissance de leurs compagnons 
de béatitude? Ecoutez la suite : « Plus rien de secret 
pour ces bienheureux : car ils sonderont de tous les 
mystères le plus profond, Dieu lui-même » (2). 

Remontons plus haut dans la série des siècles ; et 
nous y trouverons, en faveur de notre thèse, des témoi- 
gnages équivalents. C'est Origène qui va l'attester en 
termes d'une clarté merveilleuse. « De même, écrit ce 
grand homme, que l'ombre suit le corps, ainsi la bien- 
veillance des Anges et des âmes bienheureuses nous 
accompagne, quand Dieu nous est propice. Car ils 
connaissent ceux qui méritent la divine miséricorde... 
J'ose le dire, lorsque des hommes, désireux d'entrer 
dans des voies meilleures, offrent à Dieu leurs prières, 



(i) Saint Thomas a parfaitement exposé les idées de saint Augustin dans 
cette question 8, de Veritate, a. i6 et 17. Cf. p., i q. 58, a. 6 et 7. 
(2) Julian. Pomer., De Vita contempl., 1. i, c. 4» n. i. P. L., lix. 



en. m. LA CONNAISSANCE MATERNELLE l\']3 

une multitude de saintes Puissances prie pour eux, 
sans même en être sollicitée w (i). Toutes choses 
qui supposent manifestement la connaissance intime 
de l'état des âmes, de leurs dispositions et de leurs 
prières; connaissance qui n'est pas moins évidem- 
ment supposée dans cette invocation faite par saint 
Grégoire de Nazianze à saint Athanase : « Puissiez- 
vous, du haut du ciel, Jeter sur nous des regards 
de bienveillance, et gouverner ce peuple, adorateur 
parfait de ^la parfaite Trinité, Père, Fils et Saint 
Esprit » (2). 

Cette doctrine, les anciens poètes chrétiens l'ont 
aussi chantée dans leurs vers; témoins les passages où 
Prudence, le plus illustre d'entre eux, nous représente 
les Saints et les martyrs entendant nos supplications 
et les portant aux oreilles du Roi éternel; voyant du 
haut des cieux les honneurs rendus à leurs ossements 
sacrés, et mêlant devant devant Dieu leurs invocations 
à nos suppliques (3). 



(i) Origen., c. Celsuin, 1. a^ii, n. 64- P. G. xi, i6i3, sq. 

(2) S. Gregor. Naz., Or. XXI, n. 27. P. G. xxxv, 1128. 

(3) Ncmo piiras hic rogando frustra rongessit preces. 
Laetus hinc tersis revertil supplicator fletibiis, 
Omne qiiod jusium poposcil impelratum sentiens. 

Tanta pro nostris periclis cura suflVagantium e si, 
Non sinuiit inane ut uUus voce murmur fuderit : 
Audiunt, slatimque ad aurcm Régis aeterni ferunt. 
Peristcphanôn, hymn. i in SS. Hemeter. et Celedon., vers. i3i8. 
P. L. LX, 278, sq. 

Sic venerarier ossa libet, 
Ossibus altar est impositum. 
Illa Dei sita sub pedibus, 
Prospicit haec, poj)ulosque suos 
Carminé propitiata fovet. 
Id., ibid., hymn. 4, in honor. B. Eulaliae, vers. 211 2i5, p. 355, sq. 
Suggère, si quod habes justum vel amabile votum, 

Tibi si qua spes est, si quid intus aestuas. 
Audit, crede, preces martyr prosperrimus omnes, 
Ratasque reddit quas videt probabiies. 
Id., ibid., hymn. 9. Passio S. Gassiani Forocornel., vers. 95, sqq., 
p. 442. 



474 L- VI. LES APTITUDES DE LA MATERNITE 

Saint Grég-oire le Grand est si loin de refuser aux 
âmes, entrées en possession de la béatitude éternelle, 
une connaissance particulière des choses humaines, 
lorsqu'elles ont quelque intérêt à les savoir, qu'il sem- 
blerait la porter même à l'excès. « Comment, en effet, 
demande-t-il, des âmes qui contemplent face à face la 
splendeur du Dieu tout-puissant et qui s'y plongent, 
pourraient-elles ignorer les choses en dehors de 
Dieu » (i) ? Et encore : « Que peuvent-elles ignorer 
des choses capables d'être connues, elles qui sont à la 
source de la science, voyant de leurs yeux celui qui 
sait tout (2) » ? Textes si manifestes que le vénérable 
Hildebert, évêque du Mans, les opposait victorieuse- 
ment aux hérétiques qui, de son temps, niaient l'invo- 
cation des Saints, sous le spécieux prétexte que ceux-ci 
ne savent ni ce que nous faisons, ni ce que nous pou- 
vons leur dire en nos prières (3). 

II. — Nous le disions en commençant, dans la ques- 
tion présente, il y a deux choses à considérer : \efait 
de la connaissance et le comment de la connaissance. 
Quant au fait, pas ^de doute possible ; mais le pour- 
quoi ne comporte pas une égale certitude. Il n'est pas 
permis de rejeter la connaissance; on peut, sans aller 
contre la doctrine catholique, différer d'opinion sur le 
mode. Telle est pourtant la force des raisons données 
par le Docteur Angélique et par les théologiens qui 
l'ont suivi ; telle aussi la signification commune des 
textes fournis par les Pères et les anciens écrivains 
ecclésiastiques, que l'explication tirée de la vision 



(i) s. Greçor. M., Moral. L. xii, c. 21. P. L. lxxv, 999. 

(2) Id., Dialog. L. iv, c. 33, P. L. lxxvji, 876. 

(3) Hildebert. Cenom., ep. 23. P. L. clxxi, 339, sq. 



cil. III. I-A CONNAISSANCE MATERNELLE ^76 

béalifiqiie est de beaucoup la plus probable, pour ne 
pas la dire moralement certaine. Je ne sais si, parmi 
les témoignages cités dans les pages précédentes, il en 
est un seul, sauf peut-être celui d'Origcne, qui puisse 
admettre une interprétation diUérenle. Au reste, l'étude 
des autres modes de connaissance proposés par quel- 
ques théologiens ne fera, ce me semble, que rendre 
plus éclatante la vérité du premier. 

En effet, si vous prétendez que les Saints du ciel 
connaissent nos nécessités et nos prières par l'in- 
termédiaire des Anges, je vous demanderai : Mais 
les Anges eux-mêmes comment les connaissent-ils, 
surtout quand il s'agit de choses renfermées dans le 
secret des cœurs? Assurément, ce ne peut être par 
leurs forces naturelles. L'esprit créé ne va pas jus- 
qu'à sonder les cœurs et les reins, c'est-à-dire jusqu'à 
pénétrer jusqu'au fond le plus intime des âmes. C'est 
le privilège de Dieu. Je ne l'ignore pas, nos pensées 
et nos affections les plus spirituelles ont leur reten- 
tissement dans les facultés organiques, et celles-ci 
n'échappent pas aux regards des purs esprits. Par 
conséquent, ce que l'œil des Anges n'atteint pas immé- 
diatement pourra se révéler à lui par la manifestation 
qui s'en fera dans la sensibilité (i). Mais, outre que 
la connaissance ainsi acquise n'est pas d'ordinaire 
absolument certaine, il n'est pas à croire que les an- 
ges, préposés à notre garde, en soient réduits à des 
moyens d'investigation propres aux mauvais esprits 
tout aussi bien qu'aux célestes messagers de Dieu. 
L'Ange devra donc ou recevoir lui-même une révé- 
lation divine, ou voir par intuition dans la lumière 



[i) Voir La dévotion au Sacré Cœur de Jésus, 1. n, c. 4- 



476 L- VX. LES APTITUDES DE LA MATERNITE 

de Dieu les prières et les besoins qu'il est chargé 
de manifester. Pourquoi prendre un pareil détour ; 
et n'est-il pas infiniment plus simple et plus digne de 
l'éternelle sagesse, que les Saints eux-mêmes reçoi- 
vent immédiatement cette révélation divine, ou voient 
directement en Dieu ce qu'il leur importe de savoir ? 

Et quand même on admettrait l'hypothèse, en ce qui 
regarde les autres saints, il y aurait encore une rai- 
son spéciale de ne pas l'appliquer à la Mère de Dieu. 
Au ciel et dans les hiérarchies arigéliques, les révéla 
lions ne montent pas des ordres inférieurs aux degrés 
plus élevés ; elles descendent des sommets aux esprits 
moins rapprochés par leur perfection de la source de 
toute lumière. Et l'on voudrait, après cela, que la 
Reine des Anges et des hommes eût besoin d'inter- 
roger les esprits angéliques pour apprendre d'eux ce 
qui se passe dans son empire, qui la prie et de quoi 
on la prie ? 

Qu'on n'aille pas objecter ici que cette bienheureuse 
Vierge connut par un ange le choix fait d'elle pour 
être la Mère de Dieu. L'Ange de l'École résout cette 
difficulté, là même où il traite de la convenance deV An- 
nonciation. Je donnerai, pour plus de clarté, l'objec- 
tion qu'il se pose avec la réponse qui la suit. Donc, dit 
le saint docteur, il semble qu'il ne convenait pas que 
l'annonce du grand mystère se fit par un message 
angélique : car, d'après l'Aréopagite (i), quand il s'a- 
git des anges supérieurs, c'est Dieu lui-même et par 
lui-même. qui leur fait ses révélations. A plus forte 
raison, fallait-il que le mystère de l'Incarnation ne fût 



(i) Dionys. Areop., De Coelesti hiérarchie, c. 7. 



eu. m. LA CONNAISSANCE MATERNELLE 4?? 

pas révélé inédialeineiil à Marie, c'est-à-dire par l'in- 
termédiaire d'un ani^e. 

Saint Thomas va-t-il nier le principe? Non ; sa ré- 
ponse le suppose. « Oui, dit-il, la Mère de Dieu était 
bien au-dessus des Anges, à considérer la dignité pour 
laquelle Dieu l'avait choisie; mais, quant à Vétat de 
la vie présente, elle leur était inférieure. En effet, le 
Christ lui-même, à raison de sa condition passible, a 
été abaissé un peu au-dessous des Anges, comme l'af- 
firme saint Paul dans sa lettre aux Hébreux (i). Mais 
parce que le Ghiist était conipz-éhenseiir, même dans 
l'état de la voie, il n'avait aucun besoin de rien ap- 
prendre des Anges ; la Mère de Dieu, tout au con- 
traire, n'étant d'aucune manière au rang des compré- 
henseurs, devait être instruite de la conception du Fils 
de Dieu par un message angélique » (2). Aujourd'hui, 
ce n'est plus seulement par la prérogative de sa ma- 
ternité, mais encore par l'incomparable suréminence 
de sa gloire, que Marie domine toutes les hiérarchies 
célestes. Par conséquent, il ne lui convient plus de 
mendier auprès des Anges la connaissance des choses 
et des faits relatifs à sa mission. Dieu seul est le 
maître qui doit immédiatement la lui communiquer. 

Si, laissant de côté la première explication, vous 
avez recours à la seconde, les difficultés, pour être 
moins frappantes, ne seront pas écartées. Je vous 
demanderais, en effet, pourquoi vous n'accordez pas 
aux élus glorifiés, et surtout à leur Reine, un mode 
de connaissance autre que celui dont grand nombre 
d'entre eux furent si libéralement favorisés, alors 
qu'ils étaient dans la voie; pourquoi ces mêmes élus 

(i) Hebr., ii, 7. 

(2) S. Thom. 3 p., q. 3o, a. 2, ad i. 



478 L. VI. LES APTITUDES DE LA MATERNITE 

ne seraient pas sur ce point de condition meilleure que 
les âmes des justes, arrêtées à la porte du ciel, faute 
d'avoir pleinement satisfait à la divine justice : car 
elles aussi connaissent très probablement par révé- 
lation divine les sufFrag-es offerts à Dieu pour leur 
délivrance; comment enfin les bienheureux habitants 
du ciel, participant si largementà ha. science de vision, 
verraient exclure du nombre des objets qu'elle leur 
représente, ceux-là mêmes qu'il leur importe le plus 
de connaître ? Donc, non seulement les Saints du ciel 
n'ignorent ni nos prières, ni nos louanges, ni les be- 
soins g-énéraux et particuliers que nous avons de leur 
protection ; mais ce sont choses qu'ils voient en Dieu, 
dans la lumière de Dieu, du même regard qui leur 
manifeste l'ineffable essence de Dieu. 

C'est la doctrine affirmée par le célèbre Concile de 
Paris, dit aussi Concile de Sens, tenu peu de temps 
après la révolte de Luther et contre les errements du 
novateur. A cette objection qu'il est inutile d'invoquer 
les Saints, attendu qu'ils n'entendent pas nos prières 
et ne sont pas touchés de nos maux, les Pères répon- 
dent, « que cette raison est en opposition, non seule- 
ment avec la vérité, mais encore avec les saintes Ecri- 
tures ; et celui-là n'aura pas de peine à l'entendre qui 
n'ignore pas que les élus du ciel ont manifestement 
devant les yeux le miroir omniforme de la divinité, 
dans lequel resplendit pour eux tout ce qui les inté- 
resse '.facile intelligit qui beatis peruiuin esse non 
ignorât omniforme illad diuinitatis spéculum, in 
quo quidquid eorum intersit illucescat » (i). 



(i) Concil. Parisiense (vula,o Senonense, a. 1528, in décréta fidei, | i3. 
Cf. Concil. Labb. T. XIV, p. 456. (Lutet. Paris. 1672). 



CH. III LA CONNAISSANCE MATERNELLE 479 

III. — Que dirons-nous maintenant de la Mère de 
Dieu et des hommes, sinon qu'elle possède la même 
connaissance, mais dans un degré suréminent, plus 
pleine et plus parfaite que tous les bienheureux en- 
semble? C'est là tout spécialement ce que nous ont 
déjà dit plusieurs témoins de la tradition. Les preu- 
ves en sont indiscutables et d'une clarté qui s'impose. 
En effet, si cette connaissance est en proportion de la 
béatitude, ii'est-il pas évident que, la béatitude de la 
divine mère surpassant presque à l'infini le bonheur 
de tout autre élu de Dieu, la science qu'elle a de nos 
vœux, de nos besoins, de notre amour pour elle et de 
nos louanges, doit atteindre une perfection sans égale? 

Même conclusion, si l'on considère les raisons spé- 
ciales qui réclament cette participation de la science 
divine. C'est, d'une part, l'intérêt que les Saints peu- 
vent avoir à connaître les faits en question, et de 
l'autre, le désir légitime qui en est la naturelle consé- 
quence. Or, n'est-il pas évident qu'à tous ces titres la 
Sainte Vierge doit avoir une connaissance très par- 
faite et très universelle des périls et des misères 
humaines; en un mot, de tout ce qui se rapporte à 
la vie surnaturelle des hommes? Rappelons-nous ce 
qu'est pour nous Marie, dans l'ordre de la grâce et du 
salut : L'associée du Sauveur, la mère de ceux dont 
il est le rédempteur et dont son Père est le père. Puis- 
que la qualité de Rédempteur et de Sauveur vaut à 
la très sainte humanité de Jésus-Christ la participa- 
tion pleine et totale de la science de vision qui est en 
Dieu; est-ce exagération de dire que la bienheureuse 
Vierge, communiant dans une si excellente mesure à 
ce double titre, n'ignore rien de ce qui concerne les 
rachetés? 



48o L. VI. LES APTITUDES DE LA MATERNITE 

Mais ce qui nous fera mieux comprendre à quel 
point cette connaissance doit être excellemment 
sienne, c'est, avant tout, son titre de Mère de Dieu 
et de Mère des hommes. N'est-ce donc pas un désir 
bien lé;^ilime pour une mère de connaître, autant que 
faire se peut, tous les pas, tous les sentiments, toutes 
les infirmités et nécessités d'un enfant cher à son 
cœur; surtout quand ce fils peut constamment avoir 
besoin de son assistance? Or, nous ne sommes pas 
seulement les enfants de Marie, mais de petits enfants 
dans la période de croissance; des enfants que mille 
dang^ers pressent de toutes parts, environnés d'enne- 
mis qui ont juré leur perte. 

Je me rappelle avoir lu cette lettre si naïve et si 
touchante que l'anyélique saint Stanislas de Kostka, 
cinq jours avant la fête de l'Assomption, c'esl-à-dire 
avant sa bienheureuse mort, confiait aux. mains de 
saint Laurent pour l'offrir, de sa part, à la Reine du 
ciel Le jeune saint y suppliait en grâce Marie, sa mère, 
de l'appeler en sa présence : il ne pouvait plus vivre 
loin d'elle, et c'était pour lui mourir mille fois que 
de ne pas la voir. On sait comment la supplique fut 
littéralement exaucée. Mais je me persuade que 
Marie, dans son amour pour nous, désire encore plus 
nous avoir présents, au moins par une vue continuelle. 
Donc, puisqu'elle est la Bienheureuse par excellence, 
son souhait est rempli. Un enfant, les yeux bandés 
sous le reg-ard de sa mère, voilà ce que nous sommes 
perpétuellement et partout pour Marie. Je me trompe: 
son regard à elle ne s'arrête pas comme celui de cette 
femme, aux dehors, à la surface; il entre jusqu'au 
plus intime de notre être, et rien de ce qui nous con- 
cerne n'échappe à sa clairvoyance. 



CH. III. — LA CONNAISSANCE MATERNELLE 4^1 

Celte doctrine ne repose pas seulement sur des 
autorités et des raisons f[ui s'appliquent à tous les 
Saints du ciel. Outre ce qu'il j a de particulier pour 
Marie dans les considérations qui précèdent, il serait 
aisé d'apporler bien des témoig-nages où la science 
que nous attribuons à la Mère des hommes est spé- 
cialement affirmée. Ecoutez, par exemple, Sévérien, 
évè([ue des Gabales, et contemporain de saint Jean 
Glirysostôme, esquissant un contraste entre l'ancienne 
et la nouvelle hve. « Jusqu'ici, je veux dire jus- 
qu'à la bienheureuse conception du Fils de Dieu par 
Marie, quand on parlait d'Eve, c'était pour s'ap'toyer 
sur elle, et pour dire : Oh ! la malheureuse, quelle 
gloire elle a perdue, et comme elle a dû souil'rii! 
Marie, tout au contraire, est aujourd'hui proclamée 
par toute voix Bienheureuse... Et que lui importe, 
direz-vous peut-être, puisqu'elle n'entend pas? Vous 
vous trompez, elle entend : car elle habite en un lieu 
splendidement éclairé, dans la rég-ion des vivants, 
mère elle-même du salut, source de la lumière intelli- 
gible et sensible, intelligible dans la divinité, sensible 
par l'humanité » (i). 

Sept siècles plus tard, le bienheureux Amédée de 
Lausanne contemplait « la très glorieuse, très pure 
et très douce Vierge Marie,... siégeant, au royaume 
de l'éternelle lumière, sur un trône d'une gloire in- 
comparable, la première après le Fils qu'elle a porté 
dans sa chair... Là, toujours présente devant la face 
du Gréaleur, avec ses mérites très singuliers, elle in- 
tercède continuellement pour nous d'une prière très 



(i) Severian., De miindi Opijîcio, orat. 6. P. G. lvi, 498- 
Séw'rien, protégé de l'impératrice Eudoxie, eut la faiblesse de se ranger 
parmi les adversaires de saint J. Chrysostôme. 

LA MÈRE DES HOMMES. — I. — 3l 



482 L. VI. LES APTITUDES DE LA MATERNITE 

puissante, prece potenlissima. Eclairée par celte 
lumière pour laquelle tout est nu, tout est â découvert, 
elle voit tous nos périls, toutes nos nécessités , et 
d'un cœur doux et clément elle nous regarde en pitié. 
Les animaux sacrés dont parle Ezéchiel, encore qu'ils 
fussent pleins d'yeux, ne pouvaient, comme la sainte 
Mère de Dieu, voir les travaux des hommes, leurs 
souffrances, leurs chutes, leurs aveuglements, leurs 
maladies, leurs dang'ers e^xtrémes, les issues incertai- 
nes de leur vie, tous les maux enfin pesant sur la race 
humaine ; encore moins les en délivrer par une céleste 
assistance. Plus elle plong-e profondément son regard 
dans le cœur du Roi des rois, mieux elle sait, par la 
grâce de la divine bonté, regarder d'un œil compatis- 
sant les affligés, et porter secours aux misérables » (i). 
Il ne sera pas inutile d'écarter quelques objections, ce 
travail ne servît-il qu'à projeter un peu plus de lumière 
sur la question traitée dans le présent chapitre. Je 
les prendrai presque toutes dans les écrits du Docteur 
Angélique. Et d'abord, à ceux qui prétendraient 

(i) B. Amad. Lausan., hom. 8, De B. V. M. plenitudine... P. L. 
CLXXXVin, 1343, sq. 

On s'explique par cette doclrine le naïf passage où saint Bernardin 
de Sienne nous montre la Vierge, saluant, du haut du ciel, ceux qui la 
saluent sur la terre ; Cuni homo salutat Virginem, resalutatur ab illa. 
Est enim urbanissima regiua gloriosa Virgo Maria, nec polest salutari 
sine resalutatione miranda. Si mille Ave Maria dicis in die dévote, mil- 
lies a Virgine resalutaris. Serm. B. de Annunc. Virffinis, in exordio. 
0pp., t. IV, p. 98. 

Le moyen âge était si pénétré de la même doctrine qu'il la chantait 
dans ses hymnes : 

Ecce potestati tuae 

Pater subdit quae sunt suae 

Potestati subdita. 
Filius rerum cunctarum, 
Divinarum, humanarum 

Adjecit scientiam, 
Ut perfecte Deum nosses, 
Et exacte scire posses 
Nostram indigentiam. 
J. Danko, Vêtus hymnariuni Hunjarias.lnhymno Assumpt.,p. 368, sq. 



cil. III. LA CONNAISSANCE MATERNELLE 4^3 

trouver dans une telle connaissance de nos misères 
une source de tristesse pour les Saints, l'Ang'e de l'E- 
cole fait justement observer que la plénitude de leur 
joie ne laisse aucune place à la douleur, bien qu'elle 
n'exclue pas la commisération. N'est-ce pas là ce qu'il 
faut admettre, bon gré mal gré, pour notre divin Sau- 
veur ? Or, ce qui est vrai pour lui doit l'être, au même 
titre, pour ses élus et pour sa mère (i). 

Si vous dites qu'il appartient à Dieu seul de sonder 
les cœurs, et que lui seul, par conséquent, peut y lire 
nos prières et nos vœux, la solution se trouve déjà 
dans les pages qui précèdent. Sans doute, Dieu con- 
naît seul par lui-mcine les pensées des cœurs; mais 
s'ensuil-il qu'il ne puisse lesrévéler surnalurellement 
aux élus, soit parla vision de son Verbe soit de toute 
autre manière. Au reste, il ne s'agit ici que des âmes 
bienheureuses. Par conséquent, tout ce qu'on pourrait 
opposer, en alléguant ou les textes des Pères ou ceux 
de la Saiule Ecriture qui se réfèrent à d'autres âmes, 
séparées de leurs corps et n'étant pas encore entrées 

fi) Les paroles suivantes de sainte Ançèle de Foliçno montrent que, 
même avant la vision bienheureuse, les Iransports d'une sainte joie ne 
sont [,as incompatibles avec la conlcniplatinn qui serait de sa nature la 
plus atlristanle. « Au moment où j'y pensais le moins, je fus ravie en 
esprit, et je vis la VierLi;'e dans la t^loire. Une f( mme pouvait donc être 
placée sur un tel Irone, et dans une telle majesté? Ce sentiment m'inonda 
d'une joie inetVable. Celte t^loire était possible à une femme. Cela est et 
je l'ai vu. Elle était debout, jriant pour !c çenre humain: l'aptitude 
qui vient de la bonté et celle qui vient de la puissance donnaient a sa 
prière des vertus inénarrabh^s. J'étais transi ortée de bonheur à la vue 
de celte prière. Or, pendant que je reg:ardais la Vierge, tout à coup 
Jésus-Christ apparut près d'elle, revèlu de son humanité glorifiée. J'eus 
l'intelliçence des doul:?urs qnecette chair avait soufVerles, des opprobres 
cpi'elle avait subi>', de la croix qu'elle avait portée; les tortures et les 
ignomiuies de la Passion me furent imiirimées duns l'esprit. Mais voici 
ce qu'il y eut de merveilleux : le sentunent des tourments inouis dont 
j'avais connaissance et que Jésus a soufferts [JOur cous: ce sentinient, 
au lieu de me briser de douleur, me brisait de joie. Transj ortée d'un 
bonheur inénarrable, je perdis la parole, et j'attendis la mort. » Le 
livre des Visions et inslr. de sainte Angéle de l'oligno (traduit par 
Ern. Hello), ch. 44. 



484 L. VI. LES APTITUDES DE LA MATERNITE i 

] 

dans la g'ioire, n'est d'aucun poids dans la question j 
présente (i). 1 
Mais la joie béatifique, ou mieux encore la vision ! 
claire et parfaite de l'infinie beauté, n'absorbe-t-elle | 
pas si pleinement l'attention de rintellig-ence, qu'elle '; 
ne puisse se prêter à d'autres objets? A cela deux ! 
réponses. Première réponse : quand même il s'ai^irait \ 
d'appréhender ces objets par des actes différents de la ■ 
TÏsion béatifique, l'àme bienheureuse se porterait vers ; 
eux en pleine liberté. C'est, en effet, le privilèg-e sin- 
gulier de l'état de gloire que les opérations qui, dans \ 
notre condition de mortalité, se gênent jusqu'à se neu- : 

traliser les unes les autres, conservent chacune leur 1 

. . . . ] 

exercice normal, d'autant plus parfait que l'intuition i 

divine est elle-même plus relevée (2). Mais ici nous 1 
n'avons pas même besoin de faire appel à ces notions: j 
car c'est par un seul et même acte, dans une seule et ; 
même lumière, que les Saints voient et l'essence divine i 
et les objets secondaires qui sont nos vœux, nos prières 1 
et nos maux. Disons plus encore : puisque cette divine ] 
essence est le miroir infiniment pur où ces objets res- 
plendissent à leur vue, plus vive, plus profonde et plus j 
ravissante est la connaissance qu'ils en ont, plus le '. 
champ de leur vision s'étend dans le domaine des cho- \ 
ses créées. Pourquoi Dieu, se contemplant lui-même, l 
voit-il en lui-même tous les êtres, et ceux qui partici- 
pent à l'existence et ceux qui resteront éternellement ' 
possibles dans la nuit da néant (3)? Parce qu'il pos- ; 
sède la compréhension de son essence. Donc, mieux 1 
la sainte Vierge voit Dieu, plus elle s'enfonce, enivrée ' 



(1) s. Thom., in S^nf. iv, D. l\b, q. 3, a. i, ad i et sqq. 

(2) Voir noire ouvrage sur la Grâce et la Gloire. h. x, c. 5, 

(3) Roin., IV, 17. 



cil. m. — LA CONNAISSANCE MATERNELLE liS5 

et éperdue, dans cet océan de luniière, plus certaine- 
ment aussi doit-elle avoir la plénitude de la connais- 
sance qu'elle réclame à tant de titres. 

Voici, pour finir, une objection qui naît de la doc- 
liine exposée jusqu'ici. De deux choses l'une : ou 
Marie priant pour les lion.mes connaît l'issue de sa 
prière, ou elle l'ig-nore. Si vous choisissez la seconde 
hypothèse, comment pourrez-vous la concilier avec la 
perfection de science que vous venez de défendre? Si 
vous tenez, au contraire, pour l'affirmative, il semble 
que Marie ne pourra ni ne devra prier. En effet, pour- 
quoi prier, si elle sait d'avance que Dieu veut accor- 
der la g-râce demandée; pourquoi prier aussi, quand 
elle n'ignore pas que sa demande restera sans effet? 

On peut d'abord faire observer qu'il ne s'agit pas 
ici pour Marie de la connaissance des volontés divines, 
mais des choses qui regardent ses propres enfants 
d'adoption. Par conséquent, la difficulté proposée est 
en dehors de la question présente. Cette remarque 
faite, examinons l'objection. 

Suarez,à qui je l'ai empruntée, concède tout d'abord 
que la bienheureuse Vierge sait, avant de prier, si 
Dieu Notre Seigneur veut accorder ou non les faveurs 
qu'elle sollicite. Or, ni dans l'un ni dans l'autre cas, sa 
prière n'est inutile. Elle ne l'est pas, quand la grâce doit 
être octroyée : car Marie voit en même temps que, 
dans les divins conseils, l'octroi de la grâce doit être le 
fruit de sa prière. Elle ne l'est pas, si la grâce n'est 
pas de celles qu'il plaît à Dieu de faire à sa créature : 
car en la demandant avec une pleine soumission de 
cœur à la volonté divine, la mère imite son Fils priant 
le Père d'écarter de lui son calice. encore qu'il connût, 
à n'en pas douter,que sa prière ne serait pas exaucée. 



486 



LES APTITUDES DE LA MATERNITE 



Pour Jésus-Christ, c'était le cri de la nature aux abois, 
mais de la nature librement et totalement ployée sous 
le vouloir divin; pour Marie, c'est l'expression comme 
naturelle de son amour de mère, mais avec un aban- 
don semblable. Ni pour l'un ni pour l'autre, la 
demande n'est absolue; l'un et l'autre, par consé- 
quent, sont, par cet acte, agréables à Dieu, qui l'ap- 
prouve et l'inspire. Car c'est ainsi que lui-même veut 
d'un amour de complaisance le salut de tous les hom- 
mes, bien qu'il n'ait pas l'absolue volonté de les sau- 
ver tous (i). 

Et voilà pourquoi la Vierg-e et les Saints peuvent 
demander même la persévérance finale pour des pé- 
cheurs qu'ils saven de science certaine devoir être un 
jour du nombre des réprouvés, non pas d'une prière 
inconditionnelle, mais de la manière dont Jésus- 
Christ disait au jardin des Oliviers : Mon Père, que ce 
calice, s'il est possible, s'éloig-ne de moi; de la manière 
aussi dont il offrit son sang- pour le salut de tous les 
hommes, bien qu'il connût dès lors quels seraient les 
enfants de perdition (2). 



(i) Suarcz, de Religione. T. II, Tr. iv, L. i, c. ii, n. ^, sq. Cf. s. 
Thoin., in Sent, ix, D. lib, q. 3, a. 3. 

(2) On voit par tout ce qui prccède combien juste est cette touchante 
pensée de Richard de Saint-Victor : 

Ad te ergo matrem misericordiae, matrem miserorum clamant 
exules filii Evae, clamant ipsae miseriae.Habet cnim miseria clamorem, 
et vallis haec lacrymas ; vallis est enim lacrymarum, adco ut, si ipsi 
miseri non clament, ista auribus tuis insonenl. Non possunt haec ante 
te silere, ncc auditum tuum latcre, eo quod aures audiendi miserias ha- 
beas, et te bas scire sit cas audirc. Ricard, a S. Victore, in Cant. 
Cantic, c. 24. P. L. cxcvi, 475- 



CHAPITRE IV 

Puissance d'intercession de la Mère de Dieu, noire mère. ~ Les 
lénioi<^'nages des Pères, des anciens auteurs ecclésiastiques et 
des Saints touchant celte puissance. — Résumé des formules 
qui rattestent et des titres sur lesquels ils la font reposer. — 
Explication des termes où l'on a cru voir de l'exaspération. 



I. — On pourrait à la rigueur omettre tout ce qui 
va suivre, sans que la puissance d'intercession de la 
bienheureuse Vierge restât chose incertaine. En effet, 
pour qui sait comprendre, les chapitres qui précèdent, 
et tout spécialement celui qui est en tête de ce livre, 
en sont une démonstration plus que suffisante. Mais, 
dans mon amour pour cette tout aimable Mère des 
hommes, je ne me suis pas fait une loi de m'en tenir 
au strict nécessaire. Et puis, qui pourrait, comme les 
Saints, nous dire l'idée qu'il faut se former du pou- 
voir de Marie?. Interrog"eons-Ies donc et, pour notre 
consolation, apprenons d'eux que cette puissance ne 
connaît pas de bornes dans son ordre et dans sa sphère. 
Elle est vraiment à leurs yeux la toute-puissance sup- 
pliante, omnipotentia supplex. Je citerai simplement 
leurs paroles; et pour montrer que ce ne sont pas là 
des sentiments particuliers qui ne tirent pas à consé- 
quence, nous entendrons successivement des Pères 
appartenant à tous les temps, à tout pays. 

« O vous, la souveraine et la Reine de notre nature, 
écoutez les prières de vos serviteurs qui recourent à 



488 L. VI. — LES APTITUDES DE LA MATERNITE 

votre protection. Intercédez pour nous auprès de votre 
Fils... Car, ô Vierge Marie, votre intercession n'est 
jamais repoussée du Seigneur ; il ne refuse rien à 
vos demandes , tant vous approchez de près la très 
simple et très adorable Trinité » (i). Cette prière, qui 
exprime si nettement la puissance d'intercession de 
la Vierge, est de saint Jean Damascène.En voici une 
autre de saint Germain de Constantinople, qui paraî- 
tra peut-être encore plus énergique « Vous seule êtes 
Mère de Dieu, plus haute que l'univers; aussi notre 
foi vous bénit, Epouse de Dieu... ma Souveraine, 
vous êtes après Dieu ma consolation, mon refuge 
et ma vie, mon armure et ma gloire, mon espérance 
et ma force. Donnez-moi de participer avec vous aux 
dons ineffables, aux richesses incompréhensibles delà 
céleste demeure. Je le sais, vous avez, en votre qualité 
de Mère du Très-Haut, un pouvoir égal à votre vou- 
loir : c'est pourquoi ma confiance en vous n'a pas 
de bornes. Habes enim, novi, parem cum voluntate 
facultatem, tanquam Altissimi Parens » (2). 

Et encore : « Votre assistance est puissante, ô Mère 
de Dieu, elle n'a besoin d'être appuyée par personne 
auprès de la divine majesté... Immortelle est votre 
protection, et vivifiante votre intercession. Si vous 
n'aviez précédé, personne n'adorerait Dieu en esprit; 
car l'homme est devenu spirituel, lorsque vous, ô 
Mère de Dieu, vous êtes devenue le temple du Saint- 
Esprit. Personne n'a été rempli de la connaissance de 
D^eu que par vous, ôtrès sainle; personne n'est sauvé 



(i) s. Joan. Damasc, Hom. in Annunciat. B. V. Deip. P. G. xcvi, 

647- 

(2) S. German. Constant., in Injressum SS. Deiparae serin. 2. P. 
G. T. xcviii, 330. 



CH. IV. — LA TOUTE-PUISSANCE SUPPLIANTE /jSQ 

que par vous, ô Mère de Dieu; personne n'écliappe à 
la servitude que par vous, ô vous qui avez mérité de 
porter Dieu dans vos entrailles virginales. Qui donc 
défend comme vous les pécheurs? Oui se rend comme 
vous caution pour ceux-là môme qui ne s'amendent 
pas encore? Grâce à uotre autorité maternelle sur Dieu 
lui-même, materna in Deum auctoritate, vous obte- 
nez miséricorde pour les plus désespérés des criminels. 
Vous ne pouvez pas ne pas être exaucée: car Dieu con- 
descend en toutes choses et pour toutes choses aux 
volontés de sa véritable mère » (i). 

Toute l'Eglise g"recque rend témoiq'iiag'e au pouvoir 
de Marie par la bouche du saint patriarche de Cons- 
tantinople. C'est pourquoi nous devons l'écouler en- 
core, puisqu'il parle si divinement du sujet que nous 
avons à traiter. « Oui donc, après votre Fils, dit il à 
l'immaculée Vierg-e, qui s'intéresse comme vous au 
genre humain; qui nous assiste comme vous dans nos 
tristesses; qui s'empresse comme vous de nous arra- 
cher aux tentations dont l'ennemi nous assiège?... En 
vertu du pouvoir maternel que vous avez auprès de 
votre Fils, encore que nous soyons déjà condamnés 
pour nos crimes, et que nous n'osions pas même lever 
nos regards vers le ciel, vous nous sauvez par vos 
prières et nous arrachez à l'éternel supplice... En 
vous, ô Mère de Dieu, tout est admirable, tout au- 
dessus de la nature et de la raison. C'est pourquoi 
l' intell icjence est incapable de concevoir la puissance 
de votre intercession » (2), Quelques lignes avant 
celles qui précèdent, il avait écrit ces belles paroles, 

(i) ï\i., Scrni. de Dormit. B. V. IbicL, 349, 352. Non enim quid- 
qiiam est quod, te intcrcedcnte, fieri non possit. Id., Ivjmn. in S. Dei 
Genit. Ibid., p. 454. 

(2) Id., Serm. in SS. Mariae Zonam.Ibid., 38o, 38 1. 



490 L. VI. LES APTITUDES DE LA MATERNITE 

si souvent rappelées depuis : « vous, très chaste, 
très bonne et très miséricordieuse Souveraine, vous, 
la consolation des chrétiens, vous, le refuge le plus 
assuré des pécheurs, ne nous privez pas de votre 
assistance. Car, ô très sainte Mère de Dieu, à qui re- 
courir si vous nous délaissiez? Qu'en serait-il de nous 
puisque vous êtes le souffle et la vie des chrétiens? La 
marque assurée qu'un homme vit encore est la respi- 
ration. Ainsi, la preuve, disons mieux, la cause de la 
vie, de l'allégresse et du secours pour nous, c'est d'a- 
voir à toule heure, en tout lieu, votre très saint nom 
dans le cœur et sur les lèvres... Elle est donc puis- 
sante votre protection pour donner le salut; si puis- 
sante, ô divine mère, que nous n'avons pas besoin 
d'autre intermédiaire auprès de Dieu » (i). 

Dans l'impuissance où je suis de citer en entier 
les touchantes prières de saint Ephrem à la sainte 
Vierge, j'en détache, au moins, ces quelques frag- 
ments : « Prenez compassion de mes infirmités. Vierge 
sans tache... Oui donc peut aller avec la même assu- 
rance que vous à celui qui est né de vous ? Vous pou- 
vez tout, en qualité de Mère de Dieu, Rien, si vous le 
voulez, ne vous est impossible. Ne dédaig-nez ni mes 
soupirs ni mes larmes, et ne confondez pas mon 
attente. Par vos prières maternelles, faites violence à 
la miséricorde de votre Fils, encore qu'il soit au-des- 
sus de toute conti-ainle, et daignez rétablir votre indi- 
gne et malheureux serviteur dans son antique et pre- 
mière gloire » (2). « Oui, Vierge qui surpassez toute 
louange, tout ce que vous voulez, vous le pouvez 



( 1 ) Id., ibid., 877, sq. 

[2) S. Ephraem. l'recat. ad DjI Gcnilr. T. III (graece et lai.), p. 54o. 



cil. IV. LA TOUTE -PUISSANCE SUPPLIANTE /)f)I 

auprès du Dieu que vous avez enfanté » (i;. « En 
verlu de voire maternité, votre pouvoir est égal à votre 
vouloir. Vous avez ce qu'il faut pour fléchir et persua- 
der infailliblement notre Dieu : les mains qui l'ont 
porté, le sein qui l'a nourri de son lait. Rappelez-lui 
ses lang-es et les soins dont vous l'avez entouré dès 
l'enfance; à ce que vous avez été pour lui mêlez ce qu'il 
a fait pour nous, sa croix, ses blessures, et le sang' qui 
nous a rachetés » (2). « Ce Fils unique n'a pas de plus 
grand plaisir que d'écouter vos prières en notre fa- 
veur; il estime que c'est sa gloire à lui, tout autant 
qu'une dette envers vous, de les exaucer; tuas velut 
ex débita petitiones adimplet. Donc, ô Médiatrice 
immaculée du monde, j'implore d'un cœur pénitent 
et contrit votre assistance, la plus salutaire et la plus 
puissante après celle de Dieu » (3). 

Quelle idée du même pouvoir d'intercession nous 
donne encore cette autre prière d'un savant évoque 
d'Orient : « Que par vous, je vous en conjure, mes 
prières soient heureusement accueillies. Rien ne vous 
est plus facile. Votre qualité de mère vous assure au- 
près de votre Fils une confiance qui ne peut éprouver 
de refus. 11 vous donne un pouvoir invincible, une 
force inexpugnable... Si grands, si nombreux que 
soient nos crimes, ils s'évanouiront aisément, pourvu 



(i) Id., Ibid., p. 537. 

(2) Id., Ibid., p. 53i. 

(3) id., ibid., p. 524, sq. J'ai déjà signalé les doutes de Pclau, de 
Tillcmont et d'autres critiques sur l'aulhenticité de ces derniers textes. 
Le même doute plane sur les suivants ; « Confiance donc, confiance, ô 
Mère et servante de Dieu. Oui, confiance puisque le Cr^'ancier de toute 
crc'alure est pour vous un dt'biteur. Tous nous sommes redevables à 
Dieu; mais pour vous il est un oblis;;.^... C'est pourquoi, nous vous en 
conjurons, vous la plus auy:uste des créatures, vous qui vous glorifiez 
justement de votre titre de mère, souvenez-vous toujours de nous, très 
Sainte INIère de Dieu ». S. Method., P. G. xviii, 872, 38o. Serm. de Si- 
mcone et Anna... n. 10, i^- 



492 L. VI. LES APTITUDES DE LA MATERNITÉ 

que vous le vouliez. C'est que rien ne résiste à votre 
pouvoir, et que tout cède à votre influence, à votre 
commandement. Ordonnez, et tout se courbera sous 
votre volonté... Car votre Fils vous a préposée lui- 
même à toute la création,... et vous n'avez besoin d'au- 
cun intermédiaire pour lui parler. Il se complaît dans 
vos prières; il aime à vous entendre intercéder en 
notre faveur. Il ne sait rien vous refuser, parce qu'il 
estime que votre gloire est sag-loire. Toutes vos deman- 
des, il les exauce avec joie, comme F ils et comme débi' 
teur. Donc, ô ma Souveraine, confiant dans votre in- 
comparable pouvoiretdans votre non moinsgrandeclé- 
mence,je vous offre ce fruit de mes pauvres lèvres » (i). 
On a sans doute remarqué la ressemblance, non seu- 
lement quant aux idées, mais aussi quant aux expres- 
sions, entre ce dernier texte et celui de saint Germain 
de Constantinople. C'est ce qui prouve combien le 
sentiment de la bonté et du pouvoir d'intercession de 
la bienheureuse Vierge était g-énéralement répandu 
parmi les fidèles et les pasteurs de ces églises. 

Voilà comment les Orientaux ont parlé, dans leurs 
homélies, du pouvo"r d'intercession propre à la bien- 
heureuse Mère de Dieu. Les prières et les chants litur- 
giques sont partout l'écho de ces enseignements. J'en 
donnerai quelques preuves.^ Agréez toujours, ô Christ, 
les supplications de vo'.re divine mère : car elle est 
assez puissante pour tout obtenir, puisqu'elle est 
Mère deDieu » (2). Et encore : «Réduit aux dernières 
angoisses par la multitude de mes péchés, daignez, 



(i) Georg. Nicomed., Or. 6, in SS. Deiparae injressiim. P. G., G, 
1/140. 

(■>) S. And. Cret., In ti'iod. majoris hebdom. od. 8, in 4 fer. P. G. 
xcvii, i4i7- 



cil. IV. LA TOUTE-PUISSANCE SUPPLIANTE /jf)3 

par votre tout-puissant patronag'e, me relever et in'as- 
SLirer le temps nécessaire pour la péiilleiice. Car rien 
ne vous est impossible, vous la mère de celui qui peut 
tout » (r). Et ailleurs : « Vierge très sacrée, vous qui 
avez pleine liberté de tout demander à votre Fils, sans 
craindre jamais d'être rebutée... C'est vous seule que 
nous mettons entre nous chrétiens et le Seigneur, afin 
de le forcer en (/uelque sorte à se montrer clément 
dans notre cause » (2). 

Que d'autres textes on pourrait ajouter à ceux que 
je viens de citer I Telle, par exemple, cette invocation 
puisée aux mêmes sources : a Sjlut à vous, la pro- 
tection et le soutien de tous les mortels... Faites-nous 
cette grâce, à nous qui saluons en vous la Mère de 
notre Dieu, d'obtenir un jour par vous le règne qui 
ne connaît pas de succession. Car si grande est votre 
autorité maternelle, que vos prières ont le privilège de 
plier la volonté divine à tous vos désirs, tua niatris 
aucloritas intercedendo, quocumque libet, Deum in- 
flectit )) (3). C'est pourquoi, « nous tous qui désirons 
être éclairés des rayons projetés par la grâce du Saint 
Esprit... courons à la source de la grâce, c'est-à-dire 
à la Mère du Sauveur : car, il lai suffît de demander 
pour que Dieu communique ses dons les plus précieux 
aux fidèles » (4). « Mère de Dieu, chantent encore 
les Grecs dans leurs Menées, de votre forte et toute 
puissante main terrassez les en:iem':3 qui nous atta- 



(i) Mon., 7 april., in Vcsper. de S. GcoP'^io melropol. Mitylen.,apud 
Want^nereck. Pietas Mariana Graecor. P. i, n. 33o. 

(t) Mcn., 5 maii, oJ. 6, de S. Arseiiio, iii claus. Ibid., ii. 353. 

(3) Mcn., i3 jul., oJ. g de S. Aquilina martyr., iii claus. Ibid., n. 
38o. 

(4) Men., i6 jul., od. 3, can. i, de SS. PP. Oecum., Ibid., n. 426. 



494 L. VI. LES APTITUDES DE LA MATERNITE 

quent » (i). « Descendez dans l'arène contre ces auda- 
cieux barbares qui nous font une guerre impitoyable, 
et envahissent votre héritag-e, ô notre Souveraine 
excellemment pure... qu'ils expérimentent votre puis- 
sance... Et d'un sig-ne, solo nutu tuo, réduisez-les à 
néant » (2). 

S'il est une prière qui témoigne éloquemment de la 
persuasion comme innée que nous avons, non pas 
seulement de l'amour et de la miséricorde de Marie, 
mais encore de sa puissance sur le cœur de Dieu, c'est 
bien le Memorare. Or, cette prière on la trouve en 
usage, et presque dans les mêmes termes, chez les 
chrétiens d'Orient; et je parle de ceux-là mêmes que 
le schisme a séparés de l'Eg-lise romaine. « En vous, 
comme dans un palais splendide,rArchilectedumonde 
a établi sa demeure. Et vous, parce que vous êtes la 
Mère du Dieu Sauveur, vous avez rétabli sur sa base 
le tabernacle d'Adam, renversé par l'enfer. Qui donc, 
ô Mère de Dieu, qui jamais eut recours à votre pro- 
tection sans être prompt ement délivré par vous; qui 
vous implore, sans trouver en vous une auxilialrice 
si puissante que jamais sa confiance ne soit confon- 
due » (3)? « Personne, ô Vierg-e Mère de Dieu, n'a 
jamais eu recours à vous qui se soit éloig'né de vous 
confondu; tout au contraire, il vous voit accueillir sa 



(i) 3/en., 17 juin., od. 6 et g, de S. Isauro et soc. martyr., in claus. 
Ibid. n. 383. 

(2) Men., 18 jun., post od. 3 de S. Leont. mart. Ibid., n. 384. 

(3) Men., i3 jan.,od.3 de S. Aquilina niarlyre; item., i5 jun., od. i 
de S. Amos proph. in claus., Ibid., n. 382. Nemo ad bonilatem tuam 
cont'ugit quin cito misericordiam conseculus sit; neque ullus sub pa- 
trocinium luum, o Domina plane immaculala, se recepit quin compos 
eorum quae poslularet, factus fuerit. Canon. Paraclet., in SS. Deipa- 
rani. Opus Photii. Cf. P. Ant. Ballerini,6'w//o5re monumentoram... T.I, 
p. 4Hi. 



CH. IV. LA TOUTE-PUISSANCE SUPPLIANTE 49'^ 

re([aète et ne tarde pas à recevoir le bienfait qui 
répond pleinement à ses désirs » (i). 

II. — Tournons-nous maintenant vers l'Eglise latine, 
la mère et la maîtresse des églises. Nous pouvons 
d'autant moins douter de ses sentiments que ceux des 
Orientaux, dont nous avons donné de si nombreux té- 
moignag-es, appartiennent pour la plupart à l'époque 
où leur scliisme n'était pas consommé. 

Commençons par saint Pierre Damien. Il applique à 
Marie ce verset du Cantique: Revenez, revenez, ô Su- 
lamile; revenez, revenez pour que nous jouissions de 
votre vue (2). « Vierge bénie, Vierg-e plus que bénie 
[siir-bénie), revenez d'abord au nom de votre nature. 
Serait-ce que votre déification vous aurait f'aitperdre 
le souvenir de votre humanité ? Assurément non, ô 
ma Souveraine. Vous savez au milieu de quels périls 
vous nous avez laissés, et quels sont ici-bas les infi- 
délités de vos serviteurs ; il ne convient pas à une si 
grande miséricorde d'oublier une si effroyable misère. 
Si votre gloire vous en sépare, que la nature vous y 
rappelle... Vous n'êtes pas tellement impassible que 
vous ne puissiez plus compatir (3). Vous avez noire 
nature et non pas une autre... 

« Revenez, en second lieu, au nom de voire puis- 
sance. Car Celui qui est puissant a fait en vous de 
grandes choses; tout pouvoir vous a été donné au ciel 
et sur la terre... Est-il possible à la puissance divine 



(i| Mcn.,21 jan., penult. stropha div. Offic, ex. s. J. Daniasc. Pietas 
mariana, n. i38. 

(2) (]ant., VI, 12. 

(3) Neque ita es impassibilis, ut non sis incompassibilis. Expres- 
sions que nous avons déjà trouvées chez saint Bernard et le chancelier 
Gerson. 



496 L. VI. LES APTITUDES DE LA MATERNITÉ 

de s'opposera v^otre puissance, elle qui a reçu de votre 
chair la chair qui l'a faite homme? Vous uous avan- 
ces vers Caiitel de la réconciliation, non seulement 
avec des prières, mais avec des ordres, souveraine 
plus encore que servante, nonsolumrogans sedimpe- 
rans, domina non ancilla... En troisième lieu, re- 
venez au nom de votre amour. Je le sais, ô ma divine 
Maîtresse, vous êtes très bénigne et vous nous aimez 
d'un amour invincible, nous que votre Fils et votre 
Dieu a aimés en vous et par vous d'une charité sans 
bornes. Qui sait combien de fois vous avez tempéré 
la colère du souverain jug-e, alors que la justice allait 
partir d'auprès de Dieu pour frapper les pécheurs? 
Revenez au nom de voire singularité (ij. A vos mains 
sont confiés tous les trésors des divines miséricordes : 
et vous seule avez été choisie pour recevoir le dépôt 
d'une g-râce si merveilleuse. A Dieu ne plaise que 
votre main demeure oisive, puisque vous ne cher- 
chez que l'occasion de sauver les misérables et de 
faire couler sur eux la miséricorde. Ce n'est pas di- 
minution mais accroissement de votre honneur, quand 
les pénitents sont admis au pardon, et les justifiés à 
la g-loire » (2). 

« Les autres saints, dit un illustre abbé du moyen 
âge, prient le Seig'neur Dieu, et leurs prières sont 
exaucées; mais, quant à la glorieuse Vierge Marie, 
ce n'est pas assez de dire qu'elle est favorablement 



(i) L'auteur de la Biblia Mariana, citant ce texte, a lu : Revertere 
quarto per larçfltatein, au lieu de sinjularitatein. Cf. T. XX,Opp. Alb. 
M., p. 17. Donc pourquoi ne traduirions-nous pas : au nom de votre 
largesse singulière? 

(2; S. Pelr. Damian., Serni. 45 in Nativ. B. V. M. P. L. cxliv, 772. 
740. Je rappelle qu'il y a de l'incertitude sur l'auteur de ce sermon. On 
le retrouve en entier parmi les Mélanges de Hugues de Saint- V^ictor, 
L. V, lit. 44- P- L- CLXxvii, 772. 



cri. IV. LA TOUTE-PUISSANCE SUPPLIANTE 4'J7 

écoulée de Dieu; car, parce qu'il est non seule- 
ment son Dieu, mais un fils né d'elle, elle a, nous le 
croyons pieusement, comme une autorité maternelle 
pour réclamer de lui tout ce qu'elle veut, qnaai qiio- 
dain niatris iniperio. Si chacun des Saints obtient de 
Dieu, le juste juge, tout ce qui lui est justement dû, 
comment celle qui est la mère du Juge et la Souve- 
raine de tous les Saints, serait -elle jamais frustrée 
dans son droit de mère? C'est le privilège des mères 
dont les fils sont constitués en dignité, non seulement 
de les prier souvent, parce qu'ils sont maîtres, mais 
encore de leur faire parfois comme une sorte de com- 
mandement, parce qu'ils sont fils. Le bien de la na- 
ture est implanté par Dieu dans l'homme; celui-là 
d )nc n'ira jamais contre, qui est le souverain bien^ 
le bien d'oii procèdent tous les autres » (i). 

Il faudrait transcrire ici presque toutes les oraisons 
adressées par saint Anselme à la Vierge, si l'on vou- 
lait donner pleinement l'idée du pouvoir d'interces- 
sion qu'il reconnaît en elle. Détachons, au moins, 
ce passage si touchant de la quarante-sixième : « 
ma Souveraine, que puis -je dire ou faire ? Je suis 
plongé dans les ténèbres, et mes yeux n'aperçrjivent 



(i) GoïTrid.,abb. Vindoceiis. (Geo.Troi de Vendô sermo 8, inornni 

festiv. B. Mariae. P. L. clvii, sSg, sq. 

GeofFroi de Vendôme avait dit dans le même sermon. « Là, c'est-à- 
dire au ciel, règne la B. Marie, Mère Vierge, Epouse immacuL'e; là, 
cette très pieuse mère obtiendra de son très pieux Fils que nul ne p'- 
risse de ceux pour qui elle aura pri.', même une seule fois. Et ce n est 
pas merveille; car elle pourrait sauver le monde entier par ses prières, 
si elle le voulait. Et^ de fait, elle serait toute prête à prier pour tout 
l'univers, et l'univers serait sauvt, s'il se rendait digne de ses prières. 
Oui, c'est chose très véritable, elle peut tout ce quelle veut auprès de 
son tout-puissant Fils; mais pour ceux qui sont rJsolus à p 'cher tou- 
jours, elle ne prie d'aucune manière »{L c. c. 268); c'est-à-dire, si je ne 
me trompe, elle ne prie pas de cette prière absolue qui veut être exau- 
cjc. Sa prière est plutôt un désir, comme est en Dieu la volonté de sau- 
ver les p 'cheurs impénitents qui mourront dans leur malice. 

LA MÈRE DES HOMMES. — I. — 32 



498 L, VI. LES APTITUDES DE LA MATERNITE 

plus la lumière. Où aller, où fuir, pour me dérober 
à la face de votre Fils, mon juge? Ni l'orient, ni le 
midi, ni le couchant, ni l'aquilon ne peuvent m'offrir 
une retraite... C'est pourquoi j'ai recours à une aide 
telle qu'après votre Fils l'univers n'en connaît pas 
de meilleure ni de plus puissante. Le monde a des 
Apôtres, des patriarches, des prophètes, des martyrs, 
des confesseurs, des vierges; excellents défenseurs 
que je désire humblement invoquer : mais vous, ô ma 
Souveraine, vous êtes et meilleure et plus élevée 
qu'eux tous; parce que vous êtes la Reine universelle : 
la Reine de tous les Saints et des esprits angéliques ; 
la Reine encore des rois et des puissants de la terre, 
des riches et des pauvres, des maîtres et des servi- 
teurs, des grands et des petits. Ce que tous peuvent 
avec vous, vous le pouvez seule et sans eux. D'où vous 
vient tant de puissance? Ah! c'est que vous êtes la 
Mère de notre Sauveur, l'Epouse de Dieu, la Maîtresse 
du ciel, de la terre et de tous les éléments. C'est donc 
à vous que j'ai recours ; c'est auprès de vous que je 
me réfugie ; c'est à vous que je demande de m'assister 
en toute chose. Si vous gardez le silence, personne 
ne priera pour moi, personne ne m'aidera ; mais, 
parlez, et tous prieront pour moi, tous s'empresseront 
de me secourir » (1). 

Après avoir lu ce que pensait le maître, on ne sera 
pas surpris du jugement porté par son disciple, sur 
l'immensité du pouvoir* de Marie. Il venait d'exalter 
les privilèges de cette sainte mère, et les grandes 
choses qu'elle a faites pour arracher l'homme et le 
monde à leur déchéance primitive. Alors, « s'inter- 



(i) s. Anselm., Oral., or. j6 ad S.V. M. P. L. clviii, c. 943, 944. 



CH. IV. LA TOUTE-PUISSANCE SUPPLIANTE ^99 

rompant dans la méditation de mystères si impéné- 
trables )), il se tourne suppliant vers Marie : « Notre 
Dame, lui dit-il, nous vous en conjurons, par la 
faveur du Dieu très puissant et très bon qui vous a si 
prodig-ieusement élevée, de ce Dieu, qui vous a rendu 
possible avec lai tout ce qu'il peut lui-même, ohicnez- 
nous de lui que la plénitude de grâce méritée par 
vous nous rend(3 un jour, par sa vertu, participants de 
l'éternelle récompense. Si notre Dieu s'est fait par vous 
notre frère, c'est pour que nous entrions en commu- 
nion de sa divinité, comme il s'est lui-même approprié 
notre humanité. Appliquez-vous donc, ô très pieuse 
Dame, à réaliser en nous ce pourquoi notre Dieu 
s'est fait homme dans votre très chaste sein. Ne vous 
montrez-pas inexorable à notre prière : car ce très 
bénin Fils s'empressera d'exaucer tous vos désirs. 
Donc, veuillez seulement notre salut, et, en vérité, 
nous ne pourrons pas ne pas être sauvés ; tantum- 
inodo itaque velis salutem nostram et vere nequa- 
(juam salvi esse non poterimus » (i). 

« La bienheureuse Vierge, reprend à son tour 
Richard de Saint-Laurent, ne peut pas seulement 
prier son Fils, comme les autres Saints, pour le salut 
de ses serviteurs; elle peut commander en vertu 
de son autorité maternelle. C'est pourquoi nous lui 
disons : Montrez que vous êtes mère, c'est-à-dire, 
mêlez quelque chose qui sente le commandement d'une 
mère à vos supplications « (2). 

Expressions hardies, qu'il ne faudrait pas prendre 
à la lettre, et que l'auteur lui-même adoucit par des 



(i) Eadmer., L. De Excellentia. B. M., c. 12. P. L. clix, 676, sq. 
(2) Ricard, a S. Laurent., De laudiOus B. M. L. m, de la privilegiis, 
5, II, T. XX. 0pp. Albert. M., p. g4. 



500 L, VI. LES APTITUDES DE LA MATERNITE 

correctifs, comme nous le montrerons aussi pour 
d'autres manières de parler semblables à la sienne. 

Tout le monde connaît la délicieuse histoire de la 
rencontre du serviteur d'Abraham et de Rébecca, 
près de la fontaine. Pierre de Celle en fait une double 
application à la Vierge Marie, quand il lui dit : « Vous 
êtes cette jeune fille d'une grâce insigne, vierge de toute 
beauté, qu'aucun homme n'a connue, piiella décora 
nim'is virgoque piilcherrirna et incognitaviro [i). Le 
serviteur qui vient à votre rencontre est l'Archange 
Gabriel, envoyé de Dieu pour chercher une épouse à 
son Fils, le nouvel Isaac. Ce qu'il vous a donné de 
pendants d'oreilles, de bijoux et de bracelets, ceux- 
là ne l'ignorent pas qui vous ont vue debout à la 
droite du roi votre Fils, parée d'un vêtement tissu 
d'or ». 

C'est la première partie de la comparaison. Voici la 
seconde qui n'est ni moins gracieuse ni moins vraie. 
Marie descend toujours à la fontaine, disons mieux, 
aux fontaines du Sauveur, et toujours elle y remplit 
son xxTviQ : Descende rat autem ad fontem et impleverat 
hydriam. Et l'inclinant sur son bras, non seulement 
elle donne à boire aux serviteurs fidèles avec tout l'em- 
pressement de sa charité ; mais les pécheurs eux- 
mêmes, que l'Ecriture compare justement aux bêtes 
sans raison (2), reçoivent de sa plénitude, afin que 
tous soient abreuvés : qiiin et camelis tuis hauriam 
aquam, donec cuncti hibant. « Que dirons-nous donc, 
mes frères, de Notre Dame? Qu'elle est pleine de 
grâce, et qu'elle donne à tout venant qui la prie : car 
elle a dans son pouvoir et dans sa main tous les tré- 

(1) Gen., XXIV, i6, sqq. 

(2) Psalm., xLviii, i3. 



CH. IV. LA TOUTE-PUISSANCE SUPPLIANTE 5oi 

sors célestes. Elle entre librement dans les profon- 
deurs des richesses divines, pour y puiser et les dis- 
tribuer, sans jamais les diminuer ni s'appauvrir » (i). 

Oui ne sait avec quelle mag^iiificenee et quelle onc- 
tion saint Bernard, dans ses œuvres authentiques, a 
parlé de ce pouvoir miséricordieux de notre céleste 
mère. C'est là surtout qu'il laisse couler comme un 
torrent ses louang-es et son amour (2). D'autres ou- 
vrag-es qui, sans être de lui, ont mérité dans une cer- 
taine mesure qu'on les lui attribuât, ne célèbrent pas 
avec moins d'insistance le pouvoir d'intercession pro- 
pre à Marie. « vous, la Sainte des saintes, notre 
force et notre asile ; vous, la parure du monde et la 
gloire du ciel... Daignez reconnaître ceux qui vous 
aiment. Ecoutez-nous : car votre Fils vous fait cet 
honneur de ne rien vous refuser » (3). 

« Qu'ils espèrent en vous, ceux qui connaissent votre 
nom ; car jamais, ô ma Souveraine, vous n'avez aban- 
donné qui vous cherche... Oui donc n'espérerait pas 
en vous, puisque vous secourez efficacement jusqu'aux 
désespérés ? Je n'en doute pas ; si nous allons à vous, 
tous nos désirs seront remplis » (/|). 

(i; Petr. Cellens., Serin 24, in Annanc. Dont 3. P. L. ccii, 711, 713. 

(ajBernardus in B. V. praedicationem torrentis instar effusus, dit 
Petau, de Incarnat. L. xiv, c. 8, n. 8. 

(3) Sernio 3 in Antiphon. Salue Rejina, n. 7. P. L. clxxxvii,io72. 
Saint Bernard fut assez longtemps regardé comme l'auteur des 4 ser- 
mons sur le Salve Rei/ina. C'était à tort. On les a portas depuis sur le 
compte de Bernard, archevêque de Tolède; attribution qui n'est guère 
vraisemblable. Comment, en etTet, un écrivain antérieur à l'abbé de 
Clairvaux, puisqu'il a vécu sur la nn du xi'' siècle, sous le Pontificat 
de Grégoire \'ll. aurait-il fait entrer dans ses sermons (le 3") des pas- 
sages pris mot à mot dans le commentaire du saint sur le Canti([ue des 
cantiques 116° serm.) ? 

[li) Meditatio in Salve Regina, n. 2. P. L. clxxxiv, 1078. Cette mé- 
ditation, éditée en appendice après les œuvres de saint Bernard, se 
trouve aussi dans les Stimali a/noris P. iv, c. 19), parmi les Opus- 
cules de saint Bonaventure. Plusieurs l'attribuent à saint Anselme de 
Luoques, 



002 L. VI. LES APTITUDES DE LA MATERNITE 

Parmi les auteurs du moyen âg-e qui ont le mieux 
parlé delà sainte Vierge, on peut citer Adam, abbé de 
Perseigne, au diocèse du Mans. Il fut un des hommes 
les plus érudits, les plus saints et les plus éloquents 
de son époque (i); l'un de ceux dont Les aboiements 
sacrés, au dire de Jacques de Vitry, réveillèrent le 
monde du plus triste assoupissement. Voici quelques 
belles pensées decet auteur sur la puissance de Marie. 
Il s'adresse à la Vierge elle-même : « Votre tendresse 
est à la mesure de voire pouvoir. Autant vous êtes 
puissante pour obtenir ce que vous demandez, autant 
vous êtes bonne pouravoirpitiédes misérables. Quand 
donc manquerez-vous de compassion pour vos mal- 
heureux fils, ô Mère de miséricorde? Ou bien quand 
manquerez-vous de pouvoir pour leur venir en aide, 
mère de la Toute-Puissance ? Il vous est aussi facile 
d'obtenir du Tout-Puissant tout ce que vous voulez 
qu'il est aisé à vos entrailles de piété de connaître et 
de sentir notre misère. Quelle est e-rande la confiance 
que nous pouvons avoir en Dieu par vous! mère 
très miséricordieuse, comme il vous est impossible de 
haïr vos enfants et de ne pas compatir à leurs maux, 
ainsi vous est-il impossible de ne pas leur en obtenir 
la g-uérison, si vous la demandez : car, pour cela, et 
seulement pour cela, le Fils du Tout-Puissant, du Père 
des miséricordes, a daigné naître de vous... 

« Doit-il craindre de périr celui dont la mère très 
miséricordieuse du plus aimant des frères veut être et 
la plus aimante des mères et le plus puissant des avo- 



(i) Cf. Oudin, Comment, de scriptt. écoles. T. II, 1682. Les sermons 
d'Adam de Perseigne (Perseniae) sur la B. Vierge ont été publiés et 
annotés par Hippolyte Marucci, prêtre de Lucques, sous le litre com- 
mun de Mariale. 



en. IV. — LA TOUTE-PUISSANCE SUPPLIANTE 5o'S 

cats? Mère de miséricorde, se peut-il que vous ne 
priiez pas votre Fils pour un de vos fils, l'Unique pour 
l'adoplif, le Maître pour le serviteur, le Juge pour le 
coupable, le Créateur pour la créature, le Rédempteur 
pour le racheté? Oui, certes, vous le prierez : car celui- 
là mèinequi afaitdevotre Fils le Médiateur de Dieu et 
des hommes vous a, dans le même dessein, constituée 
médiatrice entre le coupable et le Juge. Si vous avez 
été choisie, parmi toutes les femmes, pour être la Mère 
du Tout-Puissant, c'est afin que le pécheur trouve 
dans votre enfantement une espérance de pardon. Si 
le céleste médecin vous a fait entrerdans la chambre de 
ses aromates, c'est pour que le malade obtienne par 
vous et chez vous la santé de l'âme. Donc, ô Mère et 
Vierge, à considérer la cause de votre incomparable 
élévation, vous vous devez tout entière aux misérables 
que nous sommes, tout entière à leur réconciliation. 
Jamais l'accès auprès de notre Jug"e ne vous sera 
difficile; jamais, non plus, vous ne fermerez votre 
cœur au coupable. La piété la plus compatissante 
abonde et surabonde en vos entrailles : car l'Esprit 
Saint ne s'est pas contenté de vous remplir; il est 
encoresuruenn en vous pour ajouter à cette plénitude 
de g-râce une nouvelle et plus abondante plénitude. 
Donc, que nos crimes, encore qu'ils croissent chaque 
jour, ne détournent pas vos regards de notre misère... 
Comment ne porteriez-vous pas à tous le secours de 
votre munificence, vous dont ni la bonté ni la puis- 
sance ne sont resserrées en d'étroites limites? Infinie 
est votre bonté, infini votre pouvoir. Si abondants 
sont vos trésors de grâce qu'aucune largesse ne sau- 
rait les épuiser ni les amoindrir. Donnez tant qu'il 
vous plaira; vous n'en serez pas moins riche... Car il 



5o4 



L. VI. — LES APTITUDES DE LA MATERNITE 



est votre plénitude, Celui qui ne connaît ni accroisse- 
ment puisqu'il est immense, ni diminution puisqu'il 
est simple, ni fin puisqu'il est éternel » (i). Et encore: 
« salut assuré,© abrégé de la vie, espérance unique 
du pardon, suavité sans égale 1 Vous êtes tout pour 
moi, ô ma Souveraine; en vous est déposée la pléni- 
tude de tous les biens : plénitude de grâce et de vérité, 
plénitude de paix et de miséricorde, plénitude de 
sagesse et de salut, plénitude d'honneur et de 
gloire » (2). Donc, quels que soient nos besoins, ayant 
recours à sa munificence, nous ne serons jamais 
frustrés dans notre demande. 

Voilà pourquoi l'auteur du traité la Conception de 
la Vierge nous presse si fortement d'employer son 
intercession auprès du Dieu juste, outragé par nos 
crimes : « Car, nous le savons, ô Seigneur Jésus, elle 
est si puissante sur votre cœur cjue rien de ce quelle 
voudra faire ne restera sans effet. Donc, notre salut 
dépend de sa volonté, pourvu qu'elle mette sa puis- 
sance au service de cette volonté... Oui, Jésus-Christ 
lui-même nous engage à nous réfugier près d'elle. 
Certes, nous savons que nous sommes pécheurs, et 
que nous méritons d'être condamnés ; et ce serait jus- 
tement, nous ne pouvons le nier. Mais il faut aussi 
le dire bien haut, il est également juste qu'il fasse la 
volonté de celle qui toujours, en tout et partout, s'est 
soumise à la sienne. Et qui donc, ô Marie, s'est jamais 
conformé comme vous à son bon plaisir; vous qui 



(1) Adam. Perseniae.; In Mariait, Serm. i. P. L. ccxt, 70.3,704. 
{2) Id., ib., Fragm. Mariana., fragm. 2, c. 245, 246; col. ep. 16, 
634, sqq. 



CH. IV. LA. TOUTE-PUISSANCE SUPPLIANTE 5o5 

n'avez jamais cessé, môme un instant, de suivre son 
vouloir ■? Donc, ô ma Souveraine, veuillez sriile/nenl 
que ce très juste juye ait pitié de nous; en vérité, il 
sera juste que votre volonté s'accomplisse, et n'en n'y 
pourra faire obstacle » (i). 

Que ceux-là se plaignent de mes lonj^ues citations 
ou passent outre sans les lire, qui sentent moins le be- 
soin d'une avocate toute-puissante auprès du Père et 
de son Christ. Pour moi, conscient de ma misère et 
de mes faiblesses, je ne me lasse pas d'écouter ceux 
qui me parlent avec autorité du crédit de ma protec- 
trice et de ma mère. Et pour qu'on ne soit pas tenté 
de croire que ces hautes idées du pouvoir de Marie 
sont plus ou moins locales, écoutez pour l'Allemag'ne 
Ecbert, abbé de Schonaii : « Oui donc est capable 
comme vous, dit-il à Marie, de parler au cœur de 
Notre Seigneur Jésus-Christ, vous qui reposez entre 
les mystérieux embrassements du plus aimant des 
fils, dans le midi éternel, et jouissez avec une pleine 
allég-resse de son plus familier entretien ? Parlez, ô 
Notre Dame ; car votre Fils vous écoute, et tout ce 
que vous demanderez il vous l'octroiera » (2). Et 
d'où vient à Marie ce pouvoir de miséricorde ? 
« C'est que l'œuvre inestimable de miséricorde, prédes- 
tinée de Dieu avant tous les siècles pour la rédemp- 
tion du monde, a commencé en elle ; c'est que, lors- 
qu'il a plu à la grâce d'en haut de venir habiter parmi 
nous, après s'en être éloignée si longtemps, Marie, 
seule entre les enfants des hommes, fut jugée digne 



(i) Tractact. De Concept. B. V. M. P. L. clix, 3i/,, 3i5. 
{2] Ad B. Vinj. Deiparain sermo panegyr., n. 7, P. L. clxxxiv, 
ioi4. 



5o6 L. YI. LES APTITUDES DE LA MATERNITE 

d'être choisie par le Roi des rois et le Seigneur des 
seigneurs pour sa première demeure (i). 

Dans ses touchantes Contemplations sur la bienheu- 
reuse Vierge, Raymond Jordan donne pour titre à 
l'une d'elles : De la toute puissance de la Vierge Marie. 
« Toute puissante Vierge Marie, s'écrie-t-il, vos paro- 
les sont pleines de piété (pietate, bonté); quoi que vous 
vouliez faire, vous le faites; vos desseins ne sont pas 
chancelants et votre volonté s'accomplit toujours. A 
vous appartient la puissance sur la vie et sur la mort... 
Vous pouvez tout par la libéralité de votre Fils. Tout- 
puissant Jl vous a faite toute-puissante; car tout pou- 
voir est de Dieu. Il vous est donc permis de dire: 
Toute puissance m'a été donnée au ciel et sur la terre... 



(î) Ibid., n. 2, p. loii.Ecbcrt, en confirmation du miséricordieux 
pouvoir de la B. Vicrg-e, apporte le fait du prêtre Théophile, si souvent 
rappelé dans les écrits du moyen âge (Ibid. n. 2). 

Théophile était, du temps de l'empereur Justinicn, économe ou sui- 
vant plusieurs archidiacre de l'église d'Ad;ina, en Cilicie. Celait un 
homme si considéré de tous qu'on le jugea digne de l'épiscopat , quoi- 
qu'il ait constamment refusé d'en accepter le l'ardeau. Calomnieusement 
accusé par des envieux, il sévit priver de sa charge. Et celte injustice 
lui fil concevoir un tel ressentiment que, séduit par un magicien juif, il 
en vint, non seulement à renier de bouche Jésus-Chrisl et sa mère, mais 
encore à remettre au démon auquel il s'était livré, l'acte authentique de 
son reniement, écrit de sa propre main. Mais bientôt, bourrelé de re- 
mords el constamment poursuivi par l'horreur de son crime, il alla se 
réfugier dans une église consacrée à la très sainte Mère de Dieu. Jl y 
demeura quarante jours dans les larmes, les jeûnes el la prière, au bout 
de-quels la bienheureuse Vierge, cmue de son repentir, lui fil rendre la 
fatale cédule, et le réconcilia miséricordieusement avec son Fils (Cf. 
Metaphrasl., 4 febr.). Sur quoi le B. Pierre Damien s'écrie dans l'un de 
ses sermons : « O Marie, que pourrait donc vous refuser votre Fils, lui 
qui ne vous a pas refusé la délivrance de Théophile, englouti qu'il ctail 
dans l'abîme de perdition? Cette âme malheureuse avait renié tout ce 
qui s'est opéré en vous ; ce reniement il l'avait scellé de son propre 
cachet; el vous l'avez retiré de sa fange el de sa misère. Non, rien ne 
vous est impossible k vous dont la puissance ramène les désespérés à 
l'espérance de la béatitude». S. Pelr. Damian., Serm, 4o. de Naliv. B.V. 
P. L. cxLiv. 740. Voir encore Honoriusd'Autun, »S'/}PC«/ii/« Ecc/es.,senn. 
de Assun^pt. P. L. CLxxii,gg,3, sq Geotfroi de Vendôme, serm. 8 in omni 
festiu. B. V. P. L. CLvii, 269, sq. ; S. Antonin., Siim. IV P., lit. i5; 
Spéculum l'irj., lect. 9. 0pp. S. Bonavent. T. XIV, p, 259 (éd. Vi- 
ves), etc. 



en. IV. LA TOUTE-PUISSANCK SUPPLIANTE 5o'] 

Si voire Fils est le lloi des rois et le Seiyneur des 
seig'neurs(i) ; vous êtes, vous, ô Vierge Mèredu Christ, 
la Reiue de ceux qui savent se bien gouverner, la Sou- 
veraine de ceux qui se dominent. Vous avez tout mis 
sous vos pieds : les brebis et les bœufs, c'est-à-dire les 
simples; les bètes des champs, c'est-à-dire les hommes 
dissolus et libres, errant à travers les campagnes; les 
oiseaux du ciel, c'est-à-dire les superbes; les poissons 
de la mer, c'est-à-dire les cupides (2)... Montrez, ô 
Vierge bénie, votre puissance en ma faveur, en flé- 
chissant pour moi votre béni Fils. Je le crois, ma très 
miséricordieuse Souveraine, si vous priez votre Fils 
pour moi pécheur, tous les autres Saints prieront avec 
vous et me porteront assistance. Mais si vous vous 
taisez, personne ne priera ni ne m'aidera » (3). 

L'Eglise de France confirme de son suffrage les affir- 
mations de tant de ses enfants, lorsqu'elle chante à 
Marie, dans la prose de l'Assomption : « Pour monter 
jusqu'à Dieu, que nos vœux passent par vous : il n'est 
pas juste qu'il y ait un refus pour la mère » (4)- Donc, 
cette conclusion s'impose : Le crédit de la bienheu- 
reuse Vierge est sans hmites : elle est la toute-puis- 
sance suppliante. 

in. — Nous n'entendrons pas un autre langage, si 
nous interrogeons sur la puissance de Marie les saints 
et les docteurs plus rapprochés de nous. 

C'est ainsi que le bienheureux Albert le Grand, ou 



(1) ApOC, XTX, 16. 

(2) Psalm., vin, 8, 9. 

(3) Raymuiid. Jordan., Conteinpl. de B. M. V. Parle 6, contempl. 
8. 

(4) Ad Deiini ut adeaut. 
Fer te vota Iranseant: 
Non fas Matrcm rejici. 



5o8 L. VI. — LES APTITUDES DE LA MATERNITÉ 

l'ancien auteur dont les notes sur le Cantique des 
Cantiques sont attribuées à ce grand théolog-ien, ap- 
pelle Marie « la cellerière de toute la Trinité (i) : car 
elle donne et verse le vin du Saint-Esprit à qui elle 
veut et autant quelle le veut » (2). Du reste, cet au- 
teur, quel qu'il soit, n'a pas inventé une formule si 
propre à porter au delà de toute linâte la puissance 
de Marie : car on la rencontre encore plus expressive 
dans les sermons sur le Salue Regina dont j'ai déjà 
parlé. A propos du nom de 3Iêre de miséricorde, 
donné dans cette antienne à la très heureuse Vierge» 
l'auteur assure que ce titre lui convient justement 
« parce que, nous aimons à le croire, elle ouvre ral)îme 
de la divine piété à qui elle veut, quand elle veut, et 
comme elle veut; en sorte qu'un pécheur, si grand qu'il 
soit, ne saurait périr, à qui la Sainte des saints daigne 
accorder l'appui de son patronage » (3). Ecoutez encore 
cette proposition de l'un des panégyristes de Marie, 
sur le déclin du moyen âge. Il l'a tirée de saint Bernar- 
din de Sienne : v Toutes choses obéissent à l'empire 
de Dieu, et la Vierge comme tout le reste; et pourtant, 
cette autre affirmation n'est pas moins vraie: tout obéit 
à l'empire de la Vierge, et Dieu lui-même... Il est donc 
grand cet empire de la Vierge, qui commande non seu- 
lement aux créatures, mais à Dieu, comme une mère à 
son fils )) (4). Le docte fransciscain aurait pu trans- 
crire cette autre sentence non moins étonnante du 
même saint, affirmant, lui aussi, de Marie qu'elle tient 



[i] Cant., II, 3, 

(2) Blblia Mariana, Cant. Gantic, n. 4- 0pp. Albert. M. t. XX, 
16. 

(3) In Antiph. Saloe Rerjina, serm. i, n. 3. P. L. clxxxiv, io63, 
;4) Pelbart de Themeswar, Stellariain Coron. B. V L. xii, p. 3, 

c. 6 et 7. 



en. IV. — LA TOUTE-I'UISSANCE SUPPLIANTE ÔOQ 

la clef du trésor de Dieu ; « si bien qu'elle dispense 
à qui elle veut, quand elle veut, comme elle veut, 
autant qu'elle veut, les dons, les vertus et les grâces 
du Saint Esprit » (i). 

Qu'on ne dise pas, dans le dessein d'éluder la force 
de ces textes, que ce sont là des elFusions de pieux 
serviteurs de la Vierge inconnues aux maîtres de la 
science sacrée. Oui, certes, les sentiments rapportés 
jusqu'ici sortent bien de la bouche et du cœur des 
Saints ; mais il faudra l'accorder aussi, l'Eglise les 
a fait siens, en les admettant dans sa Liturgie; mais 
les Saints que nous avons entendus appartenaient, 
pour un certain nombre, au rang des Pères, ou, du 
moins, jouissent d'une grande autorité dans l'une et 
l'autre Eglise. Du reste, il serait aisé de trouver chez 
les théologiens plus récents des témoignages non moins 
explicites. Gerson, dans ses Traités sur le Magni- 
ficat, en arrive à ce verset : « Il a déployé la force de 
soïihras,fecit potentiam in brachio suo ». « Vous le 
voyez, fait-il dire au disciple, son interlocuteur, la 
toute-puissance est le propre de Dieu. Gomment donc 
l'attribuez-vous à sa mère » ? Et le maître de répon- 
dre : « L'Epoux et l'Epouse sont un seul et même 
esprit. Pourquoi ne pourraient-ils l'un et l'autre s'ap- 
pliquer les mêmes paroles, quoique difFéremment: 
celle-ci déployant sa puissance par intercession, celui- 
là par commandement ; haec impetrando, iste impe- 
rundo » (2). 

Et pourquoi cette toute-puissance d'impétration dans 



(i', s. Bernard. Sen., Serm. in Nativ. B. M. F., a, i, c. 8. 0pp. 
T. IV, p. 96. 

(2) Gerson, Tract. IV super Magnificat. 0pp. t. IV (éd. AnUverp ), 
p 287. 



5 10 L. VI. — LES APTITUDES DE LA MATERNITE 

Marie? « Parce qu'elle est Mère de Dieu; dig-nilé qui 
lui confère comme une autorité et un domaine naturel 
sur le Seigneur de l'univ^ers, et a fortiori sur tout ce 
qui est soumis au même Seigneur; en sorte que tout 
à son nom fléchit les genoux au ciel, sur la terre et 
dans les enfers... En conséquence, elle a reçu la plé- 
nitude de la grâce, non seulement pour elle-même, 
mais pour tous. En conséquence encore, le Seigneur 
est avec elle, non pas seulement comme avec les autres 
créatures, par présence, par puissance et par es- 
sence, mais par une g-râce et par une sanctification 
toute singulière. En conséquence enfin, notre Dame 
est appelée notre Avocate, notre Médiatrice, notre 
Impératrice: et c'est, au témoignage de saint Bernard, 
une disposition divine que tous les dons faits à la 
créature humaine passent universellement par ses 
mains » (i). 

Aux hérétiques du seizième siècle qui reprochaient 
aux cathoHques de mettre en Marie toute leur espé- 
rance, le pieux et savant Louis de Blois (vulgo, B/o- 
sius) répondait : « Non, nous n'établissons pas notre 
espérance sur l'homme, nous ne nous confions pas en 
Marie, comme si elle n'avait pas reçu de Dieu ce qu'elle 
est, ce qu'elle possède, ce qu'elle peut. Mais nous le 
confessons pourtant, elle a tout reçu de Celui qui l'a 
créée et choisie; elle peut fout en Celui qu'elle a mis au 
monde. Le Créateur a donné à sa créature, le Fils a 
sa mère une puissance ineffable, l'honorant des privi- 
lèges les plus singuliers. Et voilà pourquoi nous met- 
tons en elle notre espoir de salut ; non pas avant le 
Seigneur, mais après le Seigneur : car c'est du Sei- 



(i^ Idem, Serin, de Annanciat., 4* consicl.,t. III, i366, iSôy. 



CH. IV. LA TOUTE-PUISSANCE SUPPLIANTE 5ll 

gneiir, source première de tout bien, que nous atten- 
dons principalement le salut » (i). 

ly. — Résumons en quelques mots les différentes 
formules où les Pères, les monuments de la Liturgie, 
les auteurs ecclésiastiques et les Saints viennent de 
célébrer la puissance d'intercession de la Vierge 
Mère, et nous dirons ensuite par quels principes ils 
en ont établi la vérité. 

Quant aux formules, il nous est affirmé de Marie 
que son intercession près de Dieu n'est jamais repous- 
sée, son pouvoir étant adéquat à son vouloir. Grâce à 
son autorité maternelle elle ne peut, quand elle de- 
mande, ne pas être exaucée, car elle plie la volonté 
divine à tous ses désirs. Si grande est sa puissance 
qu'elle dépasse toute conception. C'est une joie pour 
son Fils d'écouter ses prières; et les exaucer, comme 
une dette. Rien n'est impossible à Marie; son patro- 
nage est tout-puissant, si puissant qu'il force en quel- 



(i) Ludov. Bleseiis., Paradis, animaejïdelis, c. 18, n. 2. (Int^olstadii, 

Notre Seis;'iieur daigna lui-même révéler celle efficacilé de l'inter- 
cessioii de sa mère à la bienheureuse Mari^uerile-Marie, dans une vision 
dont la disciple du Sacré Cœur nous a laissa' l'instructif rôcit. « Un 
jour de la Visitation, raconte-l-elle, étant devant le Saint Sacrement oii 
je demandais à mon Dieu quelque grâce particulière pour notre Institut, 
je trouvais celte divine Bonté inflexible à mes prières, me disant : Ne 
m'en p;irle plus; elles font la sourde oreille à ma voix, et détruisent le 
Fondement de l'édifice. Si l'on pense l'élever sur ua étrang'*r, je le ren- 
verserai. Mais la très sainte Vierge, prenant nos intérêts auprès de son 
divin Fils courroucé, parut accompagnée d'une multitude d'esprits bien- 
heureux qui lui rendaient mille honneurs et mille louanges; et elle se 
prosterna devant lui avec ces tendres paroles ■ Déchargez sur moi votre 
juste colère. Ce sont les filles de mon cœur, je leur serai un manteau 
de protection qui recevra les coups que vous leur porterez. — Alors ce 
divin Sauveur, prenant un visage doux et serein, lui dit; .Ala mère, vous 
avez tout pouvoir de leur départir mes grâces comme il vous plaira. Je 
suis prêt, pour l'amour de vous, de soutl'rir l'abus qu'elles en t'oat. .. ». 
Vie de la B. Marffiurlte Marie, écfiic par ses contemporains, 1. 1, p. 267, 
suiv. (i" édil.J. 



5l2 L. VI. LES APTITUDES DE LA MATERXITc: 

que sorte son Fils à se montrer clément dans notre 
cause. S'approche-t-elle du trône de la miséricorde, 
c'est non seulement avec des prières, mais avec des 
ordres, Reine plus encore que servante. Tout pouvoir 
lui a été donné au ciel et sur la terre, et la puissance 
divine ne résiste pas à sa puissance. Qu'elle parle, 
qu'elle veuille, et Jésus-Christ qui voit et respecte en 
elle sa mère, ne saura jamais lui dire non. Tous les 
trésors célestes, tous les dons du Saint Esprit, sont 
entre ses mains; elle les distribue comme en maîtres- 
se, quand elle veut et comme elle veut. Infinie est sa 
volonté, infini son pouvoir. Sa volonté s'accomplit en 
tout et toujours, et rien n'y peut faire obstacle. Tout- 
puissant, son fils l'a faite toute-puissante, tellement 
que tout obéit à l'empire de la Vierg-e, et, dans un 
certain sens_, Dieu lui-même. Dieu et Marie déploient 
ég'alement la force de leur bras, lui par commande- 
ment, elle par intercession. En un mot, sa puissance 
est ineffable; elle peut tout en celui qu'elle a rais au 
monde; c'est la Toute-Puissance suppliante. 

Qu'on relise l'un après l'autre tous les témoignages 
accumulés dans ce chapitre, et Ton sera persuadé que, 
loin de les exagérer en les résumant, j'ai plutôt 
amoindri la force et diminué le nombre des formules 
et leur variété. 

Venons aux principes d'où les mêmes textes ont 
déduit une si étonnante puissance. Ils sont exprimés 
dans les formules mêmes qui nous disent le pouvoir 
de Marie. C'est qu'elle est la Mère de Dieu, source de 
toute grâce et de tous biens, et qu'un bon Fils regarde 
comme des ordres tout désir légitime de sa mère; 
c'est qu'elle est l'Epouse unique de Dieu, et que tout 
est commun entre l'époux et l'épouse ; c'est qu'elle 



en. IV. LA TOUTE-PUISSANCE SUPPLIANTE 5l3 

est une créancière dont le Christ lui-même est le débi- 
teur, puisqu'elle lui a librement donné de sa subs- 
tance la nature dans laquelle il est homme; c'est que, 
reposant entre les bras de son Bien-Aimé, elle lui 
peut, dans ce cœur à cœur, tout demander et tout 
obtenir; c'est que, seule entre les créatures, elle a 
concouru pour sa part à la rédemption des hommes, 
et que toutes les grâces vont à la consommation de 
leur salut; c'est que, n'étant Mère de Dieu que pour 
l'œuvre de miséricorde, ses destinées seraient en 
quelque sorte méconnues, s'il y avait une limite à 
l'assistance qu'elle prête aux misérables; c'est que 
son amour presque infini pour nous souffrirait vio- 
lence, si la puissance de nous bien faire n'égalait pas 
sa maternelle tendresse (i). 

Que dirons-nous encore? C'est qu'elle est pleine et 
surpleine de grâce, et qu'une plénitude qui ne saurait 
s'épuiser ni diminuer a besoin de se répandre sans 
mesure; c'est qu'elle est la Reine du monde et la Mère 
des hommes, et qu'à ce double titre elle a de par Dieu 
la providence universelle du salut ; c'est enfin que 
l'expérience de tous les siècles nous la montre revê- 
tue de cette incomparable puissance, car jamais per- 
sonne n'a vainement crié vers elle pour en obtenir 
assistance et protection. Du reste, il faut encore le 
noter, parce que nos adversaires ne cessent de calom- 
nier notre croyance au pouvoir maternel de Marie, 
ce pouvoir est celui de la prière. Les textes cités en 
font foi. S'il fallait d'autres preuves, on les trouve- 
rait partout. 



(i) Id., ibid. 

LA MÈRE DES HOMMES. — I. — 33 



5l4 L. VI. LES APTITUDES DE LA MATERNITE 

Je ne dissimulerai pas que, même en tenant compte 
de cette remarque, des catholiques ont trouvé certai- 
nes formules de celles que nous avons rapportées, 
trop audacieuses et malsonnantes. Marie toute-puis- 
sante, Marie s'approchant du trône de son Fils moins 
en suppliante qu'en maîtresse, Marie commandant à 
Dieu lui-même, ne sont-ce pas là des expressions 
dépassant toute mesure ; comme si le pouvoir de la 
Vierge n'avait pas de bornes ; comme si Dieu pouvait 
recevoir des ordres et le Créateur obéir à la créa- 
ture ? 

Passerons-nous condamnation sur ces formules? 
Non; l'autorité des docteurs et des saints qui les ont 
employées ne nous le permet pas. Que faire donc? 
Les expliquer. 

Assurément, s'il fallait les prendre strictement, à 
la lettre, elles seraient dune insigne fausseté. Mais tel 
n'est pas le sens que tant de savants et pieux auteurs 
avaient en pensée. Ce qu'ils voulaient exprimer par ces 
formules et d'autres analogues, c'est l'ineffable effica- 
cité des prières de la Mère de Dieu sur le cœur de 
son Fils ; c'est la vertu singulière des titres qu'elle a 
d'être exaucée ; c'est la confiance avec laquelle Marie 
peut frapper à la porte de la miséricorde, certaine 
d'obtenir tout ce qu'elle demande,parce qu'elle ne peut 
rien demander qui soit incompatible avec la divine 
gloire. 

Or, cette interprétation n'est aucunement en dehors 
des lois communes du langage. Est-il donc inouï d'en- 
tendre un supérieur répondre à des personnes qu'il 
estime et qu'il aime : Vos prières sont pour moi des 
ordres? Ne lisons-nous pas que Dieu obéit à la voix 
de l'homme, quand le soleil s'arrêta dans sa course au 



CH. IV. — LA TOUTE- PUISSANCE SUPPLIANTE 5l5 

commandement de Josué (i)? Prendre occasion de ces 
exag-érations apparentes pour crier au scandale, ce 
serait méconnaître l'usag-e des figures de style et des 
métaphores; ou bien encore oublier que le langage de 
l'amour est autre que celui de la froide raison, lors 
même que l'un et l'autre veulent rendre des idées sem- 
blables (2); enfin et surtout, ce serait aller contre 
l'intention manifeste des auteurs eux-mêmes : car il 
n'en est pas un seul qui n'ait d'une manière ou d'une 
autre, soit par les contextes, soit par l'emploi de quel- 
que correctif, ramené ces expressions qui effarou- 
chent, à la juste mesure. 

Et cette juste mesure en quoi faut-il la faire consis- 
ter ? A croire de Marie que son pouvoir d'intercession 
s'étend certainement plus loin que nous ne pouvons 
le concevoir, et que jamais aucune de ses prières, si 
grandes et si nombreuses que puissent être les grâces 
qu'elle demande, n'est rejetée. Que faudrait-il pour 
qu'elle éprouvât un refus? Je l'ai dit, solliciter ce qui 
ne pourrait être suivant le bon plaisir de Dieu? Or, 
c'est là ce que ni l'amour de Marie pour la divine 
bonté, ni l'abondance des lumières dont elle est éclai- 
rée, ne lui permettront jamais de faire. Vainement 
objecterait-on qu'on peut en dire tout autant des 
autres Saints du ciel. Eux aussi voient toutes leurs 
prières exaucées, attendu qu'ils ne demandent aucune 
faveur en désaccord avec les desseins de Dieu. Je veux 
bien l'accorder: il y a sur ce point similitude entre 
leurs prières et celles de Marie ; mais avec une double 
différence. Première différence : ils n'ont pas, comme 



(i) Jos., X, 14. 

(2) Cf. Petav.. De Incarnat. L. xiv, c. 8, | i4; B, P.Canis.,rfe Maria 
Virgine... L. V, c. ii. 



5lG L. VI. LES APTITUDES DE LA MATERNITE 

Marie, la confiance de demander toute grâce compa- 
tible avec les intentions connues de Dieu, parce qu'ils 
savent qu'il n'est pas de la volonté de Dieu d'accorder 
à leur intercession toute grâce de ce genre. Seconde 
différence, qui explique la première: c'est que la sainte 
Vierge peut appuyer sa prière sur des litres qu'ils 
n'ont pas; et que là même où les titres sont communs, 
Marie les possède à un degré sans comparaison plus 
élevé qu'eux tous. On peut donc affirmer que la puis- 
sance de Marie sur le cœur de Dieu, sans cesser d'être 
une puissance d'intercession, va, d'une certaine ma- 
nière, jusqu'au droit. Bossuet a dit quelque part de 
l'amour de Jésus-Christ pour sa mère : « Parce qu'il 
est fils de Marie, et qu'il n'y a point de fils qui ne 
soit obligé de chérir sa mère; ce qui est libéralité pour 
les autres, à l'égard de la Sainte Vierge devient une 
obhgation w (i). Or, le droit de cette divine mère à 
être aimée n'est pas moins un droit à voir ses prières 
entendues et ses désirs remplis. 



(i) Rossuet, 3' Serm. sur la Nativité de la S. Vierge, i" point. 



LIVRE VII 



LIVRE YII 

Conséquences ressortant des deux derniers livres. — Règne 
miséricordieux de Marie . — Excellence et vérité de sa 
médiation. 



CHAPITRE PREMIER 

Comment Dieu, partag'eant son empire, a retenu pour lui la 
justice, et remis la miséricorde aux mains de sa mère. — Ex- 
plication et légitimité de la formule traditionnelle exprimant 
cette espèce de partage. 



I. — C'est, pour ainsi dire, un lieu commun, sur- 
tout depuis les temps du moyen âge, de montrer dans 
l'histoire de la reine Esther une vive et saisissante figure 
de la puissance miséricordieuse qui convient à la Mère 
de Dieu. On se rappelle comment Assuérus, circonvenu 
par Aman, le mortel ennemi des Juifs, fit publier un 
édit qui vouait à la mort le peuple entier d'Israël 
établi sur ses étals. Mardochée, l'un des principaux 
parmi les condamnés, fit prier Esther, a nièce, d'in- 
tercéder pour eux auprès du roi, afin d'obtenir la ré- 
vocation de la sentence. Et, comme Esther hésitait à 
tenter cette démarche, craignant la colère du terrible 
monarque, si elle se présentait devant lui contre 
ses ordres et sans avoir été mandée : « Ne croyez 
pas, lui fit dire Mardochée, que vous puissiez vous 
sauver seule, parce que vous êtes dans la maison du 



520 L. Vil. LA REINE ET LA MEDIATRICE 

roi, si tous les Juifs périssent... Et qui sait si vous 
n'étiez pas préparée pour ces temps, quand vous êtes 
montée sur le trône ? » 

Or, trois jours après cette paternelle sommation 
de son tuteur, Esther se présenta, parée de ses vê- 
tements royaux, dans l'appartement d'Assuérus, et 
« quand celui-ci la vit debout devant lui, elle plut à 
ses yeux, et il étendit vers elle le sceptre d'or qu'il 
avait à la main. Et Esther, s'approchant, baisa l'ex- 
trémité du sceptre. Et le roi lui dit : Que voulez-vous, 
reine Esther ? Que désirez-vous ? Quand vous me 
demanderiez la moitié de mon empire, elle vous 
serait donnée » (i). On sait le reste : comment l'or- 
gueil d'Aman fut d'abord humilié, comment le traî- 
tre, pris dans ses pièges, subit le châtiment de son 
crime, et comment enfin des courriers portèrent par 
toutes les piovinces des lettres, scellées de l'anneau 
du roi, pour révoquer la sentence de mort promul- 
guée contre les Juifs, et donner à ceux-ci la puis- 
sance sur les ennemis de leur nation (2). 

(i) Esther, iv et v. 

(2) SaintThomasd'Aquin.dans la préface de son E.rposition d'or sur les 
épitres canoniques, a longuement appliqué ce récit aux faits de la chute 
et du relèvement de la nature humaine par le Christ et par Marie, sa 
mère. Aman, c'est le diable, dont les ruses infernales ont attiré sur 
Adam et sur sa postérité la colère divine. Assuérus est la figure de Dieu 
portant contre les coupables une sentence de mort, et d'une triple mort; 
c'est-à-dire de la mort corporelle, de la mort spirituelle, et de la mort 
éternelle. La senlence fut consignée dans le livre de la Genèse, et pro- 
mulguée par les envoyés du Roi du ciel qui sont les prophètes. Mais la 
B. Vierge, représentée par la reine Esther, a obtenu la révocation de 
cette terrible sentence : et cela s'est fait parce qu'elle a trouvé grâce 
devant les yeux du Roi ; parce que le Roi a étendu vers elle son sceptre 
d'or, alors que, dans l'excès de son amour, il a décrété l'incarnatioa de 
son Fils; parce que cette Viers^e a touché l'extrémité du sceptre royal, 
quand elle a conçu le Fils de Dieu dans ses entrailles; parce que, rece- 
vant ainsi de Dieu la moitié de sa royauté, elle a été faite reine de la 
miséricorde, elle dont le fils est le roi de la justice. Et sic dimidiam 
partern regni Dei iinpetravit, ut ipsa sit regina misericordiae, cujus 
Filius estrea- justitiae. Or, voici maintenant les messagers qui partent, 
afin de promulguer partout la bonne nouvelle de la révocation de la 



CH. I. — ROYAUTÉ DE MISERICORDE 52 1 

Trop de témoignages l'attestent, et les points de 
ressemblance sont trop manifestes et trop nombreux, 
pour que les écrivains et les exégètes dévoués à Marie 
aient hésité à la reconnaître dans la libératrice du 
peuple juif, comme dans l'un de ses types les plus 
certains. J'ai déjà signalé cette ressemblance, en par- 
lant de la beauté de la Mère de Dieu. Comme elle 
s'accentue mieux encore, quand on a médité le mes- 
sage de Mardochée à la reine Eslher! N'est-il pas vrai 
que la bienheureuse Vierge aurait péri, elle aussi, 
avec toute la famille humaine, si, par son fiât, elle 
n'eût attiré la clémence du Roi des siècles sur une 
terre maudite? N'est-ce pas d'elle qu'on peut dire, en 
toute vérité, qu'elle n'est montée sur le trône, en de- 
venant Mère de Dieu, que pour nous sauver tous de 
la terrible condamnation portée contre les hommes, 
et pour renverser l'empire du démon, symbolisé par 
Aman? Ne nous étonnons donc pas de voir nos 
anciens auteurs, pénétrés de ces idées, célébrer en 
Marie la reine, une reine à qui le Roi universel a 
confié la moitié de son royaume. 

Et quelle est cette moitié? « J'ai appris ces deux 
choses, chantait David : que la puissance appartient 
à Dieu, et que vous êtes, ô Seigneur, rempli de misé- 
ricorde » (i). Ici, c'est la puissance qui constitue la 
première part de la royauté divine; ailleurs, et pres- 
que toujours, c'est la justice ; mais toujours et partout 
la miséricorde fait l'autre part (2) . Non pas qu'il y 

sentence. Ce sonl les Apôtres, munis de l'autorité du Christ, le Roi des 
rois. Ils ont entre les mains les lettres de grâce, qui sont leurs épîtrrs 
et l'Evangile; et jusqu'à la fin des siècles ils annonceront à tous la 
bonne nouvelle, ou personnellement par eux-mêmes, ou par leurs suc- 
cesseurs dans le sacerdoce et le ministère sacré. 

(i) Psalni. Lxi, 12. 

(3) Misericordia et veritas (i. e. justifia) obviaverunt sibi. Et en- 



52i 



LA REINE ET LA MEDIATRICE 



ait des œuvres qui n'appartiennent qu'à la justice, et 
d'autres qui ne relèvent que de la miséricorde : l'une 
et l'autre se retrouvent dans toutes les œuvres de 
Dieu. Si donc, les unes sont attribuées spécialement à 
la justice, et les autres à la miséricorde, c'est que la 
miséricorde resplendit plus vivement dans celles-ci et 
la justice dans celles-là. Toujours, du reste, la pre- 
mière place est à la miséricorde (i). 

Or, cette moitié de son empire, cette part principale 
de sa royauté. Dieu l'a cédée à Marie. « Aujourd'hui, 
dit Gerson,laVierge est glorifiée jusqu'à porter le titre 
de Reine du ciel; plus encore, de Reine du monde, 
avec la prééminence sur les hommes et l'influence qui 
correspondent à ce titre. Elle règne sur la moitié du 
royaume de Dieu, s'il est permis de parler ainsi, con- 
formément au type d'Esther et d'Assuérus. Car la 
royauté de Dieu repose sur la puissance et sur la misé- 
ricorde... Or, le Seigneur, se réservant la puissance, 
a remis, d'une certaine manière, les fonctions de la 
miséricorde à la Mère de Dieu, à l'Epouse qui trône 
aux côtés du Christ » (2). 

Vers la même époque, un théologien, qui fut aussi 
liturgiste distingué, Gabriel Biel, développant l'invo- 
cation qui suit immédiatement le Pater, au canon de 
la messe, écrivait : « Nous nous adressons d'abord 
(pour obtenir la paix) à la très heureuse Vierge, Reine 
des cieux, à qui le Roi des rois, notre Père céleste, a 
donné la moitié de son royaume. Ce qui avait été 
figuré dans l'ancienne alliance, alors que la reine 



core : Omnes viae Domini misericordia et veritas. Psalm. lxxxiv, ii; 
et XXIV, 10. 

(3) S. Thom., I, p.,q. sr, a. 4- 

(4) Gerson, Tract. IV super Magnificat. 0pp., t. IV, p. 286 (éd. 
Antwerp.) 



CH. 1. — ROYAUTÉ DE MISERICORDE 523 

Estlier, abordant Assuérus pour en fléchir la colère, 
rentendit lui dire : Quand même vous me demande- 
riez la moitié de mon royaume, elle vous serait accor- 
dée. Ainsi le Père céleste, possédant la miséricorde et 
la justice, comme les deux principaux apanages de 
sa royauté, a retenu pour lui la seconde, et concédé 
la première, c'est-à-dire la miséricorde, à la Vierg-e 
sa mère » (i). 

Vers les mêmes temps aussi, Denis le Chartreux 
énonçait une idée semblable : « Comment, se deman- 
dait-il, la très dig-ne Vierge est-elle la mère de la belle 
dileclion, la mère de la crainte, de la science vérita- 
ble et de la sainte espérance? Serait-ce parce qu'elle en 
est la cause efficiente et principale? Assurément, non. 
C'est plutôt parce qu'elle en est la cause instrumen- 
tale et secondaire : car, par ses mérites et par ses priè- 
res, elle nous obtient de Dieu ces biens. N'est-elle 
pas l'avocate du genre humain, la reine de la piété, 
celle à qui, disons-nous, Dieu a commis le royaume 
de la miséricorde » (2)? 

Un contemporain des précédents, le franciscain 
Bernardin de Bussi tenait un langage analogue, don- 
nant toutefois à ses idées, comme c'est trop son ha- 
bitude, un tour paradoxal, qui nuit aux thèses, d'ail" 
leurs fondées en vérité, dont il se fait l'ardent cham- 
pion. 

Il prétend donc « qu'il est permis d'en appeler à la 
bienheureuse Vierge, si l'on se croit grevé outre me- 
sure par la justice de Dieu. C'est, dit-il, ce qui a été 



(1) Gabriel Biel, S. Canonis Missae eœpositio,lect. 8, de Excrescentia 
orat. doinin. 

(a) Dionys. Carth., ia fest. Concept. Enarr. in epist. : Ego quasi 
vitis fructifera. 0pp., t. VI (Coion., lôAa), fol. i4, m verso. 



024 L. VII. LA REINE ET LA MÉDIATRICE ^ 

figuré au cinquième chapitre d'Esther... Cette reine 
représentait l'Impératrice du ciel, avec qui Dieu a 
partagé son royaume. Possédant la justice et la misé- 
ricorde, il s'est réservé l'exercice de la première ; 
quant à l'exercice de la seconde, il en a fait cession à 
sa mère. Si donc quelqu'un redoute de comparaître 
au tribunal de Dieu, qu'il en appelle au for miséri- 
cordieux de Marie » (i). 

Nous avons déjà vu saint Thomas confirmer cette ) 
application du texte d'Esther, dans sa préface de l'Ex- ] 
position des Lettres canoniques. On la cite aussi ; 
comme étant de son maître Albert le Grand. C'est à ■. 
tort, je crois : car le traité des Louanges de la bien- \ 
heureuse Marie qui la développe assez longuement, 
est l'œuvre d'un autre auteur ecclésiastique, Richard j 
de Saint-Laurent, comme je l'ai fait remarquer plus . 
d'une fois (2). -] 



(1) Bernard, de Bustis, Serni. 3 de Nominal. Marine. 4' excellentia 
nomin. virg. quae dicitur Iinperialis. Cf. Jacob, a Voragine, scrm. i8, 
fol. 10 et II ; Si cjuis gravatur a throno justitiae appellet ad thronum 
misericordiae Doininae et Aujustae. 

(a) Ricard, a S. Laurent., de Laudibus B. Mariae, L. vi, c. i3, n. 2. 
T. 30. 0pp. Alberti M., p. 201. Pourtant le bienheureux Albert a dit 
quelque chose d'équivalent, dans ses Questions sur le Missus est. « La 
Vierge, remarque-t-il, est appelée dans l'Eglise non pas seulement Mère, • 
mais aussi Reine de la miséricorde. Or, ces deux titres ne sont pas sy- 
nonymes. Autre est la notion de mère, autre celle de reine. Par consé- 
quent aussi, la raison qui fait appeler Marie Reine de miséricorde n'est 
pas absolument celle qui lui vaut le nom de Mère de miséricorde. Il me 
semble qu'elle est appelée Reine de miséricorde, parce que le royaume 
de la miséricorde a tiré d'elle son origine; parce que la puissance qui le 
régit a eu son principe en elle (en un mot, parce qu'elle en est d'une 
certaine manière la fondatrice). En etlet, il y a le royaume de la justice, 
dans lequel chacun reçoit ce qu'il a mérité dans son corps; il y a le 
royaume de la miséricorde, où l'on ne reçoit pas encore selon ses œu- 
vres, et dans lequel règne la miséricorde, pardonnant les péchés, re- 
meUant les peines, multipliant les biens, différant les maux. La puis- 
sance qui gouverne le premier est du Roi de gloire et de justice, c'est- 
à-dire de la sainte Trinité; l'origine du second, le premier pouvoir qui 
le dirige est de la bienheureuse Vierge : car c'est elle, ô mon Dieu, qui 
nous a donné votre miséricorde, au milieu de votre temple, je veux dire, 
Jésus-Christ par quiontcté faites et la miséricorde et la vérité; Jésus-Christ 
qui règne proprement aujourd'hui surccux qu'ila rachetés de son sang, 



CH. I. ROYAUTÉ DE MISERICORDE 525 

L'auteur du grand Psautier de la bienheureuse 
Vierge, inséré dans les œuvres de saint Bonavenlure, 
avait, lui aussi, la même figure devant les jeux, lors- 
qu'il modifiait le premier verset du psaume soixante 
et onzième pour l'appliquer à Marie : « ODieu, donnez 
votre jugement au Roi, et votre miséricorde à la Reine, 
sa mère » (i). Enfin, saint Alphonse de Liguori, venant 
après tous les autres, a célébré comme eux ce mys- 
térieux partage, symbolisé dans l'histoire d'Esther, 
qui fait de Marie la Reine et la Mère de la miséri- 
corde (2). 

régénérés par sa mort, et qu'il va configurant à son image, jusqu'au 
jour où, toutes choses consommées, il livrera son royaume à Dieu son 
Père >■■. Albert. M., Super Missus est, q. 75. t. XX, p. 65. 

(i) « Bonav., Psalter. majas B. M. V. Psalm. lxxi, i, 0pp. t. XIV, 
p. 209 (éd. Vives). 

(aj SaintAlpli.de Lig., Gloires de Marie, P. I, le Salve Regina, c.i.| i. 
Le saint confirme sa doctrine par un texte qu'il attribue faussement à 
saint Bernard. « C'est que par elle est ouvert l'abîme de la miséricorde 
divine, à qui elle veut, quand elle veut et comme elle veut... » J'ai monlrî 
dans le chapitre précèdent que ce texte est d'un aulre auteur. 

Notons encore, en passant, qu'il faut retirer à saint Bernard la pater- 
nité d'un autre texte fréquemment cité sous son nom: De hac (Maria', 
et ob hanc et propter hanc omnis Scriptura facta est; propter hanc 
tolusmundus factus est, et haecgratia Dei plena est, et per hanc homo 
redemplus est, Verbum Dei caro factum est, Deus humilis et homo su- 
blimis : car il est du troisième sermon sur le Salve Regina, n. 2. 
P. L. cLxxxiv, 1069. 

Le même volume contient une méditation sur le Salve Regina qui, 
pas plus que le sermon, n'est une œuvre authentique de saint Bernard. 
Du reste, si on la confronte avec les StiinuH Amoris (P. m, c. 19), 
publi -s dans les ouvrages et sous le nom de saint Bonaventure, on voit 
qu'elle en est un fragment détaché pour je ne sais quelle cause ; fragment 
si plein de piété, de simplicité et d'onction, que le lecteur me pardon- 
nera d'en traduire ici quelques passages. 

« Je suis plein de misère ; des pieds à la tête couvert de plaies re- 
poussantes. Comment vous, créature si noble, daignerez-vous gouverner 
en reine un pareil amas d'immondices? Ah! vous êtes reine, mais reine 
de miséricorde, et quels sont les sujets de la miséricorde sinon les mi- 
s 'reux? Je le sais, vous avez pour eux une sollicitude admirable, vous 
les avez adoptés pour fils; vous avez voulu vous charger de leur con- 
duite, ô ma Souveraine, et c'est pour cela qu'on vous appelle Reine de 
miséricorde. Nous donc, misérables, nous nous consolerons près de vous, 
nous habiterons désormais avec vous ; nous vous embrasserons de toute 
l'ardeur de notre amour. 

o Oui, lorsque j'élève vers vous mon regard, je n'y vois que miséri- 
corde. En effet, c'est pour les misérables que vous avez été faite Mère 



520 L. VU. LA REINE ET LA MEDIATRICE 

Citons encore une prière du pieux Idiot, où l'idée 
fondamentale de ce chapitre est très nettement expo- 
sée : « Reine du ciel et de la terre, le royaume de 
Dieu renferme comme deux parties, la miséricorde et 
la justice. Votre Fils, le béni Jésus, s'est en quelque 
sorte réservé la justice, comme une moitié de son 
royaume; à vous, Vierge très pieuse, il a concédé la 
miséricorde, comme une autre moitié. Et voilà pour- 
quoi ce Fils béni porte le nom de Soleil de justice, et 
vous, celui de Reine de miséricorde. Or, ce partage a 
été figuré dans l'offrande que fit Assuérus à la reine 
Esther de la moitié de son empire. Car c'est là ce que 
le véritable Assuérus, je veux dire le Christ, a fait 
plus efficacemment à votre égard. 

de Dieu: que vous avez enfanté celui qui est miséricorde, et qu'on vous 
a remis aux mains l'office de la miséricorde. .. Qui verra donc ses de- 
mandes refusées? Personne, assurément, si ce n'est celui qui ne recon- 
naît pas sa misère, puisque seuls les malheureux sont sous votre em- 
pire; ou bien celui qui, confessant son indigence, ne se confie pas en 
votre miséricorde... » 

Les deux textes s'accordent sur la paraphrase du mot Dulcedo, notre 
douceur. « Oui vous êtes vraiment la douceur qui chasse l'amerlume du 

Eéclié en appelant sur nous le pardon; la douceur qui nous procure ici- 
as les suavités de la grâce, et pour le ciel les suavités autrement dési- 
rables de la contemplation de Dieu. 

« O très douce Dame dont le seul souvenir charme nos cœurs, dont la 
grandeur méditée pieusement élève nos esprits, dont la beauté réjouit 
notre œil intérieur, dont les agréments infinis enivrent l'âme qui vous 
contemple. O Souveraine qui. par votre suavité, ravissez les cœurs des 
hommes, n'avez-vous pas ravi le mien! Où donc je vous prie, l'avez- 
vous mis, afin que je puisse le reprendre? ravisseuse des cœurs, quand 
me rendrez-vous mon cœur? Pourquoi vous emparer ainsi du cœur des 
simples? Pourquoi faire violence à vos amis? Est-ce donc que vous 
voulez toujours retenir mon cœur? Quand je le réclame, je vous vois 
me sourire, et comme fasciné par votre douceur, aussitôt je m'endors. 
Et si, revenant à moi, je le redemande encore, vous me serrez entre vos 
bras, o très douce mère, et tout enivré de votre amour, je ne sais dis- 
tinguer mon cœur de votre cœur, ni vous demander que le vôtre. Mais, 
puisque mon cœur est ainsi pénétré de votre douceur tout aimable, 
gouvernez-le avec le vôtre, conservcz-le dans le sang de l'Agneau, placez- 
le dans le côté de votre Fils. Alors j'aurai ce que je recherche, je pos- 
séderai ce que j'espère : car, si vous êtes toute douceur, vous êtes aussi 
notre espérance ». C'est sur ce ton familier et avec celte filiale confiance, 
que toute la mîditatioa est écrite. Aledltatio in Salve Rf.jina, P. L. 
CLxxxiv, 1077. 



CH. I. — ROYAUTÉ DE MISÉRICORDE 627 

(( Bien que son règne soit formé de miséricorde tout 
autant que de justice, avant vous toutefois, très clé- 
mente Vierg-e Marie, l'exercice n'en était pas si bien 
partaç;é qu'une moitié fût à la miséricorde et l'autre 
à la justice. La sévérité de celle-ci l'emportait sur la 
bénig-nité de celle-là. Maintenant, Vierge très douce, 
il y aurait dans ce royaume un partage exact, si la jus- 
tice se faisait sentir à l'égal de la miséricorde. Mais, 
parce que notre infirmité l'exige, parce qu'il sied à la 
largesse divine et à la vôtre d'aller dans ses dons bien 
au-delà des demandes, votre glorieux Fils accorde, 
en considération de vos très saintes prières, que la 
miséricorde l'emporte sur le jugement... Pour moi, 
Reine de miséricorde et de bonté, je méjuge indigne 
de ce royaume, et j'ai bien lieu de craindre que je ne 
tombe à la fin sous l'empire de la justice. Si donc votre 
part de royauté, c'est-à-dire la miséricorde, ne vient 
à mon aide, la justice régnera sur moi, et ce sera, vu 
l'énormité de mes crimes, non pour mon salut, mais 
pour ma condamnation » (i). 

II. — Je n'ignore pas que cette idée du partage de 
la royauté divine a paru singulière à nombre de cri- 
tiques, et qu'ils l'ont taxée d'une exagération scan- 
daleuse et même impie. Dieu peut-il donc se dessaisir 
ainsi de son apanage essentiel pour en enrichir une 
créature ? 

Non, certainement; Dieu ne saurait abdiquer sa 
miséricorde. D'où cette miséricorde coulerait-elle au 
cœur des créatures, si la source première s'en trou- 



(i) Raym. Jordan., Contempl. de B. M. V., P. xiv, contcmp. 10. 
n. I, sqq. 



528 



VII. — LA REINE ET LA MEDIATRICE 



vait tarie? Autant vaudrait dire qu'il est possible à 
Dieu de céder ses perfections et son être aux œuvres 
sorties de sa main. Non encore, la miséricorde de 
Marie ne saurait l'emporter sur celle de Dieu : car 
elle n'est qu'une g-outte en comparaison de l'immense 
océan qui est en lui. Aussi bien, rien n'est-il plus 
étrang^er aux idées qu'on leur prête, que la pensée 
de ces pieux auteurs, lorsqu'ils nous parlent de ce 
partage. Ce qu'ils veulent dire, et ce que nous 
croyons avec eux, c'est que des deux sortes d'œuvres 
où resplendissent les perfections divines, œuvres de 
justice, œuvres de miséricorde. Dieu s'est réservé les 
premières pour lui-même, et veut faire les autres 
principalement parle ministère de Marie. Voilà pour- 
quoi son arrivée dans le monde coïncide avec un plus 
magnifique déploiement de miséricorde; et c'est là, 
sans contredit, une preuve que Dieu nous donne de 
sa propre miséricorde, loin d'en être l'abdication. 

S'agit-il de punir les hommes et d'exercer de jus- 
tes rigueurs contre les coupables, jamais vous 
ne reconnaîtrez aux coups qui sont portés la main 
de Marie (i); son rôle n'a rien à faire dans le domaine 



(i) Un fait, chanté par les Grecs dans leurs il/enees, semblerait contre- 
dire cette affirmation gt'nérale. On en trouve le récit au quinze août, 
fête de la Dormition de la Mère de Dieu. Voici dans quels termes le fait 
est raconté, d'après saint Sabbas, disent les Menées. « Les princes d'Is- 
raël, irrités des prodiges qui accompagnaient la translation de la dé- 
pouille mortelle de Marie, poussèrent quelques forcenés de la plèbe à 
renverser ignominieusement la litière où gisait ce corps, autrefois prin- 
cipe de la Vie. La vengeance divine empêcha la perpétration du forfait. 
Tous ces malheureux furent subitement frappés de cécité. L'un d'eux, 
plus enragé que les autres, avait déjà porté les mains sur le sacré dé- 
pôt. Saisies par un bras invisible, elles y restèrent l'une et l'autre atta- 
chées : spectacle terrifiant pour les témoins du crime et du châtiment 
divin. Mais à peine le coupable, éclairé par une punition si manifeste, 
eut-il embrassé la foi du Christ que les mains se détachèrent comme 
d'elles-mêmes et reprirent leur condition naturelle. Et les autres 
furent, eux aussi, guéris par une faveur instantanée de la Vierge, quand, 
recevant la véritable doctrine, ils eurent appliqué sur leurs yeux éteints 



CH. I. ROYAUTÉ DE MISERICORDE 629 

de la justice : car elle est établie pour d'autres fonc- 
tions. Je me trompe : on la verra constamment in- 
tervenir, même dans les châtiments; mais ce sera pour 
fléchir la divine colère, pour en écarter les coups, ou 
pour les faire tourner au bien de ceux qui les subis- 
sent. Quant aux œuvres de miséricorde, elle y sera 
tellement mêlée que, toujours et partout, son influence 
y sera prépondérante. Et dans ces œuvres elle agira 
comme reine : non seulement parce que nulle autre 
créature de Dieu n'y aura une part égale, mais encore 
et surtout parce que Dieu ne saura rien refuser à sa 
prière. Certes, il lui faudra prier, mais de par l'arrêt 
divin qui l'a sacrée reine dans le domaine de la misé- 
ricorde, sa prière, et, par conséquent, sa puissance 
n'auront point de bornes. Et c'est ainsi que nous re- 
venons à la formule qui nous montre en elle la Toute- 
Puissance suppliante ; mais Toute-Puissance dans la 
sphère delà miséricorde et pour le bien des misérables 
que nous sommes, nous tous, fils d'Adam le pécheur. 
Donc, pour conclure, c'est calomnier outrageuse- 
ment les serviteurs de Marie que de supposer, comme 
le fait un écrivain janséniste du dix-septième siècle, 
que la sainte Vierge ait besoin de leur donner cet avis: 
« Ne dites pas que Jésus-Christ est un juge sévère, et 
moi une mère de miséricorde ; qu il s'est réservé la 
justice et qu'il m'a donné la dispensation de la miséri- 



la fran;;e du manteau qui recouvrait la litière ».Men. i5 auç^. Cf. Pieias 
Mariana Graec, P. i, n. 483. Saint Jean Damascène raconte le même 
fait dans sa deuxième homélie, sur le Sommeil de la B. Mère de Dieu, 
n. i3. P. G. xcvi, 740. La vérité de cette légende, tirée des Apocryphes, 
est chose bien douteuse. Mais, quoi qu'il en soit de son authenticité 
elle a du moins le mérite de mettre en lumière cette grande vérité : 
Toutes les voies de Marie sont niis'-ricorde, puisque les châtiments 
même dont sa puissance est l'instrument, si toutefois elle eût quelque 
part au châtiment dont il est ici parlj, vont à l'amendement des cou- 
pables et finissent par le plus maternel pardon. 

LA MÈRE DES HOMMES. — I. — 34 



53o L. VII. LA REINE ET L\ MEDIATRICE 

corde. Dieu est un être très simple et indivisible; je 
n'ai point de miséricorde, si elle ne vient de lui, et 
autant qu'il lui plaît de m'en donner; c'est lui qui est 
la source de toutes les grâces et de toutes les miséri- 
cordes, et on ne saurait les épuiser » (i). 

C'est, dis-je, les calomnier et doublement. D'abord, 
parce que nul d'entre eux n'apiétendu enlever à Jésus- 
Christ le plus beau et le plus cher de ses attributs, 
celui de la miséricorde, ni même lui en dénier l'exer- 
cice, pour transférer et l'attribut et les fonctions à la 
seule Mère de Dieu; parce que nul d'entre eux n'a 
jamais pensé que la miséricorde de la Vierge et les 
grâces qu'elle nous obtient puissent couler d'une autre 
source que du Père des miséricordes et de son Christ. 
Ensuite et surtout,parce qu'on leur suppose l'idée très 
absurde que Dieu soit un être composé de parties 
distinctes et tellement séparables, qu'on en puisse 
détacher une pour la faire passer de l'essence divine 
dans la nature créée de la Mère de Dieu. Encore l'au- 
teur des Avis salutaires n'a-t-il pas en cela, pas plus 
qu'en bien d'autres points, l'honneur de l'invention, 
si toutefois il y a de l'honneur à combattre la 
bienheureuse Vierge Marie dans les panégyristes de 
ses gloires. En effet, c'est dans les œuvres du protes- 
tant Drelincourt qu'il est allé puiser des accusations 
si calomnieuses (2). Au surplus, l'auteur, sous le 
spécieux prétexte de défendre la miséricorde du Fils 
contre ceux qui célèbrent la miséricorde de la mère, 



(i) Les Avis salutaires de la Bienheureuse Vierge à ses dévots in- 
discrets (libelle anonyme et vetiimcux .sur lequel nous reviendrons plus 
tard I 3, n. 7. 

12) Eirelincourt, De l'honneur clt- la Vierge, c. 3 ; Réplique à l'évêque 
de Belley, sect. 7 et 42- Cf. Apo vgie des dévots de la S. Vierge sur 
le libelle intitulé, les Avis salutaires etc. pp. aig, sqq.(Bruxelles, 1675). 



CH. I. ROYAUTÉ DE MISÉRICORDE 53 1 

tombe dans une double erreur au sujet du premier : 
car il paraît supposer, d'une part, que Jésus-Chrisl 
n'est pas un juste juge encore qu'il soit notre Sau- 
veur; et, d'autre part, que c'est tout un pour Dieu de 
communiquer ses perfections et de les perdre; comme 
si le propre de l'infinie bonté n'était pas de faire par- 
ticiper les créatures à ses richesses, sans se diminuer 
ni s'appauvrir en les partageant avec elles; et, pour 
parler tout spécialement de l'attribut en question, 
comme s'il ne faisait pas éclater d'autant plus l'im- 
mensité de sa miséricorde qu'il interpose entre sa jus- 
tice et nous sa mère et la nôtre, une mère faite uni- 
quement pour être l'org^ane universel de ses misé- 
ricordes. 



CHAPITRE II 



Marie médiatrice. — Ce qu'est sa médiation par rapport à celle 
de Jésiis-Clhrist; ce qu'elle est par rapport à la médiation des 
autres saints. — Comment elle l'emporte en efficacité sur les 
prières de toutecréature : universelle quant aux grâces, quant 
aux personnes, quant à l'espace et quant à la durée. — Com- 
ment, enfin, Jésus-Christ étant l'unique Médiateur de Dieu et 
des hommes, sa mère est, en un certain sens, la seule média- 
trice après lui. 



I. — Un des principaux offices de la mère est de 
s'interposer comme médiatrice entre le père et ses en- 
fants. Si donc la bienheureuse Vierge est véritable- 
ment pour les hommes une mère, il faut qu'elle exerce 
cette fonction, dans l'ordre de la js^râce, et qu'on puisse 
lui donner en toute vérité le nom de Médiatrice. Il 
n'est donc pas surprenant de voir toute l'antiquité 
chrétienne la saluer partout sous ce titre, et recon- 
naître en elle tout ce qui peut en réaliser pleinement 
la sig-nification. 

J'ai dit que l'antiquité chrétienne l'a saluée partout 
sous le titre de médiatrice. En voulez-vous la preuve, 
et il importe de la donner, puisque le protestantisme 
nous a fait un crime d'avoir ainsi nommé la Mère de 
Dieu, sous prétexte qu'il n'y a ni ne peut y avoir qu'un 
seul médiateur, le Christ Fils du Père, et qu'une seule 
médiation, celle dont il a rempli les fonctions sur la 
croix? Il nous suffira de rappeler les témoignages les 
plus anciens : « Je vous salue, dit à la Vierge Basile 



CH. II. — EXCELLENCE DE SA MÉDIATION 5jo 

de Scleucie, je vous salue pleine de grâce, vous qui 
avez été constituée médiatrice entre Dieu et les 
hommes, afin de renverser le mur d'inimitié et de ra- 
mener entre le ciel et la terre l'union la plus étroi- 
te » (i). « Salut à vous, reprend Antipater, évêque de 
Bostra en Arabie; à vous qui portez sans fatigue celui 
qui porte le monde. Salut à vous qui intercédez libre- 
ment comme médiatrice pour le genre humain tout 
entier » (2). 

« Point de rempart plus inexpugnable que votre 
assistance. Donc, ô toute Immaculée, médiatrice du 
monde, agréez les supplications d'un cœur pénitent; 
accordez-moi dans mes nécessités un prompt secours, 
le plus salutaire après celui de Dieu » (3). C'est une 
des prières dont on a fait honneur à saint Ephrem 
Ecoulez cette autre, plus explicite encore : « Ma très 
sainte Datne, Mère de Dieu, pleine de grâce, vous, la 
commune gloire de notre nature, le canal de tons les 
biens, la reine de toutes choses après la Trinité..., 
la médiatrice du monde après le Médiateur ; vous, le 
pont mystérieux qui relie la terre au ciel, la clef qui 
nous ouvre les portes du paradis, notre avocate, notre 
médiatrice, voyez ma foi, voyez mes pieux désirs, et 
souvenez-vous de votre miséricorde et de votre puis- 
sance. Mère de celui qui seul est miséricordieux et 
bon, accueillez mon âme dans sa misère, et par votre 
médiation rendez-la digne d'être un jour à la droite 
de votre unique Fils » (4). « Salut à vous, la bénie de 
Dieu, le Seigneur est avec vous ; lui qui a détruit la 



(i) Basil. Seleuc, Or. 89, n. i). P. G. lxxxv, 444. 
(a) Antipater Bostr., Hoin. in S. Joan. Bapt. P. G. lxxxv, 1172. 
(.3) l'recat. 2^ ad Deiparam. 0pp. S. Epliraem (graec. lat.), t. III, 
p. 525, sq, 

^4) Ibid., Precat. 4 ad Deip., p. 628. 



534 L. vil. — LA REINE ET LA MEDIATRICE 

mort, et qui, se servant de vous, ô mère vierge et 
reine, comme d'une médiatrice , a délivré l'homme 
de la malédiction » (i). Je m'arrête, car, si l'on vou- 
lait tout dire, il faudrait^ ici comme partout, invoquer 
en foule non seulement les Pères et les Docteurs, mais 
toutes les Liturgies et les monuments publics de 
l'Eglise, à quelque siècle qu'ils appartiennent et chez 
quelque nation qu'ils puissent être (2). 

Or, ce n'est pas seulement le titre de médiatrice que 
ces innombrables textes accordent à Marie. Chose ad- 
mirable, les formules le plus fréquemment employées 
pour caractériser la médiation de Jésus-Christ, ils 
s'en servent en parlant de la Vierge, sa mère. Nous 
venons d'en rencontrer quelques exemples. On en 
trouverait mille autres dans le grand ouvrage de 
Passaglia sur la Conception immaculée de la Mère de 
Dieu (3) ; non pas certes que la médiation de Marie 
soit pour ces Pères de même ordre que la médiation 
de Jésus-Christ; mais parce que la nouvelle Eve, étant 
la compagne inséparable du nouvel Adam, participe 
à tous ses mystères. 

Tâchons de nous faire une idée plus nette encore 
de cette prérogative si glorieuse pour notre mère et 
pour nous si féconde en bienfaits. Afin de procéder 
avec plus de clarté, nous la comparerons d'abord à 
la médiation du Sauveur Jésus, puis à la médiation 
des autres saints. 

II. — Commençons par le premier terme de com- 



(i) s. Sophron. Hier., in TriocL, apud ^la.\, Spicil. Rom., i.W, 
p. 181. 

(2) On peut lire sur ce sujet Passaglia, De Immac. Deip.V. Conceptu, 
S. VI, pp \/^fl!^-ï!^']6. 

(3) Ibicl., pp. i444> sqq. 



CH. 11. EXCELLENCE DE SA MEDIATION 535 

paraison. Que sig-aifie le nom de médiateur, quand la 
sainte Écriture et la tradition catholique l'appliquent 
à Jésus-Christ; ou, ce qui revient au même, en quel 
sens et pour quelle cause Notre Seigneur est-il le mé- 
diateur de Dieu et des hommes? Saint Cyrille d'Alexan- 
drie l'a très heureusement défini dans l'un de ses 
Dialogues : « Il est médiateur, parce qu'il nous a 
montré associés, dans l'unité de sa personne, deux 
choses naturellement séparées par un intervalle im- 
mense, infini, la nature divine et la nature humaine, 
et parce qu'il nous unit par lui-même à notre Dieu et 
Père » (i). Où l'on voit que la notion de médiateur, 
quand il s'agit de Jésus-Christ, renferme deux élé- 
ments : l'union de la nature divine et de la nature 
humaine dans l'unité physique d'une seule et même 
personne; les opérations par lesquelles Jésus-Christ, 
un avec Dieu dans sa divinité, un avec nous dans son 
humanité, a rapproché l'une de l'autre ces deux natures 
si longtemps désunies, pour faire régner entre elles la 
concorde et la paix (2). 

Ainsi la médiation du Seigneur Jésus se compose, 
en quelque sorte, d'une double médiation dont l'une 
est le fondement et la raison de l'autre. Il y a la mé- 
diation ontologique, celle qui tient à l'être même du 
médiateur. Elle a son point de départ à l'Incarnation 
du Verbe, où «Celui qui était dans la forme de Dieu... 
s'est anéanti lui-même jusqu'à prendre la forme d'es- 



(i) s. Cyrill. Alex., Dialog. de Trinit. I. P. G. lxxv, 698. Le saint 
docteur oppose cette notion du médiateur à celle des Ariens, suivant 
lesquels le Fils de Dieu serait médiateur entre le monde et Dieu, soit 
parce qu'il tient, dans son être de Verbe, une sorte de milieu entre la 
nature incrèée et notre nature créée , supérieur à celle-ci, inférieur à 
celle-là ; soit parce qu'il a été l'instrument animé dont Dieu s'est servi 
pour tirer la création du néant. 

(2) Colos., 1,30, sqq 



536 L. VII. — LA REINE ET LA MEDIATRICE 

clave » (i), et nous a montré dans sa personne 
l'homme et le Dieu, un Homme Dieu. Celait vrai- 
ment un intermédiaire entre les deux extrêmes qui 
sont le Créateur et la créature, la nature humaine et 
la divinité. Ainsi l'homme est le médiateur natu- 
rel entre le monde de la matière et le monde de l'es - 
prit, parce qu'il les relie l'un et l'autre dans l'unité 
du même être. Mais, pour que l'union fût parfaite, il 
fallait une autre médiation qui sortît de la première 
pour la couronner en la complétant : c'est la média- 
tion que j'appellerai provisoirement une médiation 
morale, faute d'avoir un autre terme pour rendre ma 
pensée. Elle s'accomplit pendant toute la vie du 
Sauveur, et de son point culminant qu'elle atteignit 
au Calvaire, elle se poursuit, à travers la double éten- 
due de l'espace et du temps, dans les multiples appli- 
cations des satisfactions et des mérites infinis dont 
la Passion du Sauveur fut l'inépuisable source. 

Voilà comment Jésus-Christ est médiateur. Tantôt 
p'est le premier des deuxéléments qui est mis plus net- 
tement en relief, comme dans ce texte de Lactance : 
« Le Christ fut Dieu et homme; constitué l'intermé- 
diaire entre Dieu et l'homme; et c'est pourquoi les 
Grecs l'ont appelé Médiateur, Msai'xYjp » {'à) ; tantôt on 
relève particulièrement le second : « Paul, dit Ecu- 
ménius, donne au Christ le nom àe. médiateur, parce 
qu'il s'est entremis entre son Père et les hommes pour 
les unir dans une amitié réciproque; et parce que 
nous qui étions ennemis de Dieu, il nous a réconciliés 
avec lui » (3). Mais, encore unefois, ces deux éléments 



(i) Eph. , II, 6, 7. 

(2) Lactant., Institt. L. iv, c. 35. P. L. vi, 624. 

(3) Œcumen , in Galat., m, 20. P. G. cxviii, 1127. 



CH. II. EXCELLENCE DE SA MEDIATION 537 

et ces deux médiations, médiation quant à l'être 
et médiation quant à V opération, à l'olTice de média- 
teur, ne forment qu'une médiation totale : car la pre- 
mière a pour fin prochaine la seconde, et celle-ci tire 
toute sa vertu de celle-là (i). 

Supposez, en effet, que Jésus-Christ ne soit pas 
Dieu ; ni la gloire qu'il offre de lui-même à son Père, 
n'est équivalente, encore moins supérieure, à l'injure 
comme infinie faite à Dieu par nos otTenses ; ni ses 
hommag-es ne sont d'un mérite ég-al aux biens de la 
grâce et de la gloire que nous attendons du média- 
leur. Supposez, d'autre part, que Jésus-Christ n'ait 
pas notre nature humaine. S'il est purement et sim- 
plement Dieu, l'infinie grandeur de son être ne lui 
permettra ni de s'abaisser devant la majesté suprême 
ni de satisfaire pour nos crimes; et si, prenant une 
nature créée, ce n'est pas la nôtre qu'il choisit, dès 
lors ni la réparation ni le mérite n'appartiendront de 
droit à la race coupable et déchue (2). Dans tous ces 
cas, par conséquent, il ne pourrait être médiateur; ou, 
s'il l'était, ce ne serait pas le médiateur parfait. Mais 
du moment qu'il renferme dans l'unité de sa personne 
et la nature divine et la nature humaine, il apparaît 
comme le médiateur idéal, en dehors duquel il serait 
impossible d'en concevoir un autre aussi apte à rem- 
plir les actes de médiation, requis pour la délivrance 



(i) Saint Irénée exprime admirablement la notion complète de notre 
unique Médiateur. Du chapitreoù il la développe avec une énergie d'ex- 
pression rarement égalée, détachons cette courte sentence : « Il fallait 
que le Médiateur unît en lui même l'homme et le Dieu ; afin qu'è'.ant a 
la fois de la famille humaine et de race divine il rétablît la concorde et 
l'amitié entre les hommes et Dieu » c. Haeres h. ui, c. i8, n. 7. P. G. 
vil, 937. 

(2) 1" partie. L.i, c. 4- t. I, pp. Sg, suiv. 



538 



LA REINE ET LA MEDIATRICE 



des hommes et pour leur rétablissement dans l'amitié 
de Dieu (i). 

Si parfaite que soit la médiation de la bienheureuse 
Vierg-e, elle reste immensément au-dessous de la mé- 
diation de son Fils. En effet, si l'on considère la mé- 
diation ontologique, Marie n'estqu'une pure créature. 
Jamais, il est vrai, vous n'aurez une assez haute idée 
de ses g-randeurs; mais jamais, non plus, ces g-ran- 
deurs ne seront, quant à l'être, comparables à l'ex- 
cellence d'un Homme-Dieu. En conséquence, les fonc- 
tions de médiatrice ne seront en elle ni du même ordre 
ni de la même vertu qu'elles le sont en Notre Seigneur. 
Jésus-Christ est le médiateur suprême. C'est par son 
sang-, et non par le sang- de Marie, que nous avons été 
rachetés et sauvés. Il est le médiateur universel; et 
sa mère elle-même ne possède aucun privilèg-e, ni pour 



(i) Après ces deux éléments constitutifs de la médiation du Christ, 
les Pères en ont sig'nalé d'autres éminemment contenus dans les pi-e- 
miers. Je les signale à leur suite : car ils nous aideront à mieux appré- 
cier la médiatrice qui fut la mère du Christ, et que le Christ nous a 
donnée pour mère. Un médiateur, ont-ils dit, doit être agjréé des deux 
parties. « C'est pourquoi, dit saint Paul, il nous fallait un Pontife saint, 
innocent, sans tache, séparé des pécheurs, plus élevé que les cieux », 
(Hebr. vu, 26). Voilà ce qui le fait agréer du Père. Mais, d'un autre 
côté, le Christ a tout ce qui peut nous le rendre aimable : non seule- 
ment la communauté de nature, mais la communauté de besoins, de 
souffrances, et d'épreuves, comme nous le montrions dans les premiers 
chapitres de cet ouvrage. 

Saint Augustin, dans ses Confessions, offre encore la médiation du 
Christ sous un autre point de vue : « Les hommes étaient mortels et pé- 
cheurs; vous, Seigneur, avec lequel ils aspiraient à se réconcilier, vous 
êtes immortel et sans péché. Or, au médiateur entre Dieu et les hommes 
il fallait avoir quelque chose de semblable à Dieu, et quelque chose de 
semblable à l'homme. Semblable aux hommes et comme mortel et 
comme pécheur, il eût été loin de Dieu; semblable à Dieu comme inno- 
cent et comme immortel, il eût été loin des hommes ; et ni dans l'une 
ni dans l'autre hypothèse il n'eût été médiateur... C'est pourquoi le Mé- 
diateur de Dieu et des hommes, le Christ Jésus homme (I Tim., ir, 5), 
est apparu entre les pécheurs mortels et le Juste immortel, mortel avec 
les hommes et juste avec Dieu ; de sorte que, le prix de la justice étant 
la paix et la vie, par la justice qu'il avait communèavec Dieu il ruinât 
dans les pécheurs, justifiés parlui,la mort qu'il a voulu avoir commune 
avec eux ». S. August., Confess. L. x,c. 43. P. L. xxxii, 808. 



en. II. EXCELLENCE DE SA MEDIATION ÔSq 

elle-même ni pour nous ses enfants qu'elle n'ait reçu 
de Jésus-Christ et par Jésus-Glirist (i). Il est le mé- 
diateur suffisant; celui dont la médiation n'a besoin 
d'aucun autre, et ne s'appuie que sur elle-même. Il 
est enfin le médiateur principal : ôtez-le, toute autre 
médiation, la médiation de Marie, comme celle des 
Saints, reste sans force et sans vertu. En un mot, 
Jésus-Christ, pour s'approcher du Père et faire des- 
cendre sur nous avec le pardon tous les trésors de la 
divine g'ràce,n'a strictement besoin que de ses propres 
satisfactions et de ses propres mérites; tandis que les 
mérites et les prières de Marie, pour être agréés, 
doivent tirer leur existence et leur efficacité du sang- et 
de la médiation du Dieu fait homme (2). 

Mais, si la médiation de la Sainte Vierg-e est 
sous tous les rapports prodigieusement inférieure 
à celle de son Fils, comme elle l'emporte sur la mé- 
diation des autres saints. Parlerons-nous du premier 
élément de la médiation ; nul autre ne se rapproche 
comme elle des deux termes entre lesquels peut et 
doit s'exercer la médiation delà créature, je veux dire, 
de Jésus-Christ et des hommes. Qui donc tient comme 
elle à Jésus-Christ? Elle est sa mère; vivant du même 



(i) « Salvare ia perpetuum potest accedentes per semetipsum ad 
Deum », Hebr., vu, 25. 

(2) Est-il besoin d'ajouter que, si l'on tient compte des autres carac- 
tères signales par les Saints comme implicitement compris dans les 
principes conslitutifs du Christ médiateur, la médiation de sa mère est 
aussi de ce chef incomparablement au-dessous de la sienne. En effet, à 
quelque point de vue qu'on la reg-arde, ni par son élévation ni par son 
innocence Marie ne va de pair avec l'Homme-Dieu. En elle, c est non 
seulement l'humanité pure, mais ce serait encore ou l'absence de grâce 
ou même le péché, sans la libre faveur de Dieu : l'absence de grâce, à ne 
regarder que les droits de sa nature ; la privation de la grâce ou le pé- 
ché, de par le fait de son origine; tandis que, dans l'Homme-Dieu, la 
nature humaine, même indépendamment de la conception virginale, doit 
être excellemment pure et sainte, par cela seul qu'elle est entrée dans la 
personne du Fils de Dieu. 



5/|0 L. VII. LA REINE ET LA MEDIATRICE 

Esprit, partageant sa gloire, triomphalement assise à 
sa droite, Reine auprès du Roi, lui parlant cœur à 
cœur, quand elle veut et comme elle veut. Et qui, d'un 
autre coté, se rattachée nous par des liens si étroits? 
Non seulement elle est notre sœur par la communaulé 
d'orig-ine et de nature, notre Dame parle privilège de 
ses mérites et de sa dignité; dans l'ordre de la grâce, 
elle est encore la Mère universelle des hommes, une 
mère que Dieu lui môme nous a faite et donnée, mère 
toujours pure, toujours sainte, séparée des pécheurs 
et de tout péché, depuis le premier instant de sa vie 
jusqu'à son entrée dans la gloire. 

Incomparable à ce premier point de vue de la mé- 
diatioUj elle ne l'est pas moins au second, j'en- 
tends au regard des fonctions de médiatrice. C'est, 
en effet, son privilège singulièrement propre d'avoir 
coopéré à la rédemption du monde, en donnant le 
Rédempteur à la terre, en le nourrissant pour le sacri- 
fice, en offrant de concert avec lui la victime du salut 
formée dans ses virginales entrailles. 

Le ministère d'intercession qui fait descendre les 
eaux de la grâce sur chacun des hommes n'est plus, 
il est vrai, son apanage exclusif. D'autres le partagent 
avec elle. Mais ce que nous avons médité dans les 
chapitres qui précèdent suffirait à prouver que, dans 
cet ordre encore, Marie conserve une prééminence 
incontestable sur tous les autres médiateurs secon- 
daires qui sont les Anges elles Saints. Oui, l'interces- 
sion de la Sainte Vierge est, à elle seule, plus puis- 
sante sur le cœur de son Fils que toute autre prière. 
C'est la doctrine du très docte et très pieux François 
Suarez : « Imaginons, écrit-il, d'un côté la bienheu- 
reuse Vierge qui demande une grâce, et de l'autre 



en. n. EXCELLENCE DE SA MEDIATION 5^1 

toute la cour céleste qui s'oppose à la requête de sa 
Reine; clans ce conflit, dont l'Ecriture nous offrirait 
entre les Ang-es un exemple analogue (i), la prière de 
Marie serait plus puissante, plus efficace et de {)lus 
grande valeur auprès de Dieu que celles de tous les 
autres saints. Et cela même est une chose parfaite- 
ment en rapport avec la dignité de Mère de Dieu ; 
une chose due même en quelque sorte {qiio dam modo 
debitiim) à la perfection de sa grâce et de sa charité. 
El voilà pourquoi l'Eglise invoque cette bénie Vierge 
et plus souvent et d'une manière plus haute que tout 
le reste des Saints » (2). 

Et, ce disant, le grand théologien ne faisait que 
suivre la doctrine exprimée par l'Ange de l'Ecole dans 
son commentaire sur la Salutation angélique, lors- 
qu'il écrivait: « Marie fut pleine de grâce, non seule- 
ment en elle-même, mais d'une plénitude apte à se 
déverser sur l'universalité des hommes. C'est beau- 
coup dans chaque saint d'avoir assez de grâce pour 
sauver un grand nombre d'âmes ; mais le grand, le 
très grand privilège serait qu'il en eût une abondance 
suffisante pour sauver tous les hommes du monde; et 



l\) Daniel, x, i3. Je n'ai pas besoin de faire remarquer qu'il ne s'a- 
git là que d'une hypothèse, irréalisable dans les faits, utile cependant 
pour mettre en pleine lumière la suréminence des intercessions de Ma- 
rie. Qu'il y ait eu entre l'archançe Gabriel et Tesprit céleste nommé 
dans la vision « prince du royaume des Perses » le mystérieux coiitlit 
dont parle Daniel, c'est chose explicable. Ces deux protecteurs de [leu- 
ples étaient de même ordre, et Dieu ne leur ayant pas encore révélé 
dans tous leurs détails les vues de sa providence sur le retour des Juifs 
en Palestine, ils pouvaient différer dans leur manière de voir et de 
remplir leur mission près des peuples à eux confiés. Mais qui donc 
parmi les Saints du ciel pourrait se croire du même ordre que Marie, 
leur Reine à tous; qui pourrait opposer ses lumières aux siennes, et 
demander comme plus as;réable à Dieu ou plus utile aux hommes l'op- 
posé de ce qu'elle demande elle-même, en un mot, contredire ses prières, 
une fois c{u'elL'S lui sont connues ? 

(2) Fr. Suar. , de Mystcr. uitae Chrisli, D. 23, s. 2. 



542 L. vil. LA REINE ET LA MEDIATRICE 

c'est là ce qui se voit dans le Christ et dans la bien- 
heureuse Vierge » (i). N'est-ce pas là dire, en d'autres 
termes, ce que nous entendions tout à l'heure de la 
bouche de Suarez ? 

Or, ils n'innovaient ni l'un ni l'autre, lorsqu'ils ont 
enseigné cette doctrine. Un grand théologien, qui fut 
tout à la fois un grand mystique, Richard de Saint- 
Victor, avait dit avant eux : « Les âmes saintes et les 
Anges, dans leur sollicitude pour les pécheurs, les 
assistent et de leurs mérites et de leurs prières. Mais 
il faut croire pourtant que la bienheureuse Vierge n'a 
pas moins de pouvoir en cela que ces deux ordres 
de créatures ; mieux encore, quelle l'emporte sur 
eux (2), d'autant plus que l'un et l'autre lui doit d'avoir 
été réparé; car c'est par elle que furent relevées les 
ruines de la nature aiigélique, et que la nature humaine 
obtient sa réconciliation. Est-ce donc chose étonnante 
que la Vierge bénie ramène à Dieu les pécheurs et 
verse à flots la grâce aux justes, elle qui a enfanté 
la grâce elle-même, ou plutôt la source de toute 
grâce » (3)? 

C'est encore, au fond, la même doctrine que saint 
Anselme supposait dans cette prière qu'il convient 
de rappeler : « Le monde a ses apôtres, ses 
patriarches, ses prophètes, ses martyrs, ses confes- 
seurs et ses vierges; bons, excellents auxiliaires 
que je veux invoquer en suppliant. Mais vous. Notre 
Dame, vous êtes et meilleure et plus élevée qu'eux 



(i] s Thom., Expositio sup. saliitat. Anjel., inter Opuscula. 

(2) Ul raque (crealura) potior judicatur. .. Tantum tu sola quantum 
ulerque (ordo), et super ulrosque potes et efficis. 

(3/ Ricard, a S. Viclore, In Cant. Cantic, c. 28. P. L. cxcvi, 470, 
sq Cî.lbid., c. 39,518. 



cil. II. EXCELLENCE DE SA. MEDIATION 543 

tous... Ce qu'ils peuvent avec vous, vous le pouvez 
seule et sans eux tous. Pourquoi ce pouvoir? Parce 
que vous êtes la Mère de notre Sauveur, l'Epouse de 
Dieu, la Reine du ciel et de la terre et de tous les 
éléments. C'est donc vous que j'implore, près de vous 
que je me réfug-ie, à vous que j'adresse mes suppli- 
cations, afin que vous soyez mon aide en tout, per 
omiiia. Si vous vous taisez, personne ne priera, per- 
sonne ne m'aidera. Parlez, et tous prieront, tous me 
viendront en aide » (i). 

J'ai vu les autres saints prier Marie, non seulement 
les saints de la terre, mais ceux-là même qui sont 
déjà glorifiés au ciel. Jamais je n'ai ni vu ni entendu 
dire que la Mère de Dieu soit descendue de son trône 
pour réclamer d'eux qu'ils appuient ses prières. Lui 
demander d'intercéder pour nous auprès d'eux serait, 
au jugement de tout chrétien, comme une espèce de 
blasphème contre elle et contre son Fils. « Glorieuse 
Vierge Marie, vous qui êtes la vraie médiatrice entre 
votre très doux Fils et les pécheurs repentants, priez 
pour moi. Et vous tous, ô saints dont l'Eg-lise fait 
mémoire aujourd'hui, venez à mon aide. Unissez-vous 
avec la Reine des Anges pour obtenir de Dieu qu'il 
m'accorde, en ce jour, tout ce que l'Eglise demande 
pour moi « (2). Voilà de quelle manière il convient 



(i) Te lacente, nullus orabit, nullus juvabit. Te orante, omnes juva- 
bunt ». S. Anselm., Orat. 46- P. L. clviii, 944- Cf. Raymund. Jordan., 
Conteinpl. de B. V. M. P., m, cont. 19; 

(2) Léon Gautier, /"/•(ères à la Fi'erye, d'après les Mss. du moyen âg'e. 
Prière à réciter à la Collecte. Biblioth. Nation. Lat., 18829 [xv^ siè- 
cle). 

11 y a dans les Révélations de sainte Bri;çitte un passage qui se rap- 
porte d'une façon saisissante à cet ordre d'idées. La bienheureuse, dans 
une de ses visions, entendit la Mère de Dieu exhorter un soldat bien 
coupable à faire pénitence de ses fautes, et lui tracer la voie d'une 
sainte vie. « L'homme, disait Marie, s'est éloigné de Dieu par l'orgueil 



544 L. VII. LA. REINE ET LA MÉDIATRICE 

à Marie de prier avec les Saints. Et c'est ce que les 
Actes des Apôtres nous ont fait voir au Cénacle. Elle 
au centre, et tous les autres médiateurs secondaires 
rang-és autour d'elle, et s'unissant avec elle dans une 
commune prière. 

Or, dans ces différents témoignag-es, il ne faut pas 
seulement considérer l'autorité de ceux qui les por- 
tent, mais peser plus encore la valeur des raisons sur 
lesquelles ils se sont appuyés. Comment ne pas ad- 
mettre la suréminence de puissance suppliante qu'ils 
attestent, quand on regarde en Marie sa dignité de 
Mère de Dieu, de Fille et d'Epouse de Dieu; de Reine 
du ciel, de coopératrice unique au grand mystère 
de la Rédemption ? Et lors même qu'on oublierait un 
instant ces titres pour ne voir en Marie que sa mer- 
veilleuse plénitude de grâce et d'amour, l'efficacité de 
sa prière apparaîtrait encore supérieure à toutes les 
intercessions des Anges et des Saints ; car la puissance 
d'une prière a principalement sa mesure dans l'u- 
nion de la créature avec Dieu, c'est-à-dire dans le 
degré de grâce et d'amour qui la supporte. Puis donc 
que la plénitude de grâce et d'amour que nous avons 
reconnue dans la Sainte Vierge dépasse beaucoup tout 
ce qu'd y a de grâce et d'amour pour Dieu dans l'u- 
niversalité des créatures, il faut bien aussi que Marie, 



et la paresse ; c'est pourquoi il faut revenir à lui par le travail et l'hu- 
militè. Donc, mon fils, parce que tu n'as pas eu ces deux choses,prions 
les saints martyrs et les confesseurs de t'aider, eux qui les avaient l'une 
et l'autre en telle abondance ». Ainsi parlait Marie. « VA alors, continue 
la voyantr, tous les Saints m'apparurent et dirent; O bénie Souveraine, 
vous avez porté dans votre sein le Seiç^neiir des Seigneurs; vous êtes la 
Maîtresse universelle; que peut-il y avoir qui ne soit en votre puissance'.' 
Ce que vous voulez est déjà fait ; votre volonté est nôtre et le sera tou- 
jours ». Révélât. S. Birc/ittae. L. iv, c. 64, t. I,p, 43o (Romae, 1628). 



CH. II. — EXCELLENCE DE S A MEDIATION 545 

même à ce litre seul, soit plus puissante qu'elles tou- 
tes sur le cœur de Dieu. Voulez-vous encore une au- 
tre preuve de la supériorité qui convient à l'interces- 
sion de la Mère de Dieu ? Pourquoi Dieu fait-il des 
Saints les ministres de ses faveurs, au lieu de s'en ré- 
server les effusions exclusivement à lui seul ? Afin de 
leur témoigner son amour et de les honorer devant 
les hommes. Donc, puisqu'il aime sa mère au-dessus 
de la multitude presjue infinie des autres créatures; 
puisqu'il lui veut une gloire devant laquelle pâlisse 
toute gloire, à l'exception de celle de l'Homme-Dieu^ 
il est juste aussi que toute autre puissance d'interces- 
sion le cède à la sienne. 

III. — Les panégyristes de labienheureuse Vierge, 
et je parle de ceux qui ont le plus solidement traité de 
ses privilèges, aiment à développer une prérogative 
exclusivement propre à la médiation de Marie. C'est 
qu'elle est universellement puissante pour obtenir tout 
genre de grâces, à tout genre de personnes, et dans 
toute partie de l'espace et de la durée. 

J'ai dit en premier lieu : Tout genre de grâces. On 
peutcroire, en un certain sens, qu'il y a des spécialités 
pour les autres saints. Nous ne nous adressons pas 
indifféremment à tous pour demander par leur inter- 
cession les bienfaits particuliers qui répondent à nos 
besoins. Et Dieu lui-même montre assez qu il approuve 
notre conduite, en accordant par celui-ci des grâ- 
ces que parfois il n'a pas voulu donner par celui-là. 
Ainsi, dans la Jérusalem céleste, les mêmes fonctions 
ne sont pas commises à tous les ordres angéliques, et 
l'Eglise de la terre, elle aussi, ne confie pas unifor- 
mément les mêmes ministères à chacun de ses fils. 

MÈRE DES HOMMES. I. 35 



546 L. VII. LA REINE ET LA MEDIATRICE 

Quelle est sur ce point la règle de la divine provi- 
dence, il ne nous appartient pas de le déterminer (i). 
Le plus souvent le privilège que possède tel saint d'ob- 
tenir plus sûrement pour nous une grâce spéciale, 
plutôt que tel autre bienheureux, tient à certaines 
circonstances particulières. C'est, par exemple, qu'il a 
pratiqué la vertu qu'on demande, en un degié plus 
éminent ; c'est qu'il a souffert du mal dont on vou- 
drait être délivré ; c'est peut-être que Dieu, ayant sur- 
tout accordé certaines grâces par son intercession, du- 
rant sa vie mortelle, on recourt avec plus de confiance 
à lui pour obtenir des bienfaiis du même genre. 

Quoi qu'il en soit, le pouvoir d'intercession de la 
Mère de Dieu ne connaît point ces limites. Par elle on 
peut également demander toute grâce. C'est, tout au 
plus, si l'on pourrait dire qu'elle varie son assistance 
suivant les sanctuaires où son patronage est réclamé. 
Aussi bien, la sainte Eglise dont la conduite toujours 
sage, toujours conforme à l'esprit de son divin Epoux, 
doit être une règle infaillible de la nôtre, a-t-elle re- 
cours indistinctement à Marie dans tous ses besoins, 
et pour toutes les faveurs qu'elle attend de la divine 
bonté. « Brisez les liens des coupables, rendez la lu- 
mière aux aveugles, délivrez-nous de nos misères, 
demandez pour nous tous les biens, donnez-nous une 



(i) On peut lire sur ce point le P. Honoré Nicquet, le Serviteur delà 
Vierçfe, ou traite de la dévotion envers la Très glorieuse Vierge Marie, 
Mère de Dieu. L. i, c. I\, p. ag-Si (Rouen, 1577); la Triple couronne 
du P. Poiré, tr. II, c. 11, § 3, n. 3 et 3; les Entretiens de Nicole, 1. c. 
Le Pédagogue chrétien du P. d'Outreman, t. II, p. ii, ch. 17, sect. 6, 
sous ce titre : « Saints particuliers qu'il est bon d'invoquer pour la 
guérison de certaines maladies », p. 5i4-5i8, (Rouen, dccxxxxxi) 
donne une longue et curieuse nomenclature des maladies et des saints 
auxquels il faut adresser sa prière pour en être délivré. Autant que j'en 
ai pu juger, les raisons du choix reposent généralement sur les motifs 
indiqués ci-dessus dans le texte. 



CH. II. — EXCELLENCE DE SA MEDIATION 54? 

vie pure, assurez notre marche, afin que nous nous 
réjouissions élernellement avec vous dans la contem- 
plation de Jésus : Solue vincla reis, etc. » Lisez les in- 
vocations qui lui sont adressées par les Pères dans 
presque tous les discours et les homélies prononcés à 
l'occasion de ses fêtes et pour la glorification de ses 
privilèges. Je vous mets au défi de me nommer une 
grâce qu'ils n'aient sollicitée par elle. C'est qu'elle a 
reçu la plénitude de la grâce. 

Voilà pourquoi saint Thomas, après avoir écrit, dans 
son Opuscule sur la Salutation angéliqiie, cette pro- 
position que je rappelais tout à l'heure : « Le comble 
de la grandeur serait d'avoir assez de grâce qu'il en 
faudrait pour le salut de tous les hommes, et c'est ce 
que nous voyons dans le Christ et dans sa bienheureuse 
mère, » ajoute immédiatement : « Car dans tout péril 
vous pouvez obtenir la délivrance par cette glorieuse 
Vierge : c'est pourquoi le livre des Cantiques parlant 
d'elle, sous la figure de la tour de David, couronnée 
de créneaux : Mille boucliers, dit-il, y sont appendus, 
et toute armure des forts (i). De même, vous pouvez 
attendre d'elle assistance et force pour tout acte de 
vertu, et voilà pourquoi V Ecclésiastique lui fait dire : 
En moi est toute espérance de vie et de secours » (2). 

Qui ne sait avec quel accent d'ardente conviction 
saint Bernard exhorte les fidèles à chercher en tout et 
partout assistance auprès de Marie? « vous tous, 
qui que vous soyez, vous pour qui cette terre miséra- 
ble est moins un rivage sur lequel vous marchez d'un 
pas ferme, qu'une mer orageuse où vous êtes ballottés 



(i) Gant. IV, 4- 
(s) Eccli., XXIV, 25. 



548 L. vu, — LA REINE ET LA MÉDIATRICE 

parles vents; voulez-vous éviter lenaufrag-e, ayez cons- 
tamment les yeux fixés sur l'astre resplendissant, qui 
est Marie. Si le souffle furieux des tentations se lève, 
si vous courez sur les écueils de la tribulation, regar- 
dez l'étoile, appelez Marie. Si vous êtes secoué par 
les flots de l'orgueil, de l'ambition, de la médisance, 
de l'envie, regardez encore l'étoile, invoquez Marie. 
La colère, l'avarice, les séductions de la chair viennent- 
elles à secouer la frêle barque de votre âme, tour- 
nez-vous toujours vers Marie. Si, troublé de la gran- 
deur de vos crimes, humilié sous les hontes de votre 
conscience , épouvanté des sévérités du jugement, 
vous commencez à vous sentir violemment entraîné 
vers le gouffre de la tristesse et du désespoir, ah I son- 
gez à Marie. Dans vos périls, dans vos angoisses, dans 
vos incertitudes, pensez à Marie, invoquez Marie. Que 
son nom ne s'éloigne ni de vos lèvres, ni de votre 
cœur; et pour obtenir l'appui de sa prière, ne délais- 
sez pas les exemples de sa vie. En suivant Marie, vous 
ne vous égarez pas; en la priant, vous n'avez pas à 
désespérer; en vous la rappelant, vous n'errez pas. 
Soutenu par elle, vous ne pouvez tomber; protégé par 
elle, vous n'avez rien à craindre ; conduit par elle, vous 
marcherez sans fatigue; protégé par elle, vous arrive- 
rez au terme, et vous éprouverez en vous-même la 
vérité de ces paroles : Le nom de la Vierge était 
Marie » (i). 

Rien n'est éloquent pour confirmer cette première 
universalité du pouvoir de Marie, comme les titres 
sous lesquels nous la trouvons invoquée par les peu- 



(i) s. Bernard., Sei'in. a super Missus est, n. 17. P. L. clxxxiii, 70 



CH. II. EXCELLENCE DE SA MEDIATION Ô^Q 

pies chrétiens. Elle est ici Notre-Dame de consolation ; 
là Notre-Dame des vertus ; ailleurs Notre-Dame d'Es- 
pérance. Dans tel sanctuaire, on l'honore comme 
Notre-Dame de grâce; dans tel autre, comme Notre- 
Dame de Miséricorde; dans un autre encore, comme 
Notre-Dame de la Paix. Il j a Notre-Dame de Lumière, 
Notre-Dame de Bon-Secours, Notre-Dame Libératrice, 
et mille autres noms, tous également significatifs, 
tous également propres à nous prouver qu'il n'est ni 
grâce, ni bienfait du corps et de l'âme qui ne nous 
vienne de Dieu par son intercession. 

Médiatrice universelle au point de vue des grâces, 
elle l'est encore au point de vue des clients à qui sont 
préparées les mêmes grâces; et c'est une nouvelle dit- 
férence entre la médiation de la bienheureuse Vierge 
et celle des autres saints. Il n'est personne qui ne 
puisse tout espérer de sa puissance et de sa bonté. 
Les Anges et les Saints du ciel peuvent avoir des pro- 
tégés envers qui s'exerce, nonpas exclusivement, mais 
plus spécialement leur patronage. Tous les hommes 
ne sont pas également confiés à tous (i). Ne savons 
nous pas par les saintes Ecritures, que l'Ange des 
Perses n'était ni Gabriel, le protecteur des Hébreux, 
ni Michel qui secourut celui-ci contre le premier, et 
que l'Ange des Grecs différait lui-même des autres(2)? 

C'est encore une doctrine communément admise 
que les anges des ordres inférieurs, députés à notre 
garde, n'exercent pas indistinctement leur ministère 



(i) Saint Thomas fait remarquer justement que l'invocation d'un bien- 
heureux inférieur en sainteté peut être parfois plus efficace, que si l'on 
priait un saint plus élevé dans la gloire « vel quia devotius (ille) implo- 
ratur, vel quia Deus vult ejus sanctilatem declarare ». 2-2, q. 8.3, a 11, 
ad 4. 

(2) Dan., X, i3, 20. 



55o L. VII. LA REINE ET LA MÉDIATRICE 

en faveur de chacun de nous. Dieu leur a parlag-é les 
âmes de ceux qu'il appelle à l'héritage du salut. 

L'Eglise, se modelant sur la providence de son 
Epoux, assigne à chacun de ses enfants, au jour de 
leur baptême, un patron particulier. Ce qu'elle fait 
pour les individus, elle le renouvelle pour les parties 
plus ou moins considérables de territoire qu'elle ren- 
ferme. Chaque province, chaque diocèse, chaque 
paroisse a ses protecteurs attitrés. Voyez encore les 
Ordres religieux : tous ne mettent pas également leurs 
espérances dans les mêmes amis de Dieu. Saint Fran- 
çois ne sera pas le bienfaiteur spirituel et le gardien 
des Frères Prêcheurs, comme l'est saint Dominique; 
et réciproquement^ ce dernier ne veillera pas sur les 
Frères Mineurs avec la même intensité de solHcitude 
que le Pauvre d'Assise. La jeunesse des écoles est sous 
le patronage spécial de saint Louis de Gonzague; les 
apôtres des nations infidèles se recommandent à saint 
François Xavier; ceux du continent noir, à saintPierre 
Claver. Saint Vincent de Paul et saint Jean de Dieu 
sont tout particulièrement préposés par l'Eglise à ceux 
de ses fils qui se livrent aux oeuvres de miséricorde 
corporelle. Ainsi en est-il pour les autres fonctions qui 
se rapportent aux nécessités spirituelles et temporelles 
des chrétiens. Ce qui montre assez clairement que, 
dans la pensée de l'Église, la tutelle des Saints est d'au- 
tant plus efficace qu'elle s'exerce davantage au profil 
de certaines personnes ou de certaines catégories déter- 
minées de personnes (i). L'universalité des hommes 



(i) Conscients de cette doctrine, les fidèles qu'ils s'adonnent aux arts 
libéraux ou mécaniques, n'ont pas choisi les mêmes protecteurs pour 
leurs pieuses confréries. C'est la remarque faite entre autres par le P. 
Paciucchelli de l'Ordre des Prêcheurs. Mos fidelium obtinuit u pecu- 



CH. II. — EXCELLENCE DE SA MEDIATION 55 f 

formerait un domaine trop g-rand pour la part d'in- 
fluence qui revient à chacun dans cette grande œuvre 
du salut. 

Mais rien de semblable quand il s'ag-it de la Mère 
de Dieu. C'est qu'elle est pour tous une mère; c'est 
qu'elle est la reine universelle du royaume de la mi- 
séricorde; c'est qu'elle a enfanté et livré son Fils pour 
tous (i). Aussi bien,l'Eg-lise at-elle coutume de confier 
tous les fidèles, sans exception, à la miséricordieuse 
et puissante sollicitude de cette divine mère. « Sainte 
Marie, lui crie-t-elle, secourez les misérables, aidez 
les pusillanimes, consolez ceux qui pleurent, priez 
pour le peuple, intervenez pour les clercs, intercédez 
pour le sexe dévot (c'est-à-dire pour les vierges 
consacrées à Dieu) » (2). Et n'allez pas croire qu'il 
lui suffise de recommander à la Mère de Dieu les en- 
fants qu'elle porte déjà dans son sein. Tous les hommes 
de quelque nation qu'ils soient, ceux-là même qui l'ont 
déchirée par le schisme ou l'hérésie, ceuxqui dorment 
encore du sommeil de l'infidélité, elle les met sous le 



liari devotione ferantiir erga aliquos sanctos, et ad illos recurrant ut ad 
protectores aliquarum artium, sive facultatum vel studiorum, ceu a Deo 
speciali diplomate donatos,.. In arle fabrili lignaria est sanclissimus 
patriarcha Josiph; sarlores sub patrociiiio sancti Homoboiii Cremonen- 
sis défunt; sutores sub tutela SS. martyrum Crispini et Crispiniani; 
sculptores sub alis SS quatuor martyrum Coronatorum. Pictorum et 
medicorum protector est D. Lucas Evang^elista ; surit et medicorum 
martyres Cosmas et Damianus; jurisperitorum S. Ivo; inqwisitorum 
S. Petrus martyr, ordinis nostri fulgentissimum sidus; studentium S.Ni- 
colaus etD. Catharina virgo et martyr: theologorum D. Augustinus et 
S. Thomas Aquinas et coeteri SS. Ecclesiae doctores ; carceratorum 
S. Leonardus ; aeneis tormentis praesidentium S. Barbara ; nautarum 
S. noster Telmus, etc. » Eœercitatt. dormitanlis animae... Exercit. lo 
in Salve Reffina, n. i4> p- 363, sq. 

(i) Maria vero sicut est omnium regina, sic et patrona, et, quan- 
tumi in se est, aeque exorabilem se praebet omnibus, quae super omnes 
plenitudinem accepit dignitatis. Absalon, abbas Sprinck (abbé de 
Springiersbach, diocèse de Trêves, puis de Saint Victor, à Paris. (1198- 
i2o3), serm. 44; P. L ccxi, 253. 

(3) Commémorât, commun, ad Vesp. et Laudes. 



552 L. VII. LA REINE ET LA MEDIATRICE 

patronage de Marie, pour qu'elle les amène tous au 
Christ et par le Christ à la vie bienheureuse. 

« A la cour du Roi des cieux, dit à ce sujet un 
auteur souvent nommé dans cet ouvrage, les Saints 
étendent une protection plus efficace sur les hommes 
singulièrement commis à leur patronage que sur 
d'autres, en faveur desquels ils n'ont pas semblable 
mission. Quant à la très heureuse Vierge, parce qu'elle 
est la reine universelle de tous, elle est aussi l'avocate 
et la patronne de tous; personne n'échappe à sa 
tendre sollicitude. Etes-vous encore loin d'elle, les 
rayons de sa miséricorde iront vous éclairer ; êtes- 
vous rapprochés d'elle par une dévotion spéciale, vous 
goûterez la suavitéde sa consolation ; vivez- vous avec 
elle dans la patrie, elle vous fera participer à l'excel- 
lence de sa gloire. Ainsi, nulle créature raisonnable 
ne peut se dérober à sa chaleur, je veux dire aux 
ardeurs de son maternel amour » (i). 

Plus d'une fois, les peintres ont représenté la 
Mère de Dieu enveloppant sous les plis de son man- 
teau telle ou telle famille religieuse ; et nous verrons 
plus loin que, s'il en faut croire leurs Annales, la Sainte 
Vierge a donné ce gage de son amoureuse sollicitude 
à nombre d'entre elles. S'est-elle aussi montrée éten- 
dant son vêtement maternel sur le genre humain tout 
entier ? Je ne saurais le dire. Ce que je sais bien, c'est 
que les tableaux où elle serait ainsi dépeinte expri- 
meraient une vérité incontestable ; ce qui toutefois 
n'exclurait pas l'assurance d'une protectio